‹ Un biologiste canadienChapitre 12 sur 26 · FRANÇAISE · texte numérisé non relu

FRANÇAISE

L’attente d’un successeur. — Le sieur Sylvain. — Gaultier continue l’œuvre. — -Les médecins à la conquête. — Médecins militaires. — ■ Arnoulx et Badelart. — La t; h an et Oliva. — ■ La médecine nouvelle. — - Organisation de la profession. — Les Ecoles et les Universités. — La formation de praticiens. — L’avenir de la science et de la médecine canadienne-française. — Sarrazin modèle à imiter.

La colonie avait perdu beaucoup à la mort de Sarrazin et de toutes parts, c’est le cri. d’appel pour un successeur digne de lui. Malgré le grand nombre de confrères, aucun n’exerçait son prestige, aucun n’avait sa compétence et personne ne réussissait comme lui à s’attirer la confiance des autorités, des organisations hospitalières et du public. Il laissai tous et chacun “ à la mercy de quelques chi-

rurgiens qui ne scavent que penser des playes ” ( i ) .

Malgré tous les efforts, le Canada restera pendant des années assez dépourvu de ce côté. Ce n’est pas que plusieurs n’eussent l’ambition de recueillir la succession professionnelle de Sarrazin et les gratifications diverses qu’elle comportait. Les compétences ne manquent jamais lorsqu’il s’agiit seulement de succéder à un prédécesseur qui a eu la bonne grâce de laisser le champ libre ; toutes les administrations de tous les pays savent à quoi s’en tenir sur ce point où comme sur bien d’autres les choses n’ont guère changé depuis la création.

Un des premiers à entrer en lice fut ce sieur Sylvain pratiquant à Montréal sous les ordres de Sarrazin, devant qui il avait dû au préalable établir sa compétence. Sarrazin était à peine mort que Timothée Sylvain passait en France la même année. Malgré son caractère difficile, particulièrement violent et les nombreuses mésententes aves ses confrères, il croyait pouvoir bénéficier de ses relations de famille pour surmonter les obstacles. Il avait épousé en effet Marie Gauthier de Varennes, mère de la Vénérable soeur d’Youville et la famille de Varennes lui avait déjà obtenu sa na-

(1) Mère Duplessis de Ste-Hélène Mme Hecquet. Revue Canadienne 1875, page 191, cité par Ahern, loc. cit.

turalisation ( I ) . Sylvain avait compté sans monsieur de Beauharnois qui ne lui était aucunement favorable et fut loin de l’aider auprès du ministre. Cette intervention et la présence du fils de Sarrazin à Paris, décida de la chose et ce dernier reçut la promesse de remplacer son père dès qu’il aurait terminé sa médecine. Après la mort du fils, le sieur Sylvain prend le titre de médecin du roi en 1741 (2). Ce titre est-il officiel? La chose est douteuse, car la même année la cour nommait Jean-François Gaulthier médecin du roi pour le Canada (3).

Gaulthier ne rejoignit son poste que l’année suivante et l’interrègne avait en somme été de sept ans pendant lesquels aucune figure 11’avait exercé brillamment.

Le chirurgien de la Croix était cependant venu pratiquer à Québec vers 1735, pour recueillir l’héritage du disparu. Il avait jusque là résidé à St-Thomas-de-Montmagny et comme Sarrazin s’intéressait aux sciences naturelles, herborisant pour le Jardin du roi où il fait parvenir à deux reprises (4) des caisses

(1) Bulletin des Recherches Historiques, VII, 25-2G.

(2) Rapport de l’Archiviste de la Province de Québec, 1922-1923. “ Les chirurgiens médecins etc. de

Montréal sous le régime français ”, par M. E.-Z. Massicotte, page 141.

(3) P. -G. Roy, Histoire du Notariat au Canada, vol. I.

(4) Lettre de Iloequart au ministre, citée par l’abbé Gosselin. “Québec en 1730 ”.

de plantes recueillies par lui. Il ne laisse guère de traces au point de vue médical

A côté de Gaulthier, on retrouve encore François Lajus dont le père avait été major des médecins à Québec et qui à son tour exerçait la profession comme l’un des premiers médecins nés au pays. Il se signale parmi les praticiens en vue du début de la conquête et l’on retrouve son nom avec celui du docteur Oliva au nombre des examinateurs du premier bureau médical en 1789 (1).

