I.KS TUOISIliMES TUOlltl.KS :{;)Q
A|3rrs ;i\(iii . dans los {Ici-iiicrs joins de juin, l'ail partir (Ml a\aiil M<)iil(>span cl Madaillan |)(>iir |}a>(iinio, afin d'cscorler rarlilloric (|ii(Mle\ail fouinir io \i((»nile d'Orlhe, Bernard d'Aspicindiil. cl (îoiidiiti cl Sainl- Orcns à Nogaio pour \ « dressoi' le camp >. Moulue ([uilla (^assaigne le ::! juillol. Lo 'i, il csl à No^aid. où il lient conseil })our arrêter son plan de campagne et •iuissi rcj)ailir entre les pays inléresscs la conlribnlioii des \iM-espoui- retilrclicn de sa petite année. Il décide d'aller d'abord assiéger Uahastens, |)lace forte sui- la l'ronlicn* de la Bigorre, (pi'à la faveur d'une (picrclle euli(> le juge et le premier consul, le ca|)ilainc huguenot Ladoue et son lieutenant (îuerlin a\aient occupée avec une compagnie cl d'où ils rançonnaient 1<' Miisiuage. Il se porte ^c|•s Da\ iwcc Aingl-ciii(| ou Irenlc chevaux, pourhàler l'arrivée de l'artilleiie de Jiayomie. 11 V est rejoint jiar le ^icomte d'Orlhe et les genlilshoniiues hastpics et béarnais, ([ui foni bon accueil à sa ])ro[)osilion de commencer par Rabaslens. Malgré la pluie conlinuelle. il ramène rajiidemenl l'artillerie à Nogaro, marche sur Aui-iebal. d'où, le ili juillel. il écrit aux consuls d'Auch [)our rccoiumandei' un ancien huguenot à leur ])ienveillance, et aiiixe le iN dexanl la place.
L'enceinte de Habaslens élail de bricpie ; sa forme était o\ale. A l'un des bouts se dressait Je château, foitifié par des fossés inaccessibles. Monluc. après avoir reconnu les lieux, décide d'atla(iuer d'abord la \ille. Le mercredi ij», il place ses canons et, en dix ou douze coups, fait brèche. Le soir, l'artillerie, logée dans la Aille, démolit la tour qui couvrait le pont-le\is
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et la polie du cliàlean. Le vendredi, on bat la «irande tonr de l'horloge et on l'ouvre. Dans la nuit, on met en batterie, à la place de deux pièces que le tir a mises hors d'usage, la grande coulevrine amenée de Toulouse par Fontenilhes. Le samedi, on a achevé de renverser une seconde tour dans le fossé, qu'elle ne peut, du reste, combler tout à fait, comme l'avait espéré Monluc. Pendant la nuit, on déblaie un terre-plein pour permettre à l'artillerie de « voir » le pont-levis. Tout est prêt pour l'assaut. Monluc décide de le donner le lendemain dimanche, vers deux heures de l'aprèsmidi.
Le malin, il se lève avec un funèbre pressentimeni. 11 remet à l'avocat du roi Gratien de Las un rôle détaillé de sa fortune personnelle, qui le justihe du reproche de cupidité, et il Ini recommande sa femme et ses deuv filles, surtout Charlotte-Catherine, la filleule du roi et de la reine-mère. Deux heures ont sonné. Il fait apporter huit ou dix llacons de vin, cadeau do madame de Panjas, et fait boire un coup aux gentilshommes gascons et béarnais qui l'entourent : « Ikivons. mes compagnons, car ])ienl(jt se verra qui a teté de bon lait. » Puis il fait sonner l'assaut. Deux capitaines béarnais, Lartigue et Salles, partent avec leurs hommes. Ils sont repoussés. Saint-Orens leur succède, avec quatre enseignes de gens de pied, qui ne font ]ias mieux. Monluc interpelle ceux qui sont auloiii- (le lui: (( 0 gentilshommes, s'écrie-t-il, il n'y a combat ({ue de noblesse... Allons ; je vous montrerai le chemin, et vous ferai connaître que jamais bon che- \i\\ ]\v (le\iiil rosse. » On part en se serrant les coudes,
LES THOISIKMES TUOLBLES a6l
Alonluc tcnanl d'iiiio luaiii (Jolias, son \iou\ roiiipa- ^non. et de raiilre Madaillan, son ensei<.Mie. Il l'aiil Iraverser un ^raiid espace di'cnin cil de cimiI nu cinquanlcpas. I>e l'en de l'eniUMni abat si\f,fenlilsh(iinnies. On arrive pourtant au bord du fossé. Moidnc se retourne jiour cnniinander d'apporter deux écbelles. V ce moment, h l'anpiebnsade n part d'un coin d'une barricade au\ trois <piarts ruinée cl qui n'abritait pas plus de quatre tireurs. Monluc est aveuglé : le sang lui sort par la bouclic, le nez et les yeux. (lohas veut le sovdenir : « Laissez-moi, lui dil-il. je i\t\ tomberai point. » Les autres reculent; il leur cric; « Où nouIczvous aller!' \()us voulez vous é|)ou\anler pour moi? ^'e bougez ni n'abandonnez point le combat, caije n'ai point de mal, et que cliacun retourne en son lieu. » Mais ses forces le Iraliissenl ; on l'emporte, on le hisse sur un petit cheval, on le ramène en son logis. Un cbiruigien, nomme maître Simon, le panse rudement : il lui entaille tout le visage et lui arrache avec les doigts les esquilles des deux poinmetles fracassées. 