‹ Un caractère. Avec un portrait d'après JeanniotChapitre 3 sur 10 · U N C A H ACTE I{ E · texte numérisé non relu

U N C A H ACTE I{ E

Agénor est amoureux d'une jeune fille qu'il a rencontrée, par hasard, trois semaines auparavant. Lui, se promenait, l'esprit inoccupé, le corps en une de ces minutes où rien ne le taquine; elle, au bras d'un vieillard mince, passait, accorte, sérieuse, sous un immense chapeau de paille, que ceignait un très long bavolet de dentelles. Son nom? Agénor ne le sait pas. Non plus, le lieuoùelle habite... La reverra-t-ilseulement?... Kt du mystère plane, l'incite, l'assaille de mille rêves, l'imprègne d'une chaleur spéciale. Et il évoque l'inconnue, dont la jupe courte, unie, découvrait les chevilles, dont la main reposait sur le bras du vieillard, gantée de jaune chair. Agénor a vingt ans.

Sa chevelure s'est foncée. Courte, ramenée vers les yeux, elle s'échafaude en un toupet folâtre. Un collier de barbe encadre le visage régulier, démasque le menton volontaire du marquis de Cluses. Ses parements d'habit lui hérissent les épaules; un gilet bleu, doublé de moire fauve, divulgue le plastron de sa chemise, le nœud de sa cravate claire, sans plis; et, sur son pantalon collant, noir, contre sa hanche droite, une bouffette de montre le pare d'une élégance fragile, d'un gai rappel de fleur violette.

Ce n'est point qu'il n'ait aimé personne; ce n'est guère qu'il ignore l'amour. Ses livres, les livres, — il a le droit de tout dévorer aujourd'hui! — le lui ont appris; et, quoique d'une dévotion protectrice, du cœur, des yeux, il s'est déjà passionné pour la femme

d'un hobereau, son voisin, pour une bourgeoise de Juvigny, platoniquement. Mais, bien légers étaient ces troubles, près de celui qui le domine, et tiède son absorption d'antan, comparée aux vertigineuses langueurs que lui occasionne cette jeune fille, dont il songe éveillé, dont le lieu de rencontre, là-bas, sous la variété des ciels, lui est comme un pèlerinage.

« La reverra-t-il? » Encore il se le demande. Parbleu! crient ses désirs. Parbleu! parbleu! répètent mille échos. Une voix lointaine, chagrine, elle, murmure : jamais. Et Agénor pleurerait presque, si des flots de pensées, flots jaseurs, flots miroitants, ne se chassaient les uns les autres, en son crâne ébloui. « Quel âge peut-elle avoir?... Seize ans?... Svelte, pleine de grâce, deux touffes de cheveux blonds aux tempes..., et d'une fraîcheur si rose, dans l'ombre de son bavolet!... Oui, blonde, très blonde... A qui ressemblet-elle?... » Agénor s'hypnotise, le front sur une main, le cœur battant vite : « Henriette! elle doit s'appeler Henriette! » Château, fortune, santé, tout, le jeune marquis de Cluses donnerait tout, à cette heure, pour les joies désirées, chimériques, à peine sues, dont pantèle sa chair besogneuse, — dont s'abuse l'inexpérience. Et, peu à peu, sa contemplation déborde.

C'est d'abord son mariage qu'il échafaude, rapidement : des jonchées de pétales, des corbeilles fleuries, des arcs de verdure, de crépitantes salves, de beaux chevaux qui piaffent, des carrosses battant neuf, des