Mais la grande figure dominant la scène après la mort de Sarrazin et jusqu’à la cession, c est celle de Gaulthier. C’est de Normandie cette fois que nous venait cet autre chercheur. Il s’était préparé à ses nouvelles fonctions par des études poursuivies dans les hôpitaux de Paris, avant son départ, et dès son arrivée à Québec, il suit les cours de droit professés depuis une dizaine d’années par le procureur général Verrier (2). Cette formation légale spéciale va lui permettre de devenir conseiller au Conseil Supérieur où il est même assesseur en I749 (3)- L’année suivante, il devient correspondant de l’Académie des Sciences. C’est à Duhamel-Dumonceau qu’il est attaché.

Duhamel inspecteur général de la Marine, était tout indiqué pour s’intéresser au savant

(1) Ahern, loc. oit.

(2) Idem.

(3) Idem,

canadien. Klève du Muséum, ses recherches sur le safran et sa découverte de F oïdium lui avaient ouvert les portes de l’Académie en 1728. Sa situation au département de la Marine dont relevait la colonie, la nature de ses recherches sur la botanique et les efforts de naturalisation des plantes qu’il poursuivait, ses travaux météorologiques et leur portée pratique (1), devaient lui faire rechercher les observations fournies sur ces sujets par un homme tel que Gaulthier.

Aussi est-ce sur son indication que Gaulthier commença dès son arrivée un journal des observations météorologiques locales calqué sur celui que le maître rédigeait à Péthiviers depuis 174°- A ce travail il devait joindre encore tout ce qui pouvait être noté sur les sciences naturelles et la constitution sanitaire du pays, sujet particulièrement attrayant pour Duhamel, étant donné l’ouvrage publié par lui sur la santé des marins.

C’était une orientation nouvelle indiquée au chercheur, orientation susceptible de permettre des digressions intéressantes superposables parfois aux observations d’Hippocrate dans le traité “ des airs, des eaux et des lieux ” ou plus près de lui aux importantes constatations de Sydenham sur les rapports du climat aux maladies régnantes.

(1) Larousse Grand Dictionnaire universel du XlXè siècle.

Ses travaux botaniques furent aussi d’importance. Comme Sarrazin, il laissa son nom à une plante le thé du Canada baptisé du nom de ”Gaultheria” à la suite de ses communications. Il reprit certaines études de son prédécesseur, telle celle sur le sucre d’érable (i), qui fut publiée dans les mémoires de l’Académie.

La présence au pays du marquis de la Galissonière, associé libre de l’Académie des Sciences (2), favorisait plus que jamais la recherche scientifique en Nouvelle-France, étant donné l’intérêt tout spécial témoigné par le gouverneur lui-même. Ami de Gaulthier avec lequel il signe certains rapports, il lui avait fait préparer un mémoire fournissant à tous les techniques à suivre pour recueillir les échantillons zoologiques, botaniques ou minéraux susceptibles d’utilité au point de vue scientifique ou matériel. Cette propagande d’un nouveau genre était nécessairement de nature à développer la curiosité chez le colon, qu’il fût homme de guerre, ecclésiastique, médecin, commerçant ou paysan. Et Ivalm passant au pays et jugeant de la situation, ne craint pas de faire cette remarque : “ J’ai trouvé que les gens de distinction, en général ici, ont bien plus de goût pour l’histoire naturelle et les lettres que dans les colonies anglaises où

(1) Ahern, loc. cit.

(2) Mgr Laüamme, loc. cit.

l’unique préoccupation de chacun semble être de faire une fortune rapide, tandis que les sciences sont tenues dans un mépris universel ” ( i ) . Gardons-nous en évoluant trop vers la gauche de faire mentir de plus en plus les remarques du naturaliste suédois qui sont alors tout à l’honneur de la colonie française.

Kalm avait rencontré Gaulthier à Québec, il avait même herborisé en sa compagnie au voisinage et visité la ville et ses environs (2).

