‹ Un caractère. Avec un portrait d'après JeanniotChapitre 4 sur 10 · II N C A R A C T È R E · texte numérisé non relu

II N C A R A C T È R E

solitaire, montait en chaise de poste et se dirigeait vers Paris, un soir.

Il avait quitté Juvigny sans le moindre regret, d'abord, l'esprit occupé de ce tuteur, son cousin, colonel des grenadiers à cheval de la Garde Royale, l'intellect éjoui par une enfant, Thérèse, fille dudit cousin, et qu'il se rappelait mutine, promettant. « Comme elle devait être femme, aujourd'hui!» Mais, abasourdi d'un orage, au bout d'une heure de route, orage dont ses chevaux s'effarèrent, dont le tonnerre éclata près de lui, dont le vent, les éclairs et la grêle battirent longtemps les vitres de son véhicule, il avait manqué retourner au bercail, de dégoût brusque, de regret pour d'invétérées habitudes, pour sa terre, pour les tombes qu'il y délaissait, — de crainte superstitieuse que ce tumulte ne l'avertît de quelque chose.

Des étoiles s'allumant par la nuit toutefois, une à une, il s'était endormi, et, de relais en relais, n'avait plus guère ouvert les yeux qu'aux primes lueurs du matin, sur l'orient verdâtre, sur un ciel ardoisé, presque nocturne, où des nuages stationnaient, teintés de chair, où commençait à crépiter la chanson de quelques alouettes.

Les chevaux trottaient ferme; la voiture était pleine d'un ronflement monotone; le postillon sifflait des airs de chasse; et, bien au plaisir d'un réveil inaccoutumé, Agénor ne se fatiguait point de voir, d'entendre. Tout l'intéressait : l'heure, son apparence fourbe, les gens, l'âpre cri des charrues à la tâche, par la plaine, les

silhouettes debout au loin contre le ciel, et les successives, les montantes clartés de l'aurore.

Elles s'épandirent, incendièrent l'horizon; puis le soleil jaillit, avec une lumière dure, alerte, fastueuse, dont aussitôt se nuança la terre.

Trouvant la route longue, Agénor, au mépris des villages, des cités, qu'il connaissait d'autrefois, redevint très mélancolique; mais, de nouveau, il vécut moins abstraitement, lorsque son valet de chambre, du siège où il perchait, clama soudain : Paris! monsieur, voici Paris! — et fut pénétré d'une vraie joie, quand sa chaise eut atteint la barrière de La Chapelle. C'était par cette même barrière que Louis XVIII avait réintégré sa capitale, en mai 1815.

La foule, les magasins illuminés, à cette heure, le bruit, les rues où des lanternes grinçaient au vent, sur de lumineuses flaques, ramenèrent le jeune homme vers l'époque où il rentrait de ses visites, de ses promenades, de ses recherches, avec son défunt précepteur. Et le crâne fumeux, l'ouïe bourdonnante, il n'eut plus d'âme qu'entre les paupières, tout à l'humain bonheur d'aspirer du passé, tout au réel bien-être d'av^oir changé d'air, tout à la futile jouissance de se recorder certaines boutiques, dont la superficie, aujourd'hui qu'il avait de la barbe, lui paraissait diminuée.

Il traversa la place du Carrousel, au vu des Tuileries, nerveusement, du cœur, à travers l'ombre, l'impossible, jeta sa foi au prince caserne là; — puis il

franchit le Pont-Royal, pour vite s'arrêter devant une porte cochère, la porte de l'hôtel de Montégrier, rue du Bac. Dix heures sonnaient.

On pénétra dans une cour sablée, large; une cloche lança deux notes argentines, et, presque aussitôt, — tandis que circulait la chaise de poste, blanche de lune, jusqu'aux marches d'un escalier, — un gros laquais surgit, en souquenille, derrière lui le suisse du lieu, et, quelques secondes après, au seuil de l'hôtel, un personnage d'assez belle mine, à cheveux gris, à favoris encore châtains, vêtu d'un uniforme bleu et rouge.

— Mon Dieu! Agénor, s'écria-t-il, quand se montra le jeune marquis de Cluses, en sa sveltesse printanière, — que vous voilà grandi, et charmant cavalier!... Vous avez fait un bon voyage?

C'était le colonel de Montégrier. Il embrassa son pupille.

Et comme celui-ci s'informait de la comtesse, de Thérèse.

— Elles sont là, qui vous attendent. Allons les rejoindre, lui fut-il répondu.

Et comme il s'excusait d'être mené de suite à elles, avant d'être plus présentable.

— Mais, mon cher, ne vous excusez donc pas, dit le colonel. On jurerait que vous sortez des mains de Burle et Pomadère.

Naïvement, Agénor conta que, deux fois par année, l'un de ces mêmes tailleurs venait à Juvigny.

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La première chose dont se frappa le nouvel arrivé, sitôt son intrusion parfaite, auprès de ses cousines, Tune et l'autre vêtues de rose, dans un boudoir illuminé, confortable, meublé d'acajou, tendu de satin jaune à dessin bleu de ciel, fut, au mur, un cartel énorme, en marqueterie de Boulle, écaille et cuivre, serti de bronzes dorés, ciselés, à gaine surmontée de quatre chevaux piaffant de l'onde, d'un Phœbus. Il en reçut une commotion : je n'ai presque rien d'aussi beau !

C'est à peine s'il tendit l'oreille aux doléances que lui occasionnait la récente mort de l'abbé Robiquet, serviteur non pareil, irremplaçable ami.

Divers génies portaient le cadran du cartel, et deux enfants le soutenaient. « 11 doit être signé Mynûell » pensait Agénor. Et son regard, même lorsqu'il errait du comte à la comtesse, de la comtesse aux aspects vagues dont les prunelles se teintent, entrevoyait de métalliques rayons, des heurts de cuivre et de clarté.

— 11 est bien entendu, n'est-ce pas? fit le colonel, que ma maison sera la vôtre... Plus vous y resterez, plus nous serons heureux.

Le jeune marquis balbutia quelques timides grâces, mais, à part lui, catégoriquement, il se disait : « Si le mouvement d'une telle pendule est de Lambert, ces Montégrier ont un joyau digne du Louvre! »

— Ma foi! mon cher cousin, déclara soudain la comtesse, une blonde fanée, myope, les cils aux deux tiers clos, je serais curieuse de savoir pourquoi vous vous

êtes ainsi calfeutré en province, au mépris de votre naissance et de votre fortune.

Agénor lui narra ses goûts de bric-à-brac, longuement. Elle s'étonnait, la tète petite, de temps à autre épanouissait un sourire, d'une piquante insignifiance, et compassés, froids, toujours pareils, ses gestes étaient comme la délinéation brochée au satin des murailles.

— Alors, finit-elle par exprimer, en indiquant le cartel, du bout de son éventail mièvre, — vous devez aimer ça?

« S'il aimait ça! » Une minute, derrière cette phrase quelconque, au gré d'une envie folle, cupide, l'inexpérimenté marquis de Cluses crut que venait à lui, tombant du ciel, l'objet, le magnifique objet, dont il brûlait depuis son arri\'ce. Mais, pas un mot, pas le bégaiement d'une hésitation. Il donna la comtesse au diable.

