SARRAZIN ANATOMISTE ET PHYSIOLOGISTE
Travail sur le castor. — Sarrazin et l’abbé Bignon. — Correspondant de Réaumur. — Le rat musqué. — Le carcajou. — Le loup-marin. — Le veau marin. Le porc-épic.
La partie des sciences dont allait surtout s'occuper Sarrazin, n’est pas de celles qui étaient à l’époque les plus cultivées. En effet si l’on parcourt par exemple le volume des mémoires et de l’histoire de l’Académie Royale pour l’année 1704, on constate qu’à part quelques observations médicales, dont certaines du reste assez curieuses, relatées dans la partie historique, les autres travaux sont d’un tout autre ordre. Sur une cinquantaine de sujets traités dans les mémoires, il n’en est guère qu’un de Homberg et un de de la Hire qui se rapportent à la médecine, « tous les autres à deux
ou trois exceptions près, sans parler de celui de Sarrazin, regardent les sciences physiques, astronomiques ou mathématiques. Il est évident que l’intérêt était plutôt dirigé de ce côté, aussi doit-on apprécier d’autant plus tout effort de caractère différent.
Ce volume contient l’intéressant travail de Sarrazin sur le castor, peut-être avec celui sur le rat musqué, son œuvre capitale. En tout cas il marque ses débuts dans cette voie et avait été communiqué à Tournefort un an à peine après sa nomination comme correspondant de ce dernier, soit le 25 octobre 1700.
Outre de nombreux renseignements d’ordre général, découlant de constatations recueillies chez les trappeurs, Sarrazin y détaille ses observations personnelles faites sur un castor d une cinquantaine de livres, pris à douze ou quinze lieues de Québec et cet exposé scientifique en constitue l’intérêt par l’abondance et la précision de toutes les particularités.
Chose cmieuse, alors qu’il se plaint souvent ailleurs de son pauvre outillage et des loupes dont il doit uniquement se servir, il fait ici mention d’un examen microscopique du poil de l’animal, indiquant qu’il eut alors à sa disposition un appareil plus important. La confusion était possible cependant entre la loupe et le microscope, sans qu il faille attribuer trop d’ampleur au mot employé.
Après avoir décrit le poil, l’auteur fait en détail l’étude de la constitution anatomique tout entière. Il est peu de pages scientifiques plus précises que celles où il détaille admirablement le muscle paucier ayant d’abord remarqué en thèse générale, la force et la grosseur de tous les muscles de l’animal par rapport à ses dimensions. Cette page reste à lire comme modèle du genre et bien qu’elle ait déjà été reproduite par Mgr Laflamme, nous ne pouvons pas l’ignorer ( i ) :
“ Les fibres du muscle paucier ont des directions fort différentes. Celles qui couvrent le dos depuis les cuisses jusqu’au col, sont droites et si grosses que ce muscle a dans cet endroit ici près d’un pouce d’épaisseur. Les fibres qui sont situées à côté de celles-ci, s’en écartent peu à peu et font un volume bien plus petit. Elles décrivent presque des demi-cercles, lesquels descendent sur les muscles pectoraux, sur le sternum et tout le long des muscles droits, se réunissent par une aponévrose de telle sorte qu’elles enveloppent tout l’animal. Une partie de ces fibres vient embrasser les cuisses après quoi elles se croisent sur l’os pubis, d’où elles descendent et forment un tissu en manière de natte. Ce tissu couvre non seulement un paquet de fibres très considérable, mais aussi le sphincter de l’anus.
(1) Mgr Laflamme loc. cit. Mémoires de l’ Académie des sciences, pages 49 et suiv., 1704.
“ De la surface interne de la natte dont on vient de parler, environ douze ou quinze lignes au-dessous de l’os pubis sortent deux trousseaux de fibres charnues gros comme le doigt, lesquelles remontent à l’insertion des muscles droits et s’attachent. De la partie de ce muscle qui couvre le dos et dont les fibres sont droites, il se forme du côté de la queue, une aponévrose très forte qui enveloppe tout ce qui est au-dessous des cuisses. Elle est attachée aux apophyses épineuses des vertèbres qui sont vers la queue et de distance en distance, elle tient aux membranes des muscles qui la font mouvoir.
