IT N C A R A C T È U E
cheminée, au-dessus de la bougie, une longue flamme halète et se balance. Alors, — est-ce en lui? est-ce hors de lui? nul n'aurait droit de l'assurer, — très clairement, se forme l'intuition suivante : Napoléon n'est plus, depuis le cinq Mai.
Moins capricante, la flamme de la bougie repose maintenant ; une accalmie, durant laquelle s*égosillent à chanter les oiseaux du parc; et raisonnable, Agénor s'étonne du mensonge, du leurre bizarre dont il vient d'être le jouet.
Deux semaines plus tard, une lettre de M. de Montégrier annonçait la fin du ci-devant Roi et Empereur, du moderne Cartouche. La nouvelle transpirait seulement.
D'effro3^ables appréhensions assaillirent aussitôt le marquis de Cluses, au rappel de son aventure ; et de plusieurs jours, quoique brave, il n'osa s'introduire dans le sanctuaire où d'autres surprises le guettaient peut-être.
Il avait beau se dire : « Baste ! j'ai eu des bruits d'oreilles... La bougie charbonnait... Le hasard fait de curieuses rencontres... Si Dieu avaitexaucé mes prières, Thérèse me serait apparue loin de ce Bonaparte! » il restait souvent immobile, les yeux troubles, atteint de rêves qu'on semblait lui souffler.
Il hantait des contrées de lumière, de bleues ténèbres où circulaient des milliards d'ombres pâles, drapées de blanc, où claquetaient des ailes, où de magiques orphéons versaient l'extase; tandis que palpitaient les
astres, plus proches, en d'inouïs espaces. Puis c'étaient des visions du grand siècle : médianoches, cavalcades par Versailles, jeux, fêtes, spectacles, revues, batailles, scènes pompeuses, dont les acteurs vibraient et conversaient, duraient et paonnaient, avec leurs joies, leurs usages, la routine de leurs tracas, comme si quelque inconstance divine les eût réincarnés.
Vingt t'ois, Fàme trop lourde, il fut sur le point de tout conter au curé de Juvigny, son directeur. Mais, à l'heure de s'exprimer, impossible! une volonté adverse le bâillonnait.
La petite Berthe grossissait à vue d'œil; Agénor la tolérait près de lui, deux fois le jour; et il n'avait plus de crises de désespoir, tant sa fièvre spirituelle l'emportait hors de terre.
Il retourna dans la chambre de Thérèse, poussé par on ne sait quelle force, inquiet néanmoins; et il y respira une atmosphère d'aigres délices, de subtiles amertumes.
Un mois passant, mois nul, aucun fait ne s'offrit, capable d'impressionner. Le marquis de Cluses avait donc banni ses angoisses, quand, un jour, plusieurs domestiques le virent dégringoler le perron du château.
— Monsieur de Caristy...?
A cheval, sitôt le déjeuner, il n'était pas de retour.
Hagard, les yeux perdus, la voix et les mains tremblotantes, Agénor accosta un jardinier, son valet de chambre, un second jardinier, le cocher; à tous il s'efforçait de dire des sornettes; puis, agacé de honte,
pour s'être attardé en basse compagnie, — l'air se sabrant d'une fine pluie intermittente, — deux bonnes heures, il avait marmonné des prières et tempéré une excessive agitation, du vestibule de son logis aux épaisses limites de son jardin, comme s'il se trouvait là plus à l'aise qu'ailleurs, sous le ciel vaste, près de ses gens.
M. de Caristy paraissant enfin, sur un bidet trapu, vers la grille d'honneur, il courut à lui.
— J'ai à vous parler... tout de suite... Voulez-vous? Des éclaboussures tachaient les bottes du régisseur;
son chapeau gouttait. Agénor ne remarqua rien.
— Voici! déclara-t-il, lorsqu'il furent dans la bibliothèque. Mais il ne put continuer, la gorge suffocante.
Le chevalier humait une délicieuse prise. Agénor poursuivit tout à coup :
— Je vous serais reconnaissant de taire ce que vous allez entendre... N'est-ce pas?... Il s'agirait aussi de bien vous convaincre que je ne suis pas fou.
Stupéfié, M. de Caristy avait fait : oui, de la tête. L'œil atone, il avait mis sa tabatière de cornaline en équilibre, au sommet de trois doigts ; et il en considérait la demi-transparence, les sinueux ruisseaux figés, rouge sur rouge.
