‹ Un caractère. Avec un portrait d'après JeanniotChapitre 6 sur 10 · UN C A R A C T È H E · texte numérisé non relu

UN C A R A C T È H E

Elle cueille ses souliers minces, effleure ses bas à jour, qui s'évaporent. Son corsage lui coulant des épaules, sa gorge de pastel est d'un velouté moins éteint, d'une plénitude fastueuse. Quand bâille et fuit son buse en imperceptible tache aérienne, une lueur de chair monte aux entre-plis de fine batiste qu'il serrait. La jupe, les triples ruthes ont disparu.

Agénor se sent fondre.

Il a bientôt conscience qu'un corps aimant se glisse près du sien, brûle, palpite, s'abandonne. Puis, une seconde d'oubli parfait, insondable, — comme si la morte, prise de pitié, s'était enfin laissée corrompre.

Jamais, derrière une telle nuit, le marquis de Cluses ne revit Thérèse, et, de trois mois, il ne put mentionner à nouveau sa présence, même par des communications internes, d'énigmatiques reflets, des riens. Voulut-on le punir d'être si bas tombé, un soir de rut? La force qui veillait sur lui se jugea-t-elle tentatrice, dangereuse? Nul ne le sait.

Seulement consterné d'abord, il sortit beaucoup à cheval, essaya de lire, de s'intéresser aux journaux, un à un, le front soucieux, repassa les minuscules objets de ses vitrines : montres, tabatières, émaux, bijoux. Mais une quinzaine s'étageant, froide, neigeuse, lourde d'espoirs transis, de supplications vaines, il en fut d'une impressionnabilité de sensitive, les nerfs bandés au moindre souffle, l'œil assombri et fureteur.

« C'est fini!... Elle ne viendra plusl » se disait-il avec douleur.

Et il se négligeait, bourrelé de remords, d'ennuis; et de volumineuses larmes, plein ses cils, glissaient, roulaient sans fin vers le cachemire de sa robe; et, de cruels besoins d'action l'exaltant peu à peu, les domestiques du château commencèrent de l'observer.

Une sorte de démence agita en effet le malheureux homme, au bout de huit semaines ainsi tuées à gémir sur son propre sort, à suivre la même ombre, à piétiner dans une aire infime. Il ne se couchait que perclus; il ne dormait que suant de fatigue.

— Thérèse... Où donc est Thérèse? demandait-il à quiconque l'approchait.

Le chevalier de Caristy fut son garde-malade.

Cependant, l'hiver modérait ses froidures. Un vent tiède souffla, qui dote les troncs d'arbres, les branches, les ramilles d'une sève élastique; les primevères eurent des feuilles; entre certaines averses, moins rageuses, le soleil fit fumer les mousses, le long du parc; et des cohortes de moineaux envahirent les pelouses quadrilatérales, où, magnifiant les deux bassins de marbre olive, de gros serpents étreignent des hercules.

Agénor cessa d'exhaler son indocile question.

Il guérissait, l'âme en deuil, n'escomptait plus chaque minute à berner ses déboires.

Et libre de surveillance, couché par une chaise

longue, un après-midi, tout au bien-être des premières chaleurs, croisées ouvertes, il rêvassait indolemment, lorsqu'on lui remit une lettre.

« La comtesse de Montégrier, le comte et Berthe y annonçaient leur arrivée. »

De suite, il découvrit le mot de ce voyage prématuré, inattendu : ma fille a dix-sept ans... Un parti convenable s'est offert pour elle... M. de Prahecq... Puis il échafauda ce monsieur de Prahecq : brun, fade, visage de diplomate où rien ne transperçait.

Et le silence, le dévorateur silence n'avait point encore absorbé le pas de son valet de chambre, que le marquis de Cluses — cela le pénétrait comme l'air qu'on respire, — chiffrait la dot du prétendu, concevait ses tenants, ses aboutissants, l'honneur de sa maison, et son lieu d'origine, dans le nord.

« Thérèse est revenue! » pensa-t-il.

Il appela; aucun corps n'obscurcit les limpidités ambiantes, les zones du soleil épars. Mais, un bruit faible d'halenée lui soufflant tout à coup : C'est moi! une allégresse timide le poignit, dont il ne modéra la fièvre que sûr de ne plus être abandonné, quand d'autres manifestations se furent produites.

Les de Montégrier, Berthe tombèrent un matin à Juvign3';et Agénorles reçut cordialement, déjàpresque valide, le regard simplifié, mieux aux servitudes qu'on se doit.

Ils montèrent se débarrasser, s'installer, s'attifer, puis, la cloche du château sonnant le méridien angélus, on ne tarda point à se réunir.

« Madame la comtesse était servie. »

Le comte est très blanc de barbe i^ujourd'hui, et ses cheveux, d'une blancheur moins nouvelle, sont clairsemés au-dessus d'un cou maigre, d'un dos qui se voûte. Le marquis de Cluses le remarque.

— Mon Dieu! Agénor, dit M"'" de Montégrier, sitôt qu'on se met à table, — par hasard, elle corrobore les impressions de son gendre, les énonce à son point de vue, — mon Dieu, comme tout change ! Où est le temps des robes collantes, des tailles hautes, des coiffures à la grecque, à la hollandaise, le temps des cache-folies? J'examinais le portrait de votre mère, il n'y a qu'une minute, et son costume, — je me souviens pourtant d'avoir eu le pareil ! — m'a semblé d'un antique... d'une bizarrerie...

— En effet... répond Agénor, l'œil songeur.

Mais il n'écoute plus la bouche édentée qui reparle. C'est vers Thérèse qu'il dévie, sous les rayons du grand cartel Louis XIV, à l'époque où le prenaient pour fils l'homme chenu assis devant lui, et la vieille dame, dont le bavardage siffle.

— Je suis là, contre toi. M'entends-tu? perçoit-il, à la dérobée.

« Oui. » Et ses prunelles se diamantent. Berthe ne se tient pas de malaise vague, d'appréhensions, d'espoir, à scruter l'heure proche où son sort

va se décider. Ce n'est point qu'elle raffole de M. de Prahecq; ce n'est guère qu'elle se l'imagine plus beau ou de plus aimable commerce qu'un autre. Jeune, trop jeune, bonnement elle s'enorgueillit d'une recherche qui la sacre femme. Puis, le mariage l'amuse, l'intrigue.

Blonde, jolie, de beauté remarquable même, cette année, le regard vert, elle est coiffée en bandeaux plats, deux raies latérales sur le front; et une redingote havane, toute semée de fleurettes, lui sied bien, dont les manches bouffent jusqu'aux coudes, dont la pèlerine a du galbe.

— Faites-moi des compliments de Berthe ! s'écrie soudain M™^ de Montégrier. — Voyons, Agénor, n'estelle pas ravissante?

Le marquis de Cluses examine sa fille, pour la centième fois ne lui trouve aucune ressemblance avec la mère qu'elle tua; et, sans mot dire, il se détourne.

Berthe rougit; le comte prend la parole; trois serviteurs vont, virent, en leur livrée jaune et argent; et ainsi peuplée d'hôtes, la salle à manger, que décorent des scènes héroïques, a recouvré quelques bribes de son ancien lustre.