Le même plan de fibres étant parvenu aux premières vertèbres du dos se divise d’abord en deux parties qui forment plusieurs têtes et qui par différents principes s’insèrent en différents endroits. Il y en a une large d’environ deux pouces qui monte jusqu’à la troisième vertèbre du col, et qui est attachée sur le rhomboïde. Une autre s’attache sur la crête de l’omoplate, une troisième sur la partie postérieure et intérieure du bras, sur le coude et sur la partie postérieure et supérieure de l’avantbras ”.
Cette simple lecture établit ce que cette description seule peut demander de travail, de dissection fine et d’attention pour nous donner une telle image musculaire, qu’il semble à première vue qu’on peut en reconstituer la plan-
che murale. Il n’y aurait dans l’œuvre de Sarrazin que cette page, qu’elle suffirait à le classer au premier rang. On le constatait bien parmi les mieux placés à l’Académie.
Mais là ne se borne pas cette analyse ; le même soin est apporté au reste du sujet et tout y est décrit avec autant de minutie, en tenant compte des rapports, des mensurations et du poids.
Nous avons déjà dit comment Sarrazin abordait d’une façon spéciale les problèmes particulièrement traités aujourd’hui par le biologiste et qui ont trait à la génération. Dans ses recherches sur le castor, comme plus tard avec plus de subtilité encore pour le rat musqué, le système génito-urinaire est profondément fouillé. Qu’il s’agisse du mâle ou de la femelle, il étudie à fond ces organes, en remarque toutes les dispositions et l’agencement le plus intime. Il signale le fait curieux de l’ existence d’un cloaque unique qui rend difficile au premier abord la distinction des sexes.
Parfaitement au courant des travaux antérieurs, Sarrazin lorsqu’il parle des glandes secrétant le castoréum, précise que ce sont “ Messieurs de l’Académie Royale des Sciences qui ont les premiers démêlé ces parties avec exactitude ”. Il avait dû lire la communication déjà parue en 1669 et avait probablement projeté ces recherches avant son retour au pays, car
il n’eut pas trop des trois années écoulées depuis son arrivée pour les mener à bien.
Il serait intéressant de pouvoir retrouver des aperçus, plus complets concernant le poumon, étant donné que l’on poursuit aujourd’hui des travaux sur les animaux vivant, comme le castor, en plongée (i). Sarrazin signale seulement que, contrairement à l’ordinaire, ces poumons présentent six lobes dont l’un très petit situé dans le médiastin. Ce sujet serait curieux à reprendre.
Le tube digestif dans son ensemble est longuement décrit, en particulier le système glandulaire de l’estomac et les glandes salivaires très développées. Une remarque concernant la constitution de l’oesophage ‘‘ intérieurement revêtu d’une membrane blanche, espèce de doublure que l’on détache aisément du canal sans la déchirer ”, ne manque pas d’attirer l’attention. Or nous avons pu vérifier le fait microscopiquement sur des coupes colorées, suivant les procédés modernes (2). Il s’agit bien d’un épithélium pavimenteux stratifié , analogue à celui rencontré habituellement, mais dont la couche cornée est très développée au point d’atteindre une épaisseur triple de celle
(1) Travaux de M. le professeur Dubreuille de Bordeaux, à qui nous avons pu fournir de* poumons de castor.
(2) Pièces préparées à la Fac. de Médecine de l’Uni- SLoïr1, Pai’ M' 16 docteur Potvin, professeur
des autres rongeurs et se clivant absolument sur les plans sous-jacents. La démarcation de ce clivage est des plus nettes et ce phénomène doit correspondre à ce que décrivit également Sarrazin pour l’estomac du rat musqué. Le mode d’alimentation du castor et les accidents auxquels l’exposent ses fonctions de grand rongeur semblent suffire à expliquer cette constitution spéciale de son tube oesophagien plus apte à résister facilement aux frottements irritatifs dont il peut être l’objet.
