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SARRAZIN DANS LA VIE SOCIALE ET POLITIQUE

Nouveau voyage en France. — Son mariage. — La famille Hazeur. — - Ses relations au pays et en Europe. - — - Le vieux Québec du XVIIIe siècle. — La société canadienne. — Sarrazin membre du Conseil Supérieur. — Son attitude à la mort de Mgr de Saint- Valier. — Sa participation au développement général. — Garde des sceaux.

Installé définitivement au pays, il apparaît que Sarrazin ne fit qu’un autre voyage en France après son second établissement. Sa clientèle, ses devoirs de médecin des hôpitaux, ses recherches, ses occupations sociales et politiques, ses afifaires même ne pouvaient lui permettre ces lointains déplacements, surtout lorsqu’il eut fondé un foyer.

En 1709 cependant il retourne à Paris. La mort de Tournefort n’est peut-être pas étrangère à ce voyage et peut-être aussi son état de santé. Il y resta jusqu’à l’année suivante, visita les eaux de Forges où il séjourna trois

mois ( i ) , probablement pour y suivre une cure. En avril 1710 il songe à revenir (2), et au mois de mai, il a définitivement décidé de repasser en Nouvelle-France (3). Il devait partir sur le vaisseau Y Afriquain , mais une indisposition le force encore à retarder son départ (4). Il prend passage sur la flûte la Loire à la fin de l’été et M. de Beauharnois reçoit l’ordre de le faire embarquer sur ce vaisseau, vu l'importance de son prompt retour (5).

Quelques années plus tard Sarrazin qui dépassait déjà la cinquantaine et ne songeait plus évidemment à l’état ecclésiastique se décide au mariage. Il épouse le 20 juin 1712, à Montréal, mademoiselle Marie-Anne Hazeur âgée de vingt ans seulement. Marie-Anne Hazeur était québécoise de naissance et appartenait à une des familles les plus en vue de cette ville. Elève des Ursulines, elle avait quitté Québec après la mort de ses parents, pour habiter à Montréal chez un frère de sa mère, monsieur Soumande où logeait habituellement sa grand’mère maternelle. Comme son père,

(1) Lettre de 1732 sur les eaux minérales, déjà citée.

(2) Lettre de M. l’abbé Tremblay, 7 avril 1710. Archives du Séminaire.

(3) Idem 22 mai 1710. Arc. du Séminaire.

__(4) Lettre à Sarrazin datée de Versailles le 20 août 1710. Archives Publiques du Canada et Arc. de la Province de Québec.

(5) Lettre M. de Beauharnois datée de Marly le 22 août 1710, Arch. de la Province de Québec.

cet oncle était dans le commerce une personnalité importante (i).

La famille Hazeur, originaire de Tours, habitait à Québec l’une des belles maisons de la basse ville sise “ place Royale face au port ” (2). Monsieur Hazeur y jouissait d’un haut prestige. Membre du Conseil Supérieur où il entra en 1703, il était en même temps seigneur de la Malbaie et concessionnaire à la Grande- Vallée-des-Monts de terres importantes où se trouvait une ardoisière dont nous aurons à parler et où se pouvait établir la pêche à la morue. Il dirigeait également un établissement de pêche au marsouin.

La jeune madame Sarrazin appartenait à la meilleure bourgeoisie canadienne. Elle était du reste de très bonne noblesse originaire du Limbourg belge (3). Trois frères, l’un avocat à Paris et plus tard membre du Conseil Supérieur, les deux autres occupant une haute situation dans le clergé canadien, constituaient la famille. Le chanoine Pierre Hazeur de l’Orme, — ce nom lui venait de la famille de sa mère, — habitait Paris où il représentait les intérêts du Chapitre de Québec, et séjournait surtout à Bénevent abbaye de ce même Cha-

(1) Mgr Laflamme, loc. cit.

(2) Bulletin des Recherches Historiques XIII, pages 234 et suiv., pour ces renseignements sur la famille Hageur.

(3) Idem.

pitre, d’où il surveillait les intérêts de ses confrères en même temps que les siens et ceux de sa famille. L’autre le chanoine Joseph-Thierry Hazeur résidait à Québec et menait apparemment une vie plus calme.

Sarrazin en prenant femme entrait en même temps dans une famille importante où sa haute réputation et son rang social ne se trouvaient aucunement déplacés. Outre la gratification qu’il recevait, il était propriétaire à cette époque du fief St-Jean et en ajoutant à ces titres et à celui de membre du Conseil Supérieur, celui de seigneur du Grand-Etang-, que lui apportait sa femme, les situations s’équilibraient seulement.

