I I 6 BL USE DE AIONLUC
tenir sur leurs fenêtres des chandelles allumées. Celte panique était d'ailleurs Lien naturelle : on se souvenait du sac des bandes de Bourbon et l'on savait de quoi étaient capables celles du duc d'Albc. En atlendanl, les Gascons, abusant de la situation, se permettaient les pires insolences. Monluc fermait les yeux sur ces peccadilles et, de sa voix vibrante, haranguait les olFiciers des milices pontificales dans la basse-cour du logis de l'ambassadeur français d'Avanson, pour donner un peu de courage à ces trembleurs.
On lui avait confié la garde de la porte Ostiense. Lorsqu'on apprit que le duc d'Vlbe approchait de Tivoli, Monluc sortit de Rome, avec quatre cents arquebusiers, deux compagnies de chevau-légers de la garde du pape et deux du duc de Paliano pour couvrir la retraite du détachement pontifical qui évacua la place. Deux nuits après cette u retirade », il mena deux compagnies françaises et deux italiennes pour relever la garnison de Velletri, place qu'il avait inspectée dès son arrivée à Rome et trouvée en mauvais état de défense. Enfin, ayant appris qu'à Marino se trouvait le seigneur Marcanlonio Colonna, jeune homme de vingt à vingt-deux ans, riche de quatre-vingt mille écus de renie, il délibéra d'aller l'enlever pour le rançonner. Son plan fail. il convoque quelques bons compagnons, M. lie l.a Molle, an Gicc, nouuné le capitaine Alexis, lieutenant d'Aurelio Fregoso, le capitaine Ambros, lieulenant d'une compagnie du duc de Paliano, (jni lui fournissent Irois cents arquebusiers et soixante bons chevaux. On sort, la nuit, de Rome; on gagne la campagne. Monluc partage ses gens en deux troupes.
KOME. MOMVLCINO. FERK-VHE. THIO>MLLE I I7
Lni-inènic se poste eu cinbuscadc dans une marc oL ernoie six chevaux en a\aiil pour donner l'alarme et attirer l'ennemi dans le piège. Le jour paraît ; les six. chevaux ne reviennent pas. A leur place, Monluc dé- C()u\r(^ trois troupes, faisant plus de mille hommes : c'est toute la ca\alerie d'Ascanio délia Cornia qui s'en va à \eltuno s'opposer à un débaïquemcnt du baron de La Garde. Elle a surpris les cclaireurs deMonluc et leur dnMn(> la chasse. Le coup est manqué. On saute en selle v[ l'on défale, lalance à la croupe. Les larrons ont toute une armée à leurs trousses. Mordue est sauvé par son excellent cheval turc gris. A son retour, Strozzi, Carafa et le duc de Paliano le grondent de son imprudence. Il se justifie en exposant qu'il comptait bien tirer du seigneur Colonna quatre-vingt mille cens de rançon, dont il voulait donner la moitié à ses compagnons et gard(M- l'autre pour s'acheter un bien aux environs de Paris, afin d'être près du roi. El les autres de rire très fort, et Strozzi de lui demander s'il leur ferait boiuic chère (piand ils le viendraient voir en son château. Les bruits les plusdivers coururent surcettemésa\cnture : on raconta que M. d(> Mordue, en revenant d'une certaine expédition, était tombé dans une embuscade, avait été fait prisonnier, puis échangé contre six ennemis.
Entre le i.") el le 3o octobre. Moulue avait quitté Rome pour se rendre à Montalcino. Le pape et le cardinal Carafa auraient \oulu le garder encore ; ils lui firent |)rometlre de re\enir au bout de huit jours. A Montalcino la situation, lorsqu'il y arriva, était très précaire. Il eurploya les mois d'octobre et de novembre
Il8 BL.USE DE MONLIC
à ravitailler et munir les places, de Chiusi et Radicofani aux villes de la Maremme, et aussi à rétablir l'oidre et la discipline parmi les capitaines qui y commandaient. Dans la seconde quinzaine de novembre, il revint à Rome, rappelé par un douloureux événement. Son fds aîné, Marc Antoine, avait été blessé mortellement d'une arquebusade, sur le bord du fossé, devant Ostie, que Strozzi assiégeait. Rapporté sur un lit de camp, le pauvre garçon avait rendu l'âme après avoir assuré le maréchal que le fossé était sec. Le cardinal d'Armagnac le fit ensevelir honorablement à Rome et Joachim du Rellay, le poète, composa sonépitaphe en vers latins. Le père lui donna quelques larmes, car s'il était petit de taille et d'épaules grosses, il avait une sagesse et une éloquence au-dessus de son âge, et le roi Henri II avait eu grand contentement à l'entietcnir. Puis, après avoir inspecté les fortifications de Corneto, Monluc revint en Toscane.
11 s'y prépara à la rupture de la trêve de Yaucelles, qu'il pressentait prochaine. On annonçait que le duc de Guise venait en Italie, avec une armée, pour secourir le pape. Impatient de prendre les devants et, sans doute, mal renseigné. Monluc, dès la fin de décembre, om rit les liostilités contre Francesco di Mendoza, cardinal de Burgos, gouverneur de Sienne au nom de Philippe II. Son zèle était toujours excessif. La rigueur de la saison relarda la marche du duc de Guise ; il n'arriva que le i6 février dans les Etats de son beau-père, le duc de Ferrarc. On put croire un instant qu'il allait prendre Montalcino comme base de ses opérations. Les Siennois créèrent aussitôt une magistrature extraor-
ROAfK. MONTALCINO. — IF.RUAUi:. TMION\II.I,E I r ()
dinaiie de Qualic de la guerre. Monluc, après a\oir xisité les forlificalions de Pienza, place exposée la proiiiière à une attaque des Espagnols de Montepulriaiio, partit pour Rome, le 9 mars. 11 y trouva le duc de Guise et insista sans doute auprès de lui pour qu'il conduisît son armée en Toscane, comme ily avait paru un moment décidé. Mais il ne put vaincre ses hésitations; d'ailleurs, le pape prétendait que les troupes françaises marchassent contre Naples. Monluc, déçu, levinl à Montalcino et s'y prépara activement à la guerre. 11 faillit à ce moment èlre victime d'un traître, Deifebo Turchi, commissaire à Montenero. Cet homme au visage fa,rouche vini, aiiné de jac et de manches de maille, le trouver seul dans sa garde-robe et lui pro- ])osa de faire échouer une tentative d'escalade que le cardinal Hnrgos méditait contre Montalcino. Alis en défiance |)ar ses manières suspectes, il le fit arrêter ; mais l'autre parvint à se sauver. On lui fit son procès ])ar défaut, et il fut condamné, par contumace, à èlre pendu jiar les pieds à la loggia de la place ; l'arrêt portait que qui le trouverait aurait cent écus d'or, ([ui le livrerait vivant. deu\ cents.
Tandis que le duc de (Juise envahissait le royaume de Naples et campait devant Civitella, Monluc, avec des forces notoirement insuiïisanles, eut l'ingrate besogne d'empêcher don Alvarodi Sandcz, qui commandait dans le Siennois les forces réunies de Philippe IF et de Cosme de Médicis. de se jeter sur les Etals de l'Eglise et sur cciw du duc de Ferrare. allié de la Fiance. Dès le T^avril, don \l\aro avait concentré trois mille honniics à MoiiistcM'o, ])rès de Sienne, réuni les
I20 BLAISE DE MOALUC
bœufs nécessaires pour traîner deux demi-canons et quelques autres pièces de camiiagne. Il s'apprêtait à assaillir Chiusdino. Monluc alla de nuit pour la ravitailler ; il Y fit entrer de la poudre et vingt-cinq piquiers, ce qui n'empêcha pas la place de capituler le second jour. Poui- divertir l'ennemi, il simula ime attaque conlrc Buonconvenlo et s'empara de Palazzo Altesi et de trois ou quatre châteaux voisins, qu'il fit aussitôt démanteler. Les Espagnols étaient, en effet, sortis de nouveau en campagne. Don Alvaro marchait cette fois sur Pienza. Monluc, avec les forces très insuffisantes dont il disposait, jugea qu'un seul parti était à prendre : évacuer Pienza. La retraite ne se fit pas sans encombre : Mario de Santa-Fiore, qui commandait la cavalerie, fut défait, après une terrible escarmouche, au passage de la ïresa, allluentde l'Orcia.
Don Alvaro marcha sur San Quirico, que Monluc avait aussi dégarni comme intenable, et se disposa à assiéger la Roccad'Orcia. Maître delà ligne de l'Orcia, ilpouvait, en effet, occuper la partie montagneuse du territoire, qui était la plus fertile, et réduire les Siennois et les Français à la famine en les empêchant de faire la récolle. De plus, il pi(Miail à revers Montalcino, qui ii'aAail plus qu'à capituler. Le péril était grave. Monluc parlit de Montalcino le iG juin au matin et passa la jonrné(^ à la Rocca d'Orcia pour donner ses instructions à Pierpaolo 'rosinghi, qui y commandait. La nuit suivante il lit \cu\v la compagnie du capitaine Kntrecasteau\ a\ec deux pièces d'artillerie. Lni-mème ])arlit en hâte |)our 1' Vbl)adia San Sahalore. afin de diriger de l;i nn conxoi do blé et de farine snr la Kocca d'Orcia.