L’observation au sujet des fausses côtes de l’animal, longues, libres et souples pour permettre au castor de se rétrécir à volonté, indique une fois encore la manière raisonnée avec laquelle le chercheur continue de procéder. .
Ce magistral exposé sur lequel il fallait insister, se termine par une étude des. mœurs et coutumes du castor, une description de la chaussée et de la cabane ainsi que de la . chasse, qui sortent du cadre purement scientifique, mais n’en sont pas moins importants au point de vue de l’histoire naturelle,
Et pour un coup d’essai, c’est sûrement un coup de maître. On peut juger par ces notions du travail que devait s’imposer notre médecin à ses heures de loisir. En homme consciencieux, de cette conscience scientifique, qui veut que le dernier mot ne soit jamais dit sur un sujet, Sarrazin voudrait revoir son œuvre. Vingt-huit ans après, il demande que l’inten-
dant lui fournisse, de nouveaux castors pour poursuivre ses premières recherches (i). S’il eut pu reprendre la chose, il est à croire qu’il ne resterait rien à ajouter au sujet guère complété par les naturalistes postérieurs.
C’est la seule description anatomique de Sarrazin, communiquée à l’Académie par Tournefort qui avait reçu de lui nombre d’indications botaniques. Ces recherches sur les plantes se poursuivent entre cette date et la mort de Tournefort qui eut lieu en 1708 (2).
En 1713 seulement, il est fait mention dans l’histoire de l’Académie d’un travail sur le carcajou, très probablement adressé à l’abbé Bignon, étant donné les relations existantes entre cet académicien et Sarrazin. A ce moment en effet Sarrazin n’était pas correspondant attitré auprès de Réaumur. Il ne le devint qu’en 1717, comme on peut l’établir par une lettre de cette année (3).
Contrairement à d’autres pièces, l’Académie ne possède pas le manuscrit de cette étude, et de fait elle ne possède ni la correspondance de Tournefort, ni celle de l’abbé Bignon (4). Lors d’un voyage en France en 1709, il s’était cà coup sûr entendu avec ce dernier pour la
(1) Lettre à Réaumur, 4 octobre 1728. Arch Acadénue des Sciences. Cf. pièces justificatives.
(2) Cf. Pièces déjà citées.
(3) Lettre de Sarrazin à l’abbé Bignon
(4) Renseignement fourni par M. Lacroix, secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences.
continuation de ses recherches. Cette absence cle correspondance officielle pendant une période de dix années explique sans doute comment les communications importantes deviennent plus rares et donne la raison du silence relatif de Sarrazin, qui poursuivait malgré tout certaines études de longue haleine.
Les données fournies sur le carcajou dans le résumé inscrit à l’Académie, ne portent guère sur l’anatomie de l’animal dont on ne fait que la description grossière. Elles ont plutôt trait à certains faits de son mode de vie et surtout à sa manière de s’attaquer à l’orignal ^ et au caribou. Cependant à en croire la première phrase de ce court compte rendu, ce travail est de même ordre que celui sur le castor auquel on le compare.
Les avancés de Sarrazin sur les mœurs du carcajou paraissent cadrer avec ce qu’en racontent nos chasseurs: l’animal actuellement peu répandu serait, au dire de l’un d’eux, que nous questionnions dernièrement, fort rusé et habile. Nous nous sommes laissé raconter une histoire de chasse,— on sait ce qu’il faut en croire, — où un carcajou, en peu de temps, aurait décapité un caribou pour aller ensuite mettre à l’abri la tête, qui fut deux fois retrouvée et reprise jusqu’à ce que notre carnassier se fasse enfin surprendre au piège.
C’est l’année suivante que Sarrazin fit sa première communication sur le rat musqué.
Mais ce travail fut longtemps repris et fouillé pour n’être définitivement publié par de Réaumur que beaucoup plus tard. Dans ce premier communiqué, on ne faisait que résumer quelques notes relatives aux mœurs du rat d’Amérique d’après ce que “ rapportent les sauvages qui observent assez bien le naturel des animaux, unique partie de la philosophie qui leur ait été accordée” (i).
Pour établir la vraisemblance des coutumes hibernantes du rongeur, Sarrazin rapporte 1 expérience qu’il fit sur un ours, contrôle scientifique de caractère différent.
