UN INTELLECTUEL DANS LES AFFAIRES
L'état financier en Nouvelle- France. — La situation d’un médecin du Roy. - — Sarrazin propriétaire foncier. — L'intellectuel dans les affaires. — Exploitation d’une ardoisière. — L’affaire Drouart. — La désillusion. — L’isolement. — La mort de Sarrazin. — Son éloge.
Les Canadiens, comme l’indique le Père Charlevoix, ne pratiquaient pas plus réconomie au XVIIIe siècle qu’ils ne le font aujourd’hui. Cependant l’état de pauvreté de la colonie eût dû les y engager. S’il était possible de s’y procurer certains produits naturels, toutes les importations y devenaient par contre très dispendieuses. On signale de toutes parts la condition précaire des habitants au point de vue financier et l’impossibilité où ils se trouvent de rémunérer, entre autres, de façon convenable les services médicaux qu’on peut leur rendre. Gentilshommes peuvent difficilement subvenir à leur subsistance et n’y arrivent qu’en recourant à la chasse qui devient
pour eux un puissant apport. Le colon parvient encore par son travail à se fournir de 1 indispensable, l’intellectuel est évidemment dans une situation beaucoup plus difficile. Inutile d’insister sur ce que pouvait être la vie d’un chercheur, s’il n’eut été gratifié de certains octrois. Le problème se pose encore de nos jours, il n’y a pas à s’étonner qu’il fût alors insoluble.
Les espèces monnayées n’existaient pratiquement pas au pays ( i ) . En augmentant au Canada la valeur de la livre française, on n’avait pas réussi à faire abonder le numéraire. Les relations commerciales étaient par suite assez complexes sur place et le devenaient autant avec l’extérieur étant donné les conditions financières de la France elle-même. Dès la fin du XVIIe siècle, on avait obvié à ces difficultés, en créant un système sous forme de “ monaie de cartes ”, ayant cours uniquement en Nouvelle-France et qu’ont rappelé en ces dernières années pendant la guerre ces pièces de bilon local en certaines villes et certains territoires, dont les voyageurs imprudents sont souvent restés possesseurs. Ces cartes de valeur nominale n’eurent qu’un médiocre succès au début et subirent plus tard une telle baisse, qu’on les supprima, lorsque la France fournit
(1) Abbé Ferlant!, Cours' (l’Histoire du Canada.
à la colonie de petites quantités de monnaie
Enfin pour mettre le comble à cette situation, il existait une question de tarif et certaines compagnies exerçaient un monopole souvent néfaste à la liberté du commerce et favorable à la limitation des exportations.
On fabriquait sur place des articles de première nécessité et nous avons vu sous Talon l’industrie progresser. Le colon arrivait à tisser partie de ses vêtements ou utilisait largement les fourrures ; on voyait à restreindre tout ce qui pouvait contribuer à la dépense ; certains règlements étaient même assez sévères et les intendants cherchaient à préconiser l’élevage important du bétail, comme on chercha à favoriser le développement des ressources naturelles. Mais le coût de la vie était malgré tout assez élevé, les familles nombreuses, les accidents de toute nature, parmi lesquels l’incendie désastreux, fréquent, il fallait ne rien négliger, avoir recours à toutes les sources possibles de revenu.
La situation d’un médecin du roi, fût-il correspondant de l’Académie des Sciences, n’était pas très fortunée. Il ne pouvait en être autrement, car plusieurs confrères participaient en général en même temps aux faveurs de la caisse royale et les octrois accordés, deve-
(1) Abbé Ferland, loc. cit.
naient par suite assez importants dans l’ensemble, bien qu’ils fussent pour chacun d’eux modestes. Si l’on joint à cela le nombre assez considérable de fonctionnaires de toutes catégories et les dépenses diverses qu’entraînaient le maintien, le développement et la défense de la colonie, le coût en devient d’importance.