« J'aurai ce cartel... Il me faut ce cartel! » décida-t-il toutefois, tant vibraient ses désirs. Et tout de suite, il s'occupa de le posséder, inattentif, discret; cependant que le colonel de Montégrier se mettait à lui parler d'affaires, et que babillait aussi la comtesse : théâtre, plaisirs, mondanités. De sa cousine Thérèse, il avait seulement remarqué la chevelure épaisse.

On soupa; et, l'heure tardive aidant, chacun remit de se mieux apprécier.

Ivre de svmpathie locale, Agénor fut conduit dans une pièce où tôt arrangé pour dormir, il congédia son valet de chambre.

L'hôtel se tut peu à peu; mais le vo3'ageur demeura pensif, les jointures lancinantes. Trop d'impressions déjà senties ou neuves l'excitaient; il était tout subtil d'avoir veillé plus tard que d'habitude; et, les paupières chaudes, et, les nubécules de sa cornée, comme des yeux d'Argus, paraissant voir, baigné en sa tenture jaune, le grand cartel, unique, royal, solaire, il resongea aux mo3'^ens de se l'approprier.

Plusieurs se présentèrent, discourtois, malhabiles, d'autres si nuageux qu'il n'essaya même pas de les joindre. A force de le tarabuster néanmoins, tortueusement, puis avec l'omnipotence des fantasmagories conçues par l'intellect, une idée folle, comique, germée hors de saison, le prit, mêlant de scabreuses convoitises à ses convoitises précédentes : « Pourquoi ne pas épouser Thérèse? J'aurais le cartel! »

11 magnifia cette idée, l'étira, — jusqu'à rire, soudain, lorsqu'un éclair de sens pratique lui en montra le vide. Mais, pareilleà ces phrases de musique, dont la mémoire s'est gardée, intacte, sans qu'on ait cru les retenir, voici que les charmes de sa cousine commencèrent de luer un à un : prunelles d'ombre, bouche fleurie, chairs éblouissantes.

Thérèse de Montégrier n'était pas l'idéal, cet idéal furtif, rencontré à Juvigny, sur une route, ce resplendissant idéal que la mort de l'abbé Robiquet avait banni au loin. Douce, jolie, suffisante, elle parut au jeune marquis de Cluses, pourtant, — les rêveurs

sont tous Infidèles. — Et il tomba en un sommeil paisible.

Le lendemain, ses premiers pas le conduisaient à l'air, à humer du soleil, comme d'habitude, par les allées de son domaine.

D'abord, il descendit la rue du Bac, léger, cupide encore de la veille, heureux d'une atmosphère tiède; puis, une influence lui sourdant, il se dirigea vers l'hôtel où il avait habité, du vivant de son père. De la tristesse l'y guettait.

Plus de porte, une barrière ; plus de sculptures capricantes, un monceau degravois; nulle trace d'herbe sur des ruines, où rien de l'homme n'exubérait que sa force à détruire. Le mur si bien lavé chaque jour, et qu'à présent souillait un ordurier grimoire, n'était resté debout qu'afin d'embarrasser le vol. Du plâtre, de tous côtés du plâtre, une poussière humide, jusqu'aux semelles d'Agénor.

Il décampa, nerveux, de-ci, de-là, vingt bonnes minutes, se plut à triturer de la misanthropie; et, Saint- Thomas-d'Aquin se profilant bientôt, contre sa gauche, il courut s'y blottir, les genoux à terre, s'humilier, l'âme retraite, se plaindre, l'imagination éborgnée, — jusqu'à l'heure où il découvrit, par la nuit claire de l'église, qu'un lustre, deux lustres, beaucoup de lustres pendus au-dessus de lui, en une immobilité saisissante, dataient du siècle de Louis XIV.

La saison mourut, ses chaleurs; les ramures se dépouillèrent au vent d'automne.

Agénor prenait goût à la vie parisienne, hantait ses congénères, et son tuteur lui ayant attribué, rue de Bourbon, un pavillon coquet, dont les derrières, à travers le silence d'un parc urbain, communiquaient avec l'hôtel de Montégrier, il avait une écurie, un domestique assez nombreux, des voitures : cabriolet, britschka.

Levé de grand matin, il entendait la messe, battait son voisinage, les quais, le Marais, les lieux où il comptait sur une épave des ans préférés, pour la cloîtrer chez lui, l'amalgamer à un décor pédant; puis il courait vers ses cousines, gentil, sagement casanier, heureux près d'elles de ce bonheur qu'ont certains hommes à l'ombre de la femme, et sachant lui parler, d'instinct, et sachant aussi la comprendre.

Ils ^rtaient beaucoup, faisaient ensemble la plupart des marches que l'existence ordonne, des démarches que les relations nécessitent; ils avaient un même confesseur, ne manquaient aucun bal officiel, aucune soirée de leur monde ; et, maintenant qu'Agénor mûrissait, comme à Juvigny, en un milieu décoratif sans cesse plus orné, donc moins puissant à le distraire, il lui arrivait de mieux réfléchir à l'amour, au mariage, à celle qu'il épouserait, loin de rêves précipités, loin de tout désir spasmodique ou malin.

Naturellement, parce qu'elleétaitlà, bien immanente,

à sa portée, Thérèse de Montégrier continuait de l'envahir; mais brune, elle ascendait vers lui avec une lenteur si molle, et de fertile beauté, rappelait si peu la beauté de rencontre, sur cette route, naguères, que plein de méfiances, il demeurait stagnant, et que parfois troublé, son trouble, en des profondeurs caverneuses, onques ne ridait sa surface.

De singulières douceurs le berçaient cependant, et par les miraculeuses contrées où vogue l'imagination : paysages de vapeurs, atmosphères de léthargie, nues incandescentes, il ne s'enfonçait plus unisexuel, jamais.

— Agénor, mon brave, s'écria le colonel, moitié sérieux, moitié plaisant, un après-dîner, — vous me stupéfiez... Comment! vous êtes libre, et pas une fredaine, une malheureuse fredaine... Que diablel on abandonne ses cousines! on a des camarades! on s'amuse!

Le jeune marquis devint très rouge, faillit répondre une insolence; puis, du calme l'aplanissant, un calme raisonneur, — alors que son tuteur prolongeait le badinage, — l'œil fixe, la gorge sèche, l'esprit chagrin, il fut à de certaines pensées qui, hors de lui, s'en allèrent à vau-l'eau : « Je n'aurai pas Thérèse... Je suis trop jeune, inoccupé... On me dédaigne... »

Accoutumé de réfléchir aux paroles des gens d'âge, longtemps, jusqu'à l'heure du repos, il se complut à méditer, se demandant avec mesure, non sans révoltes, si, par hasard, le colonel n'avait point voulu dire qu'il

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faut aimer une fois, peut-être bien une fois, avant tout hyménée, pour apprendre.

Des chaleurs cinglèrent le marquis de Cluses au visage; il s'accusa d'être mal inspiré; une agitation sourde l'excitait contre cet homme assis là, quiet, fauteur d'impies desseins, coupé en deux par la clarté de la lampe. Mais, comme celui-ci fréquentait les offices, était un bon mari, un père meilleur encore, Agénor demeurait fumeux, ne savait pas où donner de la tête.

Thérèse gardait le lit, souffrante, dans sa chambre, et la comtesse de Montégrier lui tenait compagnie.

L'époque venait, toutefois, où Agénor de Cluses allait rompre son jeûne d'iconolâtre, et voir un peu plus clair au loin, et ne pas se repaître exclusivement d'inanes chimères et de bulles.

