LA DESCENDANCE DE SARRAZIN
Ses enfants. — L’étudiant en médecine.- — Marie- Jeanne. — Claude-Michel, ingénieur militaire. — Le retour en France. - — Charlotte-Louise- Angélique. • L’arrêt au pays. — L’héritage.
Sarrazin avait eu sept enfants dont tiois morts en bas âge. Quatre lui survivaient ainsi que leur mère.
Celle-ci âgée de quarante-deux ans a peine et sans fortune avait à subvenir à ses deux fils et à ses deux filles. L’un se trouvait depuis quelques années déjà à Paris où il faisait sa médecine. Dès 1732, ^ bénéficiait d'une gratification annuelle de quatre cents livres pour y poursuivre ses études, gratification accordée avec plaisir comme secours au père “ persuadé qu’il l’engagerait à redoubler d’attention et de zèle pour travailler utilement pour la colonie” (i).
m Archives Publiques du Canada (Archives Nationales, série B. vol. 57-1, page 47) Lettre à Beauhamois et Roc quart, 1er avril 1732.
Joseph-Michel, — c’était le nom de cet aîné, — n’était âgé que de dix-sept ans en arrivant à Paris à l’automne de 1731 (1). Le père Bushler qui l’avait emmené le remettait entre les mains de son oncle le chanoine, après quelques péripéties dues à l’absence momentanée de celui-ci, hors de la capitale. Monsieur Hazeur s’était montré très heureux de le recevoir et de l’aider. C’était à vrai dire pour un jeune homme de cet âge un voyage peu banal et un changement de milieu dont on peut aujourd’hui difficilement se rendre compte. Si c’est encore de nos jours un grand pas que de passer du Québec civilisé au grand Paris moderne, il est difficile d’apprécier les impressions ressenties et l’ébahissement que dut être au XVIIIe siècle l’arrivée dans la ville lumière de ce jeune adolescent canadien, soi tant toutefois de la meilleure bourgeoisie et ayant pu assister avant son départ aux grandes fêtes québécoises en l’honneur du Dauphin. Comme son père, le jeune Sarrazin avait manifesté l’intention d’embrasser la prêtrise. Il était question de se faire jésuite, et 1 enfant avait poussé assez loin ses études au pays, bien qu’on ne retrouve pas sa trace sous ce rapport. Le chanoine lui fait refaire sa philosophie pour décrocher le titre de maître ès art à Paris; sa formation antérieure était
(i) Bulletin des Recherches Historiques XXVI, page
donc amplement suffisante. Maurepas avait porté à quatre cent cinquante livres l’octroi accordé, comme le signale son oncle, en ajoutant que ses parents peuvent être tranquilles sur son compte (i).
On a bien l’intention d’en faire un parfait honnête homme au sens de l’époque et son travail est intense. Outre ses études philosophiques, le fils du savant déjà repris par l’atavisme paternel et sûr de sa voie maintenant, fait de l’anatomie. Une des grandes figures de l’époque l'initie à cet art et se montre très hère de son élève qu’il “ propose en exemple ” à ses condisciples. Le maître César Verdier, choisi par monsieur Hazeur de l’Orme, est en effet à cette heure dans toute sa gloire. Maître en chirurgie depuis quelques années seulement après avoir été élève de Montpellier, Verdier a été nommé aussitôt démonstrateur à l’école et a publié en 1725 un “ Abrégé d’anatomie du corps humain ” en deux volumes, ouvrage devenu classique par sa clarté et sa précision (1), Se rappelant au contact de cet homme distingué l’inlassable investigation biologique de son père dont il a été depuis l’enfance le témoin journalier, Joseph-Michel emploie ses loisirs à disséquer des têtes de mou-
(1) Lettre du Chanoine Hazeur, 23 février 1732. Bulletin des Recherches Historiques XXVI, page 78.
(2) Larousse Grand Dictionnaire universel du XlXè siècle.
ton (i). Et dans ce Paris où pourtant l’on s’amuse, il est édifiant de retrouver si jeune le fils du médecin colonial s’efforçant d'acquérir les connaissances élémentaires à sa formation de chercheur, lui premier boursier canadien à l'étranger.