Ses relations très étendues, en France et au pays, le situaient dans la haute société de l’époque. Ami et souvent médecin des gouverneurs, très lié à tous les intendants qui se succèdent et ne cessent d’intervenir pour lui, en contact constant avec les intellectuels du pays, membres du clergé ou autres, il fait partie de l’élite. On recherche sa société et l’on se plaint de son absence. L’abbé Tremblay se réjouit un jour de son retour pour les messieurs du Séminaire qui doivent manquer sa compagnie. Ses services professionnels auprès de Monseigneur de Laval comme plus tard de Monseigneur de Saint-Valier, ses voyages à Montréal avec les gouverneurs, ses travaux poursuivis avec Dupuis ou Hocquart, la haute considéra-

tion dont il jouit, tant aux Ursulines qu’à

r Hôtel-Di eu ou l’Hôpital Général, montrent combien on l’apprécie. Nous l’avons vu déjà en relations suivies et très intimes avec 1 hydrographe du roi, il est à présumer que ses rapports avec monsieur Chaussegros de Léry, le brillant ingénieur qui habitait alors Québec, n’étaient pas moins cordiaux, et nous les retrouvons s’intéressant aux mêmes problèmes. En dehors de Québec les conditions sont identiques. A Montréal comme dans la campagne, ses confrères et les curés correspondent avec lui, il prodigue partout ses conseils, se retrouve dans tous les milieux. Et il nous semble 1evoir un de ces maîtres de l’heure, qu’honorent les grands, et que recherchent les petits ; les uns heureux de lui être agréables et îespectant sa science, les autres fiers de montier qu’ils le connaissent et admirant sa valeur.

En France, il est bien à la Cour, ministres et conseillers s’intéressent à son travail et à sa situation. Il correspond avec les hommes en vue dans le monde, à Versailles et dans les milieux scientifiques. Le chanoine son beau-frère ne néglige rien a Paris pour etendie ses 1elations. ^Àprès Tournefort, c’est Réaumur surnommé le Pline du XVIII siècle et oui a vingt-cinq ans est déjà de l’Académie. C’est encore l’abbé Bignon, oratorien, prédicateur et bibliothécaire du roi, président honoraire de l’Académie des Sciences et des Inscriptions et

Belles-Lettres, membre de l’Académie Française. Ce n est sans doute pas mince affaire que d’être dans les bonnes grâces de l’abbé qui a protégé Tournefort et en collaborant au Journal des Savants, lui en ouvre les portes. C’est en province un confrère qui pratique à Rochefort et comme lui est correspondant de l’Académie, monsieur Jean Cochon Dupuis (0) auteur d un “Manuel des opérations de chirurgie^” (2). C’est Fontenelle (3), lui-même, secrétaire et historien de l’Académie des Sciences. Peu d hommes dans la colonie, en dehors de ceux qui constituent le monde officiel, peuvent prétendre a de telles amitiés.

Sa situation enviable abat les barrières que pouvait dresser la grande différence d’âge enti e lui et mademoiselle Hazeur. Homme consciencieux et droit, travailleur et honnête, religieux et dévoué, il ne paraît pas cependant avoii joui d un caractère facile. De santé délicate, brisé par son constant labeur, il a la réputation d être plutôt “ chagrin et rêveur ”(4) Essentiellement pessimiste, souvent mécontent <le sa situation, et peut-être justement ambitieux, et conscient de ses travaux, il ne manque jamais de signaler dans ses lettres, le triste état de sa position financière, les conditions

(1) Lettre de Reims.

(-) Larousse Encyclopédie, (t!) Lettre de Reims.

,(4) Archives de l’Hôtel-Dieu.

difficiles de son expérimentation, le peu de cas qu’on semble en faire, en même temps qu il fait allusion à ses ambitions académiques et à tous les services rendus. Ses opinions sur les hommes ne sont guère ménagées et il ne craint pas de dire ce qu’il pense des Jésuites ou des intendants, soit qu’il approuve leur rappel même s’il fut d’abord satisfait de leur présence (i), soit qu’il regrette leur départ (2). Auprès de ses confrères il sait aussi dominer et les gouverneurs eux-mêmes remarquent que sa présence suffit à les tenir plus en forme (3). Il ne cède pas à leurs caprices, et dans une difficulté avec un collègue “ bien qu il aime la paix ” (4) il réussit à le “ faire mettre à la raison

Sa grande bonté et son dévouement extrême sont maigre tout admires pai tous ceux qui l’approchent et personne ne se plaint de ses petits défauts évidemment plus apparents que réels. Son esprit observateur, son goût de la recherche, sa critique facile et les conditions de vie spéciales où il se trouvait, très absorbé de toutes parts, n’en faisaient point un mondain dans cette société coloniale où pourtant 011 cherchait assez naturellement a se distraire.