En 1725 Réaumur communiquait enfin “ l’extrait de divers mémoires de monsieur Sarrazin sur le rat musqué ’ (2). Et comme chaque fois, le compte rendu commence en rappelant les “ curieuses observations sur le castor ’ de 1704 que ces messieurs ne pouvaient oublier.
Cette étude qui comporte certes les recherches les plus complètes faites par Sarrazin est accompagnée de quatre planches donnant seize figures différentes, tant du rat lui-même et de certains de ses organes, que de la loge où il demeure. Le rapporteur remarque qu’on ne peut au Canada choisir des dessinateurs, surtout lorsqu’il s’agit de dissections anatomiques et que Sarrazin a dû se contenter de ceux
(1) Mémoires de l’Académie des Sciences 1714
(2) Idem 1725, pages 323 et suiv.
qu’il rencontrait. Il lit dans certains cas ce travail lui-même et dessine par exemple les parties naturelles du rat musqué en ajoutant: “ L’ouvrier n’y entend rien du tout et c’est la première fois de sa vie qu’il a été assez hardy pour entreprendre de faire de si belles choses et afin que vous le connaissiez, monsieur, c’est moi-même. Voilà une peinture de la facilité qu’il y a de faire quelque chose au Canada ” ( i ) . Ces planches peuvent se comparer à bien d’autres auxquelles elles ne le cèdent pas.
La communication que fait Réaumur couvre une vingtaine de pages et son sujet sera évidemment discuté et repris plusieurs fois, car la correspondance qu’entretient avec lui Sarrazin est très explicite et reprend certains points les années suivantes (2). Sarrazin fier de son œuvre, cherchait par tous les moyens à la compléter et s’efforçait de répondre aux questions qu’on lui pose de toutes parts, soit qu’il s’agisse de la loge et des joncs dont use le rat musqué, soit que monsieur Vainslow lui demande sur certains détails anatomiques nombre d’informations auxquelles il cherche à répondre, en reprenant et répétant ses expé-
(1) Lettre de Sarrazin, 27 octobre 1727. Acad, des Sciences. Cf. Pièces justificatives.
(2) Voir lettres du 10 et 27 octobre 1727 et du 4 octobre 1728, Archives Acad, des S. Cf. Pièces justificatives. Ile même celle de la Bibliothèque de Reims, 10 octobre 1726. Cf. Pièces justifie.
riences, en revoyant les pièces et en faisant faire par d’autres la vérification (i).
L’insistance avec laquelle Sarrazin a poursuivi ses examens, à toutes les saisons possibles de l’année, les reprenant à Québec ou à Montréal sur des animaux tués ou vivants, pour soumettre au contrôle le plus complet toute la série curieuse de ses observations, surtout sur le système digestif ou génital, établit une fois de plus sa façon d’agir. Nulle part, Sarrazin n’a poussé aussi à fond ses investigations et n’a aussi scrupuleusement contrôlé ses avancés en précisant “ tout est plein de merveilles dans les machines animales, mais il semble qu’elles sont rassemblées en plus grand nombre dans les parties de la génération que partout ailleurs” (2). Il ajoute même tout un article sur la question en 1727 sous le titre “ Nouvelles observations que j’ai fait sur les parties naturelles du rat musqué et qu’on joindra à l’ancienne si on le juge à propos ” (3). Ces passages rappellent certaines pages de l’ouvrage d’Harvey “ Exercitationes de génération animalium ” (4) ou de “L’anatomie de l’homme” de Dionis (5).
(1) Cf. Pièces justificatives, loc. cit.
(2) Mémoires Académie des Sciences, 1725, page 336.
(3) Manuscrit conservé à l’Académie des Sciences, comprenant cinq pages in-folio (0.185 sur 0.295) renseignement fourni par M. Lacroix, secrétaire perpétuel.
(4) Edition de 1680.
(5) Cinquième édition, 1706.