'I andis qu'il pàlil. étendu sur un lit de canqi, un capitaine natif de Kabaslens, nommé Morel, parlemente avec les assiégés. Il leur promet la vie sauve s'ils se rendeid. Ladoue capilule. Mais les soldats de Monluc, une fois dans le château, \iolent sans vergogne la parole doimée, et passent toul au lil de l'épée. Cinquante ou soixante des défenseurs sont o])ligés (]c sauter du haut de la muraille et se noient dans le fossé. On n'épargne que deux marchands et (juelques fcniiucs parentes du capitaine Moret, auxcpielles il a le crédit de sauver l'honneur et la vie. Pendant ce temps. Moidnc.
aux mains du chirurgien, reçoit la visite d'un seigneur béarnais huguenot, M. de Gramont, qui assistait au siège en spectateur. Gohas vient annoncer la prise, réconforte Monluc, embrasse Gramont et le mène sur les lieux pour voir tous les travaux d'approche. L'autre admire et revient auprès de Monluc pour lui offrir ses services. Le mardi, l'hémorrhagie a enfin cessé. Le blessé en profite pour signer la commission qui délègue le commandement à Gondrin, Saint-Orens, Gohas et Madaillan. Le 26, on le transporte à Alarsiac, 011 madame de Monluc est accourue. De là, en litière, il gagne Cassaigne, où l'évêque de Valence, informé dès le 24 par l'avocat de Las, vient le trouver. Il passa au chevet de son frère les trois semaines que dura la (( colique » qui faillit l'emporter. Les médecins assuraient, d'ailleurs, qu'il guérirait de sa blessure; le grand âge du malade la rendait seul dangereuse. La petite armée de Monluc, après mie pointe poussée vers Montaner, s'était débandée. L'ordre arrivait, du reste, de la cour de suspendre les hostilités contre la reine de \avarre. C'était le premier eflet de l'armistice conclu dès le i4 juillet, entre le maréchal de Cossé et les princes. Cinq semaines après, on apprenait que la paix avait élé signée, le 8 août, à Saint-Germain.
CIIAPITKK M
LES « COMMIÎM'AIRES ».
Disuràcp iliMiiiiliM-. — Mriuoiro ju•^tilicali^ ;m roi. — I/cnquèle dos comiuissaires ri)yaii\ en (uiieinie. — Infiuiélmles do Moulue. — Son plaidoyer : la première réJaclion des Commentaires r[ \v Prédinbulc an dnc il'Anjoii. — Caractères de la première rôilaition. — Les ambitions littéraires de Moninc. — Uctouclies de style et additions. — Los discours cl les remontrances. — Les emprunts à Martin du Bellay, Paul .love, Paradin et Habutin. — \ alcur documentaire du livre. — La part de la mémoire. — La liu-onologie. — La topograpliie. — La déiornialion des faits. — Les jugements. — Les idées générales. — l.o Mnniuc i\cs Commentaires clic Monluc de l'histoire.
La paix do Saiiil-Gorinain assura lo trioriiplio dos l)oliliqii('s. (iuidé par eux, Charles I\ s'riiiaiicipc de la tutelle (le sa mère et se rappinchc des r('"ioniiés; dans quelques mois il appellera Coligiiy à son conseil, et l'amiral deviendra comme son premier iiiiiiish(>. La destitution de Moiduc fut l'une des consécpiences de ce changement ; il l'ut sacrilîé aux tendances nouvelles qui prévalaient dans le conseil du roi. La paix de Saint-Germain et l'édit du 8 août qui la suivit accordaient aux réformés, avec des places de sûreté, la liberté de conscience et, sous certaines condilinns, la
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liberté du culte. Un effort était fait par la royauté, le plus sérieux depuis la paix d'Amboise, pour faire vivre côte à côte les deux religions. La révocation de l'homme qui avait jadis manifesté bruyamment ses préférences pour une politique d'intransigeance et d'extermination en était comme la sanction naturelle. Mais la haine de Damville, la vieille rancune de la maison de Montmorency auraient suffi à expliquer sa disgrâce.
