CHAPITRE Vlll
LES PREMIERS TKOLBLES.
Cliaiii;('iiiriil iratlitudi' ilc Moulue : ses causes. — (laraclère démocralKiire et social du mouvement réformé en Guicnne. — L'exécution de Saint-Mézard (février iTiGm). — Le voyage de Fumel. — La procédure de Caliors. — Retraite sur Agen. — Les éxènements de Toulouse (mai). — Quelques heures critiques de la vie de Monluc. — Au secours de Bordeaux. — Combat de Targon (17 juillet). — Prises de Monségur, de Duras, de Penne. — Opérations contre Duras en Quercy.- — Brouille avec iîiirie. — Siège et prise de Lccloure. — Combat de Vergt (() octobre). — Inaction de Monluc dans les derniers mois de l'H'n. — Sa nomination à la lieutenance de Guienne (mars i503).
Le 27 décembre i56i au soir, Monluc arrivait à Bordeaux et remettait à Burie sa « patente ». Il trouva de suite l'occasion de l'appliquer. La ville était en émoi : le Parlement s'opposait de toutes ses forces à l'aulorisalion accordée ]iar Burie aux réformés de céléljrcr la cène dans Iefaul)ourg des Chartreux. Monluc, bra\ant la mauvaise humeur des conseillers catholiques, appuya cette mesure de tolérance. Il ne fit d'ailleurs que passer à Bordeaux. Il y arrêta avec Burie la marclie à suivre pour la répression légale dont ils étaient chargés. 11 fut décidé (fue. tandis (pie Burie irait réta-
iGo BLVISE DE MO.NLUC
blir l'ordre à Bazas, Moulue se rendrait en Ageuais pour y lever des hommes, voir ce qui s'y passait et « divertir les bous d'avec les mau\ais ». Les deux capitaines conclurent cju'il faudrait entretenir pendant tout l'été quatre ou cinq cents hommes dans la province.
Le 3 janvier, Moulue était à Estillac. Dès son arrivée, il avait pu voir d'élranges choses. Coup sur coup, à quelques jours de distance, il reçut quatre visites. Un ancien cordelier espagnol, devenu ministre et qui avait épousé la fille d'un apothicaire d'Agen, Barrèles ; le prêcheur attitré du roi de Navarre, le grand apôtre et l'organisateur de la Réforme en Guyenne, François Le Guay, sieur de Boisnormand ; un fermier de Puch de Gontaud, nommé Labat; un aventurier, homme de sac et de corde, le capitaine Sendat, vinrent lui proposer quatre mille hommes de pied levés et payés par les églises, et (( un bon présent », trente mille écus, puis quarante mille, pour l'aider à remplir sa mission. Les réformés de Guyenne n'avaient pas, on le voit, oublié l'attitiide de Moulue en juin i5(Jo et en octobre i56i. Sa \enue avait fait naître en eux les plus grandes espérances et ils n'hésitaient pas à renouveler auprès de lui la démaiche tentée, trois mois auparavant, à la cour, par le ])rince de Coudé. Ils comiaissaiont sa cupidité et le prenaient par son faible en lui olïrant la forte somme. Monluc réfléchit, rumina la pro])osilion, pesa le |)our et le contre et puis se décida. 11 envoya les émissaires à tous les diables, et le 17 janvier Burie communiquait au Parlement de Bordeaux une lettre de lui annonçant que les réformés avaient fait le pro-
LES PIIEMTEUS TROUBLES iGl
jet (lo l'assassirKM- cl (\nr leurs iiiinistrcs oxcitaiont \o peuplo à la révollo. Moulue n>non(;ait décidoinotil à son alfiliide conciliante.
11 attribue dans son livre ce revirement aux ré\élations du lieutenant au siège de Condoni du Franc, qui, gagné comme tant d'autres olïiciers de justice aux idées nouvelles, lui confia que les réformés avaient le tlessein de se saisir du roi. de ses frères, de la reinemère, des (îuise (( pour en dispose!- à leur volonté ». Ces révélations épou\anlèrent Monluc. Elles sont Nraisemhlahles (^l l'horreur ([u'elles lui inspirèrent fut sans doute sincère. Mais d'autres causes ])lus ])rol'ondes expliquent son changement d'attitude. Il avait suivide |)rès les événements dr)nt la («uieiuie avait été le théâtre depuis deux ans, et il fut très frappé du caractère particulier qu'y avait pris peu à peu le mouxement réformé.
