‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 81 sur 215 · LA (( THÉORIE DES LOIX · texte numérisé non relu

LA (( THÉORIE DES LOIX

(( cuirasse et les brassards, et s'enorgueillir de penser « qu'ils figureront en cet équipage dans l'antichambre « de leurs descendants. »

Après ce morceau, Linguet reprenait le récit de l'affaire de La Barre, pour conclure à la nécessité de réformes judiciaires; et il reproduisait, en termes aussi vifs que dans son mémoire, les accusations qu'on connaît déjà contre le juge d'Abbeville, contre Duval de Soicourt.

Celui-ci qui, nous l'avons vu, s'était déjà plaint avec amertume, lors du mémoire de Linguet, espéra trouver enfin l'occasion favorable pour se faire délivrer le quitus officiel que le Procureur général et le Parlement lui avaient jusqu'alors refusé.

L'heure semblait bien choisie; le Parlement, en effet, était à feu contre Linguet. Dès son apparition, la Théorie des loix avait exaspéré au même degré magistrats et philosophes. Dans ce livre insolent, bourré d'opinions subversives, les gens de robe et les gens de l'Encyclopédie étaient fouaillés tour à tour. L'auteur n'allait-il pas jusqu'à dire que le métier de juge est un des plus dégoûtants, peut-être même un des plus propres à occasionner le remordsl

Une telle phrase (et bien d'autres!) confondait la cause de Duval de Soicourt, celle du commerçant de Broutelles (ce gradué si injustement injurié, disait un mémoire de Duval), même celle du Procureur Hecquet si faiblement défendu par Joly de Fleury, avec la cause du Parlement de Paris.

L'occasion pour Duval de Soicourt semblait donc unique; il se résolut à porter plainte contre Linguet, et chargea de ce soin son fils, l'impétueux et maladroit mousquetaire noir.

Celui-ci, le 21 juin 1767, envoya au Procureur général une longue dénonciation de la Théorie des loix civiles.

« C'est le sieur Linguet ', avocat suivant la Cour, (( qui est l'autheur du livre, disait-il d'abord..,. Il « est bon. Monsieur, de vous dire un mot du projet « qu'avait le sieur Linguet. Cet homme est remuant, « ambitieux, et, à ce que j'ai ouï dire, peu délicat.... c( Il avait formé le beau projet de saisir l'occasion de « cette affaire pour se faire connaître et se faire une « réputation comme celle qu'Élie de Beaumont s'était « acquise dans l'affaire des Calas. En conséquence, « il a fait le mémoire, et l'a envoyé dans je ne sais « combien de villes, et à je ne sais combien de perce sonnes soit connues, soit inconnues. Ensuite, il a « voulu engager Voltaire à prendre fait et cause pour (( lui. Voltaire semblait d'abord s'y prêter, mais ayant (( été instruit de la vérité des faits, à ce que j'ai ouï « dire, par Mme de Florian, sa nièce, laquelle demeure « près d'Abbeville % il n'a plus voulu se mêler de « cette affaire. Voilà qui a un peu rompu le projet du (( sieur Linguet; mais cependant le voilà qui cherche « à remuer les esprits, par son livre de la Théorie des « Loix et à aigrir tout le monde contre mon père, et {( l'on m'a même assuré que son projet était de ne « pas faire le moindre ouvrage qui ne parle de cette « misérable affaire. »

Bref, le mousquetaire appelait sur la Théorie des

1. Collection Joly de Fleury. Lettre de M. de Soicourt fils au Procureur général. Inédite.

2. Mme de Florian, nièce de Voltaire, sœur de Mme Denis, et M. de Florian possédaient à huit lieues d'Amiens le château d'Hornoy.

PLAINTE DE DUVAL DE SOICOURT. d61

loix les foudres du Parlement. Il fut exaucé, et c'est ainsi qu'à la requête de Duval de Soicourt les magistrats statuèrent, à la date du 14 juillet 1767, sur l'ouvrage de Linguet.

Brûler le livre eût été sans doute doux au cœur de Messieurs, Mais cette exécution n'allait pas sans difficultés. L'écrivain, en effet, protestait à chaque page de son dêvoûment à l'Église et au roi. Il n'abaissait les Parlements que pour grandir l'autorité du monarque, et se faisait ainsi un rempart de Versailles contre les fureurs du Palais.

D'ailleurs les magistrats avaient un intérêt puissant à étouffer le bruit de cette affaire de La Barre. Quoi qu'en pût dire le mousquetaire noir, Voltaire les guettait. En brûlant la Théorie des loix, en se vengeant ainsi de l'audacieux défenseur des accusés d'AbbevilIe, ils auraient provoqué de nouvelles rumeurs. La plainte de Duval de Soicourt, peut-être suggérée, offrit un biais, un moyen pratique de blâmer Linguet sans faire un éclat.

Le 14 juillet 1767 ', le Parlement ordonnait simple-

1. L'arrêt du 14 juillet 1767, rapporté i?i extenso par Devérité dans son Recueil de pièces inte'ressantes sur l'affaire du crucifix d'AbbevilIe (déjà cité, Londres, 1776), supprimait notamment le passage suivant : « Il y a eu, comme on voit, treize « mois d'intervalle entre l'oppression de l'innocence et la réha- « bilitation. Ce n'était pas la difficulté de la reconnaître qui en « a fait si longtemps retarder l'aveu. Il y aurait à ce sujet de « terribles choses à dire. Je me contenterai d'observer que les « juges qui ont décrété ce jeune homme (Douville de Maillefeu) « n'étaient point du nombre de ceux qui l'ont absous. » Ce que nous savons de la patience parlementaire permet de penser que s'il n'y avait pas eu, en effet, de terribles choses à dire, d'autres peines que l'illusoire suppression auraient été prononcées contre la Théorie des loix et contre son auteur.

ment la suppression des passages de la Théorie des loix incriminés par le juge d'Abbeville :

« ... et généralement de tous ceux qui tendraient, c( dans le Discours préliminaire , à diffamer ledit « Duval de Soicourt, comme étant un libelle diffa- « matoire contre l'honneur, la réputation et la con- (( duite intacte dudit Duval de Soicourt, qui a ins- (( truit, à la requête du substitut du Procureur général (( en la sénéchaussée de Ponthieu, le procès criminel « jugé par sentence du 28 février 1766, confirmé par (( arrêt de la Cour du 4 juin suivant. »

A la queue de son arrêt, la Cour logeait le mot qu'elle voulait dire :

« Ordonne le dépôt au greffe de la Théorie des « Loix, pour en être pris par notre Procureur général, « communication, et par lui requis sur le surplus du « contenu dudit livre s'il y écheoit. »

Gela signifiait qu'à la prochaine incartade, Linguet ne pourrait se flatter d'en être quitte à si bon compte. Le Parlement lui promettait des fagots. Nous verrons par la suite qu'il sut les mériter, et en obtint de toute taille.... Mais pour cette fois on se contenta de la menace, et la Théorie des loix ne fut pas brûlée.

Le bûcher cependant, dans ce cas, eût été populaire. Jamais livre, en effet, n'excita une plus violente indignation.

Comment Linguet arriva-t-il ainsi à rallier toutes les colères, et, dans ce temps où les livres étaient des actes, à prendre la figure d'un malfaiteur public?

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