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cochers, des laquais, dont le bariolage éclate au matinal soleil. Le cortège s'ébranle. De loin, voici qu'on aperçoit l'église de Juvigny. Toutes les misères du lieu sont là, massées contre le porche, en cohue bénisseuse; de même les gens titrés, le hobereau, sa icmme, costumée de soie claire, les inévitables curieux. Les voitures s'arrêtent; l'orgue se met à mugir; un trou d'ombre étoilée de cierges; et la mariée surgit, timide, d'une blancheur de statue vivante, au bras du vieillard mince. Agénor est aimé; il en est sûr aujourd'hui. Comment a-t-il retrouvé son apparition? Par quels chemins la mène-t-il au but si souhaité? Il ne s'occupe de rien approfondir, tant son rêve l'emporte. Mais il se sent béat, cordial, vainqueur. Et il voudrait que les minutes fussent des secondes, le dirigeant vers l'heure où, seul avec sa femme, dans la chambre nuptiale Louis XIV, il connaîtra enfin l'amour, l'état de plénitude charnelle, dont la simple fumée le grise et l'importune presque.

Autre scène, déjà. Il en est des formes, des objets que l'imagination suscite, comme des nuages, quand le vent souffle par bouffées. Ils s'allongent, montagneux, modèrent leur course, la reprennent, — et cela continue jusqu'aux lignes d'horizon. La durée d'un éclair, Agénor a conscience de la solitude où il vibre; puis, l'âme chaude, multipliée, béante à des spectacles que lui évoque, au gré d'une mémoire précise, de trop sentimentals bouquins, des gravures idylliques, il

parcourt ses domaines, à cheval, lui et son épousée. Elle est ceinte d'une amazone, dont les manches à gigot ballottent, dont un hausse-col bleu marine surmonte le gilet brodé; et les boucles de sa coiffure s'effilent, et son grand voile de crêpe gris halète.

Kntre les bords feuillus d'une rivière où le courant moutonne, au clair de lune, où dorment des roseaux, où baignent, phosphoriques, de larges plants de nénuphar, sous un ciel plein d'étoiles, voici qu'apparaît une barque, maintenant, barque pimpante, aimable barque. Agénor tient les avirons; Henriette est au gouvernail; et, derrière eux, derrière leur silence éperdu, fulgure une traîne de nacre.

Et de la nuit se met à tout noircir, pour bientôt ramener la figure, la même et adorée figure, sans cesse plus fascinante.

Chaste, idéalisée, en de surnaturelles atmosphères, en des paysages de keepsake, en des fantasmagories puériles, elle passe avec des lévriers, effeuille des marguerites, brille, se joue, égrène une songerie où Agénor se mire.

Fils de gens que leur propre extérieur, que l'apparence des êtres avaient toujours préoccupés; obéissant de plus aux suscitations de son indélébile manie, alors, le jeune marquis de Cluses exhume un fringant bout de phrase : « une robe d'or sur or, rebrodé d'or, rebordé d'or, et par-dessus un or frisé, rebroché d'un or mêlé avec un certain or, qui fait la plus divine

étoffe du monde. » Et d'une telle étoffe, sérieusement, il vêt l'image aimée : corsage en pointe, manches courtes, ample jupe retroussée sur une jupe étroite, rubans couleur de feu, passementeries lumineuses, flamboyantes dentelles d'Espagne.

Ainsi parée, coiffée à la Ninon, elle lui semble d'autant mieux désirable, et symbolique, se bien harmoniser à de profonds ressouvenirs.

« Pas d'enfant!... Je ne veux pas d'enfant! » Cela, soudain, se cabre en lui comme un éclair.

Puis, rien, un lourd silence, des objets familiers : la bibliothèque, le paravent de velours nacarat, galonné de soie éteinte, mauve et noire... et la survenue preste de l'abbé Robiquet, blanchi, voûté, mais encore solide, un paquet de gazettes à la main.

— C'est moi, mon bon ami... Je rapporte les feuilles.

— Eh bien! quoi de nouveau?... Ce libéralisme... L'abbé grimace un équivoque sourire :

— Il veut nous tuer à coups de trognons de pomme. — Venez-vous faire un tour de parc, en attendant?