Ce fut vers les médians soirs de janvier 1820, qu'il contracta sa première amitié juvénile, dans un bal où sautaient ses cousines; l'une, chaste, vêtue de crêpe bleu, de gaze, l'autre couronnée de roses rouges, épaules et dos nus, en corsage de satin grenat. De suite, à vue rapide, s'était fait remarquer d'Agénor un homme de vingt-cinq ans. Bien pris, de taille moyenne, de médiocre visage, pareil à tous, il portait un habit de drap, un gilet de soie très ouvert, noirs, un jabot plissé, des bas noirs à jour, des souliers à boucles d'or, une châtelaine de rubans colorés; mais, de sa personne émanait un fluide sympathique. Et ce fluide parlait aux

nerfs de quelques-uns. On bâcla connaissance, — il s'appelait de la Jonchères; — on s'entretint de choses indifférentes; on décida de se revoir; et, trois semaines plus tard, inséparables, les deux nouveaux amis montaient à cheval ensemble, le matin, couraient les lieux où il est séant de s'exhiber l'après-midi, et, le soir, se retrouvaient encore, mondains, d'une distinction égale, et d'une exubérance de langage qui, par les danses, le tohu-bohu des raouts, les obligeait à s'aborder sans cesse.

C'était là une attraction stupide, aveugle, indulgente comme l'amour; et de son pair, du compagnon choisi, Agénor acceptait presque les audaces : mots libres, dépravations de pensée, dont le simple frôlement, chez d'autres, l'avait tant choqué jusqu'alors.

Il négligea la comtesse de Montégrier, Thérèse; et celle-ci en eut de l'humeur, une sorte de chagrin sournois, mystérieux, bâtarde de rancune spéciale et de jalousie sur le point d'éclore. Apte au bonheur, gaie, confiante, avec une pointe de coquetterie naïve, elle s'était prise d'une vive tendresse pour Agénor, l'avait campé superbe en elle, lui supputant un cœur pareil au sien et plein d'une tranquillité basée sur la quasi-certitude de leur mariage, sans doute échafaudé d'avance.

Quelques semaines fu>^aient, d'une monotonie adorable; et brusquement, elle avait cessé d'être heureuse, du matin au soir commença de s'inquiéter, de moins résumer l'avenir, dès qu'elle ne vit plus son parent

chaque jour, à chaque heure, quand elle ne l'entendit parler que d'un seul homme, de ce presque inconnu, dont les moindres actes, les paroles, au bout de si peu de temps, avaient acquis une telle importance.

Le 13 i'évrier 1820, au moment de se mettre à table, le colonel reçut un billet. Agénor dînait chez son ami de la Jonchères. M. de Montégrier s'écria pargausserie : « Bon I voici que mon pupille se dérange! » Thérèse battit des paupières; la comtesse ne put s'empêcher de sourire; — et on passa dans la salle à manger.

Jacques-Henri de la Jonchères avait résolu dégriser Agénor, de l'initier à une débauche; et pour ce, il s'était adjoint un camarade, viveur sentimental, titré comme eux, et comme lui dénué de vergogne.

On fît ripaille; le marquis de Cluses but, causa outre mesure; et, vers le tard, Paris veillant encore sous un ciel de frimas, les trois jeunes gens, le claque à l'anglaise sur l'oreille, leurs larges manteaux de peluche aux épaules, descendaient de voiture contre une maison d'irréprochable aspect.

Agénor marchait, inconscient. La tête folle, l'estomac paisible, il se rappelait bien que, maintes fois, durant la soirée, son ami de la Jonchères, et l'autre, avaient parlé d'une vieille dame, dont les filles étaient jolies, chez laquelle on irait souper; mais c'était tout. Et pas une ombre ne le traversait; et rien ne le frappait

d'extraordinaire; et une joie grossière, hardie, la joie de respirer du vague, de ne se lier à aucune idée, la joie de se sentir plus fort, plus béat que de coutume, le grandissait et l'emplissait des talons à la tête.

Le marteau de la porte clama profondément; une servante accourut ; et, quelques secondes après, on pénétra dans un salon lilas, où des vitrines empire, avec une symétrie glaciale, étalaient des objets de pacotille, où un certain nombre de gravures offraient les nudités courantes, mythologiques.

Flanqué d'une douairière à trogne hilare, aux chairs liquéfiées, un trio de gentilles femmes surgit. Agénor leur fut présenté. L'une s'empara de lui, la deuxième d'Henri de la Jonchères, la dernière du viveur, dont le geste s'édulcora, dont le langage devint mielleux; — et elles étaient toutes blondes, la gorge très ouverte, en corsages, en jupes crème, ruches de blanc; et toutes avaient des colliers d'or, des giroflées artificielles par les cheveux.

Il y eut une sorte de silence ; tandis que chuchotaient les couples ; — puis, la douairière :

— Vous allez manger du nanan surfin, ce soir, mes amours. Notre cordon bleu a fait merveille.

Et la cravate du marquis de Cluses s'étant lâchée, sa partenaire la renoua, de ses doigts experts.

— Vous vous nommez? demanda-t-il.

— Rosita.

D'un élan brusque, il la baisa aux lèvres.

— Parfait! proclama la Jonchères... le gaillard n'en est plus aux preuves... J'étais sa dupe...

— Bravo! jeta le viveur.

— Qu'est-ce que vous m'aviez donc raconté?... Qu'est-ce que vous racontiez donc? psalmodiait la vieille.

Agénor ne sourcillait point, les prunelles triomphantes, du feu aux joues.

D'une inexpérience rare, sitôt son intrusion, il avait eu des doutes sur la qualité du lieu, des hôtesses y établies; mais de la curiosité lui sourdant, mais les fumées du vin épaississant à la chaleur d'un copieux fo3^er, il ne s'était point trop ému.

Et distrait malgré ses principes, maintenant, peu à peu ébloui, concupiscent, effrayé, tantôt il caressait l'envie, la relative envie de déguerpir, voulait se dire malade, prétexter l'heure indue, tantôt il brûlait de rester jusqu'au bout, par respect humain, par torridité sanguine, afin de ne point manquer l'occasion, et pour goûter excusable, loin des foudres de sa paroisse, cette chose, cet acte, ce plaisir, que le comte de Montégrier, utilement, paraissait lui avoir suggéré de connaître.

Des minutes s'écoulèrent; odorante, le rire clair, la gorge promettant, Rosita s'était faite câline; — et le marquis de Cluses découcha, ne s'éveilla que tard, le lendemain, pâli, mécontent, craintif, lorsque bruyait la grand'ville.

Une pluie fine brouillassait l'atmosphère; les rues

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étaient glissantes; relent de sa nuitée, un parfum tiède imprégnait Agénor, le poursuivait, montant des bâillements de sa chemise; et il ne se sentait plus le même, se croyait en but aux ironiques regards de la foule. Il sauta dans une voiture de place et gagna son logis, rue de Bourbon. Le comte de Montégrier l'y attendait.

— Ah! vous voilà, dit-il, la bouche dure. — 11 faut avouer que vous avez mal choisi votre temps pour... bambocher.

Agénor dressa la tête, soudain blessé, furieux. Le colonel continua :

— Vous ne savez donc pas?... Non, en effet, vous ne devez pas savoir... Le duc de Berry est mort, assassiné, cette nuit.