On veut en fait le rendre capable de remplir plus tard les charges de son père Il devra couvrir le vaste champ déblayé en Nouvelle-France par celui-ci. Aussi fera-t-il successivement de la botanique, sa médecine et son droit pour prendre à Reims le bonnet de docteur (2). Mais ce n’est pas en quelques années d’études spéciales et limitées qu’on réussit alors à se distinguer du commun. La science est moins étendue qu’aujourd'hui, mais les gens sont moins pressés. Il ne s’agit point d’acquérir à la hâte de vagues notions parées d’une technique imprécise, on se plie volontiers à toutes les disciplines susceptibles de former l’esprit, et dans ce désir de savoir on va de doctrine en doctrine, de science en science, de maître à maître, par amour de l’étude et pour devenir quelqu’un non seulement à la face des badauds, mais encore vis-à-vis de soi-même. Aussi lorsque le 22 septembre 173 9, Joseph-Michel Sarrazin meurt en quatre jours de la petite vérole chez des amis, chez lesquels il est en vacances à la terre de
(1) Ilazeur, lettre citée.
(2) Idem.
Goussonville, il n’a pas encore terminé sa formation poursuivie depuis huit ans avec acharnement. L’oncle en voyant s’écrouler ces premiers espoirs va jusqu’à dire de ce neveu dont il était si fier : “ Il avait tout l’esprit imaginable et passait ici pour un génie” (i).
Partout on avait accordé au fils la confiance dont jouissait le père. Jugeant dès les débuts qu’on ne pourrait trouver meilleur successeur à Sarrazin pour remplir ses fonctions en Nouvelle-France, on ne cherchait point ailleurs et peu de mois après la mort du père, c’est sur lui qu’on levait les yeux. Non seulement on continuait l’aide déjà accordée, mais grâce au ministre, Sa Majesté donnait au fils et à la mère une pension de huit cents livres attachée à la place du médecin (2), dans l’espoir que “ le sieur Sarrazin en profitera pour se rendre un jour aussi utile à la colonie que son père l’a été .
Sa jeune sœur Marie-Jeanne était morte à Québec quelques années auparavant. Entrée malade à l’Hôtel-Dieu au mois d’octobre, elle décédait le 1er janvier 1737, à l’âge de dixneuf ans (3). De cette jeune fille on ne sait rien. Tout au plus retrouve-t-on son nom,
(1) Hazeur, lettre du 1er février 1740. Bulletin des Recherches Historiques, XVI, page 261.
(2) Archives Publiques du Canada, source citée, vol. G3-1, page 59. Lettre à MM. Beauharnois et Hocquart, 12 avril 1735.
(3) Registre mortuaire de l’Hôtel-Dieu.
lorsqu’en 1730, elle agit comme marraine avec son frère Claude au baptême d’une sauvagesse panis appartenant à son père (1).
Après la mort de son beau-frère, le chanoine Thierry Hazeur était venu pendant un certain temps, bien que grand pénitencier, habiter chez sa sœur rue du Parloir. On mettait évidemment en commun tout ce dont on jouissait encore. Madame Sarrazin perdait avec son fils la pension dont on la gratifiait en vue du retour prochain du jeune médecin dans la colonie. Son frère allait tenter sans succès de lui obtenir une compensation. Ce n'est qu’à la mort de sa belle-mère, la seconde madame Hazeur, qu’on lui octroiera une faible rente de cent cinquante livres devenue vacante (2). Elle allait en jouir elle-même un an à peine. Au début d’avril 1743, elle s’éteignait à son tour âgée de cinquante et un ans et était inhumée avec son mari et sa fille dans ce même cimetière des pauvres à l’ Hôtel-Dieu.
Un frère et une sœur allaient constituer toute la descendance du premier biologiste canadien et pendant que l’une s’ancrait au pays pour y maintenir la tradition, l’autre avait quitté la colonie avant la mort de sa mère pour reconstituer en France le chaînon brisé.
(1) Annales <le l’Hôtel-Dieu.
(2) Archives Publiques du Canada (Archives Nationales, série B. vol. 74-2, page 322). Lettre il messieurs Beauharnois et Hocquart, 20 avril 1742.
Ce second fils né en 1722, avait étudié au Séminaire de Québec entre 1732 et 1740. Comme son père et son frère aîné, il avait songé à l’état ecclésiastique et avait même porté l’habit pendant un an. Pour celui-là on ne songe plus à la carrière médicale; c’est au génie et aux armes qu’on le destine. Il y remportera tous les succès. A dix-huit ans, son oncle de l’Orme à Paris s’intéresse à son sort et veut le voir à ses côtés. S’il pouvait prendre au Canada, grâce à monsieur de Beauharnois le grade de “ cadet à l’aiguillette ”, ce sera autant d’acquis. A son arrivée, il deviendrait enseigne et pourrait ensuite passer en Amérique et trouver au Mississipi une situation dans le génie (1).