— Voici ce que j'avais à vous confier, reprit Agénor. — Thérèse... la marquise m'est apparue.
Du coup, la tabatière faillit mesurer le parquet; le chevalier n'eut que le temps de l'attraper au vol.
— La marquise de Cluses?
— Oui, ai"firma-t-on. — Je pensais à elle... Un murmure m'a enveloppé : « N'aie pas peur... » Et j'ai vu, comme je vous vois.
M. de Caristy soupesait la tabatière, maintenant.
— Diable! fit-il. — Diable! diable!
Et il promena un regard bref sur son interlocuteur.
— Vous ne vous trompez pas? vous êtes certain...? Agénor l'interrompit :
— Il faut vous dire que, depuis longtemps, je suppliais Dieu de mêla rendre... J'ai bien souffert, allez!... bien pleuré!... Nous nous aimions...
Et des larmes encore se précipitant aux yeux du jeune marquis, la tabatière eut un tressant. Puis elle se mit à tanguer, entre le pouce, l'index de son propriétaire, exprima mieux que toute phrase l'émotionnel courant, l'instantané rapprochement d'âme qui, là, venait de s'établir de l'un à l'autre de ces hommes.
Le ciel s'était assombri davantage, et, par les rayons de la bibliothèque, les livres, de beaux livres, en leurs habits de maroquin rehaussé de dorures, étaient comme une foule d'auditeurs attentifs, eux aussi pleins d'inconcevable.
Agénor comprit que des scrupules, de justes incertitudes, malgré tout, devaient poindre le chevalier sur la possibilité de nouveaux miracles, tellement personnels, et il répéta soudain :
— Je l'ai vue... vue!... de même que je vous vois.
A son tour, n'imaginant rien de mieux, M. de Caristy répéta :
— Diable! diable!
Et la tabatière disparut en son poing fermé.
— Où étiez-vous, quand cela...?
— Dans sa chambre.
Triomphalement, un des angles de la tabatière se montra, piqueté d'une lueur.
— Les contre-vents ne sont donc plus fermés?
— J'allume toujours une bougie.
La tabatière de cornaline rejoignit sa cachette.
— Ce... cette vision a-t-elle parlé au moins?... Vous a-t-elle communiqué le pourquoi de sa présence?
— Non, je me suis sauvé... J'ai eu peur.
Le chevalier s'absorba : « Pauvre petit marquis! voilà que le chagrin lui avait bouleversé l'intelligence!... Un garçon si modeste!... droit et bon!... possesseur d'une pareille fortune!... Caristy, mon camarade, tu peux boucler tes guêtres... Ah! tu t'imaginais avoir mérité de mieux vivre!... de ne plus être un hère... Non, mon gaillard, non!... C'est dans l'autre monde que tu seras récompensé de ton sang épandu pour Dieu et pour le roi, de la guillotine où les tiens ont fini... » Et le chevalier aspira une prise, coucha la tabatière sur sa cuisse, à l'abandon. Tout cela lui causait une énorme peine.
— En écrirez-vous au colonel? demanda-t-il, à madame la comtesse de Montégrier?
— Us ne me croiraient pas.
M. de Caristy pensa : « Le mot n'est point d'un fou. » Et il cueillit sa tabatière, l'introduisit à fond de poche, la retira aussitôt.
Les joues séchées, mélancolique, Agénor disait :'
— J'ai eu tort de me sauver... Plus je réfléchis, plus je me blâme.
— On ne raisonne point les paniques.
— D'autant, que ma frayeur n'avait aucune raison d'être.
— Hé! hé!
— Non, allez!... Une ombre, une figure indistincte se dressait par la chambre, dès mon arrivée. Je n'y ai d'abord prêté qu'une attention médiocre, ne soupçonnant rien, ne me doutant de rien... Mais l'ombre s'est colorée peu à peu, a pris forme, a ceint de la lumière. Et j'ai reconnu Thérèse, en un des costumes qui lui seyaient le mieux, un costume de toile lustrée... C'est alors que j'ai entendu : n'aie pas peur... Elle souriait, avançait vers moi... Vous savez le reste.
Un frisson parcourut M. de Caristy.
— Tenez! Elle doit être là, fît Agénor... Elle est là, je le sens!
Prêt à la défense, au mépris d'une incrédulité montante, le chevalier assura la tabatière entre ses doigts.