ROME. — MONT VLCIXO. — !• E RRAUE. TIIIUNVILLE I 3 I
Puis il s'en retourna pai- les bois pour mettre Montalciuo à l'abri d'un coup de main. Sa diligence, une fois de jilus. avait fait merveille. D'ailleurs, si don Alvaro recula, ce fut à riiisligalion du duc Cosme de Médicis. qui ne voulait pas trop mécontenter Henri 11. et allectailde se donner le beau rôle de conciliateur, en attendant de mettre la main sur le territoire de Montalcino au jour prochain où les Français l'évacueraient.
Alonluc se rendait nettement compte que l'enjeu de la partie engagée était destiné au duc de Florence. Aussi lorsqu'il le vitjeter le masque et s'allier ouvertement à l'Espagne, il résolut de prendre vigoureusement l'offensive et d'enlever Pienza. Il ne se faisait pas d'illusion sur la portée de l'entreprise ; il voulait seulement que la France sortît avec un peu de gloire de cette méchante affaire. L'escalade, qui eut lieu la imit de la Saint-Pierre, réussit pleinement. Alonluc en personne travailla à démolir le mur de briques d'une des portes, dressa les échelles, y fit monter ses arquebusiers, poussa le premier par le fond de ses chausses et l'obligea à sauter. Les autres suivirent. La ville prise, il reAÎnl à Montalcino ; il y fui lei.u en triomphe. Précédé de laïubours et de fifres, il remit solennellement aux magistrats les deux enseignes et l'étendard qu'il avait pris; ils furent déposés au Palazzo publico.
(le petit succès lui fit oublier un instant ses déboires. On lui avait donné de|niis peu comme collaborateur iMi jeune maître des re([uêtes, âgé de vingt-cinq ans, Henri de Mesmes, le futur négociateur de la paix boiteuse. Henri H, qui l'aimait particulièrement, l'avait envoyé à Montalcino pour exercer la double charge de
capitaine de justice et de surintendant des finances. Le vieux Monluc dut regarder de travers, dès son arrivée, ce jeune robin tout frais débarqué de la cour. Sa mauvaise humeur s'accrut lorsqu'il constata qu'on lui avait donné un collègue très décidé à ne pas le laisser empiéter sur ses attributions, et un véritable surveillant. Un capitaine de justice ') 11 n'en avait que faire. En matière de crimes ou de délits, les formes lui avaient toujours paru négligeables et il marquait ses préférences pour les exécutions sommaires et rapides. Au moindre larcin commis par ses soldats, il parlait de faire jouer la corde. Un surintendant des finances? qu'était-ce que cela, et pouvait-on, en pareil temps et en pareil pays, songer à tenir une exacte comptabilité? En matière de finances, il avait la conscience large ; il ne songeait pas toujours à payer ce qui lui était fourni et les terribles emlDarras d'argent où il se débattait n'étaient pas faits pour le rendre plus scrupuleux.
Les rapports devinrent vite très aigres entre le vieux routier d'Italie et le jeune administrateur. Henri de Mcsmes dénonça au duc de Guise des irrégularités et des excès de pouvoir. Monluc en fut furieux et ne lui pardonna jamais de l'avoir desservi auprès de son prolecteur. 11 s'était, du reste, attiré lui-même la colère du capitaine général de la Sainle-Ligue ])ar sa maladresse et l'intempérance de ses ])rop()s. Lorsque, au début de juin, d(jn Alvaro marcha sur PienzaaAcc des forces écrasantes. Monluc aux al)()is a\ail demandé au duc des renforts et de l'argent. Mais en même temps il avait écrit aux agents français à Rome, à Odet de Selve, aux cardinaux d' \rniagnac cl de Tmirnon pour se i)lain(lre
ROME. MONTALCINO. KICHRAIŒ. THIONVILLE 133
<lu'oii le laissai sans secours el qu'on ne fit aucun cas de ses doléances. Le duc de (iuisc, inslniit de ces démaiclies, fut très mécontent. Déjà il avait blâmé vigoureusement les fautes militaires commises récemment par Monluc et ses lieutenants, la défaite de Mario de Santa-Fiore, l'exiDédition de la Rocca d'Orcia. Il déclarait qu'il eût mieux fait de penser plus à la récolte qu'à ces entreprises bruyantes et vaines. Cette fois, il lui écrivit une lettre sévère pour se plaindre de ses procédés et de son humeur brouillonne : faire appel à des tiers et les faire juges en une affaire où ils n'avaient rien à \oir, c'était là une incorrection grossière et un manquement à la discipline. Monluc plia l'échiné et subit la leçon sans mot dire. 11 tâcha d'elîacer sa maladresse en redoublant d'aclivilé et en atténuant, à l'occasion, les échecs que l'ennemi lui infligeait. Du moment que le duc ne se souciait })as de sacrifier des hommes et de l'argent pour la cause, d'ailleurs perdue, des Siennois de Montalcino, il s'en lavait les mains el. renonçant à faire du zèle, il ne songea plus cpi'à faire oujjlier le souvenir de sa mésaventure. Cinq mois plus lard, il écrivait à Brissac que le duc le haïssait parce qu'il n'avait pas voulu le suivre au royaume de Naples en qualité de meslre de canq) ni accepter la charge vacante de maître de l'artillerie.
Les derniers mois de son séjour à Montalcino furent pénibles. Après avoir occupé les châteaux voisins de Pienza, le Palazzo Massai ni. Monte rongriffoli, San Giovanni d'Asso, Sanla Anna, Celamonti et Cosona, Monluc se contenta de rester sur une défensive que la prudence el la médiocrité de ses moyens lui conseil-
laicnt. Sans argent pour payer ses troupes, impuissant à réprimer les excès auxquels se livraient ses capitaines, réduit à faire démanteler Pienza, il se retira à l'Abbadia San Salvatore, son centre de ravitaillement dans la montagne, et y passa le mois d'août. Il maintenait avec peine la discipline parmi ses Gascons, qui mirent vui jour le feu au couvent des Augustins, où il logeait et, tandis qu'il prenait le frais, faillirent le brûler avec le cloître. Excédé par les doléances continuelles de ses cliers Siennois qui se plaignaient des insolences de ses soldats, il les boudait et leur signifiait avec amertume qu'il avait résolu de n'être plus leur gouverneur et qu'ils feraient bien d'en demander un aulre au duc de Guise. Ucbangeait. du reste, de ton pour leur donner quelqvies sages conseils à la iin de sa lettre. Les magistrats répondirent par les excuses et les protestations les plus humbles.
Le 9.3 août, une dépêche du cardinal de Ferrare lui apporta la foudroyante nouvelle du désastre de Saint- Quentin. Il partit aussitôt pour Montalcino afin d'y prendre toutes les mesures nécessaires. Le péril lui avait déjà fait oublier sa mauvaise humeur. Puis il alla trouver le duc de Guise à Rome. Il eût bien voulu rentrer en France avec l'armée. Le duc l'obligea à demeurer. Déjà le roi a^ail refusé, enjiiin. de prendre au sérieux un vieux catarrhe cpie Moulue invoquait pour demander son congé. On l'avait décidément mis en ])énilcnce; oti entendait lui iiilliger jusqu'au bout l'ingralc besogne dont il élait cliargé depuis un an. (hiise consenlit seuh^nenl à lui laisser treize enseignes de Gascons. Monluc alla à Hadicofani au
JIOME. — MOMALC[\0. — FERRARE. — TlIIONVII.I.i; I :>■)
devant de ces iiiallicmnix qui, liàvcs, déguenillés, se traînaient sur les roules, uiarcliant plus avec le bâton (lu'avec la pique. C'était d'étianfi:es renforts qu'il recevait. Pendant deux mois, malade, il se a gouverna » comme il put. Irai tant les uns gracieusement, les autres rudement, el payant les soldats en remontrances et en l)onnelades. Le () no\embre, il lit publier un dernier acte otTiciel, (pii l'ut comme son testament aux Siennois : une ordonnance qui transférait le siège du gouvernement à Grosseto el donnait au capitaine du peuple un droit formel de veto lorsqu'un désaccord se prochiirait, précaution sage pourenrayerranarchiedont se mourait la république de Montalcino. Enfin, le i5 novembre, il reçut à Castelottieri, avec une joie qui le guérit à demi, ce bienlieureux congé qu'il avait sollicité plus de cinquante fois à la cour.