Claude-Michel entra en France en 1741.
L’oncle prévoyant, absent dans le Berry a vu à ce qu’un ami drapier à l’enseigne de la Croix de fer rue St-Denis l’hébergeât chez lui jusqu’à son retour.
Sarrazin ne tarda pas à quitter la soutane pour étudier le génie et l’artillerie. Il demeure chez son parent et s’est déjà attiré les attentions de Maurepas. C’est un enfant plein de bonne volonté, très sage et travailleur. Rempli d’attention pour son protecteur, il lui donne tous les soins possibles. Il réussit très bien dans ses études et l’oncle et le neveu vi-
(1) Lettre du chanoine Hazeur. Dossier Verreau, Archives du Séminaire de Québec, mai 1740.
vent en parfaite intelligence évidemment très épris l’un de l’autre (i). Comme son père, il est aimé de tous ceux qui l’approchent et jeune provincial il s’est adapté à sa vie nouvelle, sans en abuser, mais en sachant acquérir toutefois la tenue mondaine nécessaire dans ce nouveau milieu.
Il prépare sa future carrière, indécis encore sur l’endroit où il pourra l’exercer, mais apparemment dans le but de revenir au Canada, pays cher à ses rêves et dont il a la nostalgie (2). O11 n’avance pas très vite dans
le génie et les armes, et le nouveau venu doit malgré tout avoir à surmonter bien des obstacles. En 1765 il n’a pas encore de situation, on l'a mis cependant au travail et ce premier essai est un plan de la ville de Luxembourg. Monsieur Hazeur avoue trouver la charge lourde et ne peut plus y suffire. Il reclame de l’argent pour Claude-Michel dans cette succession maintenant ouverte mais pas aussi considérable qu’on pourrait le croire et dont le règlement est compliqué par les procès en cours (3).
Les relations ne sont pas très suivies entre le frère et la sœur, au point que celle-ci après son mariage, se demande s’il n’est pas mort.
(1) Lettres du Chanoine Hazeur, 1er mai 1742, 4
mars 1743, 14 mai 1743.
(2) Idem, 14 mai 1743.
(3) Lettre du 17 août 1745 et 24 mars 1748, Chanoine Hazeur.
La perte du procès Drouard a déclenché la catastrophe, il va falloir réaliser le nécessaire pour en couvrir les frais. Le chanoine de l'Orme envisage nettement la situation et habitué aux a fi ai res, il croit devoir conseiller la vente de la maison de Sarrazin dont on devrait réaliser une quinzaine de mille livres, la moitié c:e ce qu'elle a coûté. Il ne restera plus que la .Ci îe de St-Jean et St-François (i), ce grand nef dont Sarrazin s’était porté acquéreur à si 1 on compte, près de quarante ans auparavant. Cette seigneurie est maintenant louée à ferme au mari de sa nièce (2), qui jusqu'ici a bénéficie de la fortune de sa femme. Les deux tiers en reviennent à Claude et il ne faudrait point songer à la morceler. Le sujet deviendra de plus en plus brûlant pour se terminer au détriment de tous.
Pour l’instant notre ingénieur revient sain et sauf de la campagne de Flandre. Sous les ordres de Lowendhal, il avait participé au fameux siège de Berg-op-zoom, la vieille place forte de Hollande. Il était de ceux qui préparaient les brèches aux impétueux vainqueurs résolus de s'emparer de la ville à l’étonnement de tous les alliés. Il est de ceux qui montent les tranchées et pénètrent dans la citadelle où il participe à cette victoire dont Voltaire a si bien décrit les péripéties diverses. Aussi le re-
(1) Chanoine Hazeur, lettre du 24 mars.
(2) Ahern, loc. cit. page 502, lettre de Claude Sarrazin.
tour est-il triomphal ! On le reçoit à la cour, il est doté d’une gratification, chargé de travailler aux fortifications de Thionville, reçoit le grade de lieutenant réformé, alors que Maurepas décide de le faire servir en France (i). Le chemin est ouvert, la carrière se dessine, Claude-Michel Sarrazin ne retournera pas en Amérique, à vingt-cinq ans sa destinée était tracée.