Et comme gargouillaient seules, dehors, les eaux pluviales; et comme s'était tu le silence lui-même, dans la bibliothèque, trois coups, trois coups sonores, immatériels, furent frappés sur un très haut miroir, au-dessus
de la cheminée, trois coups distincts, tenant de sons connus et n'y ressemblant point, bruits initiateurs, irréfutables témoignages, pour les nerfs, d'une présence occulte.
— Hein !... que vous disais-je? balbutia le marquis de Cluses, les joues terreuses, chaque pupille obscurcie.
Le régisseur beugla, épouvanté :
— Oui... Je ne m'explique pas... C'est merveilleux! Et ma parole, si ça recommençait...
Rien ne lui répondit. Mais Agénor dardant un souhait pareil, trois fois, de nouveau, l'être, l'intelligence cachée affirma son existence.
La bibliothèque résonna soudain : meubles, parquet, murailles; brusquement, un fauteuil, lourd siège de chêne, se mit à vivre, glissa vers le marquis de Cluses; il y fut assis; le fauteuil grinça vers une table, où se rencontrait toujours de quoi noter une impression, calfeutrer quelque idée : plumes, papier, crayons, sous la main d'Agénor; et, les muscles annihilés, tandis que se révoltait en lui son âme, une âme geignante, qui criait : non! non!... Je ne veux pas... Tu m'égorges! — il écrivit de force.
Terrorisé, M. de Caristy n'avait point fait un geste, point formulé une parole. Et l'atmosphère pesait aux membres ; et le château, jusqu'à ses plus lointains refends, pierres ou boiseries, répercutait une grêle de coups, vaguement identiques à ceux qu'avait répercutés la glace, naguère.
UNCARACTÈRE 99
Le vacarme cessant, Agénor sembla dormir une minute, se réveilla, fut étonné de se trouver écrasé de fatigue, la mémoire perdue; et, du regard, il questionna le chevalier.
Celui-ci dégouffra :
— Je crois que vous venez d'écrire... Lisez... devant vous.
Et dans sa main froidic, la tabatière avait gardé de la chaleur qu'il ne possédait plus.
A présent, une pluie serrée bat les fenêtres de la bibliothèque; le jour baisse; la dorure des livres va s'éteindre.
Agénor tend le papier qu'il sort de parcourir à M. de Caristy.
« C'est bien moi, Thérèse, qui suis là, déchiffre le régisseur, une gouttelette noire au bout du nez. — Je ne te quitterai plus... Je t'aime, toi seul. »
Le marquis de Cluses déjà rêve, n'est pas son maître. Le chevalier se juge infime, d'une petitesse d'atome, en la création souveraine. — Et il pose la tabatière sur le marbre d'une console. Et il l'oublie, en partant.
Puis des jours s'échelonnent, analogues, malgré leurs ciels changeants, leurs échauffourées de lumière disparate.
Agénor n'est plus le souffreteux, l'homme perturbé, dont l'existence allait s'effîlochant comme des nues. Il mange, dort, bouquine, se passionne de nouveau à ses
recherches bibelotières, à ses découvertes par l'époque privilégiée, uniquement admirable. Et de la santé lui refleurit aux joues, au poil; et son apparence d'autrefois ressuscite.
Il aime encore la solitude ; mais il ne s'enferme point. La chambre où Thérèse a cessé de vivre, déclose maintenant, ne le fascine pas mieux qu'une pièce quelconque.
Et Berthe, sa fille, dont le sourire naît, les lèvres balbutient, dont les cheveux de soie grandissent, lui est toujours indifférente. Rien d'elle ne l'émeut, ne le persuade; il est de marbre; et la chair de Thérèse, ainsi perpétuée, dissimilaire, en lui ne fait parler que sa raison.
M. de Caristy lui demande souvent, après dîner, aux heures où ils ont coutume de se réunir :
— Eh bien I monsieur, quoi de neuf, depuis ce fameux soir?
Mais Agénor élude chaque réponse, finit par supplier qu'on ne l'interroge plus. Et le chevalier en est réduit aux rares phénomènes dont le hasard et la cohabitation gratifient certains initiés, de temps à autre.