Durant ce repas, Agénor entendit plusieurs noms : Victor Hugo, Louis-Napoléon, Persigny, Mole, auxquels ses divers états ps3xhologiques ne lui avaient point permis de s'intéresser.

La journée avançant, on quitta le château pour le parc, et, — tandis que musaient les femmes, heureuses

de l'atmosphère clémente, le babil aux pousses prinlanières, feuilles déjà, ou capsules d'émeraude qui, de tous côtés, harnachaient les branches, — M. de Montégrier informa son gendre qu'un certain vicomte de Prahecq sollicitait la main de Berthe.

— Oui, je... fit Agénor.

Il avait manqué dire : je sais !

— Les Prahecq sont de noblesse fort enviable, continua le vieux gentilhomme.

Et il énuméra ce qu'il savait d'eux.

— Leur intention était de nous suivre ici, de s'adresser à vous directement; mais, j'ai craint qu'ils ne vous gênassent.

— Berthe! appela le marquis de Cluses.

Ni l'ombre d'une indécision, ni l'apparence d'un regret.

La jeune fille obéissant, au bras de la comtesse, l'une un peu engourdie, l'autre légère et droite, des lignes de soleil, le long d'elles, avaient l'air de parures.

— Eh bien? demanda M™* de Montégrier.

Un jardinier, de loin, vit Berthe embrasser son père.

De retour au château, elle eut une crise de joie extrême : sa voix tremblait, ses paupières étaient humides

Et elle ne dormit presque point de la nuit, l'esprit

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changé, drôle, brûlante, satisfaite, avec une envie sourde de pleurer.

Les deniers dotaux stipulés, le mariage de M"^ de Cluses avec le vicomte Charles de Prahecq eut lieu à Paris, sans qu'Agénor daignât s'y rendre.

« Le marquis n'a pu venir, s'excuse, avait déclaré M. de Montégrier, de son air le plus naturel. — Le marquis n'est pas bien portant... »

Et Sirius s'était couché, un soir, en des chaleurs extraordinaires, Agénor et le chevalier de Caristy placides, causant par les charmilles de Juvigny, lorsqu'on annonça le vicomte et la vicomtesse de Prahecq. Ils passaient, au retour de leur voyage de noces.

Tel s'était présenté à l'imagination d'Agénor le futur époux de sa fille, tel se rencontra le mari de Berthe, un garçon poli, dont l'aspect n'éveillait aucune attirance.

Les jeunes gens soupèrent au château; puis ils partirent, le lendemain, sur une promesse de visite chaque année, si possible.

Dix-sept mois coururent alors, le long desquels le duc d'Orléans eut un fils; où la plate coalition Guizot, Thiers, Odilon Barrot ne sut réussir à crocheter le pouvoir; où le marquis de Cluses persévéra de vivre à part, ses sympathies légitimistes braquées vers l'étranger, mais, ses croyances religieuses lui sautant du crâne, d'un seul coup.

Il rêvassait un jour dans la bibliothèque, assis contre la table, les mémoires du comte de Rochefort sous les yeux, au passage où le marquis de Rambouillet, tué pendant uneguerre des Flandres, apparaît à M. de Préci, découvre la blessure dont il est mort, s'évanouit, quand, mû par une force, — celle qui jadis l'avait traîné à cette même table, — il saisit un crayon, attira du papier, et lestement traça des caractères, en l'écriture de Thérèse.

Le col tendu, il s'était obligé de lire, à mesure que marchait sa dextre; mais, elle allait avec une rapidité fougueuse, la paume haute, et son bras, allongé devant lui comme une barre de fer, le gênait pour bien approcher.

— C'est toi?

— Oui. Tout à l'heure, tu comprendras.

Et Agénor se rassérène; et il se remet à lire; tandis que se déplacent, puis volent s'accumuler les feuilles noircies, une à une, non loin des pages blanches.

M. de Caristy entrant soudain, exigeant quelques instructions d'Agénor, on les lui donne, on cause, discute, sans relâcher d'écrire, au mémoratif étonnement du bonhomme, dont la tabatière de cornaline oublie de folâtrer.

Ki le chevalier hors du lieu, voici, brièvement, ce que relate le manuscrit, au bout de quelques heures de solitude :

« L'époque approchant où te sera laissé le soin de

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me connaître sous d'autres traits, sous une forme nouvelle, je tiens à te sortir d'erreur, à te faire un certain nombre de révélations, par écrit, afin que tu puisses les conserver, les relire, et ne point douter, en les voyant tracées comme de ma main.

« Elles ne sauraient être complètes, parce que tu es incarné, parce qu'il te faut vivre en une ignorance relative, — cette ignorance est ton unique raison d'être ici-bas; — mais veuille ne pas les craindre, les nouer à ce que tu sais déjà, aux aspirations que ta chair contredit, et elles te seront suffisantes, doivent t'aider à beaucoup endurer.

« Il n'est qu'un Dieu, éternel, immuable, omnipotent, souverainement bon et juste.

<( D'abord, il créa les Esprits, le monde invisible, normal, préexistant et survivant à tout; puis il condensa la matière disséminée dans l'espace pour en former les globes, c'est-à-dire le monde corporel, secondaire, qui pourrait ne plus exister, n'avoir jamais existé, sans altérer l'essence du monde spirite.

c( Et l'univers fut, comprenant ainsi les êtres animés, inanimés, matériels et immatériels.

<( D'intelligence pareille, avec leur libre arbitre, la seule notion du bien, du mal, les Esprits eurent la faculté d'entrevoir, de s'instruire peu à peu, de s'améliorer, d'ascendre vers le Créateur, à force de recherches, de peines; et les globes, physiquement dissemblables, leur servent de stations, d'intermédiaires lieux

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d'épreuves, de moins en moins farouches, à mesure qu'on s'élève.

« Donc, l'enfer n'existe pas. L'âme, l'esprit, — je t'abandonne le choix du mot, — n'est point condamné parce qu'il appartient au vol, au crime, à une boue quelconque. Il n'avance pas, simplement; et cela dure maintes fois des siècles. Car, sur la terre comme sur les autres globes, reviennent beaucoup les mêmes individualités, en des corps disparates.

c( On expie, on stationne pour achever une tâche irréalisée, ou quasi pur déjà, on concourt à servir les harmoniques desseins de Dieu. »

Agénor s'arrête, interdit, et frissonne, trop catholique de la veille pour écarter sans gêne le culte qui, jusqu'à ce jour, l'avait amplement satisfait. Puis il recommence de lire, se dépêche d'apprendre.

« La terre n'étant point des globes supérieurs, au sommet de l'échelle divine, il en résulte que tu as subi un certain nombre d'existences, — et que d'autres encore te menacent.

« Entre chaque incarnation cependant, et avant d'être restituée à l'universel et mystérieux tourbillon, l'âme se récupère, se souvient, jouit d'une liberté plus grande, est une force, exerce sur le monde moral, physique, une action qui ne cesse pas.

« Possesseurs d'un principe semi-matériel, notre enveloppe à nous, celle qui nous permet d'être mêlés à la matière, de nous en exhaler lorsqu'elle se décompose.

de nous en servir quand nous l'avons quittée, — principe annihilant l'air, le feu, les eaux, la terre, — nous prenons toute forme au gré de nos désirs, et sommes aussi prestes que la pensée...