(1) Lettre de Reims.

(2) Idem.

(3) Lettre des Gouverneurs.

(4) Lettre de Reims.

Le vieux Québec du XVIIIe siècle n’était

nécessairement qu’une capitale de l’époque et encore capitale excentrique. Lorsque l’on sait ce qu’étaient certains quartiers du Paris de Louis XIV et de Louis XV, voire “ des Misérables ”, il n’y a guère à s’étonner de l’organisation de la ville canadienne. Ses quartiers naissants de la basse et de la haute ville, même de St-Roch — qui commençait à se grouper autour d’un petit ermitage dédié en 1703 par les Recollets au saint qui protégé des épidémies ( 1 ) , — ne s’étendaient que très peu en dehors des fortifications déjà restreintes, et l’on passait, vite en banlieue. Sarrazin sur ses ter- 1 es qui sei aient aujourd’hui en plein centre, se trouvait à la campagne.

La basse ville et ses vieilles rues Sault-au- Matelot, Noti e-Dame et Sous-le-Port qui font encore le pittoresque du Québec moderne, si tôt disparu dans la niaiserie du jour, constituaient la paitie chic habitée par les gens les Plus^ huppés (2). Et comme ailleurs, Sarrazin est à 1 avant-garde, lorsqu’il vient se loger rue St-Louis dans la dix-septième maison à partir du Fort (3) avec sa femme et ses deux enfants. Cette rue ne comptait guère en 1716

(1) Québec en 1730. l’abbé Auguste Royale 1899.

(2) Idem.

(3) Mgr Laüamme, loc. cit.

Gosselin, Soc.

que des ouvriers, et gens du peuple, à part monsieur de Lotbinière ( i ) .

Rues et places en fait se valaient toutes. A peu près sans pavages, boueuses et mal tracées, remplies de débris et de roches qui en rendaient la circulation plus difficile encore, bordées de pieux clôturant de toutes parts les maisons et les communautés (2), elles n’avaient rien de l’ordonnance qui caractérise les municipes quasi modernes du grand empire romain, en ses frontières les plus reculées. Le grand voyer, malgré ses efforts, n’était guère mieux écouté que de nos jours, et si nous avons peu progressé en sciences, il faut avouer que sur maintes autres questions, nous sommes souvent très XVIIIe malgré les grands travaux urbains de nos grands hommes. Sur ce sujet au lieu de s’efforcer de détruire le pittoresque passé qui reste le caractère du Québec de toujours, il vaudrait mieux se contenter de la très simple propreté que conseille l’hygiène moderne.

Si la voirie laissait à désirer, les édifices publics et habitations étaient tout de même plus convenables. La plupart construits en pierre (3), certains groupements sont déjà importants et ne manquent pas de laisser bon-

(1) L’abbé Aug. Gosselin, loc. cit.

(2) Idem.

(3) Cbarlevoix “Journal d’un voyage dans l’Amérique Septentrionale ”, Vol. V, page 107, Paris, 1744.

ne impression au voyageur. L’évêché, la cathédrale, le séminaire, le fort, le couvent et l’église des Récollets, l’Hôtel-Dieu, l’Hôpital Général, le palais de l’intendant et le collège des Jésuites (i), sont autant d’édifices qui pour n’être pas des œuvres d’art constituent néanmoins beaucoup plus qu’un simple bourg sans caractère.

Et dans cette ville de sept mille âmes (2), “ on trouve un petit monde choisi, où il ne manque rien de ce qui peut former une société agréable ”. Et quelle société et quels salons ! Toute la haute administration, une petite cour, une gouvernante et une intendante entourées l’une et l’autre de femmes dont on dit grand bien tant pour l’esprit que pour la mode. On ne peut espérer mieux. Les Canadiens vivent largement sans thésauriser, — ce ne fut jamais leur fait, — le coût strict de la vie 11’est pas très élevé pour ce qu’on n’importe pas (3). Us ont, toujours au dire du père Charlevoix, une fort bonne opinion d’eux-mêmes, coutumes qui toutes on le voit ont passé d’âge en âge au point qu’on chercherait en vain l’évolution. On leur reconnaît certes certaines aptitudes, voire même du génie pour la mécanique et les arts, mais un manque de constance

(1) Charlevoix, loe. cit.