Mais un passage caractéristique nous donnera encore ici une idée de la maîtrise de son esprit. C’est l’étude de l’estomac de l’animal (i). Elle constitue un paragraphe d’anat.omophysiologie comparable à certains travaux modernes d’histo-physiologie où on retrouve encore le précurseur :
“ L’estomac du rat musqué ne cède en rien pour la singularité, à celui du castor, il lui ressemble un peu par son extérieur et ressemble aussi en quelque chose à celui du rat domestique ; il a environ quatre pouces et demie de longueur sur deux pouces de diamètre du côté de la ratte ; d’où il se rétrécit insensiblement en approchant de l’œsophage auprès duquel il n’a qu’environ dix lignes de diamètre. Il est contenu dans ce rétrécissement par un ligament en forme d’anneau qui fait une saillie dans sa capacité et qui ne laisse de la partie gauche à la droite qu’un passage de sept à huit lignes propre à retenir plus longtemps les aliments ; de là il s’élève et s’élargit en s’arrondissant, structure qui semble former un second estomac, qui peut avoir un pouce et demie en tous sens. La partie relevée est fort approchée de l’œsophage et de la partie gauche ; il est tenu dans cette situation par une membrane qui l’y assujettit et qui fait faire un pli en dedans à cette partie de l’estomac qui
(1) Une partie en a été déjà citée par Mgr Laflamme, loc. cit.
regarde l’œsophage ; elle représente une fleur en gueule semblable à celle de Y anthirrimim. Les membranes de ce viscère sont si délicates et si transparentes, qu’il est aisé de s’assurer qu’il n’y a aucune glande qui y soit dispersé et il est en cela fort semblable à celui du castor et point du tout à celui du rat domestique, mais la membrane charnue s’épaissit d’environ une ligne et demie dans le fond de la partie droite et relevée de l’estomac et qui est directement située sous le pylore et sous l’œsophage ; cet épaississement est de la nature de la membrane charnue, il peut avoir un pouce en superficie.
“ Le corps formé par cet épaississement, contient des vésicules qui sont grosses comme des grains de millet et qui souvent sont limpides comme celles qu’on voit dans les feuilles de mille-pertuis ; d’autres fois elles sont opaques. Il y a apparence que ce changement dépend de celui des alimens ; quand on les ouvre il en sort une liqueur un peu brune, elle est onctueuse alors, mais monsieur Sarrazin la croit fluide pendant que l’animal est vivant ; il ne doute pas que ce liquide ne serve de dissolvant aux alimens.
Il a rapporté autrefois que l’œsophage du castor était revêtu intérieurement d’une membi ane blanche aisée a en séparer, non seulement il a trouvé celui du rat musqué recouvert d’une pareille membrane, il a
trouvé de plus qu’elle recouvre l’estomac de ce rat dans des circonstances et avec des singularités dignes d’être remarquées. Depuis le mois d’octobre jusques au temps du rut, c’est-à-dire pendant tout l’hiver, cet animal ne vit que de racines ; celles qui sont contenues alors dans son estomac ne sont .que macérées, elles ne sont qu’amenées au point de la consistance d’une cire ramolie entre les doigts. Monsieur Sarrazin ayant souvent fait sortir ces alimens mal digérés par le pylore, les voyait accompagnés d’une membrane blanche, qu’il ne reconnaissait point pour membrane et qui n’avait l’air que d’une espèce de crème épaissie autour des aliments. Mais ayant disséqué plusieurs estomacs, il découvrit que c’était véritablement une membrane qui les recouvrait ; il parvint même à la détacher toute entière ; il remplit d’eau cette espèce de sac délicat, elle la contenait d’abord : mais peu après il la vit transpirer au travers, en forme de rosée, et il n’y en resta pas une goutte, ce qui prouve évidemment qu’elle était poreuse et propre à laisser échapper des sucs. Mais ce qu’elle a de plus singulier, ce sont les changements qui lui arrivent au printemps, lorsque le rat vit autant d’herbes que de racines, on la trouve retirée de dessus la substance charnue autour de laquelle elle est roulée et très adhérente. De sorte qu’on ne peut la séparer de l’estomac en cet endroit sans la déchirer, quoi-