« C'est alors, si rien ne nous entrave, que nous sommes capables de nous communiquer, tangibles même, tels que nous étions à l'heure de notre mort, sages ou fous, bons ou mauvais, mal dégagés de nos derniers liens, mais avec l'excellence de notre nature aérienne.

« Le vouloir, d'énergiques et continus essais suffisent à l'homme, de son côté, pour nous séduire, pour nous persuader de lui répondre... Garde à l'hégémonie de ses avatars d'outre-tombe, par exemple! au cas où il devient l'esclave, le complice d'un esprit abject, indigne, retardataire.

« Désires-tu toutefois croître en mérite? As-tu besoin d'une assistance, d'un aide afin de souffrir? Appelle, ou mieux laisse parler ta résignation... L'influence des Esprits n'est pas seulement ostensible... Il en est de toujours secourables... L'égoïsme, la sensualité, dirontils, — tu ne distingueras pas leurs voix de la tienne, — rapprochent l'être humain de la bête... Travaille, tente de progresser, tâche de te rendre utile, selon les clairs moyens que tu recèles... Ne compromets jamais ton caractère : l'orgueil est une imbécillité, l'irrespect de soi une défaillance... Accorde justice, protection aux misérables. On aime Dieu en les aimant... As-tu

failli? pense à cela : nulle faute que tu ne puisses réparer. Espoir consolateur! tabernacle de jouis-

sances

Cette première leçon ne veut être qu'un résumé d'ailleurs, un simple thème. Bien des points restent à éclaircir. Demain, en des variations, en d'explicatifs commentaires, derechef, il s'agira du Créateur, de ses attributs, de l'espace, de l'infini, du peuplement des mondes, des heures primitives ; et, plus tard, on étudiera le retour de la vie corporelle à la vie spirituelle, l'ubiquité, l'aspect des Esprits, l'émancipation de l'âme, le sommeil et le rêve, les trois règnes, les lois morales, une foule de mystères.

Et le marquis de Cluses s'ingénie à réfléchir. C'est comme du feu que l'on attise au cœur de ses pensées, un feu qui les perce et les vaporise. Agénor s'imagine l'engeance dont il est, soufflant enfin, parmi des crépuscules moins bordés de ténèbres, plongeant derrière la mort et ne la craignant plus. Il a des ailes, un flux d'émotions subtiles, rapides, inexplorables. Il voit, il sent ce que tout néoph3ie a cru voir de loin, sentir autour de lui, à l'ère de ses cro3'ances : la vérité, un avenir propice, et quelque chose de fort, de vague, de réalisateur.

— Si je m'abusais!... Si on me trompait! ose-t-il pourtant déclarer.

D'insidieuses affres l'étreignent à nouveau, le persécutent.

— Courage! Ne redoute rien... Quelles preuves de ma réalité te faut-il donc? murmure Thérèse, tapie dans la lumière astrale.

Lui, tourne la tête avec brusquerie, jette un regard au miroir de la pièce. Une ombre l'a trav^ersé, tandis qu'il écoutait.

En effet, là-bas, contre les battants de cette porte, deux blancheurs mates se dessinent, gonflées de brise, remuantes, prennent l'apparence de longs voiles drapés sur une paire de mannequins. Les voiles fourmillent, semblent cloîtrer de la vie; des bras s'agitent en leurs plis crayeux; des mains les tendent, se soulèvent; une couple de faces pâles, sérieuses, d'une étrangeté horrible! — et Agénor, prêt à défaillir, pâle comme elles, reconnaît sa mère, puis son père, le visage meurtri, le front sabré d'une plaie profonde, ainsi qu'il devait être, lorsqu'on le ramassa brisé, son cheval fuyant au galop.

— Courage!... Courage! répète l'un.

— Nous venons te prier d'avoir confiance, dit l'autre. Leurs voix n'ont pas changé.

— Maman! maman! peut alors s'écrier le marquis de Cluses.

Mais, du vent répond seul. Il pleut, l'eau fouette les croisées de la bibliothèque; et les mauves lueurs du soir, ici et là, n'accrochent plus que l'or de certains livres.

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Trois semaines consécutives, par suite, Agénor négligea de se rendre à la petite église domaniale où, chaque dimanche, on le trouvait si ponctuel, si exemplaire, au long de la messe et des vêpres, — où il communiait.

Le curé de Juvigny, un dadais, jugea que son meilleur, son riche, son toujours généreux pénitent devait nourrir quelque indisposition; et il descendit vers le château, un après-déjeuner de fin d'automne.

Propret, le couvre-sinciput cordial, bénignement il opéra le facile trajet qui sépare le presbytère du somptueux logis.

« Quel nouveau don allait germer pour son église... pour ses pauvres... pour les besoins du culte? »

De merveilleux nuages glissaient dans les savanes du ciel; la terre fleurait doux encore.

— Eh bien ! monsieur le chevalier, notre bon seigneur a été souffrant?... Quoi de neuf?

Le chevalier de Caristy est à cheval, quitte une traverse.

— Souffrant?... pas que je sache.

— Il aurait voyagé?

— Non.

— Je vous demande un peu... On m'avait dit... Enfin! — Une prise?

— Avec plaisir.

Voluptueusement, ces hommes aspirent leur mouture aimée, le piéton au dos de la main, le cavalier entre le pouce, l'index.

Puis, au revoir!

Le prêtre sonne à la grille du château.

Mais, combien sa mine, ses habituelles manières d'être ont changé, après une heure de visite, quand il regagne la curel Ses yeux restent cloués au sol; son castor paraît vissé sur ses yeux.

S'excusant de ne plus croire, de n'avoir plus à fréquenter aucun lieu de prières, têtu, posé, catégorique, le marquis de Cluses vient de renier sa foi en Jésus- Christ, la Vierge.

Il recevait des lettres de sa fille, de M. ou de M""" de Montégrier, de temps à autre. Ainsi lui avait-on appris que la jeune vicomtesse de Prahecq était grosse, le 20 mars 1840.

Et, très souvent, il écrivait, au gré de la puissance qui dominait son bras, la majeure partie de ses actes, l'initiait à de laborieux dogmes, le menait pas à pas au travers de complications, de gloses philosophiques, uniquement spiritualistes, jusqu'à des pics, dont la flore est immarcessible.

Par une stagnation lunaire, un de ces soirs nocturnes, oiseux, où le sommeil n'émane point de l'ombre, où les paupières, comme taquinées, ne se closent que pour se rouvrir, du bruit éclate soudainement,

monte s'éparpiller en la chambre d'Agénor. On marche sur le gros sable du jardin; on discourt.

« Quoi?... qu'est-il arrivé?... Serait-ce qu'Octave, le garde?... Il traîne depuis quatre mois! »

Un domestique s'en vient crier :

— Monsieur... Monsieur...

— Oui, je me lève.

— C'est Octave, Monsieur le marquis... Octave, qui meurt...

— Je m'habille

Dès qu'il est prêt, Agénor se hâte vers le vestibule. Il côtoie des pelouses, longe les futaies du parc, oblique sous elles; et le voici, proche du pavillon réservé à ses garde-chasses.