Puis s’ajoutent les catastrophes trop souvent répétées où figurent les pertes de vaisseaux, pertes irréparables et néfastes. Sarrazin pourtant porté, nous l’allons voir, à demander fréquemment sa part, ne peut s’empêcher de le constater dans une lettre à Réaumur, et avoue que ces naufrages s’ajoutant au reste, ne sont guère encourageants pour l’admmistration : “ Mais en faut-il davantage
pour nous rendre tout à fait odieux dans l’esprit de la cour surtout dans celui d’un ministre de qui les faveurs et le zèle pour cette malheureuse colonie devient inutile. Que n’a-t-il pas perdu le roi par la perte entière du “ Chameau ”, que ne perd-il pas encore aujourd’hui par celle de Y“ Eléphant ”. Ces mauvaises aventures dégoûtent” (i). L’un et l’autre de ces bateaux avaient péri à quelques lieues de Québec et le dernier y emmenait le nouvel évêque Monseigneur Dosquet qui fut sauvé avec tous les passagers.
Les épidémies formidables, étudiées plus
(1) Lettre de Sarrazin à Réaumur le 4 oct. 1728. Académie des Sciences.
haut, n’étaient pas non plus sans susciter une question financière et lorsqu’elles entraînaient comme en 1732, l’arrêt de toute entreprise et coïncidaient avec une disette (1), on peut juger de la gravité de la situation et du dévouement dont doivent faire preuve nos médecins, sans grand espoir des gains les mieux justifiés.
Si l’on compile soigneusement les tarifs médicaux, on constate qu’ils s’élevaient à peu de chose : trois livres pour un pansement, une livre pour une saignée, et jusqu’à deux si elle était au pied, une livre pour un médicament et guère plus un clystère (2). Il est vrai que certaines visites spéciales pouvaient atteindre cinq livres (3), mais c’était encore minime. La livre sans tenir compte de la valeur parisis ou tournois, ni même de sa valeur locale, représentait à peu près un franc. Et les clients ne semblent pas avoir été pour cela plus satisfaits, ni mieux disposés à régler la note d’honoraires. Il est facile de relever les nombreuses réclamations de cette nature.
Et les octrois royaux ? Tout aussi modestes ! Dès son retour au pays, il fut question de toutes parts de rétribuer Sarrazin pour ses services. Gouverneur, intendant, religieuses qui redoutaient son départ usent de leurs influences dans tous les milieux pour qu’on crée
(1) Abbé Ferland, loc. cit.
(2) Cf. Aliern Mémoire de Roussel, lue. eit.
(3) Cf. Aliern Mémoire de Cous tard, loe. cit..
une situation lui permettant de vivre au pays et l’engageant à s’y installer définitivement. Après des hésitations financières, on le nomme médecin des hôpitaux et il lui est octroyé trois cents livres. On en demandait six (i). Puis commence l’enchère oh ! bien modique recherchée d’année en année. Tous s’y intéressent. En 1699 la nomination de monsieur de Callières fait espérer quelque chose. L’abbé Tremblay à Paris voit lui-même monsieur de Brisacier et La Touche (2). On espère mais rien n’y fait. La correspondance se poursuit les années suivantes sans plus de succès. En 1702, une première augmentation de trois cents livres vient améliorer le budget. En 1703 une augmentation de deux cents livres est due au bon témoignage de messieurs Callières et Beauharnois (3). Sarrazin salarié se demande s’il peut charger en plus aux malades, pour ses soins. La cour lui répond favorablement en admettant que la gratification n’est pas sufifisante pour lui permettre d’agir autrement (4).
Puis le leitmotiv recommence. A huit cents livres, Sarrazin n’est pas encore satisfait. Il a raison, et la somme de travail qu’il
(1) Lettre de Champigny, 6 novembre 1695.
(2) Lettre abbé Tremblay, Archives du Séminaire.
(3) Mémoire du roi à ces Messieurs. Archives de la Province de Québec.
(4) Lettre du ministre, 9 juin 1706. Archives de la Province de Québec.
fournit tant en médecine qu’en sciences, vaut beaucoup plus sans conteste. Le roi ne peut se rendre cependant à la demande émanée cette fois de messieurs de Vaudreuil et Raudot, il se contente de le nommer au Conseil Supérieur et de suggérer toute l’aide qu’on peut lui fournir “sans dépense” (i). Il lui est même signifié l’année suivante qu’avec sa nouvelle position, il doit être en état d’attendre (2).