En 1751 il épousait à Paris, Catherine-Marie de Monceaux (2), chose curieuse elle-même en relation avec le Canada français. Elle était en effet la nièce par sa mère de monsiéur Duchesnay seigneur de Beauport (3). Les Français du Canada et les Canadiens revenus en France se retrouvaient dans les mêmes groupes sociaux et les relations étaient étroites entre les familles dont certains membres avaient habité la colonie. Claude Sarrazin de ce fait gardait au pays un double contact. Il allait laisser en France une descendance. Sa fille, en effet, Catherine Sarrazin de l'Etang, épousait à son tour à Paris en 1799, Edmé Louis Girault d’Avrainville (4), dont le petit-fils avocat à la cour reprenait contact un siècle plus tard avec la branche canadienne.
(1) Lettre de Hazeur, 24 mars 1748.
(2) Lettre de monsieur Girault d’Avrainville au docteur J. DeVarennes de Québec, 14 décembre 1906.
(.4) Ahern, loc. oit. page 504.
(4) Lettre de M. d’Avrainville.
Claude-Michel mourut à Paris en 1809 (1).
Charlotte-Louise-Angélique, sa sœur, de cinq ans plus jeune, restait seule à Québec après la mort de sa mère. Elle n’avait que seize ans lorsque son protecteur le chanoine Thierry devint son tuteur. Sa mère avait déjà refusé trois partis jugés trop pauvres pour cette enfant dont la dot est par trop compromise, mais dont la vie doit se maintenir sur un pied convenable (2). On la dit avoir beaucoup d’esprit et être avancée pour son âge (3).
Trois ans plus tard, elle épousait à Ste- Foy, Jean-Hippolyte Gauthier de Varennes de dix ans plus vieux qu’elle, enseigne en pied dans les troupes de la marine, mariage où figuraient un chevalier de St-Louis, Gaspard Adhémar de Lantagnac, le lieutenant Pierre de la Vérendrye et Ignace Aubert de Gaspé (4). Après certaines hésitations, que semblent justifier quelques malentendus avec sa sœur, lorsqu’il avait habité chez elle, le chanoine tuteur, sur le conseil de son frère (5), vint habiter avec les nouveaux époux la terre St-Jean. Son séjour devait y être de courte durée, car dès l’année suivante, monsieur de
(1) Tableau généalogique fourni par M. d’Avrainville, publié par l’abbé I. Caron, Bulletin des Recherches Historiques, 1920, page 84.
(2) Hazeur, lettre 14 mai 1743. Dossier Verreau, Archives du Séminaire.
(3) Idem, 4 mars 1743.
(4) Abbé I. Caron, loc. cit.
(5) Lettre Hazeur citée.
Vafennés lui intentait un procès en reddition de comptes de tutelle. C’est le début des pourparlers et de la mésentente. De Varennes songe à quitter l’armée et c’est l’avis de sa femme, et finalement va résider à Montréal. Il devait se distinguer plus tard à la bataille des Plaines d’Abraham et s’installer définitivement à Varennes où le manoir seigneurial avait été brûlé par les troupes de Murray (i).
Passant en France en 1761, il périt lors du naufrage de Y Auguste, laissant au pays sa femme et quatre survivants à une famille de huit, trois fils et une fille (2). Bientôt ruinée par la saisie de la seigneurie de Varennes dont elle avait hérité en partie, Madame de Varennes rejoignit, à l’Ancienne-Lorette, ses fils chez lesquels elle décédait subitement le 16 juillet 1793 (3)-
Deux de ses fils allaient devenir les ancêtres d’une grande famille qui continue de perpétuer au pays l'honorable tradition des deux souches dont ils descendent. L’un de ces descendants à l’heure actuelle, retrouvant l’atavisme légué par l’aïeul, a repris à Québec la pratique de la médecine, un autre fut membre du Conseil législatif de la Province et donna un fils à la France en 1914, alors que ses filles héritières de “ l’esprit et de la culture ” de Charlotte-Louise-Angélique perpétuent la lion Abbé Caron, loc. cit.
(2) Idem.
(3) Idem.
gnéê dans la meilleure société québécoise. Si le nom de Sarrazin s’est caché dans l’histoire, ses descendants au pays sont encore très nombreux.