En Agenais et en Bazadais, la doctrine nom elle avait surtout fait des adeptes dans le commun peiqile. Elle lui était présentée moins C(~)mme un retour ;"i la pureté de l'Eglise primitive que comme un idéal i)olitique et social nouveau. Les ministres envoyés de Genève qui parcouraient les canqiagnes prêchaient aux gens l'égalité absolue. Ces « terribles langages » et ces « audacieuses paroles » avaient une prise très forte sur des âmes simples. Des idées étranges germaient confusément dans les cerveaux des vilains : ils tlisaieni rpi'il ne fallait plus payer de dîmes à l'Eglise ni de tailles aux seigneurs. Le privilège, fondement de tout l'ordre social, était discuté et ébranlé. Sur certains points, le vieil es[)iil de résistance provinciale renaissait au
souffle de la Réforme : en Bordelais, on évoquait la grande révolte de la gabelle, et les habitants de Monségur proclamaient la commune. L'autorité royale, représentée par celui que les paysans de Gascogne appelaient avec mépris <( un petit reyot de merde «, n'était pas seule mise en question. Celle des seigneurs était aussi contestée. En contact direct avec leurs vassaux, ils furent les premiers à ressentir les effets des passions violentes qui, çà et là, faisaient explosion. Les idées nouvelles, jetées à l'aventure dans des âmes grossières et incultes, y faisaient germer la révolte. On revit les scènes de la Jacquerie : le meurtre du baron de Fumel et le pillage de son château furent la manifestation la plus violente de cet état d'esprit, mais non pas la seule. D'autres paysans avaient à se plaindre de l'arrogance des seigneurs ; ils osèrent le laisser voir. Il fallut négocier avec eux et leur demander grâce. Les gentilshommes campagnards n'osèrent plus aller à la chasse; s'ils sortaient, les vilains tuaient sous leurs yeux leurs limiers cl leurs chiens. S'ils lc> aient le doigt, une bande armée venait les assiéger dans leurs châteaux ; il fallait se mettre en lieu sûr ou se réfugier à Toulouse.
Le mouvement réformé, partout ailleurs dirigé par la noblesse, eut donc en Guienne un caractère démocrati(}ue et social. Il fut, de plus, favorisé par la sympathie que les gens de robe et les officiers royaux témoignèrent aux idées nouvelles. Tandis qu'à Bordeaux le Parlement déployait la plus grande énergie contre les réformés, multipliait les arrèls et les enquêtes, dans les petites villes les magistrats chargés
LES l'KKMIKKS TUOLHLES
d'assurer l'ordre fn'ciiieiifaienl coiiramnieiil le prêche <?t la cène el f(M'mai(Mil les yeux sur les excès des briseurs d'iiua^f's el des (■(nu-cui-s de jurande roule. asseud)l(''S sous couleur dr rclii^iou. (iràce à ce patrouai;e. la propaiiaudc inr,ili::;il)lc des uiiiiisires avail alxiuti, eu uo\eud)re i. ')(>(), ;\ la réunion du synode de (^lairac, qui axait groupe loidcs les forces de la liéforme et di\isé la (iuieniu' (mi sejii colloques. Celle organisation était à la fois rejij^ieuse et militaire. Les capitaines élaient sous la dépendance des églises, el les soldats n'élaicnl autres (pie les fidèles armés jxiur la défense de la foi. Hoisnornuind, qui avail él('' le pidnioleur el l'àme du synode, axait vérilablenieiil Iciilé de créer en (iuicnne, à la faxcur do l'anaichie (pii v régnait, un Ktat à rimag(> do l'I^lal-iuodèle consliluéà Genève par son maître Cahin.
Les callioli([ues dénonçaient avec xeiiémence ces étranges nouxeaulés. Ils s'indignaienl devoir les consistoires évocpier les procès, su [)pri niant ainsi la juslice roxalc. Ilsn'curenl [)asgrand'peineà faire ()arlagcr à Moulue leuis senti menis. L'idéal social (pie la Ré forme calviniste faisait entrevoir au commun peuple des villes el des campagnes était peu fait pour- le loucher. 11 n'en vil que les dangers immédiats : l'auloiilé traditionnelle menacée sous loutes ses formes. la xic sociale bouleversée, le droit de lever des compagnies remis à des bourgeois, à des paysans, à des ministres. 11 n'avait pas l'habitude d'être repu de telles viandes. 11 jugea ({u'il serait bien fou de s'engager plus avant. se persuada que la force des réformés ne tenait qu'à la faiblesse dont on axait fait j)reuve à leur endroit, el
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(ju'il siiffiiait de quelques exemples pour éteindre l'incendie. Ses voisins, les jurats d'Agen, qui répondaient à ses ouvertures au sujet de la constitution d'un conseil mi-parti, en déclarant qu'ils employaient « la coutume de ladite ville, qui est très sainte, catholique et chrétienne », lui parurent être décidément dans le A rai. Leur attitude 1res nette dul avoir sur lui quelque influence.
Les doléances des geuiilshommes campagnards, ses \()isins. l'assaillirent aussi à son retoiudans ses terres. Ils lui décrivirent leur misérable existence, lui persuadèrent saTis peine que leurs vies et leurs biens étaient menacés, et le supplièrent d'être leur sauveur. L'offre le flatta. Il vit d'un coup d'œil le rôle qu'il pouvait jouer et le prestige qu'il pouvait conquérir. En devenant le protecteur de la noblesse de Guiennc, il s'imposait du même coup à l'attention royale. Au jour où la situation se dénouerait par la force — et Moulue était convaincu que ce jour approchait de plus en plus — quelle serait son autorité s'il apparaissait comme le chef véritable decelte noblesseà laquelle le roi serait Ihcii obligé (](> faire appel ! Le moment de prendre ))arli était Acim. La dernière chance, d'ailleurs bien faible, de paciiier les esprits par la douceur, l'envoi projeté du ])iiuce de Coudé en (Juienne, s'évanouissait. Monluc fil le saut. Les événements qui se succédèrent avec une rapidité foudroyante à partir du i*"' mars, le massacre de Vassy, l'entrée l!iom])hale du duc de (iuise à i*aris. renlèveuKMtt du roi et dc^ la reine-mère 1 |)ar les Irimnviis le conlirmèrent dans sa décision. j Il dut alors se féliciter de sa perspicacité. Désormais "