C'est la lampe, une haute lampe de bronze, allumée, qui fermement traverse l'air tranquille d'une nuit d'Août, passe d'une crédence à la tablette d'un secrétaire, cliqueté en se posant ; ce sont des fleurs, un matin, fleurs niellées d'azur, à pistils fantasques, fleurs naturelles, inconnues, dont les calices, d'une étonnante envergure, se sont ébouriffés, prestigieux et rouges.
sur la rondeur de vases, où trois mois les respectent; et c'est un incompréhensible dédoublement du marquis de Cluses, assis contre le piédestal d'un buste, tandis que s'occupe de vignettes, non loin de là, une figure jumelle : même face, même habit bleu, même gilet jaune de poil de chèvre, même pantalon à fronces, pétris d'une matière semblable.
Chimères du cerveau, erreurs des yeux, de l'âme, jongleries d'outre-tombe, de telles manifestations n'en laissent pas moins M. de Caristy perplexe, intimidé. Il croit ou ne croit point, se taxe de sottise ou se prévaut de savoir enfin, tour à tour, selon la pâleur des soleils, le résultat de fugitives compromissions. Et l'Infini demeure muet.
Quinze ans accomplissent leur cycle. La France, au nom de l'Europe, va se promener en Espagne ; Courier mord, cingle; l'anticlérical, antilittéraire, et bonapartiste Béranger chansonne; Louis XVlll mort, le démodé comte d'Artois lui succède, jette en pâture aux émigrés un milliard, rétablit le droit d'aînesse, imbécilement se fait sacrer à Reims, comme ses pères; on parle de Chateaubriand, de Royer-Collard; la Grèce est délivrée du Turc; Alger pris, le roi monte à l'assaut des libertés publiques; la révolution de Juillet éclate, bat les gardes et les suisses; Charles X est remplacé par Louis-Philippe et M. Laffitte; las d'une drôlesse, l'unique survivant des Condés se pend comme un
laquais; on a des ministères Perier, de Broglie, Guizot, Thiers; le choléra tue cent vingt mille personnes; peuple et soldats se crossent à Saint-Méry; le duc de Keichstadt s'éteint; Caroline de Naples est arrêtée; une quadruple alliance désunit les Cours de Paris, de Londres, de Lisbonne, de Madrid; et, à Juvigny, lorsque tonne la machine infernale, Fieschi devient héros, — tant est violent pour la branche cadette le mépris d'Agénor, mépris qui, dès 1830, le forçait d'acquérir le plâtre du prince bourgeois et de le mettre en ses cabinets, au-dessus de l'immonde lunette.
Le marquis de Cluses n'a presque pas changé. Svelte, sans une ride, il porte modeste l'orgueil de facultés que n'ont guère les humains. Mais l'âge n'est déjà plus où les semaines lui paraissaient interminables. — Il aime beaucoup M. de Caristy.
Solide encore, d'ailleurs, actif, sa tabatière de cornaline intacte, par hasard, malgré de frénétiques virevoltes, le septuagénaire est aussi demeuré tel quel, s'amuse à conter les mêmes historiettes. D'habitudes soldatesques, d'abord cachées, un beau matin, il a extrait le goût des faciles amours; et, de l'ami, dont il gère honnêtement la fortune, dont il respecte l'au-delà, rien ne l'étonné plus, que les aumônes trop larges et les besoins de vieilleries.
Depuis longtemps, Agénor a donné sa fille aux de Montégrier. Ceux-ci, qu'une vieillesse oisive, l'égoïsme, l'oubli ont refaits jovials, la lui amènent un mois, l'été.
Il constate bien chez Berthe l'ascension d'une joliesse blonde; mais la morte n'y a point sa part. Et il ne sait se modifier; et vite l'accable ce trio, qui le gêne, badine à tort, ne saisit pas les choses d'antan, éteint ses voix, perpétuellement, dès qu'il approche, bâille de bonne heure puis se couche tard, ne laisse mourir aucune fleur sur sa tige, et, le dimanche seul, quand tintent les offices, se meut vers la chapelle où, de Thérèse, croupit ce qu'on fut obligé de rendre à l'universel pourrissoir.
Agénor est de mieux en mieux l'esclave du spectre de sa femme. Bloc de matière transformée, idéale, conservatrice, chaque semaine, il s'est affiné davantage. D'inapercevables indices : caresses d'ange, mains fluettes venant se modeler entre les siennes tout à coup, rêves éclos hors de sa sphère, visions graduelles, enveloppements magnétiques, dominateurs, ont commencé par le fabriquer autre, par le douer de sens, d'yeux, d'une vertu qu'il ne possédait point, de plus faciles moyens d'apprendre et de comprendre. Peu à peu, en de spéciales solitudes d'intellect, aux rutilances d'aprèsmidi caniculaires comme aux froidures des saisons grises, les phénomènes se sont exagérés : captation incessante, présences moins rares de rimage, chevauchées d'âme sur l'époque lointaine dont le marquis de Cluses veut garder la soif; et, sitôt qu'il est débarrassé d'intrus, aujourd'hui, Thérèse se montre et l'illusionne, palpable, en cette beauté jeune où elle se maria.
