‹ Un cadet de Gascogne au XVIe siècle, Blaise de MonlucChapitre 25 sur 38 · I.KS (( COMMK.M AIKES · texte numérisé non relu

I.KS (( COMMK.M AIKES

iiiènio Icuail-il si peu de place dans ce livre? Du lîellay s'élail surloul allaché à niellre en lumière les hauts faits des rois et des princes ; quanta la foule anonyme des soldats, de ces héros obscurs qui pourtant font l'histoire, il l'avait négligée. Le vieux Monluc. qui était lie ceux-là, lui en voulut de ce qu'il regardait comme une injustice, et, dans une de ses causeries avec Montaigne, il sut lui faire partager son opinion.

Il connaissait aussi Guichardin : il se l'éljiil l'ail lire jadis ; il y i\\i\\\ pris du ])laisir. Mais il ne l'eut pas sous la main lors([u'il révisa son Ii\re. 11 a\oue même (pi'il a oublié son nom. \\\\ rexancbe il a connn l'an! Jove. 11 s'était fait lir(> le récit de la journée de Cérisoles et il s'en souvint lorsqu'il dicta son propre récit. On lui communiqua aussi quelques passages traduits de l'édition laline ; ils lui servirentà compléter son récit <ln siège de Nice, de la prise de Mondovi et de la déroute de M. d'Ossun à Carignan, en lô/j^.

Povu- reviser la partie; des Commenlaires qui se rapporte au règne de Henri 11, Moiduc a eu recours au même |)rocédé d'emiuunls et d'additions. H se lit liic d(Mi\ ouvrages du Lyonnais (iuillaume Paradin : Vllisloirc (le noire Icniiis, iiiihliér en \')'\>>, qui racontait le règne de Fran(;ois I" (>t la première année du règne de Henri II, et la Conlinualion, parue en i. ■).■)(] et consacrée aux événements de i55o à la lin de i .").")."). depuis le connuencenuMil de la guerre de Parme jusqu'à l'abdication de Charles-Ouinl. 11 espérait y trouver le récit des campagnes de lîrissac eu Piémont et du siège tle Sienne. 11 fut déçu. Ses im|)ressions, en écoutant la lecture de Paradin, durent être analogues à celles que lui

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avail fait éprouver déjà du Bellay. Et d'abord, son nom n'était cité là-dedans qu'une fois, et en passant, jeté d'une façon qui dut lui paraître terriblement dédaigneuse. Puis Paradin s'était contenté d'esquisser vaguement les campagnes de Brissac et, pour le siège de Sienne, après avoir amplement développé les préliminaires, il avait tourné court, faute de renseignements. Pourtant, Monluc ne trouva pas que tout fût à mépriser cliez Paradin. C'est surtout à la Continuation qu'il fit des emprunts. Il y copia sans sourciller la fameuse page sur les dames de Sienne. Ce qui est plus grave, il tenta de masquer son plagiat en déclarant qu'il donnerait beaucoup pour se ressouvenir des devises inscrites sur les enseignes de ces dames et qu'il avait sous les yeux.

Enfin, pour reviser le récit de sa dernière campagne en Piémont de septembre-octobre i555, il eut recours aux Commentaires sur le fait des dernières guerres en la Gaule Belgique, de François de Rabutin, publiés pour la première fois en i555, grossis d'une continuation en lôôg. Il leur emprunta quelques détails nouveaux et quelques cbiffres. Ici encore, il essaya de masquer son plagiat ; décidément, il n'avait pas eu grand'peine à apprendre son nouveau métier d'écrivain. Il en fut d'ailleurs puni. 11 ne prit pas garde que la contiiuiation des Commentaires était l'œuvre d'un régent de collège, Bernard du Poey, qui, pour le récit de cette campagne de Piémont, à laquelle Rabutin n'avait pris aucune part, s'était contenté de démar((uer celui qu'en avait donné Paradin. A la grande narration du siège de Thionville donnée par Rabutin, qui fui

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témoin oculaire, il n'a emprunté que deux détails. Sa lecture, une fois de plus, lui avait causé une amèro déception. Rabutin n'avait-il pas oublié de le citer, lui, colonel général de l'inianleric, alors qu'il avait mentionné de simples capitaines ■* et n'avait-il pas attribué aux grands chefs, aux ducs de Guise et de Nevers, tout l'honneur de la prise? Monluc fut mécontent de cette (( déloyauté >) et il rejeta le livre, sans prendre garde ([u'il y eût trou\é des détails nouveaux sur la prise d'Arlon et la re\ue(le Pierrepont. En somme, le travail de contrôle aufpiel il s'était astreint lui donna les résultats que sa vanité en espérait. 11 fut convaincu que jiresque partout il avait été mieux informé que ses devanciers; il en ressentit un profond dédain pour les historiens de profession et aussi un certain orgueil. Au contact des livres, il avait pris conscience de la valeur documentaire de l'œuvre que les circonstances l'avaient amené à composer.