(2) C’est la population de 1720.

(3) Charlevoix, loc. eit. cité par E. Gagnon “le fort et le CMteau St-Louis ”.

et d’application qui contrebalancent ces bonnes dispositions. Voilà à deux siècles de distance un portrait d’une fidélité troublante. Cependant c’est celui du monde où vivait Sarrazin, que d’espoirs cela fait naître !

Il est amusant de voir évoluer dans ce milieu, un homme chez qui l’on retrouve en partie ce caractère, mais chez lequel s’associent d’autre part tant d’autres qualités qui le mettent en vedette au point que le même auteur, — juge très compétent, — est “ surpris de trouver un homme d’un mérite si universel dans une colonie ”.

Dans ce centre et cette société, la part mondaine de Sarrazin devait être minime. La vie sociale était cependant des plus actives et il fallait se distraire par des réunions fréquentes et des manifestations quelquefois grandioses. “ Chagrin et rêveur ” il se complaît plus à l’étude et on le comprend plutôt penché sur sa table où il dissèque, que fièrement campé dans un salon à faire sa cour. On le voit plutôt cheminant dans les bourbiers des rues pour courir au client ou à l’hôpital, sans hâte, en contemplant les grands horizons et méditant sur les problèmes qu’il étudie ou sur les affaires qu’il projette. Car ce chercheur assez conforme au savant classique distrait et sans pause, s’intéresse tout de même au mouvement social et joue un rôle dans la vie politique et administrative, non sans importance. On le con-

çoit mal participant aux grandes manifestations populaires qui sont déjà de règle, soit qu’il s’agisse d’une mascarade des quatre saisons organisée par Raudot(i)ou des fêtes plus grandioses auxquelles donne lieu la naissance du Dauphin (2), soit plus simplement encore qu’on projette des parties de plaisir et même de chasse. Il appert en effet que cette dernière distraction très répandue chez tous les habitants y compris les gentilshommes, n’attirait même pas Sarrazin. Tout ce qu’il rapporte dans ses travaux en rapport avec les mœurs des animaux étudiés, lui vient par ouï-dire et jamais il ne peut apporter la moindre expérience personnelle. Il se contente seulement d’élever quelques animaux chez lui, lorsqu’il peut se les procurer vivants, comme il cultive les plantes qu’au hasard de ses promenades il a recueillies lui-même. Il n’est pas malgré tout casanier. Non seulement nous l’avons vu à Sainte-Anne-de-Beaupré en haute compagnie, mais malgré les difficultés du voyage et le mauvais état des routes, à peu près inexistantes entre Québec et Montréal avant 1713, tord au moins, ses voyages en cette ville comme à Trois-Rivières sont assez fréquents. Il se rendra même un jour jusqu’à la côte de Gaspé, à ce fief du Grand-Etang, dont il voudra recon-

(1) En 1708, documents relatifs il la Nouvelle-France, vol. I.

(2) Abbd Auguste Gosselin, loc. cit.

naître la valeur. Il va où le travail l’appelle, fouillant la nature et cherchant son secret lorsqu’il n’a pas à guérir, mais ne cherche pas le plaisir. Il n’est pas de ceux qu’on rencontre aux lieux où l’on s’amuse, peut-être assistaitil naguère aux séances dramatiques où l’on louait chez les Jésuites du Racine ou du Corneille (i), mais il ne fréquentait pas, si près qu’elle fût de chez lui, la salle de billard que tenait Henri Cain dit La Taille, rue Mont- Carmel avec la permission sévère il est vrai de l’intendant Dupuis (2).

Il suivait assidûment les séances du Conseil Supérieur dont le titre plus modeste avait été substitué à celui de Conseil Souverain. Ces réunions avaient lieu à deux pas de l’Hôtel- Dieu, au palais de l’intendant.

Sarrazin était nommé au Conseil pour y remplacer le sieur Juchereau Duchesnay qui avait refusé de s’y faire recevoir et le mémoire du roi en date du 30 juin 1707 qui annonçait la chose était accompagné des provisions à ce sujet (3). A la même date Sarrazin recevait avis de sa nomination : “ J’ai receu la lettre que vous m’avez écrite le 25 du mois d’octobre de l’année dernière, le Roy a bien voulu

(1) Mgr Amédée Gosselin “L’Instruction au Canada sous le régime français ”, page 313.

