LE TRAVAIL LIBRE
« Il est libre, dites-vous! Eh! voilà son malheur! « 11 ne tient à personne, mais aussi personne ne tient « à lui. Quand on en a besoin, on le loue au meil- (( leur marché que l'on peut. La faible somme qu'on (( lui promet égale à peine le prix de sa subsistance « pour la journée qu'il fournit en échange. On lui (( donne des surveillants pour l'obliger à remplir « promptement sa tâche; on le presse, de crainte (( que l'espoir de rester plus longtemps occupé au « même ouvrage ne retarde son bras.... A-t-il fini, « on le renvoie comme on l'a pris, avec la plus a froide indifférence, et sans s'embarrasser si les (( vingt ou trente sols qu'il vient de gagner par une (( journée pénible, suffiront à sa subsistance, en cas « qu'il ne trouve pas à travailler le jour d'après.
« Il est libre! C'est précisément de quoi je le plains, «c On l'en ménage beaucoup moins. On en est plus « hardi à prodiguer sa vie. L'esclave était précieux (( à son maître, en raison de l'argent qu'il lui avait (( coûté. Mais le manouvrier ne coûte rien au riche « qui l'occupe. Du tems de la servitude, le sang des (( hommes avait quelque prix. Ils valaient du moins « la somme qu'on les vendait au marché. Depuis « qu'on ne les vend plus, ils n'ont réellement aucune « valeur intrinsèque.
« Dans une armée, on estime bien moins un pionce nier qu'un cheval de caisson, parce que le cheval « est fort cher, et qu'on a le pionnier pour rien. (( La suppression de l'esclavage a fait passer ce calcul « de la guerre dans la vie commune, et depuis cette « époque il n'y a pas de bourgeois à son aise qui ne ce suppute en ce genre comme le font les héros. »
Ne croirait-on pas entendre Ferdinand Lassalle,
criant à Schulze-Delitsch dans une des invectives passionnées de son livre Capital et Travail ' :
« Enfin éclate le tonnerre de la Révolution franc( çaise! Servages, servitudes, jurandes, tout disparut ({ comme emporté par la foudre !
« On était arrivé à la concurrence libre ! Le travail « fut proclamé libre de jure, et grande fut la joie ! « Y avait-il réellement quelque chose de changé dans ({ cet ancien état des choses, où les travailleurs dece valent toujours laisser couler leproduitde leur trace vail dans les poches des classes possédantes, privic( légiées? Le travail était déclaré libre de jure, et rien ce n'empêchait personne d'acquérir, d'accumuler et ce d'épargner son propre produit de travail. Rien ce qu'une petite difficulté.... Avant de pouvoir entrece prendre un travail quelconque il faut avoir à sa ce disposition du travail précédent, c'est-à-dire du ce capital. Comme ces travailleurs ne possédaient pas ce ce qu'il faut pour entreprendre un travail quelce conque, que leur restait-il, que leur reste-t-il à ce faire, malgré la liberté juridique et la déclaration « de la concurrence libre, sinon de vendre leur vie ce pour les besoins de leur existence? »
La critique moderne des rapports du capital et du travail est parvenue ici à des formules plus scientifiques, mais l'idée fondamentale du socialisme contemporain n'est pas exprimée avec plus de force par Lassalle qu'elle ne le fut par Linguet en vingt passages de cette étrange Théorie des loix.
ce Aquoi bon, s'écriait-il, ces parades sentimentales,
1. F. Lassalle, Capital et Travail, ou M. Bastiat Schulze {de Delitsch). Traduction de Benoît Malon, p. 125.