Chemin faisant toutefois, il a noté que son regard portait en l'air à des altitudes effroyables, jusque de nouveaux disques lumineux, de nouvelles scintillations, astres épanouis derrière la lune énorme, ravinée, derrière les groupes d'étoiles connues, les ordinaires feux du ciel, plus beaux, plus larges, cette nuit. Et il tressaille de percevoir, plein les troncs d'arbres, les branches, les dômes feuillus, de curieuses formes, des diaphanéités errantes, une foule singulière.

Agénor pousse l'huis du pavillon.

Un double rang de serviteurs ébouriffés, qui se sont vêtus à la diable; et, au fond d'une pièce basse, puant la fièvre, dans la pénombre d'une alcôve, entre les draps que la chandelle d'un bougeoir montre

grisâtres, le moribond, presque étouffé, râlant, la bouche ouverte.

Sa femme le considère, abrutie, les pommettes mouillées.

— Octave... le maître!

C'est ainsi qu'elle accueille Agénor de Cluses.

Et elle secoue l'agonisant, se fâche presque, voudrait qu'il eût souci des hiérarchies mondaines. Lui, ne cesse de râler, le profil maigre, taché d'une barbe rousse.

— Octave!... le maître! le maître!

Contre les murs, une glace, un vieux carnier, des armes, un bénitier de faïence peinte.

Agénor est debout, face au lit.

Et tous les yeux sont braqués vers l'alcôve, à la hauteur de cette poitrine qui grouille, de ce ventre qui monte et se baisse, halète et geint, comme un soufflet de forge.

— Mon pauvre Octave! s'écrie bientôt la femme du garde. — Seigneur Dieu! Seigneur Dieu!... Il avait mangé un morceau de bœuf à son dîner... Il avait bu un verre de vin...

Elle sanglote, ne cherche plus à taire sa peine, — craint même que déjà on l'ait jugée indifférente.

— J'allais me mettre au lit... Le cher homme paraissait tranquille... Je lui verse de la tisane... Et ça l'a pris... Mon sang n'a fait qu'un tour...

Agénor pense aux choses que Thérèse lui enseigne, chaque jour, ne se lasse point d'examiner le misérable,

dont le larynx, la trachée-artère s'obstruent, — que des mucosités noient.

Une apparence de calme, quelques râles cependant, presque éteints, capricieux, un regard tout blanchi, des mâchoires se raidissant afin d'expectorer le dernier souffle; puis, le silence, l'immobilité. Octave, le gardechasse n'est plus.

Alors, désolée, heureuse pourtant d'avoir à qui prouver du cœur, sa femme témoigne d'un chagrin servile; tandis que plane de la gène sur le groupe des domestiques; pendant que s'éternise le marquis de Cluses en une contemplation aiguë. A peine respire-t-il!

Une figure, ici encore, une sorte de figure, où s'agglomèrent des colorations, où des milliards d'atomes se réunissent, lui semble se dégager du cadavre.

La figure s'arrondit, se vêt de clarté molle, auréolaire ; et elle se parachève d'un visage rude, que l'examen montre identique au rude visage couché là, inerte, comme stupéfié d'infini.

Quelques valets se mêlant de causer; puis la veuve larmoyant toujours avec de maigres gestes, les paupières bleuies, Agénor connaît qu'il est le seul à distinguer du non-visible.

Et l'âme du trépassé, en son extérieur presque matériel, en l'ignorance du secret qui la tient, fermente, pleine de trouble, se sent d'une légèreté impondérable. Elle inspecte son corps, découvre peu à peu qu'elle ne l'habite plus, s'étonne d'en être séparée, cherche à

comprendre et ne comprend point qu'elle sera bientôt libre. Ni Saints, ni Anges, ni Dieu, ni suppôts de l'enfer pour l'introduire dans la nouvelle Jérusalem, ou la jeter aux flammes. Rien des affirmations chrétiennes, des dires journaliers, ne lui donna l'idée de l'être qu'on devient. Quatre murailles, simplement, les quatre murs de son logis, comme autrefois, — et les serviteurs du château, dont plusieurs furent ses camarades, — et sa femme, en train de pleurer, — et le marquis de Cluses, impénétrable. L'heure n'a pas tinté, où se détachent les liens terrestres, où tombent les barrières du ciel.

Mais, comme s'effare, inexpérimenté, l'esprit du garde; mais, comme il se transporte, vague parmi les gens de l'assistance, éprouve de les toucher, de lire leurs pensées, ne peut le faire déjà, voudrait parler, ne produit aucun son, tente qu'on parle et ne sait le moj'^en d'entendre les vivants, Agénor quitte la place, retourne vers sa chambre.

Désertes, les feuillées dorment au clair de lune, et la voûte stellaire a perdu de sa profondeur.

Une saison pluvieuse.

Abd-el-Kader battu, un cabinet Thiers avait enfin subtilisé le pouvoir, amnistié ses pires ennemis, exacerbé des convoitises en quémandant les haïssables restes de l'Empereur. Et aujourd'hui, tout à une question d'Orient, les diplomates européens faisaient assaut

d'intrigues, de filouteries, — tellement se plaît cette racaille, le long des années pacifiques, à semer l'avenir de luttes.

Par le traité de Londres, la France, une fois encore, fut mise au ban des nations; et les nations, sans coup frapper, un peu plus tard, lui rendirent à nouveau leurs bonnes grâces, par le traité des Détroits.

Cependant, vers la dernière semaine de Novembre 1840, — le sieur Guizot, depuis un mois dirigeait un ministère Soult, chaque place forte s'armant, de nombreux ouvrages défensifs hérissant Paris, pour le sauvegarder au besoin, — les météorologues signalèrent des neiges sur quelques contrées.

Juvigny en était couvert, à perte de vue ; le bourg, la plaine, les collines, au ras d'épaisses nuées, salies de lueurs jaunes.

Agénor avait cessé d'écrire.

Des tas de papiers noircis, lus et relus, secrets vertigineux, authentiques souvenirs émanés de la tombe, gisaient d'ailleurs au fond d'un secrétaire, dont il portait la clé. Nul ne devait savoir!... Lui seul avait conquis le droit d'apprendre!

Et il eût vécu assez calme, en son exubérante manie Louis XIV, les nerfs anesthésiés, si de sourdes contraintes, hyperboliquement, ne lui avaient pas dit qu'un soir ou l'autre, demain peut-être, Thérèse lui serait reprise, irait à de pressantes destinées. Lesquelles? Cela l'obstruait des heures; et il n'aimait point à sortir.

Las de craindre le froid pourtant, l'humidité gelée, nanti de chaussures fortes, un lourd talma sur les épaules, une canne au poing, il s'était mis à arpenter son parc, un après-déjeuner.

De rares flocons tombaient avec des légèretés de plumes; la neige croquait aux pieds; une aigre bise avait poitrine les arbres de blanc; l'air piquait les narines; et le marquis de Cluses était tout guilleret d'avoir abandonné son coin de feu.

Il marche à longs pas, distrait, enfant; il baye aux oisillons, qu'il écoute piailler, qu'il s'étonne de découvrir si petits et si pauvres, en boule, à la cime des arbres; il se retourne afin d'examiner ses traces... Une, deux, trois, quatre... Elles tournent puis s'allongent, comme un vol d'échassiers dans un firmament cotonneux.