Gaulthier était médecin du Séminaire et de l’Hôtel-Dieu où on le tenait en haute estime. Il s’était en somme superposé en tout à Sarrazin le précurseur. Il n’apparaît pas cependant qu’il ait eu son envergure, bien qu’on puisse le considérer comme un digne successeur. Comme lui, toujours, il mourut d’une épidémie apportée par un vaisseau en 1756 peu de temps avant la conquête.

Pouvoir dans un aussi jeune pays associer deux noms de cette importance dans les conditions pénibles où l’on y vivait, est déjà fort convenable et la transition s’annonçait heureuse entre nos débuts arides et l’époque moderne. Nous allions peut-être avoir notre part de ces savants naturalistes dont plusieurs par leurs travaux entrent si largement dans les cadres de l’histoire de la médecine et dont l’importante lignée vient s’ajouter bientôt aux

(1) Voyage de Kalm, déjà cité par Ahern.

(2) Ahern, loc. cit.

grands noms des Morgagni, des Malpighi, des Bichat et des Laennec ( i ) pour ne parler que des médecins.

La fortune politique allait en décider autrement et faire céder le pas à cette science essentiellement française. Perdant contact avec la mère patrie pendant plusieurs années, se maintenant par l’effort tenace du peuple qui veut vivre, il ne pouvait se faire que l’élément intellectuel fût à la hauteur vers ses destinées scientifiques. La profession cependant va persister; le patron se crée pour former au mieux les nouveaux médecins de tous grades qui iront faisant leur œuvre de miséricorde, se rompant à la clinique journalière et continuant les secours à une population profondément touchée (2).

Ils ne seront souvent, par les champs et les monts, que les continuateurs de nos premiers guérisseurs, dont la formation élémentaire n’a guère progressé et qui n’ont acquis là-bas, ou très souvent ici même, que les rudiments de 1 art médico-chirurgical. A ceux-là se mêlent les “ fraters ”, dont parle de Gaspé, successeurs des frères Boispineau et de leurs collègues, nouveaux périodeutes au nouveau monde.

(1) Discours prononcé au VlIIè Congrès des Médecins de langue française, 10 septembre 1924.

(2) Idem.

Puis ce sont les médecins militaires de l’armée de Montcalm, dont Arnoulx établi depuis une dizaine d’années dans la colonie où il exerce à Québec à côté de Gaulthier et avec autant de réputation. Durant la guerre il suit constamment les armées et meurt à Montréal peu après la conquête (i) sans pouvoir continuer la tradition léguée par ses prédécesseurs. C’est surtout Badelart aide-major des armées du roi, fait prisonnier à la bataille des Plaines d’Abraham et devenant fonctionnaire du nouveau régime comme chirurgien de la garnison de Québec (2). Badelart peut être considéré à certains titres comme un précurseur en médecine moderne. B fut en effet chargé par le gouverneur Carleton d’une enquête sur la maladie de la Baie-St-Paul au sujet de laquelle il rédigea un important rapport. C’était au pays la première manifestation d’organisation sanitaire et la première campagne d’éducation et de lutte contre un fléau social. Il est même intéressant de constater combien les pouvoirs se préoccupèrent de cette lutte anti-vénérienne, puisque dans un mandement de l’évêque de Québec, Monseigneur Briand, il est fait allusion au concours que doivent prêter les ecclésiastiques dans cette organisation si moderne (3). Le travail de ce médecin distingué éta-

(1) Aliern, loc. cit.

(2) Idem.

(3) Idem.

blit sa valeur et constitue une transition heureuse dans l’histoire médicale entre l’ancien et le nouveau régime. Badelart allait mourir au début du XIXe siècle.

D’autres figures encore appartenant à d’autres groupements et d’autres origines apportaient dès lors à la médecine canadienne, une mentalité et des méthodes de nouveau caractère. Au mouvement médical français allaient s’adjoindre les coutumes d’une école étrangère qui pourraient se confondre pour un temps avec les disciplines déjà établies, mais divergeraient un jour pour permettre plus tard à chaque entité de reprendre sa voie.