Il ne devait pas, d'ailleurs, rentrer directement en France. Le roi lui donnait l'ordre de passer par Ferrare. Le duc Ercole II d'Esté avait, en effet, de graves affaires sur les bras. Allié de son neveu, Henri II, il se trouvait fort découvert par le rappel subit des troupes françaises. Ses voisins, les ducs de Florence et de Parme s'apprêtaient à saisir l'occasion de s'agrandir à ses dépens. Le malheureux prince in\oquait en vain l'appui de Venise : l'égoïste république faisait la sourde oreille. Henri H fut plus généreux : quoi([ue fort eiubarrassé par ses propres affaires, il voulul faire au moins le geste de secourir son oncle. Moiduc reçut l'ordre de l'aider de ses conseils et de son expérience. Cette honorable mission llalta la vanité du (iasconet lui fit oublier ses précédents déboires. 11 \'d aussi là une bonne occa-
laG BLAISE DE MONLUC
sion de rhabiller ses affaires avec le duc de Guise : n'élait-il pas le geudre d'Ercole II? II connaissait, d'ailleurs, la maison d'Esté. Son frère Jean avait été le collaborateur actif et intelligent du cardinal Ippolito à Venise, en i543, et correspondait avec le duc et la duche5.se Renée. Lui-même était en relations de lettres avec le cardinal. Quant au duc, il avait déjà, à la fin de i555, demandé à Henri II de lui envoyer, pour garder son Etat, « un Sansac, un Monluc ou un semblable ». Moulue était donc sincère lorsqu'il l'assurait qu'il aurait grand plaisir à lui faire la révérence. L'installation de son successeur, René d'Anglure, sieur de Givry, la paye des soldats et enfin un refroidissement pris en couchant dans des draps humides à Grosseto, retardèrent son départ. Il ne quitta Montalcino qu'au début de i558, voyagea d'abord en litière, fut honorablement reçu parle duc d'Urbin à Pesaro, où il tint à loger chez une fort honnête demoiselle, mère d'un de ses capitaines, originaire de la ville, puis se traîna sur une petite haquenée jusqu'à Ferrare, où il arriva le 19 janvier.
Quatre ou cinq jours après, il alla voira Venise le cardinal de Touruon et François de >soailles, évêque de l)a\, (pii depuis la mi-oclobre avait renq^lacé Domini(|ue de Gabre comme ambassadeur du Roi Très Ciirélicn. II en profita pour visiter l'arsenal, une des curiosités de la ville, puis revint à Ferrare. Eut-il le temps d'admirer cette superbe cité, que Montaigne compare à Tours, que le Tasse a célébrée, et ses délices vantés par tous les auteurs du temps ? Visifa-t-il la villa du Belvédère, le palais de Belriguardo, les bos- (piets de la Castellina. Consandolo, séjour favori de la
UOME. — MONTA I,CINO. — KEKRVUE. — TIIION VILLE I27
(Iticlu'ssc Hr'iirr, cl ros aulics lésidcnccs où la cour d'KsIc |)r(>iiiciiail un v\égnn[ farniente ? Les divcrtisseiiHMils chômaienl sans doute à celle heure ; les beaux cavaliers avaient abandonné les belles dames pour rejoindre à Regg-io la pelilc armée ducale. On vivait dans riii(|uiétude el les alarmes. Monluc, s'il en avait eu le goùl. n'aurait guère pu prendre une idée complète de celle vie ralRnée et exquise. De l'hospitalité de la bonne ducliesse il garda seulement le souvenir des menus princiers qu'on lui scrvail. Le luxe de la table à la cour (le Kc 11 are était légoiulairc ; les diiicrs y étaient somplucux, égayés par des boulVons, des musiciens et des danseurs. La vaisselle élail d'argent et de majolicpie, les plats étaient confoclioniiés par des cuisiniers célèbres. Tout cela dut paraîlre délicieux à Monluc après la maigre chère qu'il avait faite à Montalcino.
Il passa le mois de février à se refaire, en compagnie de Cornelio Bentivoglio, son vieux compagnon du siège de Sienne, qu'il avait retrouvé à Ferrare homme de conliance du duc. La guerre l'arracha vite à ces loisirs. On apjnit que don Ferrante Gonzaga, l'ancien adversaire de Brissac en Piémont, était parti d'Alexandrie pour Crémone, où il concentrait des compagnies espagnoles, qu'il levait des Italiens vers Milan et qu'il avait réquisitionné quatre-vingts grands bateaux pour faire descendre le Po à son artillerie. Otle entreprise était dirigée contre Brescello, place forte siluée sur le fleuve, aux confins des duchés de Ferrare et de Parme. Monluc a raconté comment, au refus de Cornelio Benli\oglio et de La Molle, il olliil de se jeter dans Bre.sccUo. yVprès avoir touteuiienui! e pris conseil avec sa santé »,
il mVii alla, le matin, frapper à la porte du duc et lui proposa de donner un coup de main au gouverneur. Le duc l'embrasse « au cou bien étroitement », en lui tenant le visage contre sa poitrine ; le cardinal Ippolilo, mandé, l'embrasse à son tour en lui disant : « 0 monsieur de Moulue, que tous tant que nous sommes de cette maison, nous vous serons à jamais obligés ! » Touchant spectacle : ce duc, ce cardinal remerciant, les larmes aux yeux, le héros qui les sauve, eux et leur famille! La scène, vraie au fond, s'est passée peut-être plus simplement. Mais il est certain que l'offre do Moulue fut acceptée par le duc avec une infinie satisfaclion.
Le 38 février, il quittait Ferrare, couchait à Final, le lendemain à Modène et de là gagnait Reggio, où se trouvait le prince de Ferrare, Alfonso d'Esté. Après lui avoir donné quelques conseils, il s'en alla à Brescello, où il était le 4- H ravitailla et fortifia la place, au grand déplaisir du gouverneur, Pier Gentile Varano da Cameriao, avec qui il ne fit pas aussi bon ménage qu'avec le podestat, Antonio Modena. 11 proposa aussi au prince de Ferrare de secourir le capitaine Valfrenière assiégé par Otlavio Farnese, duc de Parme, dans le château de Guardasone, au sud et à mi-chemin de Parme et de Reggio, à l'entrée du val d'Enza. Son plan ne fui pas agréé et tout se borna à saccager deux villages du côtédcGuastalla. Il ne faut pas, d'ailleurs, l'en croire lorsqu'il dit que don Ferrante eut peur de se retrouver en face du défenseur de Caselle, de Bene et de San Damiano. Le danger qui menaça Brescello ne fui jias l)ien sérieux. L'échec du (hic de Parme devant
HOME. MOM.VKCINO. — FEnRARE. — TIIIOWILLE I.-ÎÇ)
(îuardasone acheva de déco\irager reniiemi. Monhic put donc quitter Fcrrare sans inquiétude, comblé de remerciements par son ami le duc et convaincu ([n'il avait soutenu de son bras un Etat chancelant.
Le 3o mars, il partait pour la France. Il resta vingt- Irois jours en route; la rigueur de la saison rendit particulièrement difficile le passage des Alpes des (irisons. Le 9.2 avril, il était à Lyon. Il y toucha une somme de deux mille quatre cents francs : c'était l'arriéré de deux années de sa charge de gentilhomme de la chambre, qu'il avait certainement réclamé et qui hii fut remis j^ar le maître de poste Catherin .Tehan, ("hevaucheur de l'écurie du roi. Pnis, après être allé, en bon frère, embrasser l'évècpK» de \ alence. qui se trouvait malade, il partit pour la cour. II y fut très bien reçu. Le roi lui lit compter mille écus. Le duc de (luise ne lui garda pas rancune des difficultés qu'il avait l'ues avec lui en Italie. 11 s'était rendu compte que ce (Jascon « un peu haut à la main » avait des quab'tés sérieuses, et il lui sut gré du service éminent (pi'il venait de rendre à son beau-père. Les hasards de la politique rendirent plus éclatant ce retour en grâce.
Au moment où Monluc rentrait en France, le mariage du dauphin François avec Marie Stuart venait de consacrer solennellement le crédit des Guise. La prise de Calais et de Guines avait déjà rétabli le prestige militaire du duc, compromis par l'échec de (^,ivilella. Les Lorrains profilaient de la captivité du connétable, de son fils et de Coligny, faits prisonniers à Saint-Ouenlin. pour avancer par tous les moyens leurs affaires. L'adhésion de d'Vridelot à la Réforme
l3o BLUSE DE MO>LLC
leur fournit une occasion de porter un nouveau coup au parti des Montmorency. Le 20 mai. à l'instigation du cardinal de Lorraine, Henri II fit arrêter d'Andelot. La charge de colonel de gens de pied, qu'il détenait, ne pouvait rester vacante le lendemain du jour où François de Guise partait pour Châlons avec Pietro Strozzi et Alfonso d'Esté, afin d'y hâter la concentration, commencée depuis le début du mois, de la puissante armée qui allait assiéger Thionville. A Crécy, le roi proposa à Monluc la succession de d'Andelot. L'idée venait des Guise, qui trouvaient avantageux de remplacer vm Châtillon par un soldat de fortune, dont ils récompensaient ainsi les services, et qui serait tout dévoué à leur parti. Monluc résista. Il comprit nettement qu'un tel honneur était pour un petit compagnon tel que lui bien hasardeux et qu'il allait lui aliéner à jamais les bonnes grâces du connétable et de sa famille. Il n'ignorait pas non plus que l'arrestation de d'Andelot, bien qu'elle ei'it intimidé Ijeaucoup de personnes, en avait irrité un grand nombre ; que l'armée en particulier l'avait vue d'un mauvais œil et que de pressantes démarches étaient faites pour amener le prisonnier à se rétracter. 11 pressentit peut-être que les Guise ne l'avaient choisi que pour le sacrifier plus aisément le jour où les exigences de leur politique les forceraient à faire de nouveau des concessions à leurs adversaires. Un ordre formel du roi coupa court à ces hésitations. Monluc crut à l'étoile des Guise, à la loyauté de Henri II, qui rassurait au même moment son compère le connétable sur le sort de d'Andelot, et il aclieva de rompre les derniers liens qui le ratta-
ROME. — AIONTALCINO. — KF.KUVUE.- TIlIONVIT.LE I ."^ I
rliaicnl aux Moiilinorciuv. La cluuge qu'on lui (dlVait n'rtait pas, du rcsio. à dédai^iuM- : les gages élaiont de six mille livres. Moulue leviiif à Paris, se remonla en deux jours et alla rejoindre le duc de Guise à Meiz.