Pas le plus léger souffle ; d'obtuses, de fuyantes colonnades qu'irise le jour blafard, que tigrent les houppettes qui choient; une silencieuse crépitation de branches, de buissons rubanés d'hermine. Et des lapins, à distance, vers la bordure des allées, — d'aucuns assis, guettant, pareils à de petits hommes, — forment de minuscules groupes obscurs, regardent, se meuvent, détalent au moindre bruit.

Agénor pense naïf, éructe en mièvres apartés : c( Les bêtes ont souvent faim, l'hiver. Dès ce soir, il faudra que l'on brouette ici du blé, de la luzerne... Tiens! ce hêtre magnifique... Je ne me le rappelais pas... Quel âge

auraient mon père, ma mère?... Ma mère!... Allons voir le coin oii le brave Robiquet est mort... »

Le marquis y évoque raccident néfaste, rebrode la charmille de feuilles, l'imbibe de pénombre, la crève de lumignons solaires, — moins par tristesse mémorative que par désir de s'occuper; — et il continue sa promenade, toujours s'amuse des vestiges qu'il égrène en l'ouate immaculée du sol.

Et il avait joint une clairière, où la neige, très plane, figurait une page immense de vélin, où des statues, comme poudrées de cristal, considéraient de leurs yeux mornes l'universel et morne assoupissement, lorsque sa canne lui échappa des doigts.

Il se baissa, voulut la ressaisir; mais elle fut lancée hors de son atteinte, et, ferme, réussit à graver sur les paillettes boréennes : Une fille va naître de Berthe... Je ne m'appartiens plus...

Agénor étouffe d'angoisse, malgré ses prévisions quotidiennes. Tour à tour gonfle et se retrait son cœur.

— Adieu... Adieu.

C'est une voix qui se manifeste à présent, dont murmurent les échos du parc.

— Adieu.

« Oh! combien elle recule vite! »

— Adieu.

Un souffle! Il s'est glissé au milieu des floches aériennes.

Et comme fuit Thérèse, en un mystère semblable à

celui de ses avatars, de ses ultimes et brefs discours, des œuvres, du mobile de son énigmatique réalité, quelque chose de pareil à une germination commence d'apaiser Agénor, lui restitue de l'œil, du nerf, des forces, le déleste d'un poids obscur.

Il relève sa canne, l'examine une seconde; puis il brouille, barre, écrase la suprême confidence qu'elle vient d'écrire.

Deux pieds mordant la neige, soudain, hors du château, leur bruit sur de lointaines dalles; un frou-frou qui chemine, moelleux, par l'énormîté d'un couloir; on heurte à la porte du marquis de Cluses.

— Ouvrez!... Ahl bonsoir, Caristy!... Un peu plus tôt, mon cher, vous ne me trouviez pas. Je vagabondais.

Le teint rosé, avec, autour de lui, une senteur humide, le fait est qu'Agénor, — il rentre du parc, — n'a même pas eu l'aigre loisir de constater son isolement, d'atteindre le fauteuil où il se plonge, d'ordinaire, pour mieux rêver aux chocs, aux surprises de sa vie extasiée.

— Asseyez-vous donc.

Le chevalier gagne un siège, le dos raide ; il s'y poste muet, orné de guêtres neuves; mais tous ses traits badinent, luent. Et de la joie imprègne les sinuosités de son pardessus bleu à jupe, ride ses poches, dont l'une vomit le tiers d'un foulard bouton d'or; et, dans sa main, la tabatière de cornaline scintille.

— Un vilain temps n'est-ce pas?

— Brrr...

« Adieu!... Adieu! » Sans fin, éclate aux oreilles du marquis le dernier mot que lui jeta Thérèse.

M. de Caristy se frictionne les joues ; elles gringottent.

— J'ai du neuf à vous dire.

— Bah?

— Oui...

« Plus un oiseau ne pépiait dans le paysage hivernal... »

— J'aurais dû vous conter, poursuit le chevalier, que la solitude... l'extrême désir d'avoir un fils, peutêtre... un tas de choses me harcelaient... Mais, je n'étais sûr de rien... Le diable m'emporte si je cro3^ais qu'une vieille carcasse comme la mienne!... Bref, j'ai demandé hier, et la réponse m'arrive seulement. Tenez! la voici... Veuillez la lire vous-même. Je suis au comble de mes souhaits.

« Adieu! adieu! »

L'ouïe presque supprimée, Agénor de Cluses accepte le pli qu'on lui tend; et il a besoin d'un effort pour le parcourir; et il est obligé de s'en assimiler un à un les termes.

Monsieur le Chevalier,

« Prenez notre Emilienne, dès l'heure qu'elle vous convient. Sa mère et moi vous l'accordons. Au reçu de votre feuille d'écrit, j'avais pensé, comparativement,

sauf le respect que je vous dois, qu'Emilienne pouvait être un peu jeune. Il paraît que non. Vous lui plaisez; elle sera bonne épouse. Alors, et puisque Dieu ne nous a donné qu'une enfant, il ne s'agit point de la chagriner. Car c'est bien de l'honneur que vous nous faites. « Ma femme vous prie à souper demain, monsieur le chevalier.

« GuiLLAUMOT, cultivateur. »

« Adieu! »

— J'ai donc le plaisir de vous annoncer mon prochain mariage avec M"" Guillaumot, déclare M. de Caristy, quand la lettre lui est rendue.

Agénor garde le silence. Ce n'est pas qu'il s'insurge contre la disproportion de telles noces 1 Ce n'est pas que l'irrite cette fillette assez molle pour aimer un barbon! Exclusivement, il craint de perdre son régisseur, après avoir perdu Thérèse.

« Adieu! » Encore se brisent devers lui les deux syllabes fatigantes, comme un ressac.

— Voyons ! vous n'allez pas me quitter aussi, j'espère ? Les narines madéfiées de tabac, le chevalier proteste

de son dévouement :

— Féal je suis de la maison de Cluses, féal je reste et compte rester.

La boîte en cornaline houle.

« Comment a-t-on pu croire!... Est-ce que de mauvaises langues?... Jamais, au grand jamais les Caristy

ne furent ingrats, n'ont oublié les services qu'ils doivent. Et fallût-il rompre... »

— Non, je ne le voudrais pas. Non, non, répète Agénor.

Et il se calme, augmente les appointements du chevalier.

Lorsque celui-ci narre que sa promise a dix-huit ans, les yeux noirs, une taille de comtesse, Agénor ne l'écoute plus. Tous ces détails, toutes ces vanités lui sont d'une indifférence absolue.

« Adieu! adieu! » Voilà ce qui l'émotionne.

Et il dîne, monte se coucher, rêve de la paisible scène où Thérèse l'abandonna.

Quinze heures, il fut la proie d'un sommeil opiniâtre ; tandis que s'exhalaient de lui les vapeurs de sa possession, et que continuaient la majeure partie de ses facultés à ne plus être impersonnelles. Puis, les cloches de Juvigny sonnant pour un baptême, il s'éveilla, le front léger, le corps dispos, les nerfs à peu près tels qu'on les reçoit des aïeux. Aucun stigmate, pas l'ombre d'une hantise, quelques songeries éperdues, simplement.