Le sieur Boudeau, son remplaçant pendant ses études à Paris, était resté pensionnaire à la demande formelle de Frontenac lui-même A la mort de celui-ci, on lui reporte les trois cents livres dont il jouissait. Il est vrai d’ajouter que ce n’est pas sans insistance qu’il obtient de se faire remettre la somme, lorsque de nouveau il quitte la colonie en 1709, mais c’est tout de même un gain réclamé avec empressement après son mariage (3).
Nous en sommes à onze cents livres, traitement acquis avec lenteur et non sans surmonter maintes difficultés et sans multiples interventions. Il faudra trouver des raisons nouvelles pour dépasser ce chiffre. Les dépenses de voyage pour herboriser et étudier les animaux vont en fournir l’occasion, et le Ré-
(1) Mémoire du roi. 30 juin 1707. Archives de la Province de Québec.
(2) Lettre du Ministre à Sarrazin, 6 juin 1708. Archives de la Province de Québec.
(3) Lettre à monsieur Bégon et à Sarrazin, 2 juillet 1713. Archives publiques du Canada.
gent se rend cette fois à la demande de l’abbé Bignon (i), pour lui accorder à ces fins cinq cents livres en 1717. Il s’agit d’un octroi spécial difficile à maintenir et qui ne sera pas toujours payé très régulièrement ce dont Sarrazin 11e manquera pas de se plaindre à plusieurs reprises (2). Des informations préalables auprès des intéressés de l’Académie des Science seront nécessaires pour que ce versement se répète (3) et le paiement des arrérages se fera seulement grâce à l’intervention de ces derniers (4). Ses réclamations au Conseil de Marine par l’entremise de son procureur, seront vaines à ce sujet étant donné que cette gratification relève directement du trésor roval (5}- .
Seize cents livres en tout, c’est tout de même plus que ne recevaient ses collègues. A ceci s’ajoute plus tard une gratification à son .fils pour poursuivre en France ses études médicales. Quatre cents livres lui sont encore accordées dans ce but. Ht sur la fin de sa vie, ce bon serviteur de la science et de la société partici-
(1) Lettre a l’abbé Bignon, 30 janvier, et à MM. Vaudrenil et Bégon, 7 juillet 1717. Archives publiques du Canada.
(2) Cf. Pièces justificatives.
(3) Lettre fi l’abbé Bignon. Cf. Pièces justificatives.
(4) Lettre a MM. Beauharnois et Dupuis. Archives publiques du Canada.
(5) Lettre à Maître Pascaut, 23 février 1721. Archives publiques du Canada. (Archives Nationales, série D. vol. 44-1, page 118).
pe au trésor public pour environ deux mille livres, lorsqu’il lui arrive d’être régulièrement payé de ses divers octrois. Il a su en homme économe faire bénéficier ces modestes rentes et s’il n’a pas en abondance d’espèces sonnantes, ce en quoi il ne diffère guère de ses concitoyens, ses propriétés foncières sont d’importance et avec celles que lui a apportées sa femme, elles constituent un joli patrimoine.
De toutes ces propriétés, la plus étendue était le fief St- Jean, correspondant à un quartier de la ville actuelle de Québec. Cette seigneurie avait une superficie de six cents arpents (i). Elle s’étendait de la rivière St- Charles à la Grande-Allée et comprenait une grande part des terrains situés entre la remise actuelle des tramways urbains et l’avevenue Holland, englobant par conséquent toute une partie du Parc des Champs de Bataille y compris le monument des Braves (2). Ceux qui connaissent les lieux peuvent juger de l’importance d’une telle métairie. Sarrazin l’avait acquise le 22 octobre 1709 au cours d’une vente par autorité de justice sur monsieur de la Chesnaye (3). Il acquérait du même fait les fiefs St-François et Ste-Geneviève y attenant, le tout au prix de sept mille quatre cents
(1) Bulletin des Recherches Historiques, XXVI, page
(2) Idem VI, page 38.
(3) Idem.
livres (i). Ce fief avait eu pour premier adjudicataire le sieur Jean Bourdon qui y avait installé naguère un moulin. La seigneurie comportait une vaste maison en bois, deux granges, une étable et deux petites écuries, sans compter deux maisons appartenant au sieur Dedieu dont il fit aussi l'acquisition (2). Un fermier du nom de Gabriel Flibot cultivait cette terre pour Sarrazin qui y faisait lui-même de fréquents séjours.