Monluc était encore malade lorsque le roi lui fît saAoir qu'il lui ôtait sa charge. Son frère Jean et sa femme lui cachèrent la nouvelle jusqu'à ce qu'il fût un peu rétabli. 11 apprit en même temps qu'on lui donnait pour successeur le beau-frère du connétable. Honorât de Savoie, marquis de Villars, et que le conseil avait décidé d'envoyer en (iuiennc des commissaires pour veiller à l'exécution de l'édit du 8 août. Par commission en date du 3 octobre, Charles IX députait, en effet, Jean de ïambonneau. président en la Chambre des comptes, povu" Aérifier l'emploi fait, pendant les derniers troubles, des deniers, vivres et meubles « par quelque personne et pour quelque occasion que ce soit. » Deux autres personnages, du Gast. maître des requêtes de l'hôtel, cl Robert de Mondoulcet, conseiller au Parlement de Bretagne et au grand conseil, étaient chargés de la même mission et aussi de faire le procès à tons ceux qui contreviendraient à redit. « ouïr les ]ilaintes et doléances d'un chacun, ])onrv()ir aux |)lainlifs et leur faire prompte et brève justice. 0 (]es mesures élaienl les premiers effets de la polili(|ue nouvelle. Elles incjuiétèrent vivement
LES « COMMKNTVIUES )) 3G5
Monhic. ([iii pouxail rodmiter pour liii-inrmo !(>s rrsiillats d'une pareille enquête. A\atit luèiiu» (|uc les coniniissaires fussent arrivés en (iuieiuie, le lo iiuM-inbre lôyo, il dicta nne lettre jnstilicative au roi. beaucoup plus ani[)le que celle (ju'il avait envoyée au plus Tort de sa ({uerelle avec Dannill(>.
Après avoir laissé entendre qu'il avait l'intention, sitôt la paix conclue, de lenoncer à sa charge à cause de sa vieillesse et de sa « grande blessure », et s'être plaint que la décision royale eut devancé sa détermination, il protestait contre tout reprocbe d'avoir touché aux finances, sans insister, d'ailleurs; puis, coniuir il l'avait déjà fait dans sa précédente lettre, rappelait ses services durant les troubles: Toulouse et Bordeaux conservés au roi, la victoire de Targon, les sièges de Monségur et de Penne, la prise de Lectoure, la journée de Vergt (>l l'einoi des compagnies gasconnes de Charryepii prirent part à la bataille de Dreux; au début des seconds troubles, l'occupation de Lectouie enlcNé aux huguenots par une démarche hardie, un second envoi en France d'un fort contingent, l'expédition de Saintonge et l'entreprise commencée contre ha Kochelle ; lors des troisièmes troubles, la sur\eillaiice exercée sur les armées des ProAcricjaux et des vicomtes, la délaite de Piles, la prise de Monl-de-Marsan, la défense d'Agen contre l'armée des princes et la rui)ture du pont de bateaux à Porl-Sainte-Marie, l'expédition de Héarn et la prise de Habaslens. Donnant ak»rs libre cours à ses souvenirs et remontant dans le j)lus lointain passé, il évoquait ses anciennes prouesses, Pa\ie, La Bicoque, Cérisoles, l'escarmouche de Sainl-Jean-de-
sGG BLUSE DE MONLUC
Lu/, le voyage de \aples sous M. de Lautrec, la conquête de la terre d'Oye, les campagnes de Piémont sous Brissac, la camisade de Boulogne, le siège de ïhionville, enfin Sienne et Montalcino.
Charles IX répondit à ce mémoire justificatif par une lettre de pure forme, destinée à calmer le mécontentement du vieux capitaine. Il s'excusait sur les circonstances de n'avoir pas accepté à temps la démission qu'il avait offerte au lendemain de la prise de Mont-de-Alarsan, et s'efforçait de pallier l'affront fait à son amour-proi^re ; il lui promettait d'avoir (( toute souvenance » de ses longs services et d'en récompenser ses enfants, ^lonluc serra précieusement la lettre royale dans son chartrier, mais il dut se contenter de ces bonnes paroles. 11 n'était pas homme, d'ailleurs, à s'en tenir là. Ses amis eurent l'idée de saisir l'opinion pul)lique. Il les laissa faire ; il les inspira peut-être. Sa remontrance et la lettre du roi furent imprimées dès 1.570, réimprimées l'année suivante.