La place de Thionville, dont l'armée royale a lia il faire le siège, riait très forte. La ville n'occupail, au XVI" siècle, que la rive gauche de la Moselle. Elle riait défendue, du ccMé sud, ])ar la rivière, des autres ccMés par utie enceinte penlag()nal(\ nuuiie de distance en distance de renllenients demi-circulaires el percée de deux ])orl('S })iincij)ales, llan(|ii('cs de haslioiis. la porte de Luxend^ourg el la porte de Metz. La uuiraille de bricpie, construite par Cliarles-Quinl. était reidorcéc sur tout son pourtour par un très large terre-plein. Au coin est de l'enceinte, au boi'd de la Moselle, s'élevait une tour énorme, ancien donjon féodal des |)rifices luxembourgeois. C'étail la Tdin-aux-Puces ou lour de Tluon. Indépendante du syslème général de la place, elle était sépaiée de la \ille par une distance de quatre pas, de la rivière par sept ou huit. Un fossé circulaire l'isolait ; il était alimenté par la Moselle, qui y déversait ses eaux avec bruit au moyen d'un barrage de bois. La Tour-aux-Puces était flanquée d'un ravelin inachevé. Bien qu'elle put èlre considérée comme le lédiiil de la place, elle étail plus basse que la louid'angle de l'enceinle, dont la ballerie la dominait. Thionville était défendu par onze enseignes, dix de Wallons et une d'Espagnols, en tout plus de deux mille hommes, Irop foile garnison pttwv une place aussi petite.
Dans la nuit du i " juin, le duc de Guise vint de Metz
l3i BLATSE DE MONLUC
pour la roconnaîtie lui-mrine. Le l\, il logea ses troupes auv enviions : les vingt-deux enseignes de gens de pied français de Picardie que commandait Monluc, et les cinq d'Allemands du régiment de Rifîî\niberg sur la rive droite de la Moselle ; sur la rive gauche. M. de Jametz avec les gens de pied français de Champagne et six ou sept cents cavaliers sur la route de Metz ; M. de Nevers avec le gros de la cavalerie et vingtcinq enseignes d'Allemands à Manom ; entre les deux, le duc de Xemours avec les chevau-légers. Suivant l'avis de Strozzi, il établit ses batteries en avant des bois d'Yiitz, sur la rive droite. 11 se flattait d'ouvrir la brèche dans la courtine parallèle à la Moselle et de donner l'assaut sur ce point en faisant passer l'eau à ses colonnes d'attaque. Dans la nuit du 5 au 6 juin, Monluc, Bourdillon et le commissaire de l'artillerie d'P^strées sondèrent la rivière.
On avait creusé des tranchées dans les champs d'Yulz. Dès le 5, trente-cinq grosses pièces avaient ouvert le feu. Le 7 au matin, on rapprocha l'artillerie jusqu'au bord de la Moselle et l'on prit pour cible la ])ailic la plus faible de la muraille, le ravelin inachevé (|ui ll;i)i(|iiail. à l'angle droit de l'enceinte, la ïourau.v-l'uces. On lit hrèche. mais, vers onze heures, les pièces de la plate-forme (jui dominait la tour commencèrent à tirer, el en moins de trois heures mirent en morceaux la gabion nade. obligeant caiionniers et pionniers à battre précii)itamment on retraite dans les tranchées. L'échec meurtrier qu'il avait subi décida le duc à tenii- conseil. Le plan proposé par Strozzi apparaissait très hasardeux et chimérique. C'était par la
HOME. MO>T VLCINO. — lEIUl.VUK. - THIONVILLE I 33
ii\o jiauclie ([u'il lallail atta(|U('i' la ville. Dans la iniil (lu () au lo, Sipi(>rr(', Uaiinoiul de Cardaillac, bai<>n do Sarlaboiis, Sainl-Eslè\('. Millas (>l le capitaine Peyiol. second fils de Monluc, allèieiil avec lui reconnaître la Tour-aux-Puces. La nuit suivante, on donna un faux assaut, destiné à tàter l'emuMui, à \oir jusqu'à ([uel point le ravelin était ruiné et ù étudier les moyens d'approcher du pied de la muraille de la ville pour s"v loger. Tandis que ses (•a]>itainesse battaient bravement sur la brèclic, Monluc fil couper le barrage à coups de bacbe et le fossé fui à sec. Le duc de (mise, phis ménager (pie lui de la vie de ses hommes, lui défendit d'aller plus loin et le gronda de celte folie. Sirttzzi disait en rianl : u Voule/,-\ous mieux reconnaître une brèche qu'en donnant un assaut ? » Quant à Monluc, il pensa que si le duc, au lieu de se lamenter, lui avait envoyé du renfort, il aurait emporté la place.
(cependant on aAail établi sur la Moselle un pont à chcsalets pour transporter sur la rive gauche le matériel de siège. Déjà Monluc était passé avec ses gens de pied sur un pont dont les ais n'étaient pas même cloués, et s'était logé péniblement à Manom, sous le feu terrible des pièces (jui tiraient de la porte de Luxemijourg. De nouvelles tranchées furent ouvertes et l'on y travailla les jours suivants. Le i3 au soir, Moiduc s'apprêtait avec S trozzi à repasser la rivière pour aller changer de chemise dans ses tentes, restées à ^lilz; il attendait im cheval près du pont de Manom, lorsqu'il vit les assiégés faire une bruscpie .sortie i)ar la porte de Luxembourg dans une lianchée. Le capitaine béarnais Laguo les repoussa. Il y eul en tout un < ;i[)i-
l3^ BLAISE DE MOLUC
taille et un lieutenant tués, quatorze morts des deux côtés, une dizaine de blessés. Monluc attribua ce faible dommage à son invention des arrière-coins ou places d'armes, qui est restée une date dans l'histoire du corps du génie.
La tranchée de Manom ayant été poussée jusqu'au pied de la ïour-aux-Puces, six pièces de gros calibre ouvrirent le feu contre le ravelin à demi ruiné; bientôt en miettes, il fut évacué par la garnison. La tour se trouvait à peu près isolée de la place. Le duc de Guise en fait aussitôt attaquer la base par la sape. Les assiégés répondent en faisant des casemates ou contremines. Le ciment romain opposait ime merveilleuse résistance; il fallut trois nuits pour percer la muraille. En même temps le duc fit élever un cavalier, pour loger des arquebusiers dont le feu, dirigé contre les défenseurs de la plate-forme, de>ait protéger les sajieurs. Une passerelle de bois fut jetée entre ce cavalier et la tour. Le soir du 19, les arquebusiers de Monluc la franchirent pour occuper la tour; mais il l'alhi! y renoncer. On y était exposé au feu plongeant (le l;i place; la position n'était pas tcnable. Pour être iiiailrr de la Tour-aux-Puces, il fallait l'atlaqiier par le bas, par les casemates ; ce qui fui décidé pour le lendemain.
Le <Jinianche soir, 19 juin. Sirozzi axait repassé la Moselle pour aller à \iitz se rafraîchir, changer ses chausses et sa chemise maculées de lerie. Le lundi malin, il a\ isait à mettre en batterie, sur la ii\e droite (|ualrc coule\rines (pu tout le joiu' tirèrent contre la [)late-fornie et dont l'une était commandée par un ami
HOME. — MOM' VLCINO. — FKHK VUK. — TIllONVILLE 1 35
do Moulue, Kafiu Polon, sénéchal d'Agciiais. 11 endossait sa cuirasse lorsqu'une méchante mousquetade, tirée de l'angle de la courtine parallèle à la rivière, à gauche du bastion du Belvéder. le frappa niortellenient. Il expira dans les bras du (hic de (juise, accouru aussitôt, en lui disant : « Monseigneur, je suis un homme mort ; je vous prie de vous souvenir de moi, car je meurs pour vous. » Le matin, il avait dit à Adriaiio Baglione et au comte ïeofilo Calcagnini : «Monsieur de -Moulue n'est pas bien connu du Roi et de la Reine, bien que le Roi l'aime l'orl ; mais si j'échappe de ce siège, je leur ferai connaître ce (ju'il vaut. » Après cela, on comprend que Monluc ait donné quelques larmes à cet extraordinaire aventurier, devenu par son mérite autant que par la faveur de Catherine de Médicis maréchal de France.