Parmi ces nouveaux venus de la médecine, nous ne citerons que deux noms au hasard entre ceux qui à Québec, à Montréal ou dans les bourgs exercent leur profession et introduisent de nouvelles données. Ils représentent deux types médicaux très ouverts aux nouvelles techniques difficiles à établir dans des milieux forcément épris de routine. Lathan et Oliva, chacun de leur côté, se livrent à la méthode déjà implantée en Angleterre de “ l’inoculation ” comme prévention de la variole. En attendant la vaccine, c’était apporter dans la colonie un moyen prophylactique nécessaire dans un pays on l’on sait tous les ravages occasionnés par cette maladie. Eathan médecin militaire ne néglige rien pour édifier par ce moyen sa réputation auprès de ses nouveaux clients.

Aussi dans la Gazette de Québec ( i ) , devançant de longtemps le nouvel esprit de la profession, insiste-t-il longuement sur ses études spéciales et sa compétence à user d’une nouvelle technique dont les effets sont incontestables. Lathan est un devancier dans l’art de la réclame, ce qui ne lui enlève pas le mérite d’avoir introduit au pays une formule nouvelle tout aussi tôt qu’elle pénétra en Europe.

Plus simplement Oliva se livre aux mêmes pratiques à la campagne, et devançant Récamier et Brandt, il applique même à certains traitements l’usage du bain froid (i), non sans succès, au dire de ses clients auprès desquels il jouit d’une réputation considérable.

Voilà donc que grâce à quelques esprits plus osés, la pratique médicale va élargir ses cadres et emprunter aux données du jour les moyens déjà appliqués dans les milieux plus avancés. Ce sont là détails infimes sans doute, mais susceptibles de montrer que dès l’époque on a tendance à suivre la marée montante. Les distances s’abaissent qui séparaient l’ancien et le nouveau monde. Chez les voisins du sud l’organisation de l’enseignement médical était sur pied et le milieu canadien de langue anglaise allait à ce contact développer beaucoup plus rapidement sa formation scientifique. Les moyens à sa disposition et la situation que ses

(1) Ahern, toc. cit.

(2) De Gaspé, Mémoires.

éléments occupaient dès lors dans la colonie lui conféraient sur le groupe canadien-français des avantages incontestables.

La pi of ession dans son ensemble s’était organisée par édit gouvernemental dès 1788 (1). De ce moment l’exercice n’en était plus libre au pays. En^ 1784 la chambre d’Assemblée avait ordonné à “tout médecin pratiquant de se présenter à l’examen ou de produire et faire enregistrer ses diplômes” (2) . Lajus et Oliva sont de ceux qui font partie de ces premiers bureaux médicaux (3). C’était dorénavant une certaine garantie sinon de grand savoir du moins d’une compétence convenable. Ce tribunal se complétait en 1847 par la création du Collège des Médecins et Chirurgiens du Bas-Canada. L’administration profession nelle définitivement constituée, il faudrait maintenant prévoir à sa formation.

Les groupes se resserrent pour la lutte. L espi ît de survivance se dessine chez ceux qui sont restés les héritiers de la première mentalité implantée en terre d’Amérique.

Après les luttes politiques, succédant à l’infortune sui les champs de bataille, on song'e à repiendre pied dans tous les divers domaines et la race qui veut vivre centuple son effort. Les esprits se rassurent, s’affermissent. La for-

(1) Acte 28, Georges III, Ch. 8.

3652) Ahern- loc- cit. Pierre de Sales Laterrière, page

(3) Idem.

mation première,, fournie par de puissantes et sérieuses institutions scolaires, va donner des hommes et susciter 1 idée. Bientôt vont naître les universités canadiennes-françaises et se créer les facultés de médecine comme suite à des Ecoles qui sont déjà en fonction.

Sorties de ces écoles, nécessitées par la nouvelle législation, ces facultés avaient uniquement pour orientation la formation du praticien. La préparation chez le patron s’effaçait en partie devant la constitution à Québec en 1847 de l’Ecole de Médecine incorporée de la cité de Québec, à Montréal de l’Ecole de Médecine et de Chirurgie en 1845 (1).

Les premiers professeurs de la faculté de Médecine de l’Université Laval furent choisis parmis ces maîtres, lors de la fondation en 1852 et lorsqu’en 1876 une succursale de Laval fut créée à Montréal, c’est l’Ecole de Médecine et de Chirugie qui en devint la faculté médicale en 1890 (2).