Cependant le président Jambonneau était arrivé à Bordeaux à la fin de janvier 1371, pour constater qu'il ne restait pas un denier à toucher en Guienne. On n'a pas de détails sur son enquête, mais Monluc laisse entendre qu'il n'eut qu'à s'en louer. Elle n'avait sans doute pas été bien sérieuse. Il n'en fut pas de même de celle de du Gast et de Mondoulcet. Le Parlement de Bordeaux voulut essayer de l'entraver; mais le roi, qui avait fait bon accueil aux réclamations et aux doléances des réformés, était de plus en plus fermement résolu de passer outre à ces oppositions. Des lettres patentes du 7 mars précisèrent les pou-
LES (( CDMMKNlAllirS )) ■>.(')-
Yoirs des doux comniissaiiTS ol les rtciidiionl. leur aUribuaiil la coiiiiaissance en dernier ressort «le toutes les mal ièrcs relatives à lédil. Les conmiissaircs, armés de la sorte, meiièreiil {'(MupuMe avec un ^larul zèle; du fond de sa nMraile. Moiduc la suivit anvieiisoment. (Juand elle lui IcrniiiK'c. en d(''ceiid)rc i.")-! sculenieid. il adressa au roi une leltre où se Iraliissaient ses inquiétudes. Il se plaignait très vivement des (( procédures )> de Mondoulcet, qui avait suseilé en Guienne « plus de deux mille ])rocès poiu- le moins et le tout contre les catholiques d, et cpii n"a\ail })as liésilé à le incllK^ en cause, ainsi que les capitaines au\(|uels il a\ail hop libéralement réparti des commissions el (lis!rii)n(' les biens saisis des réformés.
L'enquête des commissaires rovaux lui avait donc élé défavorable. Des plaintes avaient été déposées contre lui ; les procès ([u'il eut à soutenir furent soumis au Parlement de lîordeaux. Il en fut j)eu satisfait. Le temps n'élail [)lus où les magistrats Ixiiddais l'acclamaient comme leur sauveur, l'admettaient à leurs audiences l'épée au côté et écoutaient avec respect ses remonlranc(»s l(>s moins aimables. Le vent a\ail tourné; de nouveaux conseillers siégeaient, qui ne le connaissaient i)as ; parmi les anciens, quelcpies-uns inclinaient du côté des huguenots, d'autres le délestaient cordialement; l'avocat général DuSaull. naguère son ami, i)eul-ètr(> même son conqilice, l'abandomiait. passait à l'ennemi et le dénoncjait avec véhémence. Péniblement il obtint, par lettres patentes du aS mai, que ses alfaires fussent évoquées au Parlement df
2 68 BLAISE DE MONLUG
Toulouse, OÙ il espérait trouver des juges moins oublieux et plus complaisants. ^lais là encore il n'eut pas confiance ; de nouvelles lettres patentes dvi 7 juin le renvoyèrent devant uac juridiction extraordinaire, celle du duc d'Anjou.
Monluc ne voulut confier à personne le soin de le défendre. Sa cause était-elle donc si mauvaise ? peutêtre. Mais n'était-il pas capable aussi d'être son propre avocat ? 11 envoya donc au duc d'Anjou vm (( ])etit écrit » pour se justifier. Ce plaidoyer n'était autre que la première rédaction des Commentaires. On a vu comment la première idée du livre lui était venue, au lendemain de sa destitution. Exposer sa vie, rappeler les services qu'il avait rendus à quatre rois, conter ses prouesses lui parut être le meilleur moyen de répondre à ses accusateurs : tel ce vieux Romain — la comparaison n'aurait pas été pour lui déplaire — qui, traduit devant le préteur, étalait pour sa défense les innombrables blessures dont son corps était couvert. L'idée s'était fait jour pour la première fois dans la réponse à la lettre de Damville. Elle s'était précisée dans le mémoire au roi. Cette énumération toute sèche, oii les faits sont jetés un peu pêle-mêle, sans souci de la chronologie, était comme la table des matières, dressée à l'avance, des Commentaires futurs. Les amis de Monluc ne s'y trompèrent pas ; et lorsqu'ils publièrent sa lettre, ils en lirciil ressortir l'intérêt historique dans le litre qu'ils lui donnèrent : Remontrances de M. de Monluc... où est contenu une (jrande partie de ses faits et de plusieurs autres seit/neurs et capitaines de ce royaume. La curiosité du public était piquée ; Monluc
LES (( COAIMENTAIUES )) oAu)
(lut èiro inviti'' à la salisfairo plus amplement. Mais lo souci de se justifier fui sa préoccupation principale. L'ambition littéraire ne \ienclra que plus tard.