qu’elle y soit plus épaisse qu’ auparavant. Ce qui a fait penser à monsieur Sarrazin qu’elle se retire de dessus la substance charnue pour laisser plus de liberté aux dissolvants de s’échapper des glandes, dans une saison où l'estomac de l’animal doit digérer davantage. Il est confirmé dans cette idée par un fait qu’il n’a vu qu’une seule fois et qu’il assure avoir fait voir à plusieurs personnes, et entr’autres à un chirurgien de Montréal où il était alors avec feu M. le Marquis de Vaudreuil, Gouverneur général du Canada. Ayant disséqué au printemps de 1722 un rat mâle, il trouva la membrane dont il est question, partout adhérente à l’estomac et différemment épaisse, elle avait environ une demie ligne dans la partie droite et relevée de ce viscère ; de là jusqu’au fond qui est contre la ratte elle approchait de l’épaisseur d’une ligne. Cette membrane était garnie de tubercules dans la partie droite où ils avaient une ligne en tous sens et qui étaient arrangés très régulièrement, de la substance charnue jusqu’au fond de l’estomac, les tubercules grossissaient peu à peu, ils s'élevaient de plus de deux lignes, et se développaient en oreillettes qui finissaient en pointe, et qui étaient un peu caves d’un côté, mais arrangés moins régulièrement que ceux de la première espèce ; ils étaient blancs comme la membrane qui s’était retirée de dessus la substance charnue, ce qui semble établir qu’elle s’était retirée
pour laisser couler plus aisément le dissolvant dans l’estomac
Voilà certes une description un peu longue, mais qu’il fallait signaler pour bien la mettre en regard du passage sur le muscle paucier du castor. Ce rapprochement démontre l’étendue de la puissance d’observation de Sarrazin sur deux sujets différents. Elle fait saisir tout le contrôle qu’il apporte à sa recherche dans la répétition des dissections aux différentes saisons de l’année et même l’expérimentation qu’il poursuit avec ingéniosité sur les propriétés physiologiques et physiques de ces membranes. Ses déductions, par suite, ne restent plus du domaine de l’hypothèse.
Il décrit en détails les glandes à musc et rattache l’odeur spéciale de leur sécrétion au calamus aromaticus dont l’animal se nourrit abondamment. Puis il termine par une étude des pattes de derrière où le mécanisme du mouvement que leur impriment certains muscles est également bien présenté.
Ce qui a trait aux mœurs provient comme dans d’autres cas des renseignements que lui fournissent les coureurs de bois. Ceci explique l’erreur qu’il commet au point de vue de l’alimentation du rat musqué, erreur que Kalm signalera quelques années plus tard en constatant que sur l’Hudson, les bords sont remplis d’écailles d’huîtres aux abords des trous habités par l’animal. Il en conclut que le rat mus-
que est ostralège, contrairement à ce qu’affirment Linné, Buffon et Sarrazin ( i ) . Le fait a été contrôlé depuis (2).
S’il y a intérêt à rapprocher ces deux travaux sur le castor et le rat musqué qui constituent les pièces de résistance, il ne faut pas négliger la mention d’autres communiqués prouvant amplement que Sarrazin a touché à tout.
En 1717, il transmet ses recherches sur la vache marine d’après les données fournies par l’étude d’un veau, du reste en mauvais état de conservation (3). Il avoue n’y avoir rien retracé de bien particulier, mais étant donné les mauvaises conditions, il ne veut pas trop s’avancer et désire reprendre ce travail (4). Il étudie entre temps le loup-marin (5).
Il a également commencé l’examen de la bête puante, mais a dû l’abandonner “ car il est d’une puanteur exécrable, capable de faire déserter tout un canton” (6).
La série de ces publications se termine par un document sur le porc-épic, que publie Réaumur en 1727, d’après les mémoires et les let-
(1) Mémoire de Kalm in “Mémoires de la Société historique de Montréal ”, Vllè livraison.
(2) Mgr Laflamme, loc. cit.
(3) Lettre il l'abbé Bignon déjà citée.
(4) Le manuscrit intitulé “ Histoire anatomique du veau marin”, 1717, 9 pages in quarto (0.23 x 0.18) est conservé dans les Archives de l’Académie des Sciences. Renseignement fourni par M. Lacroix.
