‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 98 sur 215 · LETTRE A VOLTAIRE · texte numérisé non relu

LETTRE A VOLTAIRE

« J'ai lu enfin les Canaux et les lettres de M. Lin- (( guet, écrivait-il à M. Taboureau \

« Cet homme est intrépide; il traite Gicéron comme « le dernier des hommes et n'est en rien de l'avis de ({ personne '-.

ce Paris a donc aussi son Jean- Jacques; mais puisce qu'il n'est que Parisien, il n'aura jamais autant de « vogue à Paris qu'un étranger. »

La note est presque affectueuse : Voltaire et Linguet étaient à ce moment en coquetterie réglée. Ils se mettaient volontiers l'un pour l'autre en frais de badinage épistolaire. Voltaire ayant proscrit certaines expressions et notamment celle de cul-de-sac, Linguet qui habitait, comme on sait, le cul-de-sac de Rohan, se gendarma contre l'arrêt du maître. Il lui écrivit dans les termes suivants :

(( Il y a bien longtemps, Monsieur ^, que j'ai le « malheur de demeurer dans un cul-de-sac. Quand « j'ai fait la sottise de choisir ce séjour indécent, je c( n'avais pas encore lu ceux de vos ouvrages où vous « en proscrivez le nom ; je ne les connaissais pas,

1. Correspondance de Voltaire [OEtwres, t. XLVII, éd. Garnier).

2. Voici sur ce même sujet ce que Voltaire écrivait plus tard :

« Ferney, 27 avril 1772.

« A M. Marin A propos,

« j'ai été fâché que M. Linguet, élève de Gicéron, ait traité « Gicéron de lâche, qui ne plaidait que pour des coquins; il « ne faut pas qu'un cordelier prêche contre St François d'As- « sise; mais j'ai toujours pensé comme lui sur l'Histoire « ancienne, et je l'ai dit longtemps avant lui, et ensuite je '• me suis appuyé de çon opinion. »

3. Lettres de Linguet à Voltaire et de Voltaire à Linguet {Œuvres de Voltaire, éd. Garnier, t. XIV, année 1769).

« ce que je regarde comme un malheur plus triste « encore.

« Depuis qu'ils me sont parvenus, à ma grande (( satisfaction, vous ne sauriez croire combien j'ai ce rougi d'être si mal logé. J'étais un aveugle, des « yeux de qui vous avez fait tomber les écailles. ({ Quand j'ai vu de près et dans toute sa laideur la « difformité de ce vilain mot, que vous présentez à « vos lecteurs d'une manière si frappante, j'ai fait « tout mon possible, mais vainement, pour m'en « tirer.

(( Mais, pour mon honneur et pour la sûreté de ma (( conscience, n'y aurait-il pas un arrangement à (( prendre avec vous? Ne vous serait-il pas plus aisé « de changer d'avis qu'à moi de logement? Ne pour- « rait-on pas vous proposer une réconciliation avec (( les culs-de-sacs? Vous voudriez que les Français « choisissent le mot impasse. Assurément, s'il y a « quelqu'un qui puisse être législateur dans notre « langue, c'est vous. Monsieur.... j'oserai cependant (( vous présenter avec modestie mes doutes. Impasse « signiriQraiit où. Von ne passe pas : cependant je passe « et je repasse tous les jours dans mon cul-de-sac ; « nombre de belles dames qui en occupent les diffé- (( rentes parties en font autant : il est vrai qu'on ne (( le traverse pas; mais qu'importe? on y entre et l'on (( en sort; et c'est assez, je crois, pour ne pas lui « adopter le nom d'impasse.

{( Enfm, Monsieur, je vous l'avoue, je tiens à mon « cul-de-sac. Je voudrais bien lui faire trouver grâce c( à vos yeux. Ce qui m'y attache le plus, c'est le voi- « sinage qui est, en vérité, charmant. J'ai à ma porte (( une très jolie demoiselle qui me permet d'en par-

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