Commencée postérieurement à la lettre au roi. qui ])0rte la date du lo novembre 1070, la première rédaction des C.oinnu'iilaircs élail acbevée avant le mois de mai ir)7i, épo(|ue où les procès intentés à Monliic furent évoqués devant le duc d'Anjoii. Au cours de sa carrière, il a\ail fait maintes fois des (( corvées » et des « dili;^ences n, (pii lui avaient valu de surprendre l'ennemi et de le battre avant (pi'il fût averti de sa présence. Il en fil une, non nmins rcmanpiable, en dictant en sept mois, tout dune baleine, le « discours de sa vie». Tandis (pi'assis dans sa cbaire, au coin de son feu, le boidiomme évoquait son jiassé dans les Irisles journées d'biver de \h~o-\'t-\. il s'imaginait être encore en selle, sur les roules de Piémont, de Toscane, de France et de Gascojjine. Le récil coulait, abondant et tnnndtueux, minutieuv et pourtant rapide, et le narrateur infatigable surmenait ses secrétaires émerveillés, comme jadis il lassait bommes d'armes el gens de pied en les entraînant à sa suite. H n'a\ail il'ailleurs pas grand'peine à ramasser et à rédiger ses souvenirs. Si l'âge et les infirmilés avaient affailjli son corps, son esprit était encore alerte el sa laiigiie agile. « ,Ie vois souvent M. de Monluc, écrivait li' nian|nisdc Villars au duc d'Anjou, le iT) octobre ih-.i ; il dit à la coutume et me semble qu'il se porte fort bien, selon l'âge (piil a. » Sa mémoire était excellente et depuis longtemps il j)ortait en lui la riche matière que les circonstances l'obligeaient maintenant à mellie en
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œuvre. Il élail c('lM)ro coininc conteur cl il faisait l)eau l'ouïr parler et se remémorer ses prouesses.
Lorsqu'il eut fini sa dictée, il composa, sans prendre haleine, un Préambule à Monseigneur. C'était une dédicace au duc d'Anjou ; il lui offrait son petit écrit et le priait de le lire. Il y précisait de la façon la plus explicite l'intention fpi'il avait eue en le composant : répondre de nouveau, et d'une façon plus solennelle, aux calomnies de Damville. Ce préambule, véritable mémoire d'avocat, confus et prolixe, est, du reste, très inférieur pour la netteté et la véhémence à la première lettre au roi. On y trouve pêle-mêle des flatteries à l'adresse de Charles IX, auquel il n'osait plus s'adresser directement, des considérations morales sur l'honneur et la gloire, un réquisitoire contre ceux qui se plaignent de n'avoir pas reçu de suffisantes récompenses pour leurs services, l'affirmation répétée que l'auteur, quoi qu'on en dise, est aujourd'hui l'homme le plus content de France, de Dieu et du roi, et, parmi ces développements oratoires, des détails précis sur sa fortune, sur les sommes d'argent qu'il a reçues des rois ses maîtres, sur l'enqjloi qu'il en a fait pour établir ses enfants, gratifier sa femme des bons soins qu'elle lui a donnés, enfin luie énumération de dons de onze clievaux d'Espagne et de deux coursiers qu'il a faits à <livers capitaines depuis le commencement des derniers troubles et qui le justiiicMil suffisamment du reproche d'avarice. Le duc d'Anjou fit bon accueil à la requête : fut-il convaincu par la lecture du préambule de l'innocence de Monluc ? ou le fut-il plutôt par celle de quehpics-uns des beaux récits qui l'accompagnaient ?
LES « COMMENTAIRES )) g-JI
Il lui accorda une absolution générale. Charles l\, à son luur, se lit-il lire le lixre et Int-il conquis par la verve gasconne de l'auleui-;' Il csl permis de le penser, car. le 8 avril 157:*, il ratilia ce pardon par des lettres d'abolition; il \ joignit même une j)ension. Désormais incapable de gagner grades et dignités à cheval et l'épée au poing, comme il l'avait si sou\enl l'ait. Monluc sut du moins, parle simple récit de sa \ie. reconcpiérir la l'a\rui' roNalc et Ici nier la houclic à ses ennemis.