La confiance de .Monluc était-elle justiliée .* U est j)ermis d'en douter. Les Commcnlaires sont une œuvre de circt)nstance, un plaidoyer personnel. La preuiière rédaction fut terminée dans un délai très court : sept mois. L'auteur affirme (pi'il n'aAait pas de notes, pas de matériaux rémiis d'avajice. C'est vrai pour les soixante premières années de sa vie. qu'il a reconstituées, dansun temps très bref, sans autre sec(Mus(pie celui de sa mémoire. C'est plus douteux pour les di\ dernières. Monluc, pour dicter ses trois derniers livres, parait bien avoir ulilisé ses archives : il a parfois cité en entier des documents ; il en a analysé beaucoup. Les secrétaires ([ui travaillaient « sous lui » lui four-

nissaicnl des analyses de lettres, instructions, ménioires, minutes, copies ou originaux conservés, qui' lui servirent à reconstituer des séries chronologiques compliquées et à jalonner son récit. Ces documents, il les a, du reste, utilisés sans s'astreindre à une méthode sévère : il lui est arrivé d'en refaire le texte et d'amalgamer deux lettres de dates difTérentes. De là une différence très nette entre les quatre premiers et les trois derniers livres des Commentaires. Au début, les souvenirs de l'auteur sont épars et disjoints ; les lacunes sont considérables. A mesure qu'on avance, la trame se resserre. A la fin, le récit est continu, les hicunes sont volontaires.

En entreprenant, avec une belle audace, de reconstituer de souvenir soixante années pleines d'événements Moulue a trop présumé de sa mémoire. En dépit de ses efforts pour retrouver l'ordre chronologique des faits, il s'est souvent rendu coupable d'interversions parfois graves. Sa mémoire a même bronché en rappelant des événements tout récents. De ces défaillances, les unes s'expliquent par des raisons psychologi(pies ; mais d'autres doi\ent être attribuées au dédain de l'auteur pour la ciironologie ou à une confiance excessive dans la fidélité de ses souvenirs. Moriluc se rend le plus souvent mal compte du temps réel qui s'est écoulé entre deux groupes de faits dont il a gardé la mémoire ; il n'hésite i)as à l'allonger ou à le raccourcir au gré de sa fantaisie. Il donne très rarement des dates précises ; lorsqu'il s'y hasarde, le plus sou^(Mlt il se trompe II csl |)lns liciironx loi'S(|n'il reconstitue l'emploi de son hiiips en nolanl les jours

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de la semaine ; mais, sur C(î |)(tiril aussi, il es( loin d'elle infaillible. En règle générale, loules les indications chronologiques qu'il fournil doivent èlre soumises à un rigoureux contrôle. On en peut dire autant des chilTres d'années, de morts, de blessés, qu'il grossit sans scrupule ou même qu'il altèie, lorsqu'il les emprunte à ses devanciers.

11 est, par contre, dilllcile de nicllre en doute qu'il a possédé la mémoire des lieux qu'il décrit. Ses souvenirs, même les plus anciens, paraissent ici très fidèles. Ses connaissances lopographi([ues sont très étendues et très précises. Ses descriptions, si elles ne sont pas toujours très claires, en raison même de l'accumulation des détails, sont du moins très exactes. Monluc avait, à un degré éminent, cette mémoire indispensable à l'homme de guerre, qui gra\e pour toujours dans l'esprit les aspects d'un teirain, la coidiguralion d'un lieu, les détails d'un itinéraire, l'indication des logis et des étapes. Ce don naturel, perfectionné par l'expérience, assure à ses récils une grande valeur historique ; cette précision est un des principaux éléuKMits de leur vérité.

Il est plus délicat de juger dans (luelle mesure il a déformé, pour se faire valoir, les faits qu'il raconte. L'appréciation n'est pas possible pour la période antérieure au règne de Henri II. Les documents font défaut. Il n'en est pas de même à partir de i.")jo. La correspondance de Brissac confirme ce (pie dit Monluc de son rôle en Piémont. Le lécit de la défense de Sienne est exact ; mais il n'est pas complet. L'auteur a omis de rappeler ses défaillances, d'ailleurs passagères.