— Assassiné?... assassiné? 0-o-h! fit le jeune marquis de Cluses.

Et il baissa les yeux, abasourdi : « Mon Dieu! mon Dieu! »

— Le meurtrier est un républicain nommé Louvel, reprit bientôt le comte, d'un ton plus calme. — Il travaillait dans la sellerie du Roi.

L'imagination démente, Agénor pensa : « C'est ma faute!... Le ciel m'a puni... Je n'ai pas eu beaucoup à languir. » Puis il divagua sur ce thème, la face de plus en plus pâle, son interlocuteur narrant la pénible agonie du prince, à l'Opéra, ses adieux à sa femme, à Louis XVIII, au duc d'iVngoulême, sa mort chrétienne

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sur un lit où, par hasard, il avait couché, dans Cherbourg, lors de son arrivée en France, — et les mots de la famille royale.

— Pourvu que la duchesse n'avorte point, maintenant! s'écria le colonel.

« Il n'aurait plus manqué que ça!... Seigneur! » Le jeune homme pleurait. « Sa défaillance, toute défaillance, tout péché portait donc avec lui sa punition, comme le déclarait l'Église ! » Et il voyait le trône compromis ; et un chagrin noir poignait sa chair, allait peutêtre, matérialisable, diminuer les joies qu'un même critère d'espérance ne tenait pas aux mêmes chaînes.

Demeuré seul, il versa d'abondantes larmes, encore, longtemps inconsolable, rancunier, maudissant son tuteur de l'avoir soufflé mal; et il se mit au bain, pour se débarrasser du parfum, de l'encombrant parfum qui ne cessait de s'exhaler. Ce faisant, il se rappelait Thérèse. Elle lui sembla plus proche de son vouloir, idéalement plus complète, et une minute, sans nulle raison qu'un passager et nouveau caprice de nerfs, auquel d'anciennes rêveries parlaient, il s'accusa de l'avoir trompée, eut des remords, des transes, et l'aima de toutes les forces du sentiment, de la pitié.

Vers midi, sur le coup d'un lamentable déjeuner, où Thérèse, la comtesse, le comte de Montégrier n'avaient pas desserré les dents, où lui, Agénor, avait mangé comme un ogre, par criant besoin de se récupérer, il tombait chez son confesseur, obtenait de s'approcher

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aussitôt du tribunal de pénitence, et là, front baisse, avouait sa frasque, et les despotiques envies, les voluptueux assauts, que lui occasionnaient, déjà de longue date, la femme, la solitude, la méditation.

Impassible, une tête sérieuse, à rudes cheveux gris, l'écoutait; puis, lorsqu'il en fut à demander, gravement, au comble d'une superstitieuse, égoïste émotion, s'il n'était point la cause du meurtre de la nuit précédente, la tête ébaucha un sourire, du coin de l'œil, devant l'idée qu'un fils de France aurait été frappé à seule fin de châtier cet homme, ce morveux, de sa faiblesse pour une fille de rue.

Le prêtre gourmanda le marquis de Cluses, lui enjoignit de meilleures amitiés, un prompt mariage, lui infliga de lire quarante fois les litanies de la Vierge. Et celui-ci partit, le moral délesté d'un fardeau; et, selon le vœu de son confesseur, il résolut de ne plus fréquenter la Jonchères.

Joué la veille, en beau perdeur à qui le jeu ne déplaît point, Agénor avait vite succombé; mais énergique à toute revanche, mais flexible aux décevantes et cruelles agitations dont il sortait, un dévotieux ressentiment lui était venu. Les affections d'épiderme, souventes fois, ne coûtent pas plus à rejeter qu'à prendre.

Ce fut donc en unité d'esprit singulière qu'il put savourer l'autre conseil ecclésiastique : un prompt mariage. La mort sanglante du duc de Berry s'obombrait; le tumulte des heures passées n'était plus qu'un

bruit vague; et, pour la deuxième t'ois du jour, sa cousine Thérèse lui parut des mieux accomplies, désirable, se précisant comme épouse.

Vêtu de noir, il arpenta le quai d'Orsay, flâna, descendit sur le port des Saints-Pères, où des mariniers s'amarraient; et il réintégra son hôtel, finalement courut demander si M""" de Montégrier voulait bien le recevoir. Elle s'apprêtait à sortir, avec Thérèse, chacune en deuil aussi, bonnes royalistes.

— Nous allons nous poster près de la maison où logeait cet individu, l'assassin, vous savez!... On doit l'y mener vers trois heures... Nous accompagnezvous?

Agénor acceptant, remercié par une flamme subite aux pommettes de Thérèse, ils montèrent dans un landau et eurent tôt fait de joindre une bâtisse chancreuse, que des loques, à certaines fenêtres, animaient d'une vie superficielle, sous une constante brise, rue Saint-Thomas-du-Louvre.

Et ils n'y chômaient pas depuis un tiers d'heure, quand deux voitures arrivèrent, s'ouvrant et dégorgeant six hommes, dont Louvel, que des policiers agrippaient aux coudes.

— Le voici, tenez ! dit la comtesse, les yeux brillants, diminués par les verres de son face-à-main. — Il est horrible!

Agénor ne le trouva pas vilain. Petit, propret, à peine quarante ans, les cheveux blonds, le visage correct,

UN CAHACTÈUE 71

Louvel jeta un regard bleu sur l'équipage armorié, haussa dédaigneusement les épaules; et il disparut à jamais dans un corridor vil, pour les trois êtres massés là.

— Quelle mine!... Quel aplomb I déclara la comtesse de Montégrier. — Avez-vous vu?

Agénor et Thérèse ne répondirent pas, jeunes, émotionnés sans le comprendre du sort qui attendait le misérable. Puis, M"'^ de Montégrier se plut à conter ce qu'elle avait retenu de lui, de ses divers interrogatoires :

— Il ne témoigne aucun remords, s'imagine avoir donné le signal d'une révolution... Au bruit d'une porte qu'on fermait, il s'est écrié : on entend déjà le canon, je crois... Il prétend que tuer un homme n'est point un crime, lorsque c'est pour opinion...

Cependant, à la dérobée, Agénor détaillait Thérèse. Le deuil seyait à son teint d'hortensia; elle avait des cils magnifiques, courbes et longs, le nez moyen, un peu arqué, de fines oreilles aux lobes veloutés, des lèvres de cerise. Et il l'appréciait davantage, de seconde en seconde, pour ses charmes, pour l'affabilité de son humeur, et parce qu'il la sentait vibrer peut-être, comme lui, profondément.

Le corps de S. A. R. Charles-Ferdinand d'Artois, duc de Berry, fut exposé une semaine au Louvre, dans une chapelle ardente. Agénor vint le regretter, parmi la foule, et, plusieurs nuits, il demeura gêné de cette

figure blême, embaumée, funèbre, dont une habile main avait calmé l'expression douloureuse.

De nouveau le cavalier servant de ses cousines, aux plus minimes soins, à Saint-Denis où les obsèques du prince eurent lieu, il remplit ses devoirs de noble, de chrétien; puis, comme tant d'autres, après les bourrasques de l'existence, il réintégra ses habitudes, mais derrière une occupation fixe : aimer. Son goût pour Thérèse, enfin, s'était épanoui. Et les vingt et un jours de son deuil révolus, deuil de Cour, la gorge sèche, le maintien gauche, un soir il avisa M. de Montégrier qu'il aurait à l'entretenir, le lendemain, de griève manière.