Agénor suit le vieux prêtre, et, traversant un vestibule ensoleillé, où un escalier de pierre, à hauteur d'homme, se branche en deux portionsjumelles, flanque les armoiries de la famille de Cluses, vestibule quasi nu, vestibule seigneurial, qu'occupe seul un énorme et massif luminaire de bronze, ils apparaissent au plein jour, sur le grand perron du château.

Une allée de sorbiers, dont les grappes jaunissent,

fuit loin vers une grille ouvragée. A droite et à giiuche de l'allée, de gros serpents étreignent des hercules, dardent de poudroyantes aigrettes d'eau, — elles choient en des bassins de marbre olive; — et plantureuses, formant quatre carrés autour de chaque bassin, c'est, toutes rosies de menu trèfle, d'assez vastes pelouses, que longent des massifs où, pomponnée d'azur, d'ocre, de blanc, de pourpre, se mêle une flore estivale.

L'air affadi, le geste lourd, les préoccupations visibles d'Agénor n'ont pas été sans émouvoir l'abbé Hobiquet, depuis une quinzaine; aussi, l'habituelle époque où se confessera, communiera le jeune marquis ne retombant que la semaine suivante, voudrait-on bien savoir un peu déjà, de camarade à camarade. Mais en quels termes aborder la question?

Et les deux hommes se mettent à côtoyer une aile du château, la tournent, donnent un coup d'oeil aux écuries, finissent par joindre une charmille, où ils s'enfoncent d'un pas égal.

D'abord, une sensation de fraîcheur délicieuse : celle des feuillées. Puis, de nouveau, le prêtre s'inquiète : « Que diable peut ainsi troubler son cher enfant, ne guère l'abandonner d'une seconde?... l'ennui?... l'oisiveté?... baste!... ou, l'âge venant, la solitude... une solitude persécutrice, hantée... ce genre de solitude, dont jadis, lui, Robiquet, tout diacre qu'il était, eut un mal si terrible à dépister les incessantes, les louches visions... »

Agénor est morose, ne lâche point une syllabe, fixe un regard voilé sur une fauvette qui sautille, des rondelles d'ombre éparses à terre, devant lui, aux fines gouttes de lumière tamisée.

Il ne se connaît plus, végète seulement; et son esprit divague.

Mais bientôt il tressaute, s'arrête. Une main l'a saisi, une main tremblotante, hasardeuse, la main de son compagnon.

— Heu!... quoi?

Le vieil abbé se tient à peine debout, l'air drôle, la face d'une pâleur de cire. Il balbutie quelques paroles, étend les bras, recule sur les talons; et brusquement il s'abat, comme déhanché, avec un choc sourd.

La fauvette s'envole; un silence lugubre; et chassant d'Agénor l'agréable fraîcheur du parc, une autre fraîcheur se répand, glacée, à fleur de peau.

— Monsieur... Monsieur... ose-t-il dire toutefois. Un souffle lui répond, voix terrestre, plainte vague,

mélancolie des choses. La petite masse noire que fait le prêtre n'a pas bougé.

Alors, perdant la tête, un frisson aux vertèbres, Agénor se précipite vers le château, l'atteint, s'y rue par une porte ouverte. Et comme l'entourent le cuisinier, la fille de cuisine, un des valets de chambre :

— Je crois que l'abbé Robiquet vient de mourir, déclare-t-il, hagard.

Et de rudes sanglots le jettent sur une chaise.

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— L'abbé, mort?... Comment ça? interrogent les domestiques stupéfaits. — Est-ce Dieu possible!

Leur maître défaut sous le chagrin, n'aguère d'oreilles pour entendre, et, des cavités d'âme où il se trouve, ne distingue plus, hors de lui, qu'un coin de sol bombé d'une tache irrégulière, opaque.

Il se reproche de rester là, inerte, quand de pressants devoirs exigeraient au moins des ordres, sa présence; mais il n'a pas gémi son soûl, mais il n'a point encore tranquillisé ses nerfs.