(2) P.-G. Roy “Petites choses de notre histoire”, Illè série.

(3) Mémoire du roi à Vaudreuil et Raudot, 30 juin 1707. Archives de la Province de Québec.

vous accorder une place de conseiller au conseil supérieur de Québek, sa Majesté étant persuadée que vous la remplirez avec capacité et droiture. J’en anvoye les provisions à Mrs de Vaudreuil et Raudot pour vous les remettre. Sa Majesté est satisfaite du soin que vous prenez des malades de la colonie de Canada. Elle s’attend que le nouvel employ qu’elle a bien voulu vous donner ne vous empêchera pas de secourir ces malades comme vous avez fait jusqu’à présent, j’auray attention de vous procurer des grâces de sa Majesté quand l’occasion s’en présentera” (i). Sarrazin attendait ce nouvel honneur et on le lui accordait avec confiance, en s’informant auprès de l’intendant de la façon dont il le croyait capable de remplir ces fonctions (2).

Malheureusement, la signature du roi manquait à la pièce officielle et le Conseil s’oppose à ce que Sarrazin prenne part aux délibérations. Les retards administratifs, étant donné la rareté des courriers, devenaient importants et se comptaient par années. La situation ne fut réglée que plus tard et Sarrazin ne fut admis à siéger fin novembre qu’à condition que

(1) Archives Publiques du Canada (Archives Nationales, série B. 29-2, page 311) h Versailles, 30 juin 1707. Lettre à Sarrazin. Archives de la Province de Québec.

(2) Archives Publiques du Canada (Archives Nationales, série B. vol. 29-1, page 176. A Versailles, 30 juin 170f . Lettre A M. Raudot.

sa lettre soit signée pour le retour de la flotte, et que toute la procédure soit conforme aux règlements ( i ) .

Sarrazin remplit exactement sa mission et participe activement au travail considérable qui relève de ce Conseil. Cependant il sait prendre position et n’est pas là pour opiner toujours.

En effet de graves. difficultés s’élèvent dans ce corps constitué, à la mort de Monseigneur de Saint-Yalier en 1727. Ees pouvoirs civils et religieux se divisent sur la question de la succession épiscopale et des droits du chapitre et peu s’en faut qu’on ne puisse procéder à l’inhumation de l’évêque. Le gouverneur et le clergé se rangent dans un camp, l’intendant Dupuis et le Conseil dans l’autre, au point que la situation devient grave, que le gouverneur intervient sévèrement et prononce des arrêts contre le Conseil et certains de ses membres. (2). Il est intéressant de savoir comment Sarrazin prit la chose, et de toute évidence, il se rangea contre Dupuis avec lequel pourtant il avait jusque là été en très bons termes, l’associant même à ses travaux scientifiques. Comme question de fait il s’abstient totalement d’assister aux séances, établissant sa position favorable au clergé et au gouverneur qui ne

(1) Lettre de M. Laverdière à M. l’abbé Verreau, fonds Verreau, Archives du Séminaire.

(2) Cf. Garneau, Histoire du Canada, vol. II.

veut plus de réunions. Lorsque toute la question est réglée et qu’on a rappelé monsieur Dupuis, non sans blâmer le gouverneur, on ne manque pas de lui reprocher assez vertement la chose : “ On est persuadé qu’il n’a eu que dè bons motifs en n’assistant pas aux séances du Conseil Supérieur depuis la mort de l’évêque de Saint- Valier, mais lorsqu’on n’a que de bonnes intentions, — que Sarrazin avait probablement affirmées dans sa défense, — il vaut mieux encore se conformer aux exigences de sa charge ” ( i ) .

L’incident nous montre pourquoi Sarrazin a totalement changé d’attitude à l’égard de l’intendant son compagnon de travail et ceci explique le passage de sa lettre à Réaumur, le 4 octobre 1728, où il dit : “ . . . dans la lettre dans laquelle était le dernier dessin que j’ai eu l'honneur de vous envoier et qui partit d’icy au mois de juin 1728, l’année grâce au Seigneur, que monsieur Dupuis est retourné en France. Un de mes étonnements, c’est de ce qu’il s’est humilié jusqu’au point d’avoir bien voulu vous écrire sur une matière qu’il n’a pu entendre qu’autant que je lui en ai donné l’intelligence. Je vous prie monsieur, si jamais vous faites réimprimer cet ouvrage ne. parlez non plus de lui que si je ne l’avais jamais vu ”.

