‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 84 sur 215 · LE BON DESPOTE · texte numérisé non relu

LE BON DESPOTE

« ces projets de réformes dans les finances et les « impôts? A quoi bon le parlementarisme, les imita- (( tions du régime politique de l'Angleterre? A quoi (( bon ces corps intermédiaires prônés par Montes- « quieu, ces avides compagnies judiciaires qui, sous « prétexte de contenir le pouvoir royal, ne servent c( qu'à leurs propres privilèges, et ne font que mul- « tiplier les instruments de la tyrannie? A quoi bon (( tout cela, puisque le pauvre doit être toujours « opprimé par le riche, puisque celui qui travaille (( doit toujours servir celui qui possède? Mieux vaut (( un tyran que mille tyranneaux! »

Et par là Linguet était conduit à tracer l'ébauche, bien moderne aussi, souvent reprise et caressée dans ses œuvres, du bon tyran, du gouvernant supérieur et paternel dont le pouvoir n'aurait d'autre limite que le droit des gouvernés à l'insurrection.

« Il faudrait qu'une voix majestueuse dît souvent (( à ce despote : Tu n'as pas de châtiment légal à (( craindre, ta tête est sacrée... mais prends garde!... (( Si tu opprimes ce peuple que Dieu t'a soumis, « l'eflbrt avec lequel il brisera sa chaîne viendra de « Dieu également. Le ciel, arbitre unique entre le (( maître et les sujets soulevés, ne s'explique que par « des victoires. Ne les réduis pas à la nécessité d'im- « plorer ces terribles oracles! »

Ainsi parlait ce Linguet déchaîné, ciiargeant Rousseau et sabrant Montesquieu, foulant avec délices toutes les plates-bandes de la philosophie, irrespectueux, osant tout dire, dogmatique et gavroche, ancêtre et précurseur tour à tour de Joseph de Maistre, de Veuillot et de Rochefort, révolutionnaire qui se piquait d'être monarchiste, et dont la cognée,

détruisant tout autour du pouvoir royal, l'isolait, le découvrait, le désignait à l'assaut futur.

Ses contemporains s'y trompèrent. On vit en lui l'apôtre du « bon plaisir royal », alors que par sa critique amère des institutions sociales, par son mépris du parlementarisme et de la révolution bourgeoise, il marquait réellement sa place parmi les précurseurs de notre socialisme contemporain.

Il semble que cet aspect nouveau et assez inattendu de la physionomie de Linguet ait été entrevu par M. Benoît Malon, car il prend soin de nommer notre héros dans son Étude sur le socialisme dans le passé'.

Linguet lui-même prévoyait cette évolution dans les jugements portés sur son œuvre, car il écrivait dans un des innombrables plaidoyers pro domo que nous a laissés sa plume intempérante :

« On a vu dans la Théorie des loix ce qui n'y était « point ; on n'a rien vu de ce qui y était. On y a cru « trouver des motifs pour m'accuser d'être le flatteur « de la tyrannie, et je ne serais pas étonné qu'on y « trouvât un jour de quoi me poursuivre comme (( un républicain furieux *. »

C'était bien, en effet, avec l'audace d'un « répu- « blicain furieux » que Linguet s'attaquait aux institutions fondamentales de la monarchie catholique! N'allait-il pas jusqu'à se faire l'apologiste du divorce? et cela à une époque où l'Église et le Parlement n'admettaient guère de tels badinages !

En ce chapitre délicat, où il traite du mariage,

1. Précis historique, théorique et pratique de socialisme, par B. Malon, Paris, 1892, p. 29.

2. Mémoires et Plaidoyers, t. IX, p. 19. Réflexions pour M" Linguet, avocat de Madame la comtesse de Béthune.

UN PARTISAN DU DIVORCE. lH

Linguet se montre d'ailleurs aussi peu galant à l'égard des femmes, que peu respectueux du sacrement qui leur défère leur puissance sociale. Il remarque avec impertinence que « le courage et « la vertu fleurissent dans une nation tant qu'une « discipline exacte contient les femmes dans la « retraite... ».

Autrement dit dans le sérail, institution que Linguet préfère infiniment aux salons de son temps. Pour lui, comme pour Montesquieu, la polygamie n'est pas un cas pendable. Quant au divorce, Linguet le catholique, le défenseur de Loyola, ne craint pas d'en être partisan !

Toutefois, sur ce sujet scabreux, sentant d'une lieue le fagot, il prend quelques précautions.

« La question, dit-il, n'est pour nous qu'un sujet (( de pure théorie. La solution ne peut tirer à con- « séquence pour la pratique, non plus que celle que « nous nous sommes proposée relativement à la poly- « garnie. Il s'agit ici des avantages politiques, et non « de l'utilité des règlements spirituels que Dieu lui- (( même nous a transmis par l'organe de son Église, « et qui doivent l'emporter sur toute espèce d'uti- ({ lité. »

Ces réserves faites, Linguet se donne carrière :

ft Dire que le mariage indissoluble est un état (( supérieur, cela est exact. Mais quand on a avancé « que la société serait blessée si chaque mari avait (( le droit de quitter sa femme lorsqu'il ne peut plus « vivre avec elle, si chaque femme pouvait s'éloigner ({ de son mari quand un dégoût ou une aversion « invicible le lui rend odieux, il est clair qu'on s'est « trompé sur cet article. »

Objectera-t-on que les divorces seraient trop nombreux?

L'auteur répond que « les esprits humains en « général sont des malades sur qui la facilité de se (( procurer le remède produit plus d'effet que son « application. Il suffit de savoir qu'on pourra le (( prendre pour n'en pas sentir le besoin. »

Enfin Linguet s'écrie, oubliant à la fin du chapitre la prudence du début :

(( Telle est encore, et telle a été dans tous les temps « l'utilité politique du divorce, qui dut suivre de « près l'établissement du mariage, comme on voit les « herbes salutaires croître dans les mêmes climats « que les poisons dont elles sont les préservatifs. »

Ainsi, d'une main audacieuse, Linguet touche à tous les problèmes, mêlant les redites aux paradoxes, aussi inégal dans son style que dans ses vues, mais éclairant d'expressions fortes, d'idées ingénieuses, ses phrases les plus lourdes, ses passages les plus diff"us.

L'idée maîtresse de son livre, c'est que les lois, et la société dont elles sont la base, ne sont, ne furent et ne seront jamais, malgré les belles et hypocrites promesses des philosophes, que le rempart du riche et du propriétaire contre le meurt-de-faim.

Qu'est-ce que la loi? dit Linguet '. — C'est la sauvegarde accordée au riche contre le pauvre.

Quel est son but? — La paix des riches.

Les hommes séparés en deux camps : le camp de ceux qui possèdent et le camp de ceux qui n'ont rien, se déchireraient si l'on ne faisait intervenir entre eux la justice et les lois, « comme on sépare

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