Et le marquis de Cluses se reprenait à vivre, à s'intéresser, à penser de même que les autres hommes, sans trop savoir pourquoi, par fanatisme d'être sain, d'avoir dormi en paix, par subite inconstance. Et des besoins d'arpenter son chez lui, de vérifier la beauté de ses meubles, de ses bibelots, des mille choses de son goût

le trépidaient, comme s'il arrivait de voyage, comme si des mois, des ans, il ne les avait eus qu'au fond de sa mémoire. N'eussent été les écritures d'outre-tombe, toujours là, il se fût persuadé qu'il relevait d'hallucinations morbides, — tant se dépêche l'humain égoïsme à rencontre du merveilleux, — tant, cette fois, Thérèse l'avait vite guéri d'elle.

Agénor vaque à sa toilette, s'y attarde et s'}^ éjouit. En nulle époque, depuis qu'il s'était doublé d'une autre âme, l'eau, les parfums, les menus soins que chacun s'offre ne lui causèrent de bien-être aussi énergique. Des glaces reflétant son image, une sensation rieuse le point, à ne se pas voir déjà vieux, — nonobstant les sillons qui burinent ses tempes, malgré son nez plus mince, et ses cheveux qu'automnent deux touffes grises.

Il exulte, piétine, se divertit aux moindres choses, trouve drôle soudain d'avoir cogné l'angle d'une table.

Revenu par originelle saveur à vêtir des habits plus corrects, il s'en va regarder le temps, proche d'une fenêtre. La neige est jaune de soleil, et l'allée de sorbiers, les statues des bassins, l'orée du parc sont ruisselantes et noircies. ^

Lorsqu'il débouche au seuil des pièces où de claires vitrines protègent les bijoux de sa collection, les fragiles objets qu'il n'avait su caser ailleurs, une chaleur le fouette à les embrasser tous d'un regard possessionnel, hors d'ingérence.

Ici ont été disposés les coffrets d'argent, de bronze,

de cuivre, les aiguières de vermeil, les coupes de cristal gravé en mat, les ciboires, les cassolettes, les figurines d'onyx, de lapis, de porphyre, les reliquaires que des anges fastueux surmontent, que des enfants et des vierges parent; là, gîtent les riens précieux : miniatures semées d'assassines, de galantes, chapeautées à la fronde, à trois bords, ou coiffées de perruques énormes, tabatières garnies de devises, de médaillons, montres, colliers du Saint-Esprit, de Saint-Michel, anneaux, dont l'un fut creusé dans un seul rubis cabochon; et plus loin, s'étagent les verreries de Venise, longues, touffues, crénelées, fleuretées de lis, d'églantines, ornées d'anses, de tresses, de feuillages, traversées d'une lumière vive, où des fibrilles de topaze, des flèches de diamant, d'émeraude, d'améthyste, des étincelles de pourpre délicate, d'or et de feu, palpitent et se jouent, au milieu de stagnances laiteuses.

Une irrésistible fringale tenaillant Agénor, on dut presser le déjeuner, puis il rejoignit ses bibelots.

Certains, il se les rappelait à peine; d'autres apparaissaient mieux rares, sous un extérieur vraiment luxueux; beaucoup, dont les patines avaient embelli, dont la richesse d'art tonitruait, lui furent des galas.

Gallien signa cette pendule, où deux génies portent le médaillon de Louis XIV; Montigny avait estampillé ce cabinet d'ébène; d'Antoine Morand étaient ces girandoles; de Levasseur, une paire de gaines en marqueterie d'écaillé, d'étain.

Et des clartés dormeuses incendiaient les surfaces métalliques; et pénétrante, la lumière céleste vibrait, s'attachait aux velours, aux soies, aux planeurs lisses de marbres rouge-royal, bleu-turquin, aux bois vernis, aux mosaïques de pierres omnicolores.

Néanmoins, le marquis pensait à sa petite fille, ne doutait pas qu'elle fût née, ou sur le point de naître. « Que serait-elle?... Qu'avait-elle été?... »

D'une main prudente, il déplaçait un objet, çà et là; et quelque chose de vivace, de capiteux, en lui cherchait à se faire jour; et les minutes couraient alertes, comme des secondes; et l'avenir, le passé dormaient, inexplicables.

Plus il erra, d'ailleurs, d'une pièce à l'autre, jusque par les mansardes du château, le lendemain, plus l'occupa ce rejeton, au flanc de son unique descendance.

Agénor oubliait tout à coup d'admirer, de désirer, de projeter, la chair heureuse, le front battu de graves, de bénignes impressions, et son esprit, tantôt cinname, tantôt rayon matutînal, montait à Dieu, ou traversant les bois, les fleuves, les collines, allait vers un domaine qu'il ne connaissait pas, dans une chambre, près d'un lit d'accouchée, contre une berce mignonne, aux opalins rideaux de mousseline tenus à des patères, en cette grâce qu'ont les cheveux de femme, lorsqu'ils contournent leurs oreilles.

C'était à ne point déchiffrer un homme, dont l'amour paternel sautait une génération; c'était aussi à médire

du pouvoir qui, Tayant dominé, ne l'avait pas contraint d'aimer son propre sang. Mais, le motif des attirances restera sans doute ironique.

Et une semaine fondit, avant que d'un village, non loin de Hazebrouck, se justifiât la mise au monde de Thérèse-Laure de Prahecq, au cours d'une demi -page sèche, où l'on regrettait ur garçon.

Par hasard, peut-être à cause de sa tendresse baroque, de pressentiments, d'un reliquat d'influence dernière, — tout vase garde l'arôme des boissons qu'il a enfermées, — le marquis de Cluses devina que la nouvelle venue n'aurait pour lot que des mécomptes. Et ce lui fut une occasion de scruter l'existence, d'éprouver combien il était misérable d'avoir perdu son instructive, adorée, son étrange compagne; et lui-même se raisonnant, il méprisa les joies qu'il avait eues, la veille, d'être libre, joies singulières, et si hostiles à sa nature, qu'il en doutait, malgré leur présence actuelle, au plus profond de ses replis. Et contrairement, quoique étayé d'une autre foi, il se montra tel que jadis, à l'époque de sa jeunesse, peu à peu : imbu de conceptions rigides, hors de la voie commune, bon ro} aliste, en l'uniformité de goûts végétatifs.

Les gardiens du troupeau français, leur maître avare et prolifique se suffisant à n'être qu'imbéciles, pour l'heure; puis de passagères lassitudes, un ennui d'étreindre le vide, de ne point voir sa petite fille, d'ignorer quand il la verrait, empêchant le marquis de

nourrir son informe, sa curieuse affection, de la rendre bientôt exclusive, il expédia une part de ses économies au comte de Chambord, aiin d'aider l'œuvre de propagande bourbonnienne.

De Venise, on le remercia, quelques lignes d'Henri V; et longtemps chaud de ce plaisir que donnent les autographes illustres, par difTuse répercussion, par oisiveté, pour se satisfaire davantage, derechef, Agénor fut tout à des achats dix-septième siècle, au soin de découvrir des raretés, au trouble de les obtenir.