Mais la J) elle terre de St-Jean est depuis longtemps morcelée. Dès 175 7, monsieur de Varennes en avait cédé ses droits à Jacques- Cartier Lange vin pour le prix de onze mille livres (1), peut-être pour solder sa dette envers son beau-frère Claude à qui il n’avait encore rien fourni des fermages depuis son mariage. Au mois d’août de la même année, Sarrazin faisait effectuer le partage entre ce qui revenait au sieur Langevin et sa part évaluée aux deux tiers. Dans une longue lettre à la supérieure de l’Hôtel-Dieu qui lui servait d’intermédiaire, étant débiteur de la communauté et se rappelant avec émotion “ les bontés infinies que vous avez eues pour toute ma famille et l’amitié dont vous honoriez feu mon père ”, il détaille tous ses griefs envers son beau-frère et sa sœur et énumère tout ce qui lui est dû. Il charge même la supérieure de lui trouver un procureur pour exécuter ses ordres et régler avec elle (2).
Sa situation nouvelle exige en effet qu’il mette ordre à ses affaires et fasse entrer ses capitaux. Il est marié, peut avoir des enfants
(1) L’abbé Oaron, loc. cit.
(2) Lettre de Claude Sarrazin, mars 1757, Archive» de l’Hôtel-Dieu, déjà citée par Abern, loc. cit.
et il ne serait pas juste de ne plus prévoir. De plus les mêmes questions se soulèvent du côté de sa femme vis-à-vis de son oncle Duchesnay et dans cette situation complexe, Sarrazin cherche à obtenir justice. De montant en vaut la peine en lui-même. Non seulement la propriété doit avoir une grande valeur, mais un inventaire détaillé indique tout ce qui se trouvait sur la terre lorsque le sieur de Varennes la prit à bail. D’énumération du tout est imposante. De l’habitation à l’étable, on retrouve ce qui constituait le matériel de la ferme tant en meubles qu’en ustensiles, outils, argenterie, machines agricoles, attelages et animaux (i). Encore faut-il mentionner de plus, derniers vestiges de la profession et du travail paternels perdus dans cet héritage mobilier, deux lancettes d’écaille garnies en arg'ent, vingt-quatre outils d’acier pour chirurgien, une trousse contenant des outils garnis d’argent, deux portefeuilles en marocain et cinq tomes du Dictionnaire de Moreri ”. Voilà ce qui restait de l’effort du père, les témoins et les aides de sa recherche et de sa pratique médicale. Et tout à côté les bijoux “ contenus dans un petit coffret de velours bleu ”, une croix d’or et de diamants de grand prix, des
(1) Cf. Pièces justificatives pour cet inventaire déjà publié par Aliern, mais dont la teneur est intéressante au point de vue de l’organisation matérielle d’une famille bourgeoise.
bagues serties de pierres, de l’argenterie fine, reliques de la mère, que la soeur paraît-il s’était appropriées “mal à propos” (i).
Et c’est tout cela qu’il fallait vendre et disperser après les terres. Claude Sarrazin eût voulu que les religieuses de l’Hôtel-Dieu acquissent elles-mêmes le grand fief et il leur eût fait des conditions faciles, assuré que c’était là moyen sûr de ne pas être frustré dans son bien, lui qui avait à régler de si loin ces affaires capitales. Il n’en fut rien cependant et le 8 mai 1758 ses trois cent dix-huit arpents de terre et le fief St-Jean étaient cédés, pour la modique somme de neuf mille livres, à Charles Turpin, marchand coiffeur (2).
La descendance se perpétuait ici et là-bas, mais de toutes ces choses, qui elles aussi vivent et parlent, rien ne persisterait. Dans le démembrement de ce que Sarrazin avait accumulé, dans la dispersion de ce qui avait servi a son oeuvre, se trouvait englouti le souvenir attaché à tous les riens de la famille, à toutes les vieilleries qui s’entassent aux greniers et au fond des vieux tiroirs. Et peut-être les deux portefeuilles en marocain recélaient-ils encore, sans qu’on les ait jamais consultés et fouillés, des documents aujourd’hui susceptibles d’éclairer d’un nouveau jour l’histoire et
(1) Archives de l’Hôtel-Dieu, loc. cit. déjà citée par Ahern.
(2) Abbé Caron, loc. cit.
les travaux d’une des plus grandes, même de la plus grande à date des figures médicales du Canada. Celle qui, par sa personnalité, l’abondance de son oeuvre, l’influence exercée, reste le prototype des premiers débuts de la science médicale canadienne et l’initiatrice de la biologie au pays.