Enervé, assailli d'angoisses, d'espoirs, Agénor de Cluses dormit peu, sur un dire aussi personnel. Une sorte de lumière veillait en lui comme en un phare. Le jour se levant toutefois, jour grisâtre, nuageux, malpropre, il se fit habiller, et brûlant d'impatience, d'activité, plein d'une soudaine rage de collectionneur qui, depuis un siècle n'a pas eu de loisir, il commença une fiévreuse tournée chez ses revendeurs d'antiquailles, à cheval, bon train, — n'ignorant d'ailleurs point que le comte de Montégrier occupait ses matins à la caserne.

Par chance, au fond d'un passage morne, chez un tapissier, il trouva une chaise à porteurs, en bois recouvert d'or moulu, des scènes maritimes, à couronnement de clous, de vases d'or, garnie de basane mousse, de feuillages roses, sablés d'argent. Et il rentra aux

anges, plus crâne, demanda si le colonel était de retour. Le colonel se promenait dans son bureau, la physionomie narquoise.

— Eh bien! mon cher, demande-t-il, qu'avez-vous à me conter?... J'écoute.

Agénor tressaille; son cœur lui bat une chamade. Mais, comme tintent des pendules, tout à coup : onze heures, grêlement, il se dépêche de balbutier :

— J'aime Thérèse. Voulez-vous me la donner. Monsieur?

Très satisfait, le comte, de prime abord, paraît examiner l'une et l'autre de ses bottes, — il ricane en sa barbe, est fier d'avoir éventé son pupille, couve une gauloise envie de lui remémorer cette nuit passée hors de l'hôtel, naguères; — puis il redresse la tête, s'obligeant au sévère :

— Thérèse vous aime-t-elle?

— Je... je ne sais pas... Il m'avait semblé...

« Va! joue la modestie, pense M. de Montégrier... Ah! il t'avait semblé... Ah! tu ne sais rien, bon apôtre... »

Agénor poursuit :

— Mon Dieu, je n'ai pas d'illusion... Certaines recherches seraient beaucoup plus flatteuses que la mienne... Thérèse les mérite... Cependant... avec mon nom, ma fortune, si vous le souhaitiez, peut-être que la pairie...

— Evidemment, la pairie... Parbleu! déclare le

comte, vous avez le droit d'y prétendre. Mon brave ami Robert de Cluses serait pair de France... Mais... à peine atteignez-vous l'âge d'homme! C'est vers trente ans, moi, que je me suis marié.

— Vers trente ans... Oui... En effet, je craignais... Voilà tout ce que trouve l'inartificieux Agénor. Et

un tel désappointement le pétrifie sur place, les jambes, les bras mois, que le comte manque de rire une seconde fois. Car il n'a pas l'intention de rejeter aux calendes, ni même d'atermoyer un gendre de ce prix. Simplement, il désire ménager les convenances.

— Alors, monsieur, vous dites non? ose néanmoins articuler le jeune marquis, d'une voix bâillonnée.

— Ce serait non, pour quiconque, répond le colonel. — Mais vous êtes mon parent, mon pupille, un fort gentil garçon, que j'affectionne... Je parlerai à la comtesse.

On se quitta les meilleurs gens du monde; puis, un après-midi, — comme déjà s'inquiétait Agénor de la réserve de Thérèse, — leurs fiançailles s'accomplirent, en l'unique présence du comte et de la comtesse. Les de Montégrier de Bretteville octroyaient un million de dot à leur fille.

Quand Mai aviva son soleil, les jardinières tulipes déplovant leurs globes, avant de se faner, le mariage eut lieu, à Saint-Thomas-d'Aquin.

Thérèse avait un voile d'Angleterre, un croissant de

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fleurs d'oranger, une branche de tubéreuse par les cheveux, et, sur sa jupe de soie, une robe de dentelles plaquait de transparentes matités, neige contre neige, enchevêtrait mille arabesques.

Et la cérémonie fut semblable aux cérémonies du même ordre, avec ses chants, ses fleurs, sa messe, son exhortation, ses toilettes; tandis que chuchotait une cohue d'invités, et que, des plus bavards, trois courtisans, vieux messieurs, de grande famille, se détaillaient qu'à Londres, le roi George IV voulait intenter un procès à sa femme, Caroline de Brunswick, publiquement l'accuser d'adultère, — et que cela n'était ni politique, ni digne, vu les dernières lois de préservation, l'esprit du jour, et les sociétés secrètes : charbonnerie et autres, dont pullulaient l'armée, le barreau, les écoles, en haine du royalisme.

Au bout d'une semaine, les nouveaux mariés prirent la route de Juvigny, désireux de plus d'air, de franchises, de solitude.

D'abord, lorsque le déplacement avait été convenu, gai d'une ivresse monocorde, bien à cette chair, à l'électricité de cette âme vierge , dont il pouvait jouir pieux, sans le moindre scrupule, Agénor s'était enjoint de ne pas démeubler son pavillon. Mais, au moment de l'abandonner, sur une impression volatile, grâce à Thérèse qui, pour mieux plaire, elle aussi maintenant se targuait de chérir les êtres et les choses de la

sublime époque, on avait tout emballé, expédié : meubles, peintures, étoffes, bibelots, tout, jusqu'au cartel, au mystique cartel des Montégrier, germe, trait d'union, fétiche, d'où, par hasard, un amour s'était plu à jaillir.

Et le couple voyageait à petites journées, Thérèse d'une béatitude jaseuse, Agénor fou d'allégresse, curieux de retrouver Juvigny, ses richesses, ses pelouses, ses feuillées adolescentes.

Cependant, comme il n'avait pas de régisseur, — le colonel de Montégrier lui voulant quelque honnête homme, sortable, — il craignait que le château ne fût guère en état de les recevoir, malgré de nombreux serviteurs, gens de son célibat et gens qu'il avait détachés de Paris.

On arriva, — le domaine flambait au soleil baissant, — et, par la grille ouverte, alors que se pressait vers les maîtres une valetaille en sa livrée jaune et argent, les femmes costumées de clair, la nouvelle marquise de Cluses aperçut des balustres fleuris, un perron seigneurial, bien drapé de guirlandes. Les moindres points de vue lui sourirent, et n'étant pas lasse, et jalouse de connaître le plus tôt possible, elle entraîna son mari à la découverte. Lui, complaisamment, se mit à la promener de pièce en pièce.

Il rayonnait de se retrouver double au milieu de tant de reliques estimables, d'aspect si peu vétusté, et orgueilleux de les posséder, l'être débordant d'aff'ection,

la voix suffoquée de plaisir, il parlait interminablement, de fois à autre s'arrêtait, l'œil épieur, pour baiser la bouche de sa compagne.