Tandis que le due de (Juise et Strozzi faisaient commencer le feu contre la plate-forme par la batterie de la rive droite, Monluc attaquait directement la Tourau\-Puces. Les sapeurs logés au pied avaient enfin ou\ert un trou dans le roc. On avait amené la veille, au fond du fossé, un canon ([ui, en quelques instants, élargit l'ouverture. Par le trou béant, il s'agissait de pénétrer dans la tour et de s'enqjarer des casemates occupées encore par l'ennemi. Il fallait pour cela franchir une zone dangereuse, essuyer le feu d'enfer de la plate-forme et celui des casemates. Quatre cents hommes, commandes par Sarlabous, se coulèrent entre la tour et les débris du ravelin, avec mission de tirer sur les défenseurs de la plate-forme qui ne pouvaient les voir. Monluc étail onlre la tour et la Moselle,
l36 BLAISE DE MONLUG
abrité par des mantelets. L'artillerie de la rive droite tonnait et les coulevrines de Rafin Poton blessaient à la tète tous ceux des assiégés qui montraient le haut du corps au-dessus de la muraille. Le feu de l'ennemi ne se ralentissait pourtant pas. Monluc essaie d'élever un épaulement pour abriter ses tireurs ; les hommes chargés de poser les gabions tombent à mesure qu'ils se découvrent. 11 tente alors de faire ouvrir une tranchée de la rivière au ravelin. L'entreprise apparaît impossible : le capitaine La Bourdaisière et son enseigne sont tués en reconnaissant l'endroit avec M. de Sipierre. En même temps, les pierres lancées du haut de la plate-forme font voler en pièces les mantelets. Les arquebusiers qu'ils abritaient sont à découvert, en butte au feu terrible de l'ennemi. Monluc est là, stoïque sous les projectiles, donnant l'exemple. M. de Nevers, qui est de l'autre côté du trou, au pied du cavalier, envoie Bourdillon pour le prendre à bras-lecorps et le porter à six pas en arrière. Monluc se dégage et dit : « Et ne voyez-vous pas que si je ne suis là, avec les soldats, tous abandonneront ce coin ?... Ce que Dieu voudra faire de moi aujourd'hui est écrit. » Et il retourne à son poste.
Le moment décisif est venu. Moulue appelle les capitaines Volmar et Millas. Il ordonne au premier de franchir, avec six arquebusiers et deux hallebardiers, la zone dangereuse et de se jeter à coup perdu dans les casemates ; en même temps, le second gagnera, par la passerelle du cavalier, le haut de la tour et prendra les défenseurs à revers. Le capitaine Millas est tué dès (pi'il niojitre la tète au-dessus du parapet.
HOME. MONTVl.CINO. 1 r.UUAIŒ. IlllONN ILLi: I ii"
Le capitaine \ olniar, plus licureuv, parvient an\ casemates. Les ennemîs soudain les abandonnent et se sauvent par le passage souterrain qui relie la tour à la place. Le feu cesse ; les casemates sont prises. Monluc, suivant l'usage, pousse de. force un soldat dans le trou, la tète la première. Peyrot s'y jette à son tour, plusieurs capitaines gascons le suivent, \evers et Buurdillon y font entrer des arquebusiers, que Monluc remplace ensuite par ceux du baron d'Anglure et de Valenville, renforcés de cent Allemands du colonel Lunebourg. Le duc de Guise, qui avait tout vu de la rive droite, francbit le pont de Manom et accourt, monté sur un courtaud bai. Monluc l'accueille en souriant : « Ho, Monsieur, c'est asture que je crois que vous prendrez Thionville. Mas bous hazets trop bon inarcat de iiostre pel et de boste monseiyne. » Guise, imitant la prononciation gasconne du mot Monseifjneur, avait donné ce surnom à son colonel de gens de pied. 11 lui jette le bras droit au col et répond : « Monsieur de Alonluc. c'est asture que je reconnais la vérité du vieux proverbe : jamais bon cheval ne devint rosse. » Et il fait démolir les casemates. Il était cinq heures du soir. Le combat durait depuis midi.
r<jufe la nuit du lundi au Jiiardi, on travailla à creuser des trous de mine sous la plate-forme. Deux furent prèls à l'aube, le troisième devait l'être à dix heures. On avait décidé d'y mettre le feu à trois heures de l'après-midi. Au matin, vers huit heures, Monluc déjeunait avec .Nevers et Bourdillon, lous trois assis sur des tabourins, lorsqu'une sentinelle vient lui annoncer ({u'unc Irompetlf sonnai I en chamade au
l38 BLAISE DE MONLUC
coin de la \\l\e, vers la porte de Luxembourg. Quaderebbe, gouverneur de Thionville, capitulait. Les articles furent signés le lendemain, mercredi 23 juin. Le 28, l'héroïque garnison sortit, et Monluc entra dans la place pour aider Yieilleville à y maintenir l'ordre, ce qui fut d'autant moins aisé que le duc de Guise avait refusé le sac à ses troupes. Monhic ne comprit pas cette magnanimité.
Le siège de Thionville. moins populaire que la défense de Sienne, est un des plus beaux faits d'armes de la carrière de Biaise de Monluc. Il en marque en un sens l'apogée. Colonel des gens de pied français, Monluc siit se montrer digne du grade éminent qu'une intrigue de cour lui avait fait attribuer. Le duc de Guise eut en lui un auxiliaire joarfois peu souple, mais intelligent et énergique. Son expérience des sièges, sa science d'ingénieur, de pionnier, de remueur de terre, sa parfaite connaissance du soldat, sa hardiesse et sa prudence, son activité infatigable, sa merveilleuse endurance, il trouva là une occasion brillante de les mettre au jour dans la situation élevée et pourtant dépendante qui convenait le mieux à un excellent sous-ordre tel que lui. C'est devant Thionville qu'il semble avoir donné pleinement sa mesure.
Le duc de Guise, après avoir réparé la place, délogea le 3o juin, et marcha vers le Luxembourg. Arlon, sommé le 2 au soir, capitula le lendemain. Les reitres de la garnison le livrèrent à ceux de l'armée française. Les soldats du duc de Guise se vengèrent sur cette malheureu.se ville de la défense qui leur avait été faite de j)iller Thionville. Malgré les ordres de leur général.
HOME. — MOM'.VLCnO. — FEKRARE. — THIO> VILLE I 3^
ils la mirent à sac et la brûlèrent. Le duc faillit périr dans l'incendie; tout son ba^Mge fut consumé. La discipline, on le voit, ne régnait guère : le 3, vers quatre heures du matin, une mutinerie éclata entre Allemands et Français. Le 9. on ({uitta Arlon et on séjourna une semaine à Yireton. La cavalerie du duc de \evers poussa des reconnaissances vers Luxembourg. La ferme contenance de la garnison et la nouvelle de la défaite du maréchal de Termes à Gravelines (i3 juillet) décidèrent le duc de Guise à se replier vers la Picardie. 11 passa par Sedan et Mézières, longea le pays de Thiérache et parvint le tiH juillet seulement à Pierrepont. Il se logea dans le village ; l'armée fut cantonnée sur les deux rives de la Souche. Le lendemain les sept cornettes de reîtres du duc Jean-Guillaume de Saxe, et les six enseignes de gens de pied de Jacob d'Augsbourg, levées par Henri 11 en Allemagne, la rejoignirent.
Le roi, arrivé le i" août à Laon, vint loger au château de Marchais, qui appartenait au cardinal de Lorraine. Naturellement amoureux de faste guerrier et de parades, il passa, le lundi 8 août, en revue, dans la plaine de Pierrepont, les vainqueius de Thionville, les reîtres allemands et la gendarmerie française. Ce fut un très beau spectacle militaire : tous ceux qui y assistaient en gardèrent un inedaçable souvenir. La chaleur était accablante. Sous un soleil de plomb, la gorge desséchée par la poussière, mourant de soif, les troupes restèrent sous les armes de six ou sept heures du matin à quatre ou cinq heures du soir. Monluc, avec les gens de pied français, était placé entre les
l40 BLAISE DE MONLUC
Suisses de Krolich, un des combattants de Cérisoles, et le bataillon d'Allemands de Reckenrot, son vieux camarade du siège de Sienne. Avant la revue, il fit défder devant les troupes, la pique sur le cou, deux enfants de celte maison de Lorraine, où il avait été lui-même nourii, Henri de Guise, prince de Joinville, le futur Balafré, âgé de sept ans et demi, et son cousin Henri, comte de Saint-Yallier, lîls du duc d'Aumale, âgé de neuf ans. Il eut aussi l'honneur de régaler dans ses pavillons le duc de Guise, le duc de Saxe et ses capitaines. Le menu fut succulent : perdreaux, cailles, poulets d'Inde, levrauts, tartes et pâtisseries, servis sur une table couverte d'une nappe fort blanche et arrosés de bon vin de France et de Gascogne, frais comme glace. Les invités s'émerveillèrent; Moulue répondit aux félicitations du duc de Guise en le priant de demander au roi pour lui de quoi acheter de la vaisselle d'argenl, afin de lui faire, une autre fois, plus d'honneur. Le trait est excellent: l'homme s'y peint tout entier.