Un hiver a de nouveau spolié Juvign}' de ses parures
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automnales. Il gèle. Agénor dîne, Tcsprit trouble. Et il ne tarde pas à regagner sa chambre, une chambre longue, cMiorme, que baigne une transparence lunaire, sourdant d'un globe de lampe haut perchée. Nul serviteur ne devra plus venir, puisqu'au coin d'une table, déjà fume la boisson somnifère du maître, en une épaisse timbale guillochée. Plaqué de meubles lourds, vernis, un reps de soie blanche, à broderies en chenille cernée d'or, couvre les murailles de la pièce, détient quelques portraits : femmes de (]our, hommes chevelus, cravatés de dentelles. Un lit ouvert carre une estrade, comporte une garniture au petit point : milieu, pentes, lambrequins, que peuplent des figures Louis XIV. Et de noueuses bûches, par un fo^'er qu'exhausse un médaillon de marbre rouge cerclé de feuilles d'acanthe, brûlent et semblent respirer, mêlant de brefs éclairs à la clarté paisible de la lampe, sur d'authentiques sièges dix-septième siècle, où des fleurons et des meneaux de velours clair violet, croisent et se tordent contre fond jaune.
Le marquis se lave les mains, la bouche, quitte sa redingote plissée pour une robe de cachemire. Il chausse des pantoufles, se recoiffe, peigne son collier de barbe, les fines moustaches qu'il porte depuis plusieurs semaines; et, lorsqu'il a vidé la timbale, tout de suite, les yeux rieurs, il aperçoit ce qu'il attend, vis-à-vis de lui : un lambeau de nuage, que les pourpres du feu traversent. Cela roule des tons glauques et se condense;
on dirait la maquette d'une statue, l'œuvre interminée d'un sculpteur de génie. Voilant le centre du foyer, dont la lumineuse auréole, à gauche, à droite, n'interrompt point sa montée ondo^'ante, le nuage épaissit encore, crée, tourbillonne, de minute en minute se colore davantage. Une face paraît, que casquent des cheveux bouclés aux tempes, — puis un bras nu, l'autre bras, puis la pointe rose d'un petit pied vêtu de soie, sous la triple roseur de ruches. Thérèse vit, comme jadis.
Elle s'est assise en un frou-frou d'étoffes; lui, a baisé son front, ses yeux.
Aucun frisson n'attaque le marquis de Cluses ; aucune arrière-pensée ne le tracasse. L'atmosphère tiède n'est que parfums; une symphonie commence, lointaine, céleste.
— Cher Agénor, murmurent des souffles, à son oreille.
Mais il écoute mal. Un intense bonheur le fait presque souffrir à contempler Thérèse, hors du sépulcre, hors du Paradis qu'elle a obtenu de quitter. Et sans ouvrir les lèvres, soudain, voici qu'ils se mettent à parler; tandis que stagne le jour lunaire, et que les bûches noueuses agitent leurs éclairs.
— Je t'aime!... Je t'aime!
Ainsi vibrent la morte, son époux. Et ce thème leur est d'une variation infinie, ronge l'espace, borne Agénor, absorbe les relents de son expérience casanière. Vers quel but marche-t-il? De quelle folie absurde se
trouve-t-il être la victime? Quels dogmes, en sa religion, lui ont appris que l'amour brise les barrières funèbres, peut émouvoir la Destinée, unir du ciel et de la terre, violenter le coma final? Il ne s'inquiète point, tant il fut bâti pour se passionner, — tant il est certain de bien voir, d'entendre, de toucher, de sentir.
— Je t'aimeî... Je t'aime I
Thérèse le couve du regard, l'exalte; et l'hymne de leur concorde répond à ce qui chante au loin. Agénor ne se souvient pas qu'il s'est confessé le jour même. Une fois de plus, il a voulu éparpiller ses joies, s'enorgueillir modestement, louer le pur miracle dont il est contemplateur; mais, derechef, sa mémoire l'a trahi, quelque chose l'avertissant qu'on n'avait fait que tolérer M. de Caristy, aux premières heures trop effrayantes de l'initiation.
