SECRÉTAIRES DE LINGUET
que le soi-disant partisan du despotisme venait de combattre avec passion, et avec un rare courage, pour la liberté et le droit, dans l'affaire du chevalier de La Barre.
Linguet tenait bravement tête à tous ses ennemis, mais il souffrait amèrement des critiques dont il était l'objet. Il s'en exagérait même l'importance, croyant y voir un système de persécutions organisé contre lui.
Au barreau, il est vrai, il était une sorte d'épouvantail. Qui donc l'aurait aimé, dans « cette canaille « verboyante et jugeante » qu'il fouaillait dans tous «es écrits?
Malgré tous, et malgré lui-même, il faisait pourtant sa trouée, la trouée d'un esprit vif et clair, d'une plume alerte et précise, dans le fatras extraordinaire des écritures de Palais de son temps.
En 1768, les clients commencèrent à affluer dans son cabinet. Il prit alors plusieurs secrétaires. Trois de ses frères d'abord.
Le premier, Linguet-Deshalliers, dont nous avons déjà prononcé le nom, vivait avec lui depuis 1765. Les deux autres, Marie et François, vinrent à la rescousse.
Marie devint plus tard secrétaire de l'intendant de Saint-Domingue et mourut dans cette île.
François, le plus paisible des Linguet, devint chanoine et mourut en 1802, à la Ferté- Bernard.
Tous trois, bien entendu, étaient à la charge du courtisan des Tibère et des Néron, qui resta toujours pour les siens le parent le plus tendre et le plus généreux.
Enfin un autre auxiliaire, plus digne d'un tel patron par sa célébrité et par ses aventures, entra à son tour dans cette orageuse officine. C'était François de Neufchâteau.
Bien qu'il eût dix-neuf ans à peine lorsqu'il prit Linguet pour conseil et pour guide, le comte François de Neufchâteau avait déjà une réputation, une auréole d'enfant célèbre. On sait qu'il avait débuté à treize ans par des vers à Voltaire.
Au barreau, Linguet lui porta malheur. Après la révolution Maupeou, la disgrâce du patron rejaillit sur le secrétaire.
« Il fut cité (c'est Linguet qui parle ') devant les « Minos du tableau. On lui faisait trois crimes : « 1° il avait composé une ode à la louange du chan- « celier; 2° à la recommandation de ce ministre, il « avait été reçu docteur à Rheims, sans examen et (( sans argent; 3" en m'honorant de son amitié, il c( publiait que son projet était de me prendre pour (( modèle.... Il en fut quitte pour une rude répri- « mande du sénat enfumé. Malheureusement, on lui (( offrit dans le même tems un parti avantageux : (( une demoiselle honnête, avec de la fortune, con- (( sentit à lui donner sa main : il l'épousa. On sut ce bientôt qu'elle était nièce d'un comédien ^ et fille « d'un ancien danseur. Aussitôt grand bruit au