L'armée leva le camp et s'avança vers la ligne de la Sonmie. Les Espagnols, commandés par Philibert- Emmanuel, duc de Savoie, menaçaient Corbie. Monluc organisa un convoi de quatre charrettes de vin et de \ingt-cinq mulets chargés de pain, qui alla avec sept enseignes ravitailler la place. Le 21 août, le duc de (Juisc mena toute l'armée coucher près de Corbie afin de surveiller de plus près la marche des ennemis. Le matin du même jour, Philippe H quittait Arras et venait rejoindre ses troupes près de Doullens. Le 2(j, les Français étaient à Amiens. Les Espagnols étaient
lu l\li;. MONT VLCINO. FF.HUARE. — TlIIONVir.Li: I 'l I
campés (lo l'nutrc cnU'' de la Soninio, à quatre lieues. On s'atlonclail à nue bataille. (]e fui la paix qui survint. Le i"" se])lenibre, un trompette du duo de Sa\oie arrivait au camp français, annonçant que le connétable et le uiarécbal (1(^ Saiiil-Kndré étaient à Arras, prêts à néfrocier avec les représentants de Pbilippe II. La nouvelle était confirmée le surlendemain. L'état sanitaire de l'armée laissait fort à désirer : le duc déduise, le prince de Ferrare, le duc de Bouillon étaient malades. Monluc fut à son tour j)ris d'une lièvre double et tierce.
Le \'i octobre s'ouvraient les conférences de Cercamp. Le roi, quittant l'année, se retira vers le o.o à Beauvais. Avant son départ, Monluc lui remit sa charge de colonel des gens de pied. Fut-ce de ]i!c!n gré? Il est permis d'en douter. La ])ai\, avait entre autres conséquences, ramené à la cour, plus puissant que jamais, le connétable, qui, les premières négociations terminées, s'occupa de gagner le pardon de d' Audelot. De retour le 19 décembre à Saint-(;ermain. il l'obtint sans peine de l'inconstant Henri II. Le même jour, au prix d'une abjuration plus ou moins sincère. d'Andelot fut rétabli dans sa charge et dans ses dignités. Quant à Moiduc, qui, s'il fiiut l'en croire, a\ail prévu sa mésaventure, il s'attacha plus que jamais au duc de (luise, (pi'il avait accompagné, le ■>.H octobre, à Beauvais. 11 espérait sans doute quehiue Ixlle compensation ; mais la délivrance du connétable avait fait baisser le crédit des Lorrains, et le vainqueur de Thionville ne put rien obtenir pour son protégé. La rentrée en grâce de Montmorency lit donc une victime:
ïZ|2 BLAISE DE MONLUC
oe fut le malheureux Monluc, qui se retrouva plus petit compagnon que jamais. Cette raison personnelle ne fut pas, du reste, la seule qui lui fit déplorer la paix de Cateau-Cambrésis. Avec tous ses compagnons d'Italie, il enragea de voir qu'on abandonnait à jamais ce Piémont, si péniblement conservé au prix de tant de sang français.
riIVPITRE VII
ANNÉES DE PAIX ET u'iNCEUTITL DE.
La c^uerre mouillée (janvier if^xj). — Entre le roi de Navarre et les Guise. — Les incerliliides de Monluc. — Son zèle réformé à Nérac (juin i5Go). — Premier voyajje à la cour. — Mort de François II. — Monluc collaborateur officieux de Burie. — Sa sympathie pour les réformés d'Aijen. — Second voyage à la cour. — Envoi de Monluc en (iuienne (décemljre i.")Oi).
La paix et la disgrâce avaient privé Monluc de sa charge ; elles ne le rendirent pas tout de suite à l'inaction. Antoine de Bourbon, roi de Navarre, mécontent de voir que les négociateurs de Cercamp refusaient d'écouter ses doléances et de poser même la cpiestion de la restitution au Béarn de la Navarre espagnole, voulait essayer de la reprendre de force à Philippe II. H préparait une expédition : Monluc fut de la partie. Au début de novembre, il reçut du roi et du duc de Guise des lettres qui lui mandaient de se rendre à Bordeaux en diligence. 11 ignorait encore de quoi il s'agissait ; le roi de Navarre devail l'en instruire. L'état de santé et les perpétuelles hésitations d'Antoine de Bourbon retardèrent l'ouverture des hostilités. Aussi Monluc put-il séjourner, à la fin de iô58, dans
l44 BLAISE DE MONLUC
ses terres de Gascogne. Le i/i janvier lôôg, 11 rejoignait à Pau le roi de Navarre, qui y réunissait un conseil de guerre pour dresser son plan de campagne. On partit ensuite pour Bayonne ; le lendemain, on logea à Béhobie. Une compagnie de gens de pied franchit la Bidassoa. Mais il était trop tard : l'entreprise était déjà de tous côtés découverte. Burie, lieutenant du roi de Navarre en Guienne, l'avait si mal organisée, qu'arrivées à Hendaye. les troupes se trouvèrent sans vivres ni bateaux. On n'avait pas d'argent pour les payer : les contingents béarnais fournis par les Vallées refusèrent de marcher. Enfin une pluie diluvienne grossit la Bidassoa. Antoine de Bourbon, trahi, recula précipitamment sur Bayonne, Le 26 janvier, la (i guerre mouillée » était finie.
Au retour de cette piteuse campagne, Monluc reçut du roi le don de la compagnie de cinquante lances vacante par la mort de M. de La Guiche ; elle ne lui fut pas donnée sans difficulté. Il dut trouver la compensation un peu maigre, et il écrivit à son ami le duc de Ferrare, qui le félicitait, qu'il lui serait très reconnaissant de rappeler, à l'occasion, au roi le grand service qu'il lui avait rendu. En attendant mieux, il se mit à pratiquer le roi de Navarre, avec qui la guerre mouillée l'avait mis en relations. Comme Antoine de Bourl)on, il était en ce momerit déçu, aigri, sinon découragé : tout le rapprochait d'un prince qu'un avenir piocha in allait transformer en chef des mécontents, (j'osl par lui qu'il apprit la mort tragique de Henri H. Donna-t-il alors beaucoup de larmes au roi son bon maître ? Il en a\ait sans doute reçu beaucoup ;
ANNEES DE l'UV ET D'iNCEUTtrLDE 1 [f'}
mais il iic pouvail ()ul)li('icii ce luoraciil combien celle l'aNeur avait été i)our lui inconstante. Il alla aussitôt trouver à Nérac le roi de Navarre. Fut-il de ceu\ qui lui conseillèrent de s'acheminer vers la cour pour y faire valoir ses droits à une lieutcnance générale du royaume. pcTidanl la minorité de l*'rançois II ? 11 fut pins avisé ; il ne se rangea pas franchemenl })armi les mécontents qni crurent alors bien imprudemment à sa fortune. Il restait lié aux Guise, qui le chargèrent de les renseigner sur ratlilude et les projets d'un rival (pi'ils redoutaient. Mordue accepta de jouer ce rôle. l'réf)ccupé de conserver la faveur des Lorrains et de ne pas perdre les bonnes grâces d'Antoine de Bourbon, il s'efforça de détourner le second du connétable, dont la disgrâce, au lendemain de la mort d'Henri II, avait (b'i le combler d'aise, et de le rapprocher des premiers. Il fut, avec Nicolas Dangu, évèque de Mende, et François d'Escars, de ceux qui travaillèrent au succès de cette combinaison. Elle réussit de singulière façon : c'est après avoir subi toutes les avanies, après s'être conqiromis de toutes les façons que le faible Antoine, abandonné par tous ceux qui un instant avaient cru en lui, joué par les Guise, en fut réduit à se faire leur courtisan et accepta de la reine-mère, comme un honneur insigne, d'escorter jus(]u'à la frontière d'Espagne la jjrincesse Elisabeth, femme de Philippe II. Aloiduc prit, d'ailleurs, gaillardement son j)arll de cette bumilialion du roi de Navaric : il en lira son profit en se vantant d'avoir élé I'oua riei- de son raccommodement avec les Guise.
Il aNait accompagné Antoine de Bourbon dans son
I^G BLATSE DE AlONLUG
voyage à la cour en août. Il assista à Reims au sacre de François 11. En sa qualité de chevalier de l'ordre il escorta le petit roi loi'sque, monté sur une haquenée blanche, il lit dans la ville une entrée solennelle qu'un orage gâta. Dans les derniers jours du mois, il se disposait à s'en retourner (( à sa maison ». Etait-ce, comme il l'écrivait au duc de Ferrare, la crainte de l'hiver qui le rappelait en Gascogne ? Son départ eut des raisons plus profondes. La conjuration d'Amboise s'organisait. Elle avait été très favorisée par l'ordonnance du ili juillet, qui avait réduit les effectifs des compagnies d'hommes d'armes et fait des capitaines ainsi lésés autant de mécontents. Monluc était du nombre : sa compagnie avait été abaissée à trente lances. Cette diminution de ses revenus n'était pas faite pour lui plaire. D'autre part, le roi de Navarre, dont il était le familier, passait, à tort d'ailleurs, pour organiser la conjuration. Redoutant, s'il se mêlait à ses camarades de Piémont qui assiégeaient les antichambres en grondant leur mécontentement, de perdre la faveur des Guise, peu satisfait lui-même de leurs intempestives économies, il jugea qu'il valait mieiiv changer d'air. Les affaires se gâtaient décidément : il était plus prudent de les suivre de loin. Tandis que le roi s'acheminait vers Blois, il partit donc ])our la Gascogne. Il laissait à la cour son secrétaire Martineau pour surveiller les événements.