Agénor et Thérèse traversèrent le salon des fêtes, que décoraient aujourd'hui plusieurs tapisseries des Gobelins : la Gloire, le Sommeil, la Musique, une danse de nymphes et de satyres; où des meubles patiemment travaillés, réchampis d'or, étageaient leurs courbes majestueuses, piquetées de lueurs; où l'on foulait aux pieds un chef-d'œuvre de la Savonnerie. Ils demeurèrent quelques minutes par un deuxième salon tendu de soie Indienne, ponceau, brochée de mille perruches, contre laquelle s'appliquaient des armures gravées, damasquinées, entre des panoplies, que des portraits à vastes perruques ornaient, blondines ou noires, et aussi de délicats visages féminins, coiffés à la garçon, brétaudés, hurlupés, munis du tapabor, en des cadres sculptés de roses. Puis, au travers du copieux logis : bibliothèque, salles à manger, chambres, Thérèse admira d'autres tentures, d'autres toiles, un téorbe chatoyant d'émeraudes, une Madone, toute broderies et satins, de splendides panneaux, les plus étonnantes potiches, merveilles de l'Orient, des cristaux de Bohême, des bronzes, des cassolettes, des coupes, un peuple de menues figurines de marbre, d'ivoire, de lazulite, encore des meubles, guéridons de la Chine, tables de marqueterie d'amarante, de citronnier, commodes en vernis Martin, chiffonniers, secrétaires, consoles,

bureaux de bois mouchetés, armoires à pans d'écaillé, lamées de cuivre, d'émail, chenets et grilles de fer poli, chaises, canapés, fauteuils de velours irisés, de brocarts que le soleil incruste, — cela d'une même senteur d'époque. La salle de bains a des murs, un plafond dorés, semés de fleurs et de bergeries.

On entra dans le parc; mais gauchi, énervé, au voisinage du terrain suspect où, près de finir, l'abbé Robiquet lui saisissait le bras, Agénor voulut faire volte-face.

— Eh bien! demanda Thérèse. — Nous n'allons pas plus loin?... Pourquoi?

Il dit la vérité.

— C'est là!... Gomment, c'est là! s'exclamait la jeune femme, vite intimidée à son tour, un persistant frisson sur les épaules; tandis que noircissait le ciel.

Pas un bruit.

— Pauvre homme ! reprit-elle, avec l'idée de conjurer le prêtre, s'il errait invisible, fortuitement, au lieu de son trépas. — Montrez-moi donc la place, je vous prie, la place exacte où il est tombé.

Le marquis de Cluses étendit la main :

— Un peu plus haut que cette touffe d'herbes. Alors, par besoin d'éprouver son mari, par crainte

subtile, et peut-être afin de se complaire en l'émotion qu'elle devait causer :

— Hein ! si j'allais mourir comme ça ! roucoula-t-elle. Agénor lui jeta un regard navré.

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Le lendemain, de torrentielles pluies zébraient l'atmosjDhère, fouettaient les pelouses de Juvigny, assaillaient le château, dont les gouttières s'emplirent de clapotages, les vastes cheminées d'une plainte continue. Agénor en savourait la mélancolie. On végète, satisfait d'être à couvert; une porte claque soudain; des pas surgissent, au dehors, écrasent le gravier boueux; la magnificence des plus chauds coloris décroît; tout éclat métallique sommeille; et, l'ouïe absorbée, la mémoire vagabondant sans trêve, loin du livre que les doigts tiennent mal, alors que regardent les fenêtres, comme des veux d'aveugle, l'on est aux contorsions d'un arbre, d'une plante, sous la bise, au voile d'eau ternie, touffue, silencieuse, qui monotonement tombe vers le sol.

Thérèse, elle, plus active, voulut s'initier aux minces côtés de ses devoirs; et lui fallant agir, et venant stationner quelquefois, à l'ombre de son mari, importante, joyeuse de conter ses moindres actes, aidée d'une fille de chambre, elle acheva d'inventorier sa maison.

L'azur céleste reparaissant, ce furent des courses à cheval, en voiture, des visites, le moins possible, le déballage, l'emploi du mobilier amené de Paris, des lectures, d'intimes promenades, de longues heures consacrées à l'amour, à ses fugitives, semblables, et plaisantes caresses.

Puis la marquise de Cluses devint grosse, et certains accidents commencèrent de la tourmenter, qui émurent Agénor, lui imposèrent d'en écrire à M"^ de Montégrîer.

Elle accourut, promit de ne quitter sa fille qu'après la délivrance; et le jeune couple vécut moins fiévreux.

Cependant, Paris clabaudait du procès de la reine d'Angleterre, de sa liaison avec Bartolomeo Bergami, simple courrier, ancien valet de chambre; et la province hurlait aussi, pour ou contre, selon l'ire, les préventions de chacun et les nombreuses, discutables manières d'interpréter un bill des peines.

Agénor supplia sa femme de ne lire aucun journal, — trop d'ordures s'y colportant. Et consciencieux, il prêcha d'exemple, passa les colonnes où, devant l'Europe gouailleuse, un homme, un père, un roi étançonnait les preuves de son déshonneur.

Thérèse se portant mieux tout à coup, Juvigny reconquit aspect. La comtesse et sa fille le sillonnaient de leurs chapeaux de paille blanche, de leurs plumes d'autruche rayées, de leurs toilettes en percale, en percaline, de leurs ceintures écossaises; ses arbres, ses statues, ses allées blondes chauffaient au soleil; les corbeilles, les parterres dressaient une pleine flore chatoyante; et, dans ses habits à larges collets de velours, ses gilets à schall, ses pantalons violâtres, ses guêtres écrues, Agénor, imperturbable entre sa femme et les beautés de son château dix-septième siècle, Agénor symbolisait le bien-être.

Un soir d'août, vers les dix heures, comme on était réuni, fenêtres ouvertes, non loin du paravent de

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velours nacarat, galonné de soie éteinte, mauve et noire, M"'' de Montégrier loquace, bourrant son gendre d'anecdotes, de redondantes théories, d'histoires très anciennes, une servante se présenta, qui, penchée sur Thérèse, l'entretint quelques secondes à voix basse.

I^nies sortirent; Agénor les écouta s'en aller, — il eût bien voulu s'éclipser de même, savoir ce qu'elles avaient dit, — et leurs pas, le froufrou de leurs robes, le secret de leurs chuchotements semblèrent se diriger vers les chambres à coucher.

Rien de plus simple que de telles fugues, et d'ordinaire, le marquis de Cluses n'y prêtait aucune attention; mais la comtesse l'excédait, trop communicative pour qu'il ne s'étonnât point, et le visage de Thérèse avait gardé un sourire indéchiffrable. « Que diable manigançait-on?... Une plaisanterie?... Quelque surprise?... » Agénor bouillait aux sons lointains qu'il croyait percevoir. Doux, cultivé toutefois, il n'aimait pas manquer de politesse.

M""" de Montégrier tarissant peu à peu, il n'y tint plus, et se leva, l'œil arrondi d'inquiétude factice :

— Pardonnez-moi... Je crains que Thérèse ne soit souffrante...

La comtesse n'osa pas le suivre. « Baste! ma fille a dû fermer sa porte! » espéra-t-elle seulement. Et elle se mit à rêvasser, tête légère, sa myopie l'enveloppant d'un crépuscule; tandis que fuyait Agénor.

Thérèse était dans sa chambre ; — il avait on ne peut

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mieux supposé. Une ligne de clarté mince le lui prouvait subsidiairement, au bout de ses chaussures. Mais lorsqu'il eut annoncé sa présence, le regard jovial, sans obtenir de réponse, puis essayé en vain de passer outre, il demeura moins satisfait : « Qu'est-ce?... Me voilà dehors! »

Un craquètement jaillit par le silence.