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et les soupçons injurieux dont il fut un moment l'objet de la part de la cour. A l'entendre, tout le monde fut héroïque jusqu'au bout : en fait, l'admirable ténacité des Huit et de Monluc, soutenue par la forte volonté de Strozzi, dut plier devant la nécessité et aussi devant les menées à la tin victorieuses des partisans de l'Empereur et du duc de Florence. S'il a glissé sur les causes de sa brouille avec le duc de Guise, il nous donne un tableau à peine noirci de ses déboires à Montalcino, et sa narration du siège de Thionville est non seulement l'un des plus beaux morceaux du livre, mais aussi l'un des plus véridiques. Dans l'histoire des guerres civiles, il apparaît le plus souvent exact dans la suite et le détail minutieux des faits. Son récit des premiers troubles concorde d'une façon très remarquable avec celui de Y Histoire ecclésiastique, la principale source protestante. Sa correspondance, très riche pour cette période, donne souvent des événements une première épreuve, avec laquelle le livre supporte parfaitement d'être confronté. Il arrive même que le récit des (Commentaires, plus froid, est plus véridique et j)liis impartial. Il est aussi très rare que, dans les passages où la vanité de l'auteur pourrait souffrir de la vérité trop crûment étalée, le récit soit volontairement peu net ou obscur. Le plus souvent .Monluc avoue avec franchise ses insuccès et ses fautes. Loin d'atténuer sur ce point la première expression de sa pensée, il lui est arrivé de la confirnuT par des additions significatives.

La craint(> de se compromettre et de gâter sa cause lui inspire une bienveillance iinivcrselle dans ses juge-

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nieiits à regard (les personnes. SiMiveul il lui en avait cuit (le trop parler et de s'exprimer en toute liberté sur les autres. Kn dictant le discours de sa vie. il a jicrpc^luellement surveillé sa langue, el juescpie jamais (tn ne rencontre dans son livre ces hardiesses ([u'il se permettait dans ses lettres, et encore plus dans ses propos. Lorsqu'il évoque les figures de ses vieux compagnons d'armes, il se plaît à accompagner leurs noms d'épithètes toujours louangeuses. Les jugemeiil> (pi'il porte sur ses chefs sont empreints ou d'une grande réserve ou d'une respectueuse déférence, à travers laquelle perce parfois une sincère affection. A l'égard des princes et des grands, il n'avait pas toujours su. dans sa vie, garder la mesure ; dans son livre, il se montre particulièrement humble et obséquieux. Entre amis et ennemis, il ne dislingue pas et il loue d'aussi bon cœur le prince de Condé et Coligny que le duc de Guise ou Catherine. 11 ne cache pas non j)liis son estime pour certains chefs [)roleslanls, tels (pie l'iles ou Mongonmery. Cette imparlialilé lui fait honneur : mais elle est moins méritoire que celle don! il fail preuve à l'égard des Montmorency. Dans des additions significatives, il rend hoinmago à son vieil ennemi le connétable, il fait amende honorable à Damvillc, comme si l'on avait exigé ([u'il rétractât le mal qu'il en avait d'abord dit. Enhn sa grande expérience des choses militaires l'a, d'une façon générale, rendu indulgentpour les vaincus. Ce vieux soldat est un fataliste qui sait (\ue nous ne jugeons des choses (pie par l'événement. Ses mésaventures personnelles lui ont aussi inspiré une sympathie très vi\e pour ces vie-

times de la fortune, si nombreuses en son temps, qu'il imagine lui faisant cortège et dont il passe, en plus d'un endroit, la revue avec une amcre complaisance.

Si les Commentaires, sont une mine très riche de renseignements sur les choses et les hommes du XVI" siècle, l'histoire y tiouve à glaner peu de vues générales et d'idées proprement dites. Monluc s'excuse de ne pas s'élever si haut : « Ce n'est pas à moi, dit-il, de démêler de si grandes fusées. » Il apprécie très durement, en moraliste plutôt qu'en historien, les résultats de la rivalité de François P' et de Charles- Quint. Nulle part il n'a osé blâmer la 2:)olitique extérieure incohérente de Henri II. En revanche, il s'est très nettement exprimé sur les conséquences, à son gré désastreuses, du traité de Cateau-Cambrésis. Il a très fortement marqué le caractère démocratique et social des premiers troubles en Guienne. Il a très bien vu que, dans les guerres civiles, au souci de la religion se mêlèrent toujours, du moins chez les grands, d'autres préoccupations moins nobles. Enfin il a compris tout le prestige que la présence dans les rangs de l'armée huguenote des deux jeunes princes du sang rendit au [)arli réformé, après l'échec de Jarnac et la mort de Condé.