Il enqjloya l'hiver sans doute à se soigner. Il prit soin, en tout cas, de se laisser oublier, se bornant à observer autour de lui. Les troubles religieux avaient déjà commencé en Guienne : les mesures énergiques
ANNÉES DE PAIX ET d'inCERTIÏUDE 1^7
prises par le ParleinenI de lionleaiix u'avaieni pas arrêté les prêches el les hris diiiiages. Au momeiil où Monluc arrivait chez lui, de sérieux désordres avaient eu lieu à Saiutc-Foy, à Berf^erac, à Monségur. Au début de février iô(jo, un uouAeau «scandale» éclata dans cette dernière ville ; la « commune » y fut même proclamée, malgré l'envoi de trois commissaires du Parlement. L'émotion fut très vive dans toute la province; le roi de Navarre écrivit aux consuls d'Agen pour les prier de surveiller de près ces menées séditieuses. Les Agenais se tournèrent naturellement vers l'illustre capitaine, leur voisin, pour lui demander conseil. Ils se rendirent à Estillac et soumirent l'allaire à Monluc, qui, interprétant la lettre du roi de Navarre, les engagea à faire bonne garde et à avertir les liùteliers de surveiller les inconnus ([ui venaient loger dans la ville, « proférant paroles contre Dieu, sa sainte église et religion chrétienne et aucunement tachés du crime d'hérésie. »
Trois mois après, une atfaire plus grave l'amena en personne à Agen. Kn dé[)it des précautions des consuls, les réformés y avaient pris })ied ; les ministres Jean Voisin et Jacques Fontaine y multipliaient les conventicules nocturnes et les conversions. Deux conseillers au présidial avaient été gagnés à la doctrine nouvelle. Leurs collègues catholiques et les consuls, effrayés, firent arrêter Fontaine. Les réformés du voisinage s'assemblèrent en armes au-delà de la Garonne pour le délivrer. Moiduc fut de nouveau mandé d'Estillac. Dans les derniers jours de mai, il assista à la délibération où la majorité des conseillers au i)rési-
lliS BLAISE DE MONLIC
dial et des consuls décida qu'on sun cillerait étroitement le prisonnier et qu'on avertirait le roi de ce qui se passait. Ce fut lui qui alla prendre le ministre en une maison pour le livrer à la justice. 11 prit part aussi à son interrogatoire et lui ordonna brutalenionl de dénoncer ses complices. 11 approuvait donc l'initiative des magistrats municipaux et des conseillers au présidial, non point par fanatisme religieux, mais simplement comme conforme à la lettre du roi de Aavarre.
Cette intervention assez bruyante lui \alut d'être assiégé dans son château d'Estillac par une bande de cinq à six cents briseurs de croix, qui tenait la campagne. Il s'en plaignit et François 11 écrivit au roi de Navarre de ne pas permettre qu'il fût ainsi molesté par une canaille « qui ne connaît ni Dieu ni raison ». Cette plainte n'eut d'autre résultat que de gâter les affaires de Monluc. Antoine de Bourbon avait, en effet, brusquement changé d'attitude. Exploitant l'indignation soulevée contre les Guise par la sanglante répression de la conjuration d'Amboise, il groupait de nouveau les mécontents autour de lui et favorisait ouvertement les réformés. A la nouvelle de ce qui s'était passé à Agen, il écrivit aux consids une lettre très sévère, où il leur ordonnait de remettre en liberté le procureur au présidial Lagrange, arrêté eu même temps que le ministre Fontaine. 11 ne devait donc guère être disposé à prendre sous sa protection le châtelain d'Estillac. Celui-ci se repentit amèrement de son zèle maladroit, d'autant que le duc de Guise lui-même, le désavouant à demi, lui conseilla de cher-
ANNEES DE P\I\ ET D INCEKTITUDE l/i()
cher tous les moyens de se remettre dans les bonnes races d'Antoine.
Il n'y épargna rien. A la fin de juin, il est à Nérac, au moment où le roi de Navarre elle prince de Condé, son frère, s'y rencontrent avec le maréchal de Saint- \ndré. Il est venu grossir la forte troupe des mécon- Icnls, pour la plupart cahinistes, qui attendent avec iinp;itiencc qu'on les mène venger les martyrs d'Aml)oise. 11 ne cache pas ses sentiments, offre aux deux ])rinces son bien et sa personne, très assuré, dit-il. que leurs projets ne tendent qu'à riilililé du roi el du royaume. C'est déjà le langage d'un bon huguenot. Il modèle son attitude sur celle de son frère Jean, qui, au mois d'août suivant, allait préconiser à l'assemblée de Fontainebleau une politique de tolérance et de conciliation avec les chefs réformés. Nérac est, d'ailleurs, à ce moment tout protestant. Le lendemain de leur arrivée, Antoine de Bourbon et son frère ont assisté au prêche de Boisnormand. Les rues retentissent du chant des psaumes de Marot. Théodore de Bèze, envoyé de Genève par Calvin, vient d'être reçu en triomphe ; il a prêché dans une église devant le roi de Navarre, et il écrit que « les choses vont de bien en mieux et de mieux en très bien. » Très désireux de a se racointer », très incertain aiissi de l'a\enir. Mordue fait chorus avec les autres mécontents. 11 assiste aux prêches, et plus tard Bèze, se souvenant sans doute qu'il l'a eu ]iour- audileirr. n'hésitera pas à l'appeler « insanum aposintani ». Dans ([uelle mesure est-il sincère ? Il est oisif, il est ambilrerrx. il voudrait bien obtenir quelque charge lucraiixe : (|U(ii d'étonnant qu'il cher-che « Sf)n
l5o BLAISE DE MONLUC
meilleur ? » Les réformés, en particulier Jeanne d'Albret, ne lui pardonneront jamais d'avoir été des leurs pendant quelques semaines, et lui-même, plus tard, ne négligera rien pour effacer ce souvenir.
Ce qu'il cherchait, il ne le trouva pas à Nérac. Les propos intempérants qu'il y avait tenus, lui attirèrent une nouvelle mésaventure. Dans les derniers jours d'août, les Guise faisaient arrêter à Etampes un agent secret du roi de Navarre, Jacques de Latxague. Soumis à la torture, il révéla que les deux Bourbons se disposaient à prendre les armes et compromit dans ses aveux une foiile de capitaines, entre autres Monluc. La dénonciation n'était pas absolument invraisemblable. Monluc, très effrayé, part immédiatement pour la cour. Il assiste, à Poissy, au conseil des chevaliers de l'ordre, auquel le roi déféra François de Vendôme, vidame de Chartres, mis à la Bastille comme suspectde sympathie pour les idées nouvelles. Désireux de « se racointer » cette fois avec les Guise, il fut sans doute de la minorité qui approuva l'arrestation. Le 29 septembre, jour de la Saint-Michel, il est présent à l'assemblée générale de l'ordre, où furent reçus les dix-huit nouveaux chevaliers désignég^par les Guise pour modifier la majorité rebelle. Pendant le défilé, les seigneurs et les dames de la cour se montraient avec une curiosité ironiqne ces deux vieux aventuriers de Piémont, tous deux (( haut à la main », Monluc et Yassé, marchant côte à côte. Il étala son zèle ; il parla trop, suivant son iiabilude, ce qui lui valut une sévère leçon du grand (hic François. Il ne parvint, du reste, qu'à demi à dissiper les préventions (jii'on avait conlic hii.
v>m:i;s di; i>\i\ i:t d inckrtiti ok i;)t
Tandis qu'il assislail, à Oïlrans, où il accoiujiagaa Fraiirois II lorscju'il y 111. lo i8 octobre, son onlrce solonnellc, à l'ollondrenionl de la fortune, hier encore si brillante, du roi de Navarre et de Condé. à l'arreslati(in et au procès du second, aux tentatives avortéesdes (iuise pour se débarrasser du ]>remier en le faisant tuer par le jeune roi, Monluc dut faire de philosophiques réflexions. Elles ne rcmpèchèrent pas de songer à ses alTaires. Il était cpiestion de donner le gouvernement de' Dauphiné à (Iharles de Bourbon, prince de ha hoche-sur-Yon. Monluc. convaincu par l'expérience (|u'il n'avait rien à gagner à retourner en Guieniie, (Icuianda de lui èlie adjoint comme lieutenant. H faisait \aloir que, de concert avec l'évéque de Valence, il pouirait rendre des services. Faire collaborer les deux frères à la même besogne, tempérer la fougue maladi-oitc de Hlaise par la modération avisée de Jean, l'idée était séduisante. Les (luise la repoussèrent : le duc François, qui était pr(''cisénicnt gouAcrneur du Dauphiné. savait que l'évéque de \'alence favorisait là-bas secrètement les réformés ; d'autre part, l'atliludc |)(Mi nette de Biaise ne lui inspirait guère de c(inliance. Le projet n'ciil pas de suite.