La première rédaction du liMc. telle, sans doute, (pi'elle sorti! tie rinij)i'o\ isalion lié\reusc cl de la dictée à britle abattue de l'auteur, es! connue par deux copies manuscrites, l'une comjilète, l'antre inache\ée, conservées à la 15il)liolhè(pie Natioîiale. Le «discours » de Monluc est d'une seule i(Mienr. sans aucune di\ision, sans aucun repos destiné à ménager l'atteulion du lecteur. Apiès un cour! préambule, où il constate (pie la maladie l'a coidraint de remettre sa cbaige au roi et .se juslilîe, par re\emj)le de (lésai', de raconler lui-même sa xie. il raj)pelle sommairement son enfance, ses débuts, puis entame son pienuer gianil récit : rescaiiuouche de Saint-Jean-de-Luz. Après a\oir évoqué ([uelques souveiurs se lattacbant à la journée de Pavie et à son retour en Krance. il s'étend de nouveau axec coui|)laisance sur deux épisodes de l'expédition de Naples. La nairation se déroulera jusqu'au bout d'après celte méthode : elle est formée de grands récits reliés entre eux par des transitions plus ou moins xagues. rajustés par' un lil plus ou moins lâche. L'auteur a lait un ell'ort pour classer ses
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plus anciens souvenirs, en s'aidant de sa seule mémoire. Mais il a surtout pris ]:)laisirà fixer les belles histoires, qu'il avait déjà tant de fois contées, avec les plus minutieux détails. A mesure qu'il avance, la trame se resserre ; le récit devient continu ; les lacunes se font rares; elles sont pour la plupart volontaires. Lorsqu'il ariive à la dernière partie de sa carrière, Monluc, plus sûr de lui, choisit dans ses souvenirs. Il écarte ceux qu'il juge importuns ; il retient soigneusement ceux qui sont à sa gloire. L'intention apologétique, partout visil)le, apparaît de plus en plus nette. Les fautes commises, les maladresses, les mésaventures .sont passées sous silence; en revanche, les faits les plus minuscules sont grossis et amplifiés sans mesure lorsque l'auteur y voit des arguments bons pour plaider sa cause. 11 est tout préoccupé de répondre à ses accusateurs ; il en appelle aux acteurs et aux témoins des événements qu'il raconte ; il s'oublie en des digressions où tour à tour il se défend et il attaque. Le récit tourne de plus en plus au mémoire justificatif.
Les considérations morales, les leçons, les remontrances sont rares, toiijours coiirles, le plus souvent à peine indiquées. Sans doute, l'idée de faire servir le récit de ses actions à l'instruction des capitaines et de perpétuer son nom, de u sonner lui-même sa fête », s'est fait jour de bonne heure dans l'esprit de Monluc ; mais, au début, les préoccupations personnelles l'empoitent; il est, avant tout, pressé de terminer sa dictée; il sacrifie tout ce qui n'est pas indispensable et refrène son goi^it naturel pour les développements ora-
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toircs. Les discours aussi (]ii(\ crdanl à son pciicliaril d'oralcur et conforinénionl à riisa^-^e des liisloiiciis, il a insérés dans son œuvre, sont beaucoup |)his rédnils: certains manquenl roniplélenienl ; la ])lui)arl iicsonl qu'indiqués ou amorcés; ils ont été développés a|)irs coup. Le style, cnlin. est naïf et rude, lantot haché el saccadé, tanlot traînant et lilaiidreuv. La phrase est incorrecte, enchevêtrée, obscure ; les pronoms personnels sont volontiers supprimés devant les verbes, les articles devant les sidjslantifs; les ellipses sont fréquentes. Ce sont vraiment les (Jammenfaires tels (pie les a définis l'auteur, dans une addition à ce texte primitif, (( mal polis el comme sortant de la main d'un soldat et encore d'un Gascon, qui s'est toujours plus soucié de bien faire que de bien dire. »
(]e ]iremier jel. frusieel liàtif, terminé, Monluc sentit naître l'ambition litléraiic. Les circonstances ont faitde lui mi écrivain ; autour de lui on l'encourage, on l'assure qu'il est capable de faire une OMi\re qui conservera son souvenir. Il regret le alors de n'avoir pas été (( nourri aux lettres ». Il porte cuNic à son frère, (( un homme savant, comme on dit (pi'il est ». Il se rajipelle ces capitaines, (pi'il a biencomms, tni Stroz/i, un Brissac, un Guise, qui ne croyaient pas(pi'il fut malséant à un soldat de savoir, (pii s'entouraient d'humanistes et se délassaient des fatigues de la guerre, le premier en traduisant du latin en grec les (lommeniaires de César, le second en lisant la tragédie de Joplilé ou l'ode sur la prise de Vercelliqueluidétiiait nuchanan,le précepteur de son fils, ledernieren composant, à l'occasion, uneépitaphe à la mode antique sur la mort d'un compagnon
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iTgretlé. Il se compare à eux, et il est humilié. Pour tout bagage littéraire, il n'a que des lectures faites au hasard de la vie de garnison, en Piémont ou en Toscane, et dont il n'a gardé que des souvenirs incertains. 11 en vient à penser, comme aimera à le répéter Brantôme, (( qu'il n'y a au monde de si bonémeri pour faire reluire les armes que les lettres et que, mariées ensemble, elles faisaient un beau lit de noces. » Et il s'écrie ; « Je vous conseille, seigneurs qui avez le moyen et (jui voulez avancer vos enfants par les armes, de leur donner plus tôt les lettres : bien souvent ils sont appelés aux charges, ils en ont besoin et elles leur servent beaucoup. » Puisque, sans presque en avoir conscience, il a fait, lui aussi, un livre, il veut du moindre le rendre plus digne du grand pidilic auquel il le sent à présent destiné.