Au pied des coteaux, en contre-bas de ce vaste local, il se trouvait englober aussi toute cette région désignée sous le nom de “ Sans- Bruit ”. Quelle richesse si tout n’eut pas un jour été englouti.
Sarrazin possédait en ville une propriété sise rue St-Louis où il habita après son mariagte un certain temps. Il acquit plus tard du Séminaire de Québec un emplacement rue du Parloir. Ce terrain situé “ en partie sur rue la Montagne et celle allant au séminaire” (3), fut payé mille livres et régularisé plus tard au coût de deux cents. Sarrazin s’y construisit une maison où il vint demeurer après avoir satisfait aux conditions de vente qui stipulaient que cette construction n’aurait pas vue sur le séminaire et en serait séparée par une
(1) “Acte (le foy et Ilomage ”, cité par Ahern.
(2) Bulletin des Recherches Historiques XXVII, page 135.
(3) Document Verreau, Archives du Séminaire.
clôture de pieux et des arbres pour cacher le tout.
Une de ses propriétés lui rapportant six cents livres de rente fut incendiée vers 1726 ( 1 ) . Il semble bien que ce soit celle de la rue St-Louis, à moins que ce ne fût la maison sise à la place Notre-Dame et qui lui revenait de son mariage avec mademoiselle Hazeur.
Cette union en effet lui avait fourni d’autres titres fonciers dont il bénéficiait largement. De ceux-là le plus substantiel constituait le fief de la Grande-Vallée-des-Monts Notre-Dame auquel s’ajoutait la concession de l’Ansede-l’Etang, d’où il tire son nouveau titre de Sarrazin de l’Etang. Ces deux seigneuries sur la côte de Gaspé avaient été successivement concédées à monsieur Hazeur en 1691 et 1697. Elles s’étendaient en un domaine de plusieurs lieues, partagé avec sa nouvelle famille et d’où nous le verrons bientôt chercher à tirer fortune.
Sa femme lui apportait encore partie de la seigneurie de la Malbaie divisée entre elle et ses frères (2).
Sarrazin, on le voit, était un propriétaire d’importance et l’on conçoit mal en vérité “ sa difficulté à vivre” (3), si tant est qu’il soit toujours profitable à ce point d’être propriétai-
(1) Lettre de Reims.
(2) Rapport de l’ Archiviste, 1922.
(3) Lettre de Reims.
re. Sa descendance, en tout cas, eût été puissamment riche si toutes ces possessions se fussent maintenues en bonne main. Ce qu’il avait acquis lui-même et la dot de sa femme le sacraient grand seigneur, tel que l’établit l’acte de “ fov et hommage ” rendu à Québec le io juillet 1726.
Mais outre ce que lui avaient fait perdre l’incendie et la baisse des “billets de banque” fi) — il doit s’agir des monnaies de carte. — Sarrazin comme tant d’autres, allait tout sacrifier en se lançant dans les affaires, “ passe encore de bâtir, mais planter à cet âge ” ! Ht surtout lorsqu’on est “ chagrin et rêveur ” et par ailleurs homme de science épris d’un certain idéal.
Les intellectuels ont sous le rapport commercial une très mauvaise réputation ouelquefois exagérée, mais trop souvent justifiée. Tl s’agit en effet d’habitude, de mentalités totalement divergentes et l’élite de la culture diffère du tout au tout de l’élite commerciale, nuelle nue soit à toutes deux leur valeur incontestable et indépendante de leur fonction. L’homme d’affaires peut évidemment se cultiver sans que son commerce en souffre et l’intellectuel devenir millionnaire sans être pour celà un inférieur. Aux veux du grand nombre, il n’y a même aujourd’hui que celui-là qui ait du
(1) Lettre rte Reims.
génie. Malheureusement et trop souvent pour ce dernier, s’il embrasse trop dans le domaine de la spéculation financière, c’est au détriment de son progrès scientifique ou alors il fait fortune par à côté, sinon il s’expose aux plus déplorables échecs. Ce fut le cas de Sarrazin, malgré toutes ses tentatives et tous ses efforts. Aussi la fin de sa carrière devient-elle assez peu fructueuse du jour où son orientation semble changer de voie.