Les idées historif[ues ([ue Monluc a eu l'occasion d'ex])rimer ne soni donc pas négligeables ; mais elles sont l'ares. Du reste, ce qu'on cherche aAant tout dans son livre, c'est le porirail qu'il a tiacé de lui-même à charpie page. Iha\()ure personnelle, sang-froid, hardiesse, es])rit de décision ; activité dé\orante, endu-

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ranrc à l()Ul(> ('picme. comiaissance approfondie tlii iiirlin- (le la guonc. de Ions ses secrets, de toutes ses ruses ; iuipéluosilé française tenue en bride par la j)rudence gasconne. Iiahilelé consommée dans I arl de manier les hommes, tous ces traits composent une Ii<i:ure de soldai du \vi° siècle curieuse et qui paraîl vraie. L'image esl 1res \i\ante, 1res amusante ; <dle n'est pascomplèle. Le portrait est très coloré ; il n'esl pas absolument (idèlc. La statue est coulée d'un seul bloc et d'un seul mêlai : en réalil('. elle est plus com- [)le\e. Comparons-la au Moulue de l'hisloire. Ce cadet de (lascogne, parti de rien el uiiiciueuienl préoccupé de parvenir, intrigant el soii|)le, ondoyant el di\ers, alVamé d'honneur, de bruil et aussi d'argent, défendant avec apreté une situation péniblement conquise, plus péniblement conservée, grisé par sa popularité ])rovinciale, con\aincu qu'il a sauvé la couronne, toujours prêt à donner des conseils, à se répandre en mémoires et en remontrances sur la politique générale, administrateur \igilant, mais revéche et mal commode, thésauriseur rapace, bantpiier à ses heures et même usurier, prêt à toutes les compromissions pour gagner « la pièce », on le chercherait en vain dans les Coniiiii'iifaircs. La figure héroïque, trop simple el trop idéalisée qui s'en dégage, exige, on le voit, de nombreuses et importaides retouches.

Il ninqjorte pas moins d'effacer ou d'atténuer certains traits (pi'une lecture superficielle du livre a contribué à lui inqioser. Monluc ne fui ])as un fanatique. Les préoccupations Ihéologiques ne tinrent certainement aucune place dans les raisons qui déterminèrent

son attitude pendant les guerres ci> iles. Il n'était nullement dévot ; les réformés l'accusaient même d'être « athéiste ». Il faillit se faire huguenot ; il le serait certainement devenu s'il eût jugé qu'il y aurait trouvé « son meilleur ». Lorsqu'il eut pris parti, son « apostasie » même lui imposa de faire du zèle. Il jugea d'abord que l'on viendrait à bout des querelles religieuses par la terreur et l'extermination. Il appliqua cette méthode et sa vanité le persuada qu'elle avait sulTi pour conserver la Guienne au roi. Il la préconisait encore à Bayonne. mais lui-même, à cette date, y avait renoncé déjà. Deux ans après sa retraite, elle triomphait la nuit de la Saint-Barthélémy, et l'amiée suivante, Monluc adressait à Charles IX un éloquent discours pour lui conseiller la tolérance. Le revirement paraît étrange ; il est pourtant explicable. Monluc s'est convaincu que la lutte, religieuse au début, était devenue politique et qu'il n'était peut-être pas si malaisé de trouver des moyens pacifiques pour y mettre un terme. Lorsqu'il dicta son livre, il était loin de posséder la sérénité apaisée qui lui inspirera le discours de 1073. Les Commentaires, composés au lendemain de la disgrâce, sont l'œuvre d'un vaincu, pleine de passion brûlante et de rancune personnelle, inspirée par les préoccupations du moment. Il n'y faut pas cbcrchcr la pensée détînitive de Monluc sur la question religieuse.

Il s'est vanié lui-même d'avoir été cruel, et l'on a très aisément tiré parti contre lui de cet aveu. On a Diihlié fpi'il s'est excusé sur les conditions même des discordes civiles et cpi'il a éloquemmeiil déploré les

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