— Thérèse!... Thérèse!

De nouveau la porte restait sourde. « Du diable, s'il y comprenait quelque chose! »

Il ne s'avoua point battu, cependant; et bientôt éjoui à l'idée de percer malgré tout le mystère féminin, l'affectueuse intrigue qu'on se donnait un mal si grand à lui cacher, il se baissa vers la serrure, et, de l'index, avec mille précautions, pesa sur l'embouchure de clé qui débordait là, suffisante. Le doigt tourna, du jour parut. Et le marquis de Cluses vit sa femme, — échevelée, assise, le profil net, sur un fond de lumière égale. Derrière elle, un bras soutenait des étoffes, contre un tablier; un autre bras pendait, serrant plusieurs flots de rubans cerise, argentés, bleu-turquoise. Pas un mot, pas un geste; on écoutait.

Agénor examina le corsage de Thérèse, le reconnut : un superbe corsage en pointe, qu'il avait souvent manié, dont, la veille, il admirait la trame et les valenciennes. Il saisit qu'on se costumait de la sorte afin de le flatter, jugea son insistance ridicule; et il se déroba, en sifflottant, comme s'il se jugeait seul, comme s'il était naturel

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de trouver porte close. Mais, le dos tourné, un malicieux projet lui sourdit.

— C'est moi, mon enfant... Vitel ouvre... murmurait au bout d'une demi-heure la comtesse de Montégrier, lasse d'attendre Agénor, curieuse de savoir ce qui l'avait retenu.

Coiffée à la Montgobert, au col une parure de grosses perles, la taille longue, sa jeune gorge montant comme d'une écume entre les dentelles de son buste, Thérèse, blanchie, rougie, une coquette sur les lèvres, était faite à ravir pour cette chambre paille et or, où tout évoquait les splendeurs d'un Versailles, au temps de l'homme-Roi.

— V^ous savez, mère!... Mon pauvre mari est venu. Je ne lui ai pas ouvert.

— M"" de Thianges, la duchesse de Sully devaient être moins charmantes que ma fille! répliqua la comtesse.

— Eh bien! vous a-t-il rejointe!... Est-ce qu'il se doute?

La servante partit en quête du marquis de Cluses.

— Monsieur mon époux, dit Thérèse, quand se fut arrêté un bruit de pas, contre la porte, celle-ci bâillant peu à peu, — je vous souhaite le bonsoir.

— D'honneur! Madame, je suis aise de vous examiner si belle et si pimpante, répondit Agénor.

On éclata de rire.

Perruque in-folio par les épaules, rasé de frais, une

ombre de moustache aux commissures de la bouche, de haute mine avec son justaucorps incarnat, sa veste azur, brodés de métal précieux, chatoyants de paillettes d'orfèvrerie, avec sa rhingrave, ses bas de soie lilas, son écharpe de satin, sa cavalière évaporée, ses souliers de velours à ailes de moulin, son baudrier, ses aiguillettes moutonnantes, ses gants de martial, comme Thérèse, il avait revêtu le costume Louis XIV. Et l'un et l'autre étaient resplendissants, gais et parés de même, en leur exhumé parfum d'ambre gris, de benjoin; elle, vert d'eau et rose.

Ce fut leur dernière nuit d'amour, le point extrême oii ils vibrèrent à l'unisson, au comble du bonheur moral, du rêve, l'ultime joie charnelle que leur consentit sur la terre l'impitoyable et perspicace destinée.

Reprise bientôt d'accidents, suites de sa grossesse, Thérèse n'eut guère de force que pour combattre des malaises. Et elle restait mieux assise que debout, plutôt couchée qu'assise, expectant l'heure laborieuse. Elle approcha, au travers d'un été chétif, d'un automne que le vent bousculait sans cesse, le long d'un hiver où l'unique jouissance d'Agénor, maigri, rongé de craintes intuitives, était de chasser le corbeau à l'appât, les jours de neige, quelquefois, par les plaines ensevelies.

Certaines mesures du roi contre les libéraux le satisfirent; il approuva le double vote échu aux électeurs les plus imposés de chaque département; un simulacre de réel plaisir le circonvint, quand naquit le duc de

Bordeaux; mais, point d'enthousiasme! le meilleur de lui-même semblait dormir.

Du colonel de Montégrier, une lettre chaque semaine, et la perpétuelle, fallacieuse annonce de sa visite.

Il avait enfin déniché un régisseur-modèle, ex-soldat au corps de Condé, jadis, assez bon gentilhomme, que toutes les infortunes contre-carraient depuis l'enfance; — et celui-ci se présenta un après-déjeuner, à Juvigny, Mars pleurant au loin, comme débutaient les premières douleurs de Thérèse.

Cinquante ans, large de poitrine, à la main un gigantesque chapeau-ballon, le torse en un gilet fleureté, sous un vieil habit brun, très propre, une cicatrice au beau milieu de la joue gauche, le regard honnête, les fosses nasales hérissées d'un poil dru, roux de tabac, le chevalier de Carist}'^ aurait certes intéressé Agénor, n'eussent été les soucis que la marquise de Cluses occasionnait.

« J'ai eu la main heureuse, avait écrit le colonel. M. de Caristy mérite beaucoup d'égards : c'est le pendant du brave Robiquet. » Effectivement, de suite il fut à sa besogne; tandis que lourdissait la peine de Thérèse.

La délivrance ne marchant pas, des cris éclatèrent; et ils couraient sur les pelouses transies, allaient mourir dans les ramures du parc, montaient hors du château, vers les nuages; et les valets intimidés hochaient la tête. Thérèse ne se connaissait plus.

Elle accoucha d'une fille, après vingt-quatre heures de martyre; le château se tut; mais, une hémorragie se déclarant, — on n'arrivait point à la vaincre, — des signes pathognomoniques : éblouissements, syncopes, douleurs de reins, entreprirent la malheureuse femme, dont le cœur cessa presque de battre, dont les roseurs fiévreuses s'effaçaient peu à peu, qu'une sorte de paralysie, de minute en minute, ligota mieux et plus serré pour le suprême choc, sous les yeux éperdus d'Agénor.

Ce sang qui mouillait toutes entraves, inondait les matelas, s'arrondissait à terre en flaque miroitante, l'imprégnait d'une immense désolation; et les misères de cette chair si suave, si chaste, si uniquement son bien jusqu'alors, manipulée par d'autres, et souillée de regards, et violée aujourd'hui, dans les sanies d'une œuvre ignoble comme un meurtre, le faisaient jaloux et stupide.

Thérèse ouvrit la bouche, essaya de balbutier quelque chose, — aussitôt les chuchoteries s'éteignirent, le vaet-vient resta cloué sur place, en l'éclat doux de la magnifique chambre paille et or; — puis la marquise de Cluses rendit le souffle.

— C'est fini ! prononça le médecin, un gros homme, dès qu'il eut constaté le trépas, son imbécile face tournée vers le maître du lieu.

Agénor était blême, unedouleursourde, envahissante au cœur. « Sa mère, son père, l'abbé... le duc... morts!... Et maintenant, sa femme!... Portait-il donc malheur

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à tout le monde! » Saisi d'un rude besoin de se mieux crucifier, il voulut approcher Thérèse, de lui à elle, en une silencieuse confidence, exprimer l'omnipotent chagrin, l'affection dévastée, le remords fou qui l'étreignaient; mais ses forces l'abandonnèrent. Un vagissement soudain le transperça comme uneépée; derrière une sorte de vapeur crayeuse, pointillée d'étincelles, il découvrit M™* de Montégrier à genoux, les lèvres au front de sa fille, puis une robe noire, celle du curé de Juvigny sans doute, accouru de la pièce voisine, et il roula sur le parquet.