On croit parfois que le goût des affaires s’est surtout développé à notre époque et on veut trop souvent y voir une invention moderne pour ne pas dire américaine. De tous temps, il en fut ainsi, Rome aussi bien que Venise, les Irlandais, les Danois, les Normands et l’Espagne, furent à tour de rôle les successeurs des Phéniciens, et les colons canadiens des premiers âges ne laissent sur ce point rien à désirer. Bourgeois et hommes des champs, clergé et hommes de profession, tous y prenaient leur part et venaient déjà chercher en Amérique, sous une forme ou sous une autre, l’or qui brille toujours. De tout le mal qu’on se donnait, des privations souffertes et des efforts tentés par tous, l’espoir de quelque richesse n’est-il pas en fait une juste récompense pour ceux-là qui par delà les mers venaient tenter fortune. Pour les sacrifices consentis, un peu de bien justement acquis eût été chose raisonnable.
Sarrazin voulut faire à bon droit comme tout le monde et c’était assez naturel après une vie de dévouement aux misères et à la science, ne fût-ce que pour mettre sa famille à l'abri.
Sa première tentative se porta vers l’exploitation d’une importante ardoisière. L’essai était rationnel, tout devait le faire réussir. L’ardoise, largement utilisée pour les toitures, était un article d’importation difficile, et les couvertures en bardeau qui la remplaçait, devenaient une menace constante au cours des incendies si fréquents (i) Ces mines étaient donc partout très appréciées. On en faisait grand cas et dès le XVIIe siècle, on en avait trouvé près de Montréal d’aussi belles que celles déjà découvertes au voisinage de Québec ou ailleurs sur le grand fleuve (2).
C est en 1728 au printemps que Sarrazin découvrit cette ardoisière (3), sur son fief du Grand-Etang. Les chanoines Hazeur y étaient tout aussi intéressés, et on voulut en tirer dès lors tout le parti possible. Avec un certain idéalisme, malgré les difficultés du temps, Sarrazin ne vit point les embarras d’une telle exploitation en ces parages. L’ardoise était
(1) Lettre de Beauharnois et Daigremont, 16 octobre ] 728 citée par P.-G. Roy “Petites Choses de nôtre histoire , 2è série, page 39.
(2) Paillon “Histoire de la colonie française en Canada ”, vol. III.
(3) Mgr Laflamme, loc. cit.
là, il n’y avait en principe qu’à l’utiliser. L’administration elle-même s’y laisse prendre et sous le coup de l’enthousiasme, on voit bientôt en rêve tous les édifices recouverts de cette ardoise abondante sise à cents lieues de Québec sur le fleuve St-Laurent (i).
Pour bien s’assurer de sa valeur, l’ingénieur Chaussegros de Léry y enverra un “ tireur d’ardoise ” expert averti chargé de faire enquête sur les lieux, et il est décidé qu’on aidera à l’exploitation de cette entreprise particulière si nécessaire au pays. Les lettres officielles se succèdent, précisant, signalant les difficultés, suggérant des moyens, cherchant la manière. Les ouvriers sont exigeants (2), on combinera pour s’en passer. L ardoise expérimentée et dont on a envoyé un échantillon fort apprécié en France, est de premier ordre. Sarrazin a la garantie qu’on n’usurpera pas son droit de propriété (3), mais qu’on l’aidera pour le bien général. Les ouvriers locaux ou du voisinage seront embauchés, 1 intendant Hocquart rédigera même sur le sujet une ordonnance. ....
Le chanoine Hazeur de l’Orme, qui de loin à Bénevent surveille la chose, voudrait y voir son jeune frère consanguin capable de travailler sur place l’entreprise : “Il ferait bien de
111 Lettre de Beauharnois et Daigremont déjà citée.
(2) Lettre de M. de Silly, P.-G. Roy “ Petites choses de notre Histoire ”, loc. cit.
(3) Idem.
travailler à avoir l'inspection sur notre carrière d’ardoise ” (i).“ L’affaire de l’ardoise dont vous m’avez envoyé les marchés est très avantageux pour nous et pour toute la colonie. Il s’agit de la pousser vivement et de ne rien épargner dans les commencements pour mettre tout en train. L,e ministre est très content que nous fassions cette entreprise...” (2). Mais tout ce que le ministre peut faire c’est de laisser passer des ouvriers sur les bateaux du roi pour venir travailler, ce dont il avertit lui-même le gouverneur et l’intendant (3). Quelques semaines plus tard, Sarrazin est mis au courant de la chose par monsieur de Maurepas (4).