— Je t'aime.
Toujours se redit le pauvre être. Il erre par les mondes abstraits, se grise de lumière, suit des mirages, halète à force d'exhaler la quintessence de ses affections. Mille sentiers s'offrent, au-dessus desquels brillent les étoiles du rêve, où sa foi se repaît d'occulte, de gnose, d'espoir, de suavités latentes. Et il pousse un profond soupir, manque d'échapper à la terre.
— Je t'aime!
Cependant, comme il n'est point des contrées chastes qu'il parcourt, la bête en lui se lasse peu à peu, s'arrête,
bien qu'on tâche de Tentraîner. « L'homme est d'argile, » et ainsi destiné, que, des pics les mieux ardus, il doit brusquement culbuter vers quelque fondrière.
— Je t'aime, toi seule.
Le marquis de Cluses reprend pied, chancelle entre deux forces qui l'attirent; puis il se met à pleurer Thérèse, entière.
La symphonie divine vient de s'éteindre, et les dictâmes de l'atmosphère ont perdu tout arôme. Très grave, maintenant, se tient l'image de la morte, en sa matérialité rose. Elle a clos ses beaux yeux sibyllins, voilé ses bras, sa gorge, de phosphorescences. Et elle ne parle plus à l'esprit d'Agénor, — qui contemple sa femme, lorsqu'on la lui donna, heureuse d'être offerte.
Il récapitule leur nuit de noces, à Paris, là-bas, au fond d'un dédale de rues, leurs autres nuits, — elles ne sont pas innumérables! — et il s'attarde au souvenir de cette compagne bonne, caressante, officieuse, dont il était l'ami, le mâle; et des chaleurs l'assiègent au vu de l'adorable corps qu'il possédait, n'a plus; et ce qu'il a circonscrit de désirs, et ce qu'il emprisonna de génératrice vigueur, le long de son veuvage, commence à l'escalader, invinciblement, de même que les marées montantes un estuaire.
Cauchemar, la grossesse de Thérèse ! Cauchemars, l'horrible et cruelle saignée, la morti Cauchemars, Berthe, les visions! Thérèse ne peut pas être un chérubin;
lOS UN CARACTÈRE
Thérèse existe, puisque naguère il la touchait, il l'embrassait. Elle est l'amour, le plaisir, l'assouvissement. Elle est cette hantise où germe l'idée du suicide.
Le marquis de Cluses tombe sur les genoux, essaie d'accrocher le fantôme. Mais rien; il n'est plus là. Aucun vestige de lui n'obstrue les immobiles pâleurs que jettent le globe lampadaire, l'auréole obscurcie du foyer.
Agénor sanglote, foudroie le vide de prières désespérées, se tord les mains, brame sa peine, demeure anéanti. Puis il se déshabille pour finir, se couche; — et le sommeil le prend, inapaisé, comme un enfant, dont le chagrin va irriter les songes.
Seront-ils punisseurs, mauvais, susceptibles de prolonger le déboire du malheureux étendu seul par cette couche trop grande? ou, bénévolement guidés, à l'ombre d'une puissance imperturbable, tenteront-ils de le distraire, tout en restant moroses?
C'est des vapeurs bleues, vertes, jaunes, laniellées de ra3'ons, criblées d'étincelles, qui d'abord s'amalgament. Elles resplendissent, fulgurent, divergent, passent, aimable illusion, spectacle apéritif; et, dans un décor simple : murs crépis à la chaux, que pare un crucifix géant, qu'un œil-de-bœuf éclaire, une forme prosternée s'allonge, vêtue de cotonnade blanche, le front cerclé de toile, sous les plissures d'un manteau carmélite. La Vallière fait pénitence de son royal amant. Elle prie, désolée, sèche d'inerte jalousie, le
profil maigre, la bouche sale de poudre à force de baiser le sol; elle est muette de frayeur pieuse. Amour, joies défendues, bijoux portés, fêtes anciennes, coquetteries de violette pour se garder contre une rivale plus belle, tout est péché maintenant à ses yeux, qui furent si clairs. Dieu a-t-il pardonné?... Oui, rêve Agénor, d'une voix haute. Et sa poitrine se soulève; et sa souffrance délire, se rappelle, s'aiguise aux affres qu'il perçoit, au leurre dont on l'occupe.