Trois semaines, Agénor fut la proie d'un délire nerveux. A peine sommeillait-il, irascible, prodigue d'impulsions automatiques : soit qu'il se plût au vol des molécules dans l'air, soit que, d'un inutile geste, sa dextre tentât d'épiler le duvet de ses couvertures. Il tressaillait, les yeux rouges, la physionomie égarée, la chevelure noire de sueur, crachait un flot de paroles brèves, perverses, sardoniquement éclatait de rire; et il se jetait hors du lit, avec une rage de frapper, de déchirer, de briser, de se tuer. Son gardien habituel, et M. de Caristy, ou le colonel de Montégrier en permission, depuis les funérailles, finissaient bien par le mater; mais, tantôt l'un, tantôt l'autre, ils ne sortaient guère intacts de ces luttes.

Agénor n'avait point mémoire de sa fille, Berthe. Ainsi la nommait sa grand'mère, dont le dévouement, les soins ne lui faillaient pas.

Robuste, poitrinée, une belle nourrice picarde habitait le domaine, aujourd'hui. On l'entendait chanter, hàbler, pépier, vivre, en allaitant le nouveau-né, en s'occupant de le réjouir, et, par ce coin terrestre, que la maladie tourmentait, où la mort s'était acharnée au combat, elle figurait l'espérance, une espérance turbulente et joufflue, à la portée du genre humain.

Le marquis de Cluses guérit cependant. Il ne se levait pas encore, faible, déraison inquiète; mais toute crainte paraissait conjurée. Longtemps, il avait versé d'abondantes larmes, un matin, entre les bras de la comtesse, du colonel, — larmes suivies d'un lourd sommeil réparateur. Et pas un mot ne lui échappait, de Thérèse, aucune parole nelui semblantassez digne d'elle, aucune vilenie de caractère, aucun ridicule désir d'ostentation ne l'exhortant à s'étaler, pour le monde.

On avait cru bien faire de lui porter l'enfant; — il s'était détourné, trop amoureux, de bon sens trop débile, trop aigri, pour avoir déjà pardonné au fauteur de ses maux.

Seul, M. de Caristy réussissait à distraire Agénor, à triompher du cauchemar, des éternelles syndérèses qui le minaient. C'était en lui narrant une foule d'historiettes, en le berçant de récits personnels sur la révolution, l'armée de Condé, le duc d'Enghien, la famille royale, — récits de foi et de misères, d'avant-postes et

de corps de garde, où la tabatière du chevalier, en cornaline, à droite, à gauche, ne quittait pas ses larges mains.

Le premier souci du jeune veuf, quand il sut marcher, quand ses poumons eurent derechef quelque élasticité, fut de se diriger vers la tombe de Thérèse, dans la chapelle qui contenait aussi Robert de Cluses et Jenny Gainsborough. Il y pleura beaucoup, non résigné, suppliant Dieu de le reprendre, la Vierge d'intervenir en sa faveur, — dût-il mériter le Purgatoire! — mais loin de le prostrer, ses pleurs lui étaient un calmant, et telles quelles, ses prières un alerte dérivatif.

Puis l'époque arriva où, presque rétabli, une activité sourde le contraignit à se moins calfeutrer.

La nuit tombant, son silence, les souvenirs qu'elle impose aux âmes corrodées, Agénor devenait bien une sorte de vieillard pensif, regretteur; mais, excepté cela, un redoublement de pratiques dévotieuses, à part l'obscur dédain qu'il témoignait à l'être de ses œuvres, rien en lui ne forçait l'attention.

Ce voj^ant, et sur le point de retourner chez eux, le comte, la comtesse de Montégrier offrirent de se charger de leur petite-fille. Agénor refusa net. Et rencontrant le babv, aux mains de sa nourrice, vers l'orée bourgeonneuse du parc, ce même jour, dix bonnes minutes il écouta de piètres racontars, pour se tâter, pour voir si, d'une manière définitive, il haïssait le mince composé de chair et d'os, éveillé là, rose dans ses langes,

OU s'il n'était point duj3e d'une sentimentalité tortueuse, proche du sentiment.

Il ne s'éclaira qu'à demi. Couché sur les genoux de la Picarde, les yeux bleus, vagues, ses menottes creusées de fossettes, le crâne sous un minuscule bonnet que garnissaient des ruches, des rubans, le poupard agitait les lèvres, comme s'il tétait une mamelle. Le marquis de Cluses sourit. « Comment diable! avait-il pu se gripper contre un tel adversaire?... A qui ressemblait-il?... Au colonel de Montégrier?... A Thérèse? — dont les traits alors, les moindres gestes, la physionomie, la tournure se précisèrent à ses regrets. — Non... mais à quelque aïeul sans doute, dans le sillage de trépassés que les familles laissent derrière elles. »

Agénor s'enfonça au travers du parc. Et toujours fou de sa femme, et l'ouïe à la musique de sa chère voix, stationnaire en lui comme en une rade, il marchait, les cils humides, jugeant qu'elle luiaurait appris à aimer leur enfant, et que peut-être, — qui savait? — c'est de la tendresse des mères pour leurs petits que naît l'affection du mâle pour la commune géniture.

Les de Montégrier partirent; et, ainsi privé d'hôtes, le château recouvra de son ancienne torpeur, de son énorme et quasi muette apparence, malgré les gens qui le peuplaient.

La tristesse du marquis de Cluses en crut. S'aiguisant à la solitude, aux veilles, au jeûne, à l'excès même d'une infortune où l'on se complaisait, elle se fit galopante,

morbifique; et Agénor maigrit de nouveau, redevint l'ombre de ce qu'il fut; cependant que se développait, à part lui, le pouvoir de s'hypnotiser sur un sujet invariable.

Et il avait défendu à quiconque de pénétrer dans la chambre où Thérèse était morte. Lui s'y rendait fréquemment, au gré de manifestes attirances.

Les volets clos, une seule bougie allumée, il s'asseyait en un coin de la pièce, afin de la mieux embrasser toute, et bien au mal qui l'obsédait, à de perfides contemplations, il sanglotait, priait, appelait Thérèse, implorait du ciel un miracle. Des heures s'écoulant, autour de lui, sous une lueur ecclésîale, peu à peu, la tenture paille et or avait l'air de s'animer, puis les rideaux, les baldaquins, le lit, chaque meuble, un à un, au temps que son regard les abordait ; et le misérable homme sentait frémir sa chair, se volatiliser ses concepts, à force d'attention béante.

Rien de plus ne lui arriva d'abord, — si ce n'est, par certains silences, où il errait comme au milieu de catacombes, d'extraordinaires frissons, tels que des attouchements, et de vertigineuses lucidités d'esprit qui, hors de préoccupations, lui évoquaient des personnages, des spectacles insoupçonnés.

Pourtant, un après-midi, quelque chose, une espèce de murmure, puis un soupir commencent de s'exhaler, vers sa droite. Il regarde; personne. La chambre de Thérèse est close, ainsi que de coutume ; mais, sur la

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