UN LIVRE DÉPLAISANT
Un mot l'explique et résume son œuvre : la Théorie des loix est un manuel de pessimisme politique.
Il y a des heures qui conviennent à ces livres désenchantés, mais celui-ci venait à contre-temps. Il faisait entendre une voix sardonique, la voix cruelle d'un sceptique, à l'instant précis où les âmes s'ouvraient à toutes les espérances politiques et sociales.
Il sembla que Linguet avait voulu écrire le Gode de la réaction, du despotisme et de la contre-révolution, à l'heure même où la Révolution s'installait avec Rousseau dans les âmes, vingt ans avant de s'accomplir dans les faits.
(( Vos théories, disait Linguet au philosophe de « Genève, sont des contes de fées politiques, où un (( coup de baguette fait sortir du sein de la terre des « sociétés d'hommes tous égaux, tous riches, tous (( heureux.... Ces déclamations sont vuides de sens.... « Leurs auteurs disent qu'ils voudraient voir tous les « hommes libres, mais ils ne songent pas que l'ac- « complissement de ce vœu est incompatible avec « l'existence de la société, à laquelle ils sont pourtant « plus attachés que les autres, parce que le raffme- « ment de leurs goûts la leur rend plus nécessaire, et « qu'ils en goûtent mieux les douceurs....
ce Leurs prêches politiques sont inutiles, en ce que « le monde n'en va pas moins son train ordinaire. « Toutes leurs lamentations sur la servitude n'ont pas « fait augmenter d'un sou la paye, ni de nos journa- « liers, ni de nos soldats, ni de nos domestiques : (( c'est le bon marché des services de cette espèce « d'hommes qui fait la richesse de la société et la « base des gouvernements.... Ne voyez- vous pas que
(( l'obéissance, l'anéantissement, puisqu'il faut le dire, ce de cette nombreuse partie du troupeau, fait l'opu- « lence des bergers? Si les brebis qui la composent « s'avisaient jamais de présenter la tête au chien qui « les rassemble, ne seraient-elles pas bientôt disper- « sées et détruites, et leur maître ruiné? Croyez-moi, « pour son intérêt, pour le vôtre et même pour le « leur, laissez-les dans la persuasion où elles sont, (( que ce roquet qui les aboie a plus de force à lui « seul qu'elles toutes ensemble.
« Laissez-les fuir stupidement au seul aspect de son « ombre. Tout le monde y gagne. Vous avez plus « de facilité à les rassembler pour vous approprier (( leurs toisons : elles sont plus aisément garanties « d'être dévorées par les loups. Ce n'est, il est vrai, « que pour être dévorées par des hommes. Mais enfin, ce c'est là leur sort, du moment qu'elles sont entrées ce dans une étable. Avant que de parler de les y sous- « traire, commencez par renverser Vétahle, c'est-àcc dire lasociétél
« Je sais bien que ce langage n'est pas celui qu'on « tient ordinairement dans les livres : mais c'est celui (( de la raison et de la vérité. Je me ferais sans doute ce plus de partisans en embrassant le sentiment con- (( traire, il prêterait plus à l'éloquence.... Il est si ce aisé de déclamer contre les puissances et contre les « maîtres ! Mais cela est-il digne de ces esprits élevés « qui ambitionnent le titre de précepteurs des hom- (( mes?... Ils veulent, disent-ils, consoler le genre (( humain?.,. Ah! cruelle philosophie! que tes con- (( solations sont douloureuses!... Mes maux sont incu- « râbles : pourquoi t'obstines-tu à faire devant moi «e l'éloge de la santé?... En rapprochant mon état de
LA (( LOI d'airain DU SALAIRE ». 165
« celui que tu me peins, je n'en sens qu'avec plus « d'amertume la fausseté des espérances qui m'ont « trompé.... Quel est donc le but de tes discours? Je « souffre, et, suivant toi, je pourrais, je devrais même (( ne pas souffrir ! Je péris dans les fers, et tu me cries « qu'on n'a pas le droit de m'y retenir! Quel est donc « ton dessein? Est-ce de me forcer de réunir dans « mon cœur le sentiment de l'injustice et celui de « l'esclavage?... Combien plus sage serait la voix ter- « rible, mais salutaire, qui me dirait : Souffre et meurs « enchaîné : c'est là ton destin! »
Aujourd'hui on entendrait cela sans colère, et peutêtre même y verrait-on exactement le contraire de ce que le xviii^ siècle y a vu.
En effet, ces pages du soi-disant prôneur du despotisme ne sentent-elles pas l'insurrection? Avec ses allures audacieuses, ses emportements d'ironie, ne semble-t-il pas que Linguet va conclure, de l'inanité des systèmes philosophiques, de l'impuissance de Montesquieu et de Rousseau, à la nécessité d'une reconstitution intégrale de la société?
On dirait que, par delà la Révolution bourgeoise, qu'il couvre de sarcasmes, qu'il déclare en faillite avant la lettre, il prévoit un autre bouleversement, plus profond. Il revient sans cesse sur cette idée, grosse des futurs orages, que sous les noms divers d'esclave, de serf, de manouvrier libre, le travailleur n'obtient jamais du riche que ce qui lui est strictement nécessaire pour ne pas mourir de faim.
C'est la moderne « loi d'airain du salaire » que, sauf la différence des mots, Linguet a formulée avec une netteté prophétique, et dans des termes que Karl Marx et Lassai le n'auraient pas désavoués.
« En supprimant la servitude, dit-il ', on n'a préce tendu supprimer ni l'opulence, ni ses avantages. On « n'a pas pensé à remettre entre les hommes l'égalité « originelle ; la renonciation que le riche a faite de (( ses prérogatives n'a été qu'apparente. Il a donc fallu « que les choses restassent, au nom près, dans le « même état. La servitude s'est perpétuée sur la a terre, mais sous un nom plus doux.... Les villes (( et les campagnes sont peuplées d'une espèce (( d'hommes connus sous le nom de journaliers, « manouvriers, etc. Ils n'ont jamais de part à l'abon- « dance dont leur travail est la source. La richesse ce semble leur faire grâce quand elle veut bien agréer « les présents qu'ils lui font....
« Cette espèce d'hommes est sans contredit la plus « nombreuse portion de chaque nation. Il s'agit d'exa- « miner quel est le gain effectif que lui a procuré la « suppression de l'esclavage.
« Je le dis avec autant de douleur que de fran- « chise : tout ce qu'ils y ont gagné, c'est d'être à chaque « instant tourmentés par la crainte de mourir de « faim, malheur dont étaient du moins exempts leurs « prédécesseurs dans ce dernier rang de l'humanité. « L'esclave était nourri lors même qu'il ne travailce lait pas, comme nos chevaux ont du foin les jours « de fête....
« Mais le manouvrier libre, qui est souvent mal « payé quand il travaille, que devient-il lorsqu'il ne « travaille pas?...
« A qui en coûte-t-il quelque chose quand il vient ce à périr de langueur et de misère?