Le chevalier de Caristy se maria, une fois marié, préféra vivre au bourg de Juvigny. Après quoi, le parc se feuilla encore, et les oiseaux chanteurs y pullulèrent : fauvettes, rossignols, pinsons, dont le marquis de Cluses aimait les voix, si solitaire et si observateur, qu'à des riens musicaux il en reconnaissait diverses.

Il s'était fait porter un siège dans la clairière où Thérèse l'avait quitté, où les statues se dressaient maintenant sous des coupoles de verdure, et chaque jour il s'y acheminait avec paresse, avec dévotion.

C'est là qu'il apprit d'un journal que le comte de Chambord s'était cassé la cuisse; c'est là qu'il se remémorait le mieux Thérèse, qu'il relisait les jabotages épistolaires où ses proches lui parlaient de la petite Laure; et c'est là, un soir, qu'il conçut de se rassasier enfin les yeux, l'âme, pris d'une soudaine rage de pâtir inactivement.

Il se mettait en route, le lendemain, aveugle, sans réfléchir à la simplesse d'une équipée pareille; il atteignait Hazebrouck, un jeudi, se faisait conduire aux premières maisons d'un village où, de loin, sur une colline, pimpant, fleuri, le château des Prahecq semblait la riche demeure d'un demi-dieu; et méprisant d'instinct son gendre, et dédaignant sa fille, et tôt accompagné de galopins malpropres, et des curiosités plus mûres le poursuivant de fenêtre en fenêtre, ulcéré, bête comme un amoureux, rouge de honte et d'espérance aussi que, d'aventure, le croiserait l'enfant, sujet de ce déboire, aux mains d'une nourrice, — trois heures, il arpentait les ruelles du lieu.

Jamais Agénor n'oublia les amertumes de cette inutile promenade; et sa conclusion fut de le rendre plus sauvage, plus misanthrope.

Point un événement susceptible de le distraire, d'ailleurs, en supputant qu'il eût besoin de distractions, en admettant que le futur, l'autrefois, Dieu, son altitude, tout ce qu'avait laissé Thérèse à coordonner, à chercher, ne lui bourrassent pas le cerveau !

De la pluie, du vent, de la neige encore, du soleil; puis M. de Montégrier mourut; puis la vicomtesse de Prahecq accoucha d'un fils, dont Agénor accepta d'être le parrain, sous promesse formelle que le baptême s'effectuerait chez lui, que Laure serait de la fête. Puis le duc d'Orléans tombait de voiture, se tuait. Et le hasard choisissant ce trépas pour signal, de plusieurs

côtés, vers Juvigny, se dirigèrent des caisses d'antiquailles, des ballots pleins de raretés Louis XIV, à condition.

Bien qu'aucune mort ne pût désormais l'attrister, le marquis de Cluses arrêta qu'il porterait le deuil de son beau-père, que ses domestiques vêtiraient une livrée noire.

Et les convenances aidant, et la vicomtesse Berthe souhaitant que son puîné fût baptisé en joie, que M""" de Montégrier, la marraine, eût le loisir de se remettre, un brave chanoine de Hazebrouck ondoya le jeune Robert-Euchariste-Louis de Prahecq, afin d'attendre qu'une année au moins émouchetât la peine familiale.

Ce désagréable espace de temps, ouvert comme une ravine aux pieds d'Agénor, lui servit de prétexte à remanier son intérieur, dont il s'était choqué pour des raisons multiples : trop d'encombrement, une ou deux chambres un peu sacrifiées, tel meuble ayant une meilleure place à recevoir, telle ordonnance ne lui suffisant plus.

Objet par objet, avec méthode, lenteur, d'abord sur un cahier, il résolut toutes choses à sa volition; — et le remue-ménage s'opéra.

Au grenier, les vitrines, silhouettes fâcheuses, antidécoratives! Leur contenu charmant fut pour achever l'œuvre, scintiller, bref et net, lustrer un intervalle, boucher un pan mignard. Nulle toile discutable; nul

148 UNCARACTÈRE

bibelot quasi médiocre; une harmonie d'ensemble. Les tapisseries du salon, ne se trouvant point homogènes, cédèrent le pas à quatre tentures de V Histoire du Roy, d'après le Brun et Van der Meulen. Il y eut une pièce où les rideaux, le tapis même étaient de provenance royale, un merveilleux cabinet, dont les disparates armoiries, sur la majeure portion de ses garnitures, témoignèrent de l'estime qu'on en avait. Et le château acquit une splendeur complète, habitée, s3'noptique. Et Agénor se délecta, quelques semaines, à promener d'un siège à l'autre une béatitude poupine.

Mais tout client de l'idéal, d'un idéal superterrestre, est bon à mettre aux gémonies, tant le dessèchent d'inextinguibles soifs; et vite fatigué de n'être qu'un richard, impuissant à créer, non apte à jouir, ne sachant que mal faire le bien, et plus mal digérer encore son maigre brouet de science, l'inanité sempiternelle de recherches, l'homme, sa sociologie, ses haines, le marquis de Cluses commença de gloser, de songer à la mort, à sa mort, de moudre cette idée que le suicide ne peut déplaire au Créateur, aux âmes pures de l'éther, lorsque s'occit la créature, uniquement pour les rejoindre.

Cela, en son tréfonds, cachait un retour vers sa femme, un irrité besoin de souffleter le rêve qu'il abritait : chérir une seconde foi si rêve ingrat, odieux rêve qui le crucifiait depuis la naissance de Laure.

Aussi, volontiers, un soir de nostalgie dominatrice, se serait-il foré la gorge, n'eût été qu'au prologue d'une

UN CARACTÈRE l'i^

suprême lecture, par les révélations écrites de Thérèse, — défense y turbulait de s'arracher la vie, défense irrécusable! — son caprice de finir vacilla.

Il voulut apprendre comment se gèrent les fortunes; et, à coup d'exercices violents, d'occupations abstruses, peu à peu, il conquit un intellect moins relaps.

L'époque mûrissait du reste, où la comtesse de Montégrier, les de Praliecq allaient enfin venir à Juvigny. Une lettre; ils s'embarquèrent; Agénor s'inquiéta de les héberger, de leur agréer, de disposer un magnifique baptême; et, ses hôtes approchant, un après-midi, on le vit cueillir des œillets, des roses, puis partir à cheval, son bouquet à la main.

Il était morose et content, nerveux et la tête calme, l'esprit benoît, d'une simplicité qui l'obligeait à ressentir le pa^'^sage, à inquisitorier la route au loin, perpétuellement, à se figurer Laure, sage, bonne déjà, caressante et jolie, en la fleurette de ses trois années.

Du vent soufflait par un ciel gris ; les champs avaient des ondes criblées de plantes parasites, rouges, bleucobalt, jaune-safran; le marquis ne pressait guère sa bête.

« Où, Thérèse, à cette heure? »

Il se le demanda, le cœur serré.

« Quelle planète, là-bas, hors des limites visuelles, contenait le doux être, femme sans tache, épouse bénie, ange, amour? »

150 UN CAKACTÈUE

D'aigres frissons glacèrent Agénor.