Tout ce rouage confirme la direction exclusivement professionnelle existante. Nos facultés avec les moyens à leur disposition, desservies par des maîtres dont la culture générale et les connaissances cliniques se maintenaient à la hauteur, cherchaient à fournir des

(1) Cf. G. -A. Marsan “ Code des Médecins et Chirurgiens, 1920

(2) Discours prononcé au Ville Congrès.

praticiens avertis, au fait des secrets de l’art et rompus à une pratique éclairée ( i ) .

Nous sommes loin des travaux de recherches de Sarrazin. Les nouveaux dirigeants de la profession ont à faire face à des obligations d’autre genre qui les détournent des sentiers pourtant si largement déblayés par l’ancêtre. Peut-être la destinée eût-elle été tout autre si l’on avait à ce moment puisé aux sources fécondes de l’histoire locale. Dans le terre à terre de la vie journalière, la curiosité scientifique s’était émoussée et les difficultés diverses allaient en empêcher le réveil dans tout un élément de la population. Comme jadis au Moyen âge, ce sont les éléments ecclésiastiques qui vont recueillir l’héritage et pendant de nombreuses années, c’est chez eux seulement que l’on retrouvera les hommes portant intérêt aux sciences naturelles comme à toutes les sciences. Ils ont maintenu vivant le culte de l’intellectualité, ils conserveront la flamme vacillante allumée par Sarrazin dans le domaine biologique, par Gaulthier dans les sciences physiques et c’est à cette flamme que viendront se réchauffer seulement les esprits nouveaux.

Les circonstances et le personnel ne permettaient pas de pouvoir plus. Les obligations de ce premier corps enseignant fermaient le champ

(1) Discours prononcé au VlIIè Congrès.

à la science pure. Tl ne faudrait pas croire cependant que l’enseignement ne fût à point et ne suivît pas à pas les données théoriques et cliniques des écoles modernes. Chaque professeur était allé puiser sa large part au foyer des écoles européennes et surtout de ces facultés françaises dont la clarté et la mesure assuraient la primauté clinique aux conceptions médicales naissantes. La formation scientifique secondaire, moins poussée, ne fournissait pas encore la base solide, indispensable au développement de la puissance de recherche ( i ) .

Mais ces facultés méritantes auxquelles nous devons toute notre profession médicale en éveil, ont évolué jusqu'à nos jours. Avec les conceptions plus hardies de ce siècle, avec le développement plus complet des moyens matériels et la culture plus largement éclairée des esprits, avec le nombre croissant des sujets déjà plus propres, le réveil actif est venu à son heure (2). On ne pouvait en vérité l’espérer plus tôt après la faille et le glissement qui s’en était suivi.

Les universités ont bénéficié à leur tour de la générosité des gouvernements et du public. La mentalité se crée qui de plus en plus leur attirera des bienfaits indispensables à leur organisation matérielle et à leur complétion en

(1) Discours prononcé au Ville Congrès.

(2) Idem.

hommes. Naguère au temps de Sarrazin, il fallait tout de même au savant certaines gratifications, bien minimes il est vrai, mais qui ont grandi avec la complexité et les besoins de la vie moderne comme tout le reste de l’économie domestique et sociale. Même de ce point la mentalité reste à faire qui permette de retrouver des prédestinés dont les goûts assez modestes cadrent avec des revenus qui ne peuvent atteindre ceux des grands financiers ou même des praticiens en vogue et des spécialistes à réputation. Mais il faut aussi qu’on consente à leur donner le nécessaire.

Ce n’est pas là le seul et le premier obstacle à franchir. Avant de créer l’ouvrier, il faut encore créer le goût qui le dirige. Il faut que les générations montantes soient formées de telle sorte qu’elles acquièrent pour les sciences la curiosité déjà éveillée pour les lettres. Et pour cela, les écoies ne suffisent point, toute l’éducation de l'enfant doit y participer. C’est en développant son esprit d’observation, en attirant sans cesse son attention sur tous les faits merveilleux que la vie met journellement sous ses yeux et qui passent inaperçus, en aiguisant son appétit de savoir le mystère sans cesse renouvelé de la nature sous tous ses aspects biologiques, que l’on pourra y arriver.