Ides tii eui s et fendeurs d’ardoise ne sont pas gens du commun, le chanoine de l’Orme en cherchait en vain jusqu’à Saumur. “ C’est un métier particulier qu’on ne veut montrer qu’à ses enfants ”, et malgré tous ses efforts, on utilisa finalement la main-d’œuvre locale et ce fut Jean-Baptiste Catien qui reçut le contrcn le de l’exploitation.
(1) Lettre du chanoine Hazeur, Recherches Historiques XVI, pages Têtu.
Bulletin des et suiv. Mgr
(2) Idem.
(3) Archives Publiques du Canada (Arch i°730Sêrie B‘ V°L 54‘1’ Dage 244)- Lettre du
Nationa- 21 mars
(4) Archives Publiques du Canada les série P,, vol. 54-2, page 399. Let avril 1730.
(Arch. Nationae à Sarrazin, 11
Sans tenir compte de toutes ces difficultés, étant donné l'intérêt toujours porté aux travaux de Sarrazin, de quelque nature qu’ils soient, de l’ardoise lui est commandée pour le palais de l’intendant et les autres bâtiments du roi nonobstant son coût élevé. Aussi s’efforce-t-on d’en faire baisser les prix (i) et de le convaincre de pousser l’exploitation pour en fournir le public. On projette même d en envoyer à l’île Royale et jusqu’en France (2).
Mais illusions perdues, l’ardoisière du Grand-Etang fut bientôt abandonnée. Elle ne fut de profit pour personne et on reconnut même qu’elle était de mauvaise qualité, donnait un grand déchet (3), et que le transport et les frais d’exploitation en haussaient le coût à tel point qu’on ne pouvait heureusement en tirer parti.
Sarrazin avait raté en bonne compagnie sa première entreprise industrielle. Il 11e ferait pas mieux ailleurs.
Cherchant toujours fortune, il tenta également une exploitation de pêcherie et s’associa dans cette affaire à Robert Drouard, formant avec celui-ci une société au capital de treize mille livres dont il souscrit les deux tiers. Cet-
(1) Arch. Publiques du Canada, vol. 55-2, page 529 et vol. 57-1. page 88. Lettres à Hocquart de 1731 et ;1 Sarrazin de 1732.
(2) Idem, vol. 57-1, page 271. Lettre du 29 avril
(3) Note de Mgr Têtu, Bulletin des Recherches Historiques, loc. cit.
te tentative allait être plus néfaste encore, car l’associé étant mort, la fortune de la descendance de Sarrazin allait sombrer en partie dans ce règlement. L’affaire Drouard se compliquait en plus d’une ferme à Tadoussac,
-les entreprises du docteur se font vraiment loin des centres, — dans laquelle la société constituée avait un intérêt d’un quart dont Sarrazin à lui seul prenait les trois quarts
A la mort de Drouard, Sarrazin avait fait poser les scellés et exigé l’inventaire. Tout ce qui restait en nature avait été remis à un tiers, du consentement de l’intéressé et du tuteur de l’enfant mineur de Drouard. Le Séminaire étant partie dans l’affaire se disait prêt à satisfaire Sarrazin sans procès, après avoir exposé son attitude au sujet d’une réclamation de dix mille quatre cents livres. Un arrêt du Conseil Supérieur était intervenu en 1728. Mais ce n’était qu’un prélude et une série de procès toujours néfastes, allait suivre qui se terminaient en 1747 en faveur de 1 héritier Michel Drouard, les descendants ayant à tout payer, réclamations et frais (2).
Après avoir beaucoup peiné, Sarrazin, pourtant acquéreur de biens fonciers si étendus, voyait s’écrouler ses espoirs et assistait
U) Dossier Verreau, Comptes du Séminaire de Québec. Archives, du Séminaire.
(2) Mgr Latiamme, loc. cit.
sur le déclin de sa vie à la faillite de toutes ses entreprises, ce qui ajoutait à ses désillusions. Ses ambitions les plus légitimes étaient déçues et l’espoir de ses triomphes scientifiques s’effondrait en même temps que ses espérances financières.