Alors, comme le tient à la dérive, sans le maîtriser, par les temps qu'il préfère, un gouvernail mystérieux, second tableau, de suggestion moins copulative : la mer, une pleine mer indigo, rasée de lames écumeuses, sous du soleil en cataracte. Deux escadres sont prêtes à s'}'^ joindre, voiles au vent, poupes et proues dorées, pareilles à deux tribus d'oiseaux ennemis, magnifiques. Les pavillons flottent, les uns de lis sur champ de neige, les autres à trois faces, de pur orange, d'argent, d'azur. Ruyter et du Quesne s'attaquent. Ils s'emmêlent, se séparent, se brouillent de nouveau, navire contre navire; et leurs flancs crachent de la fumée, du tonnerre, leurs voiles se trouent, leurs coques se broient, leurs mâtures se tailladent, leurs cordages déchiquetés balancent; tandis que monte le cri des marins, et qu'au soufflet des projectiles perdus, les eaux salines clapent et jaillissent.
Mais cela ne subjugue point le marquis de Cluses. Il appelle encore Thérèse.
« Par la sambieul m's'enfants, rugit-on soudain, presque aux oreilles d'Agénor, — il est obligé d'écouter, — s'agit pas de brocher-bayard à c't'heure, millez'veux! ni d'avoir peur des chiens de Turcs qui nous assiègent! S'agit de rire au contraire, de leur tanner le cuir, d'piller leur or, et de caresser leurs Turquesses, qui feraient goguiller tous les saints. Par ainsi, ouvrez vos poches, tapez fort, et vive le roi, mort-Dieu ! En avanti »
Fier de son éloquence, du retroussis vainqueur de ses moustaches, entouré de généraux, d'aides de camp : Navailles, Vendôme, de Villarceau, Schomberg, cuirassés, avec des bonnets de ratine, le duc de Beaufort est sur son cheval noir, Phœbus. Les sabres pendent aux baudriers, la crosse des pistolets bombe au-dessus des fontes ouvertes. Trois heures du matin ; — et par une esplanade, à Candie, esplanade hérissée de cactus, d'aromatiques bruyères, les troupes que Louis XIV mit à la disposition du Saint-Père, sont rangées en bataille : mousquetaires, officiers réformés, soldats aux gardes, corps de marine, compagnies particulières d'infanterie et de cavalerie, une poignée d'hommes, dont les armes étiquetent, dont les galons luisent à peine sous le ciel ténébreux. La poignée d'hommes se met en marche, franchit les portes de la ville; — et Agénor de Cluses n'a plus d'yeux que pour le petit-fils d'Henri IV. L'histoire ne publia jamais son héroïque trépas.
Il marche, le chef orné d'une plume rouge, et, derrière une chaîne de collines, face à lui, le nimbe du soleil
levant, très rouge aussi, permet bientôt d'apercevoir les dorures de sa cuirasse, à l'ancienne mode, son buffle brun, et dominant de larges bottes, que borde un tapis de selle pourpre, ses chausses de velours écarlate.
— Tout beau! tout beau, Brise-l'Air! fait-il soudain.
Un grand lévrier fauve s'élance au nez de son cheval, gronde, l'arrête, lui barre le passage.
— Qu'est-ce, Brise-l'Air?... Qu'est-ce? demande le duc.
La bête pousse un aboi; puis, tête basse, d'un pas long, elle s'occupe de suivre.
— Mort est proche, dit simplement Beaufort.
Et redressant son torse d'héraclide, il s'orne d'un sourire.
L'aube caresse les lauriers-roses, échauffe la senteur des bruyères, qu'elle démêle, blondit les palmes des dattiers, l'herbe, les rocs, la vaste plaine. Et les files d'hommes en armes, à travers la campagne, piétons, cavaliers, foisonnent de rouge et de bleu; tandis que scintillent les armures d'un état-major, qu'ondoient ses panaches multiples, que flottent à l'air du matin les écharpes qui lui furent brodées, au milieu de Paris tranquille, afin que beaucoup se souvinssent.
Agénor de Cluses remarque la solennelle pâleur des fantoches qu'on lui montre, l'explique : la bataille est imminente.
Elle éclate en effet.