Il emploie donc ses loisirs à l'enrichir d'additions nombreuses. Dans ces dernières années de sa vie, où les circonstances l'obligèrent assez rarement à sortir de son inaction, il se fait relire son œuvre et ne se borne pas à l'écouter avec complaisance. 11 là retouche, la remanie, la grossit surtout, à la façon de Montaigne révisant, complétant et corrigeant dans sa retraite l'édition (ju'il avait donnée de son livre en i588. Le rapprochement s'impose ; les intentions des deux auteurs sont les mêmes. Loin de nous, d'ailleurs, la pensée de comparer le miiuitieux et délicat travail du philosophe et de l'artiste attentif à fixer les nuances infinies de sa pensée, à décou^ rir l'expression juste, le mot rare, au procédé grossier et sommaire d'un vieux soldat « destitué de la faveur des lettres ». El pourtant la dictée
LES « COMMENT.VIHF.S ))
piiiiiili\e a r[v roj)i-ise W^nv h liyiio. le tc\le rclouché dans les plus petits détails, les mots nécessaires suppléés pour éclairer la pensée, rendre la phrase complète. Ce minutieux travail n'est pas Tceuvre de M(hiluc : son A^'^e, la fatigue de sa vue, son incapacité l'en rendaier\t incapable. Mais il n'a pas à ce point, ([uoi (pi'il en dise, méprisé les « écritures » (piil n'ail jugé nécessaire de donner à son œuvre la beauté de la forme qui lui manquait. 11 a sans doute confié ce soin à quelqu'un de ses secrétaires. 11 n'est pas non plus iuqxtssible que son frère, qui avait fait tirer une copie de la rédaction primitive, ait surveillé ce travail de correction, y ait en personne parfois mis la main.
Si le vieux Moulue n'a pu lui-même limer et polir son œuvre, il était, du moins, capable de l'accroître. 11 ne s'en est pas fait faute. Grand discoureur, grand bavard même, il s'est distrait en versant dans le discours qu'il avait d'abord fait de sa vie, tout ce que sa longue expérience avait accumulé dans sa riche mémoire. Maintenant qu'il en a le loisir, il précise son intention didactique : « Je n'écris à moi-mênie et vrn\ instruire ceux qui viendront après moi ; car n'être né que pour soi, c'est, en bon français, être né une bête. » Il mulli])lie donc les réflexions personnelles, les préceptes techniques, les nuivimes morales ; il amplifie les considérations à peine ébauchées, les enrichit de remarques et d'aperçus nouveaux. Il modifie ainsi le caractère de son livre. La matière historique en avait été d'abord l'essentiel; elle en demeure le fond et continue d'occuper la plus grande place. ^lais les observations morales et techniques lui disputent désormais l'attention du lec-
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leur, plus curieux de goûter ces réflexions, oùriioninie apparaît, que ces récits surchargés de menus détails, souvent obscurs et confus, prolixes et traînants. La va leur littéraire du livre et son intérêt humain en sont singulièrement accrus : en se peignant lui-même, Moulue a plus fait pour sa renommée qu'en retraçant ses prouesses.