Sarrazin comme bien d’autres ne croyait

(1) Archives Publiques du Canada. Rapport de 1904, page 116. Lettre du 2 mai 1729.

pas à la grande humilité de monsieur Dupuis, et mieux que bien d’autres, il avait su au Conseil se ranger contre lui et lui gardait en somme une profonde rancune qui détruisait la bonne opinion naguère exprimée sur sa compétence scientifique (i). L’incident est piquant et montre bien le caractère indépendant malgré tout d’un homme pourtant porté à s’attirer les faveurs de tous côtés et en ayant grand besoin.

Le nom de Sarrazin revient souvent dans les délibérations. Il s’intéresse aux questions d’intérêt général et étudie avec l’esprit d’observation qui le caractérise certains problèmes d’économie locale primordiaux.

Il avait signalé la grande valeur alimentaire du blé de Turquie dont la farine aurait eu des propriétés nutritives d’importance (2). Cette question des blés était capitale dans un pays où, vu la brièveté des saisons, il fallait à tout prix obtenir les meilleurs rendements possibles. En 1715, le Conseil l’avait chargé avec monsieur de la Colombière, de surveiller les opérations de mouture et de cuisson (3).

Mais il fit plus et Kalm rapporte sur le sujet un fait assez curieux, confirmant encore combien Sarrazin savait reporter dans la vie

(1) Cf. Pièces justificatives, lettre du 4 octobre 1728.

(2) Journal historique de 1755, cité par Mgr Laflamrne.

(3) Lettre de M. Laverdière. Dossier Verreau, Archives du Séminaire, cité déjà par Mgr Laflamme.

pratique ses conceptions expérimentales: “Le blé d’hiver de Suède et le seigle d’hiver ont été envoyés au Canada pour voir comment ils s’acclimateraient ; car on ne sème ici que le blé d’été, l’expérience ayant démontré que le blé et le seigle de France semés en automne, ne supportent pas l’hiver. Le docteur Sarrazin (à ce que m’a dit le doyen des Jésuites ici Québec) s’est procuré en Suède une petite quantité de blé et de seigle de l’espèce dite d’hiver. Elle fut semée en automne, passa l’hiver sans dommage aucun, et rapporta de beaux grains à épis plus petits que le blé du Canada. . . et ce grain donna une plus grande quantité de belle farine que le blé d’été. Je n’ai jamais pu savoir pourquoi l’expérience n’a pas été continuée ” (i). Voilà bien l’esprit ouvert de notre premier savant, recourant sur toutes questions à la recherche d’ordre scientifique.

Même dans le monde administratif, Sarrazin tenait à monter et acquérir des charges comportant un traitement. On ne l’en jugeait pas indigne, et confiant en son jugement, on ne craignait point de le charger de besognes tout autres que celles relevant de ses connaissances spéciales. Il eût évidemment désiré devenir premier conseiller et en avait sans doute fait la demande, à la mort de monsieur de Lino. Le sieur Cugnet ayant hérité de cette

(1) Voyage rte Kalm. Mémoires rte la Soc. Historique rte Montréal, 8ô livraison.

charge, on lui accorde le poste important de garde des sceaux que remplissait aussi monsieur de Lino ( i ) . Et quelques années avant sa mort, exactement en 1733, le docteur Sarrazin, médecin du roi et des hôpitaux en Nouvelle-France, devient en même temps un fonctionnaire législatif de première grandeur. L’ordre du roi qui l’établit dans cette charge dit toute la confiance que de nouveau on met en lui dans ce nouvel état de chose (2).

L’activité de Sarrazin dans la vie publique, correspondait à son enthousiasme pour les sciences, aussi bien qu’à l’étendue de son travail médical. Cette surcharge de toutes parts, ne l’empêchait point de s’intéresser aux affaires et de surveiller ses intérêts et ceux de sa famille, en se lançant dans des entreprises importantes et en cherchant surtout à élargir un patrimoine qui semblait assez maigre à son arrivée et que ses deux premiers testaments ne font pas prévoir très substantiel.

(1) Archives publiques du Canada (Archives Nationales, Série B. vol. 59-1, page 164.

(2) Cf. Pièces justificatives.

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