Un tapage de mousqueterie lointaine, à laquelle s'immisce du canon; et le disque solaire émerge des collines, embrase la perspective éclose là, d'un coup de baguette si habile ; et des tambours battent la charge, des fifres lancent leurs notes aiguës; et, debout sur ses étriers, Beaufort, l'œil magnanime, lève son sabre, qui trace en l'air bleui une parabole de lumière; et les soldats, au pas de course, vident le paysage.
Plus rien maintenant, hormis l'humaine, la brutale tempête. Elle gronde, meugle, pétille, a des silences carnassiers.
Et l'imagination inquiète, Agénor ne sait au juste où il se trouve, quand retentit par l'atmosphère, calme depuis quelques secondes, vibrante d'hirondelles, par les buissons feuillus, les dômes estivals carminés de fruits mûrissants, une explosion abominable. Tout son corps en tressaille.
Des clameurs montent aussitôt, durent; elles approchent. La terre sonne; on distingue des galops effrénés, plusieurs mousquetades encore; puis, le paysage se repeuple : casaques aux croix d'argent, dont les montures volent; cavaliers gris, ponceau, violets, courbés sur les arçons; chevaux libres d'étreinte, hennissant; officiers, porte-enseignes, anspeçades, foule de moindre apparence, gibbeux bariolage, horde que cingle l'épouvante, qu'un égal besoin de s'entendre force à glapir : les Turcs! les Turcs!... L'île est minée!... Sauve qui peut!
Mais quoi? quelle sorte d'étonnement reflète une
fois de plus le visage endormi d'Agénor? Il a dans les oreilles le ressac du dernier tumulte, sur l'cpiderme ce grain que le frisson occasionne, au fond de lui d'incisifs désirs, — et c'est Beaufort qu'il contemple à cette heure, sous un ciel de fournaise, Beaufort captif, nutête, lourdi déchaînes, sans épée, sans cuirasse, dédaigneux, un impavide Beaufort, couturé de blessures, la perruque demi-brûlée, les mains et les bras si saignants, qu'à ses côtés, brillent deux flaques, et que son grand lévrier fauve s'y désaltère.
Autour de lui, une multitude profonde, distante : guerriers coiffés du turban vert, une pique ou le fusil aux doigts, montant des chevaux barbes à tous crins; gens de pied, la peau mate, les yeux sombres, vêtus de grègues amples, de courtes vestes, omnicolores; et parmi eux, des groupes d'esclaves, tas de haillons, tenant en laisse de formidables chiens, stupides, efflanqués, l'air sauvage, une trentaine, bâtis comme des loups.
Les uns hurlent à pleine gueule, flairent de loin le sang; les autres sont couchés, mieux nantis de patience, dardant de-ci, de-là, quelque regard sournois.
Et certains barbes ruent, se cabrent, énervés, le poil humide; et leurs maîtres les tranquillisent. A chaque minute, de nouveaux spectateurs surviennent.
Un bras se lève, projette une ombre démesurée; des ordres gutturaux courent le vaste cercle, de bouche en bouche. On lâche les chiens. Ils partent.
C'est, avant tout, quatre ou cinq meutes frémissantes, qui se dépêchent, au soleil, meuvent des spirales de poussière. Elles touchent le but, s'unissent, hésitent, donnent de la voix, montrent les crocs, enveloppent Beaufort d'un mur bas, grouillant; puis, d'un seul bond, elles attaquent.
Le poil dressé, Brise-l'Air veut protéger son maître; lui, les poings prisonniers, se défend au possible, à coups de chaîne, à coups de bottes. Mais il tombe, vivant et déjà presque dévoré. Son lévrier n'est plus.
Alors, les Turcs se rapprochent, pour voir.
— Thérèse... Oh! Thérèse... murmure le marquis de Cluses.
Une seconde, une mièvre seconde de repos spirituel a balayé l'horreur, l'intérêt, l'angoisse du crime qu'on sort de lui offrir.
— Thérèse!
A quoi bon le surprendre une dernière fois, puisque son sommeil se prolonge en l'unique pensée, avec la même fièvre d'amour!
Et comme d'autres attentes ne peuvent qu'exciter la névrose du dormeur; et comme le chérit plus que tout cette illusion phénoménale, cet être hybride, ce suave esprit capable de s'instituer matière, brusquement, Agénor s'imagine retrouver Thérèse.
Elle se déshabille, étrange, le regard triste, vivante, rose de nouveau, mais d'un extraordinaire coloris, blond et fragile, ouvré sur des ténèbres fuligineuses.