Monluc était cucmic à Orléans (piand François II mourut, le jeudi .") décembre ir)()o. II fut témoin des événements qui suivirent cette mort si brusquement survenue : la prise de possession de la régence par Catherine de Médicis. l'élévation soudaine du roi de Navarre, la mis(^ en liberté du prince de Condé, le retour du connétable, la disgrâce des Guise. Ces u maniements )) ne |)ou\aient lui plaire : il \oyail sa for-
JOi CLAISE DE MOMAC
tune, d'elle-même assez chancelante, de nouveau s'effondrer. Il assista aussi aux travaux des Etats généraux et, lorsqu'à la séance royale du i" janvier i56i, il entendit les orateurs de la noblesse et du tiers s'élever contre les abus du clergé, l'orateur ecclésiastique demander le maintien de ses privilèges et tonner contre ces hérétiques, dont il se refusait même à prononcer le nom, il connut bien que l'on ne demeurerait pas longtemps en paix. Privé de tout appui, exposé à la rancune de ses ennemis, qui pouvaient lui faire payer cher ses palinodies, il n'avait pas d'autre parti à prendre que de rentrer dans l'ombre. Il résolut donc de se dépêtrer de la cour. En prenant congé de la reine, il l'assura de son loyalisme avec de grandes démonstrations. Il songeait ainsi à se ménager, pour un avenir prochain, les faveurs de celle dont il avait pu admirer déjà le grand entendement.
Le lieutenant du roi de \avarre en Guienne était un ancien soldat de Piémont. Charles de Coucis, sieur de Burie. II était vieux, fatigué et peu capable d'assumer une chaige (jui tous les jours devenait plus lourde. Monluc, lui, a soixante ans passés ; mais si son corps ressemble à un vieil arbre sec, la sève y circule encore ^i\e ol bouillonnante. De retour en Gascogne, il se met en tête de se faire le collabora leui' officieux de Burie. de le llaller. de se rendre nécessaire, à la fin (le le supplanter. 11 l'accompagne donc dans ses tournées à travers la province. Fin janvier, il est à \geii avec lui, l'aide à pacifier la ville, émue par les prédications d'Odet de \orl el a|)prouve ([ue l'église de S;iinl-I*'iar\ soil alti'ibnéc ;ui\ léfoiriiés. En compa-
ANMÔES DE PVI\ ET n'iNCEKTIll DE J 53
gaie de son fils, le capitaine Peyrot, il oblienl (|ii(; les officiers royaux de La Plume relâchent deux huguenots f[u'une bande de trois ou quatre cents hommes Ncnait réclamer. Le la mars, il assiste à Agen à l'assemblée des Etats de la sénéchaussée, réunie pour délibérer sur les propositions faites aux Etats d'Orléans. 11 donne aux députés de sages conseils, leur renionlre la nécessité d'aider c un j)rince endetté coumie est le nôtre », calme les susceptibilités de la noblesse catholique, émue par la présence des sieurs de Biron et de Caumonl, qui passaient pour favorables aux idées nouvelles, s'efforce, en un mot, d'applifjuer la politique tolérante de la reine-mère, auprès de (jui il n'oublie pas de se faire valoir en cette occasion. En mai, il se rend de sa maison d'Estillac à Agen pour s'assurer que l'ordre y règne. Le mois suivant, des troubles éclatent à Layrolle et à Sérignac : l'église est pillée, le curé tué. Le roi et la reine lui conlient la mission de punir les factieux et il négocie avec ces (( nouveaux chrétiens » pour les « pacifier ». li commence ainsi à se rendre nécessaire, et liurie, qui dans son jeu ne voit goutte, demande ingénument (|u'on le lui adjoigne pour apaiser les troubies, comme étant fort digne de cette charge et même d'une plus grande.
I^e 3o se])t('nibre. Mordue vient a\ec le capitaine Arné rejoincire à Niarmande le lieutenant de roi, qui se rend de nouNcau à Agen pour y lélalilir l'oniic ff assiste à la pacification de la ville. Préoccupé de se conformer aux oidres du roi de Navarre et de la reine, et de tenir la balance égale entre les deux religions.
Burie décida d'accorder aux réformés, de moitié avec les catholiques, l'église paroissiale de Sainle-Foy pour y célébrer leur culte, de faire apporter toutes les armes à l'hôtel de ville et d'instituer un conseil miparti de vingt-quatre membres. Moulue est là, approuvant hautement, bien plus prenant en main la cause des réformés, tenant les projDOS les plus irrévérencieux: sur les mœurs du clergé catholique. Il déclare qu'au lieu de faire mourir les gentilshommes fauteurs de troubles, il vaudrait mieux les envoyer en Piémont ou en Lorraine. En son langage de soudard, il ajoute que la papauté n'en a plus pour longtemps et que (( ces ventres bénéficiers » vont perdre leur marmite. Il laisse entendre qu'il est disposé à venir, de nouveau, ouïr le prêche. 11 conseille à Burie de laisser aux réformés le couvent des Jacobins, dont ils se sont emparés de force. Cet étalage l)ruyant de zèle n'a lien de surprenant. 11 s'accorde avec le désir très vif qu'avait Mon lue de plaire à la reine-mère en appliquant sa politique tolérante. Il est conforme au caractère du personnage, qui cherchait par ce moyen à attirer l'attention sur lui. Nul doute enfin que Moulue, d'une part tenu par son frère au courant de ce qui se passait à la cour et convaincu que le colloque de Poissy, au succès duquel l'évéque de Valence traA aillait si ardemment, aboiiliiait, d'autre part très frappé des progrès considérables de la Réforme en Agcnais, n'ait à ce moment pensé très sérieusement f[ue le parli huguenot était à la veille de l'emporter, et qu'en se rangeant de ce côté. il avait ])his de chance d'obtenir celle lieutcnance de fiuycnnc, après laquelle il n al)a\ail. k (JnanI anv
ANNEES DE PAIX ET U l.NCEUl TU DE 155
scrupules thcologiqucs, ils no préoccupaient guère un vieux routier tel que lui. et la perspective d'entendre la messe en français le laissait fort iiulilTérent. Sorlir d'une inaction ([ui lui pesait, conjurer le mauvais sort qui. depuis la paix, s'achaiiiail conlr(> lui, gagner la faveur de la reine, obtenir une charge (jui lui procurât de nouveau crédit et richesses, telles étaient ses seules préoccupations. Et il pensait (|ue tous les moyens étaient bons pour parvenir.
L'avortement du colloque rendit de nouveau la situalion fort obscure. La reine allait-elle persister dans sa politique tolérante ? Pour en être informé au mieux, Monluc partit de nouveau pour la cour, bien prêt, suivant les circonstances, à faire valoir le zèle qu'il venait de déployer comme collaborateur officieux de Bu rie et à en tirer tout le parti possible. Le 7 et le 8 décembre i56i, il était à Saint-Germain, à l'occasion de la réception des nouveaux chevaliers de l'ordre, dont était son frère, M. de Lioux. Dès son arrivée, le prince de Condé le tàta, chercha à l'attirer à son parti et à lui vider le fond du sac. Le chef des réformés se souvenait de l'atliludo de Monluc à Nérac en juin i5()o : il [)ensait avec raison que le frère de l'évècpie de ^"alence devait en ce moment incliner de nouveau vers la Réforme, et il songeait à s'assurei" une aussi précieuse recrue. Monluc, qui commençait à mieux savoir son métier de courtisan, se tint dans une prudente réserve. Huguenot, il ne lui répugnait pas de le devenir, mais si la reine lui donnait l'exemple. Après avoir observé (( le cours du marché », il jugea que le plus sage était de régler sa conduite sur les événements. S'il eût pris
l56 BL\ISE DE MONLUC
franchement parti, il se fût sans doute rangé parmi ces (( huguenots réalistes ». de plus en plus nombreux, qui semblaient bien être à cette heure le parti de l'avenir.
A ce moment, des nouvelles très inquiétantes arrivèrent de Guienne. Le 7 novembre, Burie annonçait qu'à Grenade, près de Toulouse, trente ou quarante réformés, réunis pour prier dans une maison, avaient été massacrés par une bande de catholiques que menaient les prêtres du lieu, et leurs cadavres livrés aux pourceaux. A la fin du mois, les huguenots de Mar mande avaient biiilé le couvent des Cordeliers, tué les moines, et dans tout l'Agenais on « courait à force » les prêtres et les religieux, comme on fait des lièvres en Beauce. Le i3 décembre, les consuls de Cahors écrivaient à la reine que le dimanche iG novembre, à huit heures du matin, les catholiques, furieux d'avoir été attaf[ués par un grand nombre de gens qu'excitait un prédicant. a\aient tué vingt-huit réformés et menacé les magistrats uiiniicipaux qui tenlaieni en vain d'apaiser le tumulte. Enfin, le lundi 2^ novembre, un des seigneurs catholiques les plus notables de l'Agenais, le baron François de Fumel, ancien ambassadeur à Constantinople, avait été assassiné par ses paysans, après avoir soutenu dans son château un véritable siège.
Ces nouvelles, reçues coup sur coup, causèrent à la cour vmc très vive émotion. De Bourg à Toulouse, d'Aire à Cahors. la (îuiennc^ était en feu. Il fallait prenche d'urgence des mesures énergiques. Le vieux Burie apparaissait, à cette heure crilitiue, très inférieur