‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 86 sur 215 · VIOLENTES CRITIQUES · texte numérisé non relu

VIOLENTES CRITIQUES

traits à la critique. Les uns blâmaient en Linguet le courtisan du despotisme, les autres l'adversaire de la féodalité.

Un certain vicomte de Toustain déplorait dans un livre fort sot intitulé Mes Rêves * les erreurs d'un homme « dont il admirait le génie ».

« Pourquoi M. Linguet, s'écriait le naïf vicomte,, c( a-t-il déclamé si violemment contre les chaînes « féodales? Ignore-t-il les douceurs et la tranquil- « lité dont jouissent encore les main-mortables de (( l'abbaye de Saint-Claude en Franche-Comté, aussi (( bien que les serfs de la vicomte de Rohan, en « Bretagne? »

La Correspondance de Grimm se montra impitoyable. Le style, l'homme et la doctrine furent également flétris. Grimm réédita sans scrupule l'histoire des cent louis dérobés au poète Dorât, et conclut par ces mots méprisants :

« Quant au président de Montesquieu, j'observe à « M. Linguet qu'il se peut qu'il soit souvent plus « brillant et ingénieux que vrai; mais que j'aime « mieux une tournure de Montesquieu qu'une vérité (( de Linguet. »

Le seul Dupont de Nemours, doux et paternel économiste du clan Quesnay, Turgot et Malesherbes, se montra indulgent.

« La jeunesse de l'auteur de la Théorie des Loix », dit-il dans ses Ephémérides du citoyen % « est une « excuse. Nous aimons à croire que son cœur n'a « point de part aux écarts d'une imagination ardente.

\. Mes Rêves, par le vicomte de Toustain, 1712. 2. Éphémérides du citoyen, t. III, 1767, p. 191.

« Si nous jugeons son écrit avec quelque sévérité, « il ne doit s'en prendre qu'à sa grande célébrité, ce justifiée par les séductions de son style.... »

Plus clairvoyant, d'ailleurs,' que les autres critiques, Dupont avait compris la Théorie des loix. II devinait que Linguet avait eu moins pour objet de rajeunir le paradoxe connu de Hobbes sur le droit du plus fort, que d'offrir un tableau frappant des injustices sociales.

Dupont de Nemours admettait ce point de vue.

« Mais il aurait fallu, ajoutait-il, pour consoler, « pour instruire la malheureuse humanité, finir par « l'exposition simple, naïve et touchante d'une société « parfaitement conforme aux principes constitutifs de « l'ordre; y montrer l'innocence, la justice, la paix (( et le bonheur coulant de la même source; tous (( les vœux, tous les désirs conspirant à la prospérité « publique et privée. C'est l'auteur de la Théorie des (( Loix que nous exhortons sans balancer à édifier (( par un pareil ouvrage le public honnête, justement « affligé de celui qu'il vient de publier. »

Ceci est caractéristique. Il fallait au xviiF siècle troublé, désorienté, un Éden, un Paradis en vue. Taine l'a noté à diverses reprises, surtout dans l'un des passages où il met en relief l'influence énorme, la souveraineté exercée sur ce temps par J.-J. Rousseau.

Qu'avaient promis Montesquieu et Voltaire? — De moindres maux.

Et d'Holbach, Diderot? — Un Eldorado brillant ou une Cythère commode. Rousseau paraît :

(( Avec Rousseau je vois à portée de ma main un « Éden où du premier coupje retrouverai ma noblesse,

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