Dès 1726, il laissait entrevoir combien il avait espéré conquérir une plus large place à l’Académie : “ Il n’y a donc rien à faire pour avoir quelque place à l’Académie et vous avoue que n’en sachant pas bien le rit, je m’étais toujours flatté que j’y trouverais quelques coins avant que de mourir” (1).
Comme tous ceux qui vieillissent après une vie bien remplie, il eût évidemment désiré terminer dans un milieu plus calme cette existence de labeur où s’étaient succédé les ennuis sans grandes joies, et où il n’avait jamais goûté de repos, les soucis familiaux s ajoutant à l’effort poursuivi sans relâche.
Il restait le dernier survivant de sa famille. Kn 1731 ses deux frères mouraient à Nuits à quelques semaines d’intervalle. L’un, prêtre vénéré, s’éteignait en odeur de sainteté, regretté de tous, après de grandes souffrances et une longue maladie qui pouvait faire prévoir la chose (2). L’autre, procureur, disparaissait subitement emporté par 1 apoplexie.
(1) Lettre de Reims. Cf. Pièces justificatives.
(2) Lettre du chanoine Hazeur, 12 février 1731. letin des Recherches Historiques XVI, page lto.
Bul-
Seul sur la brèche, si loin du pays natal, au milieu de la lignée fondée en Nouvelle-France, Sai 1 azin atteignait le terme. Se dévouant jusqu’au bout, il contracta auprès des malades de l’Hôtel-Dieu, une fièvre maligne apportée par un des vaisseaux. Entré à l’hôpital le 6 septembre 1734, il mourait deux jours plus tard à l’âge de soixante-quinze ans. 11 était inhumé le 9 dans le cimetière des pauvres, sans faste et sans éclat, comme il avait vécu.
Mais l’intérêt qu’il avait toujours suscité en haut lieu n allait pas disparaître avec lui On vante de toutes parts ses hautes connaissances et sa bonté, toutes les autorités font son éloge et les échos en atteindront plusieurs années api es sa mort les voyag'eurs de passage et la postérité.
“ L’Académie des Sciences avec laquelle il a été en coi respondance pendant de long'ues années pour des recherches de botanique et d’anatomie, lui a donné souvent des preuves de son estime. Il a servi le roi dans les hôpitaux et a la suite des détachements pour la guerre avec un zèle et une application peu ordinaire. Ses bonnes qualités, ses mœurs irréprochables, 1 ont fait aimer pendant qu’il a vécu en ce pays et regretter après sa mort plus que nous 11e pouvons l’affirmer ”. Ainsi s’expri-
maient dans leur communiqué à la cour le gouverneur et l’intendant (i).
Et les témoins constants de son œuvre médicale, ces religieuses de FHôtel-Dieu qui oubliaient leur propre dévouement pour louanger autour d’elles, inscrivaient à leur tour au registre : “ Il avait exercé son art en ce pays plus de quarante-cinq ans avec une rare charité, un parfait désintéressement, un succès extraordinaire, une adresse surprenante, une application sans égale pour toutes sortes de personnes, qui lui faisait faire avec joie . et avec grâce tout ce qui dépendait de ses soins pour le soulagement des malades qu’il traitait ” (2).
L’éloge ne peut être plus complet. Au mérite du savant s’associent la valeur du médecin et le témoignage plus grand encore rendu à sa vie morale et à sa grande bonté Ce taciturne, misanthrope et toujours pessimiste, réservait à la souffrance le trop-plein de son cœur et savait dépouiller son caractère auprès des malheureux qu’il cherchait à guérir. Médecin dans l’âme, malgré ses ambitions et malgré son esprit de recherche, qui souvent entraîne au scepticisme, il apportait à son sacerdoce les qualités essentielles de sympathie et d’amour qui le font grand entre tous.
(1) Québec en 1730, cité par Ahern, loc. cit.
(2) Registre mortuaire, Hôtel-Dieu, déjà cité par Aheru, loc. cit.
L’homme qui partait en laissant une œuvre trop ignorée, léguait en plus à l’ancienne et à la nouvelle patrie une descendance qui vit encore.