(5) Lettre à l’abbé Bignon.
(G) Lettre à Réaumnr, 10 octobre 1727. Archives de l’Académie des Sciences, üf. Pièces justificatives.
très de Sarrazin. Ces observations sont encore ici capitales et durent être généralement goûtées, car elles permettent des comparaisons avec des descriptions antérieures de porcsépics africains et établissent certaines différences entre les deux espèces. De Réaumur ne craint pas de publier les dires de Sarrazin malgré le mémoire paru en 1666, parce qu’il le considère comme étant “ de ces observateurs qui peuvent fort bien saisir ce qui a échappé aux grands maîtres sur des matières qu’ils ont traitées ” ( 1 ) . Ce n’est pas là dans la bouche de ce savant un mince éloge du biologiste canadien.
Comme chaque fois, l’étude dont il s’agit fut poursuivie longuement et minutieusement fouillée. La correspondance indique que certains points en furent discutés et repris tel celui du piquant de l’animal que Réaumur voulut étudier lui-même comme contrôle. La description qu’en faisait Sarrazin est curieuse et conforme à sa manière habituelle de procéder : “ Chaque piquant a environ une demie ligne de diamètre . . . M. Sarrazin ayant observé avec soin sa pointe au microscope (2), a remarqué qu’il s’en élève un filet tourné en vis. Il a encore remarqué, qu’à l’extrémité des pi-
(1) Mémoires Académie des Sciences, 1727, page 283. Déjà cité par Mgr Laflamme.
(2) Il faut lire “à la loupe”, c’est de celle fournie par de Réaumur qu’il s’est servi. Lettre du 10 octobre 1727. Lettre antérieure de la Bibliothèque de Reims.
quants, il y a une dentelure garnie de pointes tournées du côté de la base et capables de quelque résistance Réaumur a douté et Sarrazin lui conseille de faire cet examen au soleil (i), il lui avait du reste presque reproché antérieurement “ de n’avoir point connu parfaitement la pointe du piquant du porte-épy ’’ (2).
C’est que la matière était considérée sérieuse et qu’alors tout comme deux siècles plus tard, on discutait du fait, à savoir : le porcépic lance-t-il ou non ses piquants ? Sarrazin sans vouloir trop affirmer semble établir qu’il les lance à l’attaque et les retient quand il est captif, indiquant toutefois qu’il ne peut utiliser que les données qu’on lui fournit (3).
Longuement il décrit à l’animal sept espèces de poil, parlant également de l’usage qu’on en fait et des blessures qu’on en reçoit. Puis il aborde la description des organes et s’attarde comme chaque fois aux organes générateurs auxquels il trouve certaines particularités. Le communiqué couvre une douzaine de pages et l’Académie en possède le manuscrit (4).
La somme de ces communications, l’étendue des expériences, des dissections, des observations, des contrôles qu’elles supposent, établis-
(1) Lettre du 10 octobre 1717.
(2) Lettre de Reims.
(3) Lettre du 10 octobre 1727.
(4) Description anatomique du Porte Epie (1717), 32 pages in folio (0.31 x 0.20). Renseignements fournis par M. Lacroix.
sent que Sarrazin ne chômait point en Nouvelle-France. Pour poursuivre en même temps que ses devoirs professionnels, ces recherches, il lui fallait une capacité de travail considérable. Car n’oublions pas d’autre part qu’il dirigeait la grande clientèle et faisait un service d’hôpital très chargé.
On a droit de déplorer l’absence de toute communication sur des sujets médicaux qu’un observateur de sa compétence pouvait traiter. D’autant plus que ces questions étaient inscrites à l’Académie. Son apport scientifique ne nous permet pas de lui en vouloir. Ce qu’il eût fourni sur la matière n’eût pu égaler ce qu’il donnait dans les sciences biologiques.
Mais à la médecine et aux sciences ne se limitait point son action. Il jouissait encore dans la vie sociale, politique et administrative un rôle de premier plan bien propre aux esprits travailleurs, les seuls à s’intéresser à tout. Cette activité fort diverse complète sa grande figure.