Il a, du reste, d'autres moyens d'enrichir son œuvre. Orateur de race, il avait cultivé ce don de la parole qu'il tenait de sa terre de Gascogne. Les occasions ne lui avaient pas manqué en im siècle où l'éloquence était une partie maîtresse du bon capitaine. Cette faculté qu'il avait de pouvoir exprimer, (( en termes de soldat », ce qu'il avait à dire, « avec assez de véhémence, qui sentait le pays » d'où il était sorti, contribua beaucoup à le tirer de pair. Elle lui valut, en particulier, l'admiration et la tendresse des Siennois ; elle explique l'autorité réelle qu'il eut sur ce peuple mobile et fantasque, mais avant tout sensible au charme des beaux discours. Ses fonctions de lieutenant de roi en Guienne lui fournirent aussi des occasions fréquentes d'exercer sa faconde ; pour calmer les transes des Agenais, pour modérer le zèle catholique des Etats de la province, pour stimuler la bonne volonté un peu indolente des jurats de Bordeaux, pour justifier ses actes devant le Parlement, il fallait haranguer, « remontrer», et Monluc y faisait merveille. 11 y gagna une réputation d'orateur attestée par de nombreux témoignages. Lorsqu'il dut se résigner à la retraite, son éloquence lui fut une ressource précieuse po\ir tromper son ennui. Il ne lui restait plus rien à
LES « COMME.NTAIHES )) .TJ^
raconter : il discourut. Dans la grande salle du château d'Estillac, évociuant de nouveau le passé, il harangua les Sicnnois, les olïiciers des milices de Paul 1\, les bandouliers espagnols et les gens de pied de Charry marchant à Vergt contre les troupes de Duras, les gentilshommes gascons partant pour la France, ses bons amis les magistrats bordelais. 11 remania ses autres discours en les amplifiant. C'est alors que, pour embellir son œuvre, il y insère le texte entier d'une des plus célèbres harangues de son frère. Puis il dicte ses belles remontrances aux capitaines des gens de pied, aux gouverneurs des places, au duc d'Anjou et les introduit à leur tour dans son récit. En 1578, il compose un giand Discours tiii roi sur le fait de la paix : il en tire un souvenir (|ii"il insère, par mégarde, en deux endroits de son livre. Deux passages du Préambule sont, de même, ajoutés aux considérations (pii terminent l'ouvrage.
A travers Ions ces remaiiicnicnls, l'auteur n'a pas ])er(lu de vue qu'il a voulu, bien qu'il s'en défende, (Mrc historien. 11 se préoccupe aussi de rendre, à ce point de vue, son livre plus parfait. 11 ne lui suffit pas de prolonger son récit en dictant un supplément. L'idée lui vient de contrôler son témoignage par d'aulros témoignages, de rechercher ce que d'autres ont (ht avant lui des événements qu'il raconte. 11 ne songe |)as à le faire pour la dernière [)ériode de sa carrière; il prétendait la mieux coimaître (jue personne; n'avait-il pas, d'ailleurs, devancé les historiens de profession? 11 n'en était pas de même pour les épotpies lointaines correspondant aux règnes
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de François P' et de Henri II. Là, il avait intérêt à s'assurer de l'exactitude de ses souvenirs. D'autres avaient déjà fixé pour la postérité l'histoire des guerres auxquelles il avait pris part. Il existait des livres où l'on parlait de Pavie, de Cérisoles, de Sienne, deïhionville. II se les procura et se les fit lire.
En 1069 a\ aient paru les Mémoires de Martin du Bellay. L'auteur y avait ajouté ses souvenirs personnels à une traduction abrégée des Ogdoades latines que son frère Guillaume, seigneur de Langey, avait laissées inachevées. L'ouvrage embrassait le règne entier de François I". Monluc se le lit lire et en fut vivement frappé. Il y apprit ce qu'il n'avait pas encore soupçonné, qu'il existe des j^rocédés pour faire un livre, qu'un auteur qui veut être lu doit certains égards à ses lecteurs, que le métier d'écrivain est un métier, comme celui de soldat. II imita donc du Bellay, divisa ses Commentaires en livres. Le titre même de son ouvrage il le lui emprunta. C'est par le mot « commentaires )^ que du Bellay avait désigné les différents livres de ses Mémoires. L'œuvre de son devancier lui j^ermit ainsi de compléter et d'enchaîner son récit, de coordonner ses plus anciens souvenirs. Il s'en aida largement, il le plagia sans scrupule pour ornci- son propre ouvrage et lier les parties mal ajustées qui correspondaient au règne de François \". En le reproduisant presque toujours fidèlement, parfois textuellement, il rendit \\n bel Iiom- Diage à son devancier. Ce fut sans le vouloir. La lecture des Mémoires de du ik'llay lui causa, en effet, moins de plaisir que de colère. Bien des faits intéressants lui parurent a>()ir été ou])liés ; ])ourquoi lui-