. La médecine clinique est à jour. Ees organisations hospitalières, la vaste part qu’un

gouvernement éclairé a prise en ces dernières années à tout ce qui peut toucher le côté social de la médecine ont aidé à compléter ce qui constitue son art. La médecine scientifique est en voie d'organisation au point de vue matériel. Des laboratoires s’ouvrent de toutes parts. Mais malheureusement son personnel reste trop restreint. C’est que pour se constituer, ce personnel a besoin de l’apport de toutes les sciences, car toutes se tiennent et tant qu’elles n’ont pas évolué, tant qu’elles n’ont pas atteint un certain développement, elles n’ont guère progressé dans l’ensemble. Chaque fois que l’une d’elles a pu déblayer un coin de terrain, les autres s’en sont ressenties et de l’essor général au XIXe siècle toutes ont bénéficié, la médecine plus encore que les autres.

La médecine biologique progressera au pays du Canada français lorsque l’organisation scientifique générale aura elle-même progressé et lorsque les couches nouvelles arriveront à son étude déjà brisées aux disciplines spéciales, non seulement par ICtude des mathématiques et des sciences exactes, mais aussi par la science expérimentale souvent plus alléchante et toujours plus susceptible d’éveiller la curiosité indispensable à la recherche.

Des ancêtres, nous ne pouvons pas ne pas avoir gardé un fonds qu’il suffit de travailler. L’aventure qui guidait leurs pas et les poussait à l’exploration et à la découverte dans la

forêt vierge, c’est du point de vue scientifique, la partie imaginative indispensable à la création de conceptions nouvelles. La curiosité qui chez eux avait suscité cet esprit d’aventure, c’est celle qu’il faut au chercheur. L’habileté et le doigté dont ils ont toujours fait preuve, c’est dans l’ordre technique, le garant de la manipulation expérimentale. La mentalité reste à former, c’est peut-être lorsqu’on le veut la part la plus facile à façonner en choisissant les contacts, les procédés et les maîtres. Et cette mentalité, il faut l’aller chercher encore dans l’étude «**. l’histoire des sciences, comme on trouve dans l’histoire des lettres et de la philosophie un grand apport à l’étude de la philosophie et des lettres.

Cessons de croire que nous n’avons pas de passé scientifique. La science canadiennefrançaise existerait et serait à jour, si les circonstances lui avaient permis de continuer sa route dans la voie largement ouverte par Michel Sarrazin de l’Etang. Pourtant celui-là n’avait pas cherché et trouvé dans des conditions faciles. Pour réaliser son œuvre, c’est à lui seul qu’il sut faire appel. Après avoir acquis l’esprit nécessaire, les moyens à sa disposition lui suffirent pour laisser un héritage important. Le domaine est vaste encore, inépuisable, il reste à l’exploiter et c’est un guide comme Sarrazin qu’il faut suivre. Modèle lointain trop ignoré, en le rappelant à la jeq-

nesse du jour de plus en plus fière de la race dont elle descend, on peut le citer en exemple dans tous les domaines qu’il a touchés. Car cet homme “ triste et rêveur ” sut égayer et rendre supportable sa tristesse par le travail, comme il vécut son rêve en réalisant sa large part dans le champ à peine ouvert des sciences biologiques. A une époque difficile il a fait tout ce qu’il pouvait et il s’est donné à une idée en même temps qu’il léguait son nom à l’histoire.

Dans son discours à la Société Royale en 1882, Chauveau après avoir parlé de Sarrazin et de Gaulthier ajoutait : “ Il y avait ici une

activité intellectuelle qui se faisait jour de mille manières et si elle n’a laissé de traces écrites que dans un petit nombre d’ouvrages imprimés en France et se vendant aujourd’hui au poids de l’or, elle n’en a pas moins fait triompher la civilisation sur la barbarie ”.

Maintenant que ce triomphe est réalisé, maintenant que la race canadienne-françarse ^ zit maintenir sa place au soleil et agrandir son patrimoine pour constituer dans la vaste Amérique une entité ethnique, il importe qu’elle reprenne le travail ébauché et que derrière Sarrazin, vienne s’aligner le défilé des savants qui puissent faire figure dans le monde des chercheurs modernes au même titre que nos financiers, nos politiciens, nos légistes, nos

théologiens, nos historiens et nos littérateurs, demain nos artistes nationaux.

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