De nouvelles questions l'assaillent néanmoins, et, le valet de chambre insinuant que... un médecin... serait bien nécessaire... au cas où, par hasard... Agénor se lève, dépêche une voiture à Juvigny, péniblement donne quelques détails sur l'accident, et prie qu'on réunisse deux, trois hommes, afin d'aller chercher le prêtre.

Une minute, tandis que la fille de cuisine s'éloigne, le jeune marquis est sur le point de gagner ses appartements, de s'y enfermer, loin du bruit. Mais cela ne dure pas, le choque, et, en le choquant, lui restitue de l'énergie.

Et le second valet de chambre surgissant, puis d'autres serviteurs avec la fille de cuisine, on se dirige vers le parc, en escouade silencieuse où Agénor de Cluses coudoie son palefrenier.

Très vite, se distingue la petite masse noire, de saisissant aspect.

— Allez!... marchez sans moi... fait Agénor, qui cesse d'avancer.

Il pleure de nouveau, a là quelques cruelles secondes de ressouvenir; puis, comme vont les serviteurs, mollement groupés, il les rattrape du regard, et, le crâne soudain vide, s'étonne de les voir si dissemblables, si lumineux de jour inobservé, par l'atmosphère verte de la charmille. Tous ont l'air suspendus à des fils, courbent le dos, jettent les mains de- ci, de- là. — Ils s'arrêtent.

Un jardinier se penche sur le prêtre, lui lève un bras, le laisse tomber, — et chacun, les yeux ronds, se tourne du côté d'Agénor.

— Dans sa chambre... Emportez-le dans sa chambre, déclare celui-ci... On nous dira tout à l'heure...

Mais il est repris d'amertume, de larmes et d'ennui, quand, presque à le frôler, lui passe le cortège où l'abbé Robiquet s'allonge.

Agénor courbe le front : « Sa mère, son père morts I... et à présent son seul, son plus ancien ami!... Trois êtres... trois scissions de lui-même, déjà presque poussière! » Et il se sent chétif; et toute l'immensité, la grandiose, l'égoïste, la dévorante immensité commence de lui peser au dos; tandis que, pour ne point trop l'accabler, par contrepoids proportionnel sans doute, lui revient la mémoire de parents, très négligés, qu'il sait avoir à Londres, et dans le Norfolk.

Il se remet un peu, essaie de gagner le cortège;

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puis, SOUS un écrasement de soleil, il aperçoit, aux mains de trois porteurs, en train de monter le perron du château, le corps du prêtre, dont les bras languissent, dont la ceinture traîne, dont le toupet de cheveux blancs se meut, de profil, par secousses capricieuses.

— Mon Dieu! prononce à voix basse le jeune homme.

Et il détourne la tète, n'a point le cœur de regarder, se rappelle qu'une demi-heure, peut-être vingt minutes auparavant, vif, de coutumicr aspect, l'abbé foulait ce même perron.

La chambre du vieillard est dans les combles, chambre simple, comme jadis, à Paris, chambre froide, avec son crucifix au mur, ses quelques livres, sa table, ses sièges pailleux, sa couche de fer.

On l'ouvre; on se débarrasse du fardeau : ouf! Agénor tombe à genoux, prie; et, la prière le fortifiant, cette fois, il ose examiner la face étendue contre lui. Pâle, elle est plus pâle que naguère, voilà tout!... Les yeux se sont fermés... Aucune souffrance ne stigmatise la bouche du trépassé... La pomme d'Adam...

Alors, pour ne pas défaillir à voir cette chose morte, qui l'a tant amusé, le jeune marquis de Cluses va se coller aux vitres d'une fenêtre, et pleure encore.

Quinze jours plus tard, cédant d'un coup aux sollicitations de son tuteur, le comte de Montégrier, Agénor, las de chagrin, fiévreux, déjà inquiet de vivre

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