« Que faire, mon Dieu, j)our la mériter de nouveau?»

Sa dextre eut un geste supjDlicateur.

Nonobstant, d'un monticule, sitôt qu'il aperçut, très loin, une berline, et derrière, une autre voiture, il piqua des deux, bouleversé, ivre de subite allégresse.

Et il n'avait qu'un trouble : atteindre la caravane; et il galopait d'une telle force que les talus, les arbres, les récoltes semblaient courir à son inverse, que la bise lui volait des pétales de rose.

— Halte! cria-t-il aux postillons de la berline, en arrivant comme un boulet.

Ceux-ci demeurèrent court. La face, l'insignifiante face du vicomte de Prahecq parut à la portière.

— Tiens! c'est vous... Le diable...

Mais le marquis de Cluses n'était point là pour des salamalecs.

— Laure... Avez-vous amené Laure?

Son cheval, dansait, renâclait.

On chuchote ; la voix de Berthc murmure : — Dépêchetoi! Attends! Tes cheveux sont une vraie tignasse!

Ensuite, une bambine se montre, avec un sourire corallin, gêné, qui peu à peu se mêle de rire, ose tout à coup porter la vue sur Agénor.

11 devient pâle, est obligé de s'appuyer au pommeau de sa selle.

« L'enfant a les yeux de Thérèse, les mêmes yeux de velours brun, le même regard, un teint pareil! »

— Bonzou, gan'père.

Agénor sanglote à présent, heureux, fertilisé, unitif.

— N'est-ce pas que Laure est le vivant portrait de notre chère défunte? lui jette M""^ de Montégrier, du coin où elle médite, très blanche, cacochyme.

— Son portrait, oui, vivant, vivant! répète Agénor. — Marchons.

La berline s'ébranlant, puis la seconde voiture, il donne son bouquet à la petite fille. Et les beaux yeux ressuscites ont un éclair de gratitude.

— Quel original!... quel hurluberlu! ne cesse d'affirmer M. de Prahecq, bilieux; tandis que son beau-père chevauche en amont du cortège. — Pas un mot de Louis, dont il va être le parrain ! Pas une civilité à notre adresse !

Laure effeuille ses œillets, ses roses; Berthe dévore un massepain, les coudes sur un ventre qui bombe une troisième fois; la comtesse de Montégrier lisse, retape, vrille ses tire-bouchons à l'anglaise.

Minuit. On a dîné, causé; on s'est souhaité le bonsoir; et, maintenant au lit, sous la lueur d'une veilleuse, Agénor écoute déferler en lui une mer confuse de pensées. Elles accourent du large, se suivent, se rattrapent, tantôt se mêlent et tantôt s'escaladent. Puis un silence, un artériel silence, où vibrent quelques impressions plus distinctes, où se met à éclaircir le groupe de ses hôtes, mieux réverbérés à cette heure qu'ils ne l'étaient au jour, au bruit.

Le marquis de Cluses imagine, perçoit, se rappelle en mesure, atteint de la cadence que tic-tacque une pendule voisine.

Rien pour son gendre! un éveil de sentiment pour la vieillesse de M""^ de Montégrier ! La nuit tombée, une bonne s'est enquise de Laure : mademoiselle doit avoir sommeil. Laure a pleuré de quitter son aïeul, le giron patient où elle se trouvait bien, une oreille aux dires de chacun; et il a fallu la conduire jusque sa couchette, babiller, écouter des prières, se détourner quand la naine chemise de nuit... « parce que les mamans seules, et Justine, ont le droit de voir. »

Combien adorable l'enfant, ses minuscules pieds d'Eros, son attendrissante faiblesse, son parler qui tâtonne!

Demain exhiberaunegrandepoupée, avec desboucles d'oreilles, un collier d'or : « Oui, gan'père! » une poupée en cire, dont la robe neuve, les falbalas sont pour le baptême... Avant Justine, la bonne de Laure se nommait Brigitte... M. de Prahecq veut acheter un chien de bois... M""" de Prahecq, la mère, mouille les joues, lorsqu'elle embrasse...

Que de confidences a reçues le marquis, déjà I II baye aux racontars puérils, se divertit à les grouper; une chaleur cardiaque le baigne.

Oh! si Berthe, autrefois, eût épanché les mêmes délices! Mais non, Berthe ne possédait pas le regard brun, inoublié; Berthe ne fut point sa vraie fille, la

chair de Thérèse, un amalgame des Montégrier, des Cluses... Quelque Anglaise, Berthe, une Gainsborough, des vieux Gainsborough, mangeurs de viande crue, semeurs de lignées formidables! De qui, sans cela, les airs de béatitude qu'elle promène? De qui, ce laisser aller veule, ce front bestial, cette face rassasiée, cette épaisseur en train de lui monter au col?... Est-ce qu'on épouse un monsieur de Prahecq!...

Agénor demeure court. Un reflet indistinct, fugace, le traverse.

Il s'absorbe, agglomère des souvenirs, germe ; et c'est une colossale, une épineuse intuition qu'il arrache de son cerveau : Laure ne peut être que Thérèse, réincarnée... La chose est possible!... Certaines des pages révélées l'affirment... Une phrase le résume : « car, sur la terre, comme sur les autres globes, reviennent beaucoup les mêmes individualités, en des corps disparates... » Et cela élucide la fuite singulière, dans le parc, à la minute, à la seconde oii les Prahecq avaient leur premier-né!... Et cela expliquerait l'émoi, l'irrésistible tendresse, dont le persécuta la chère bambine, dès qu'elle fut au monde!

Le marquis se lève, court à ses manuscrits, feuillette, lit, cherche des points de repère, les trouve, une certitude, ne la rencontre pas au bord des gouffres cosmogoniques, seulement tachés de lueurs, et il n'aboutit qu'à de jalouses divagations : Un homme, tôt ou tard, sera aimé de Laure... aimé!... puis, l'univers^continuant

son train, docile, insoucieux de vies terrestres, cet homme et Laure disparaîtront... Laure, Thérèse, la même personne... Lui, marquis de Cluses aujourd'hui, jadis, le dernier des misérables, — on ne sait ! — n'aura été qu'un accident, époux, aïeul, par l'éternité de Thérèse... A quoi bon Tavoir tant adorée! A quoi bon l'avoir souhaitée, obtenue!... Hélas! combien la posséderont désormais? Combien l'eurent avant lui!... Pourquoi les manifestations, l'existence, la mort?... Quand, le S3'stème philosophique, éducateur, habituant les âmes à n'être pas égoïstes, à se juger, psychiquement, dignes du mystère qui les entoure, bien supérieures à la place qu'elles occupent, aux plus nobles de leurs instincts, aux plus suaves de leurs rêves?... Penser, souffrir! — Agénor est brisé de vertige.

Ainsi seront brisés tous les chercheurs d'occulte, ceux que n'accommode point une part déjà énorme de science.

Laure, en sa couchette, reposait.

Elle s'éveilla matin, ne souffla mot, écouta sa bonne dormir; — puis, après avoir beaucoup réfléchi de balivernes, après s'être gazouillé les menues et charmantes bêtises que se racontent les enfants, elle détermina de s'habiller, toute seule, démontrer qu'au besoin les très petits connaissent bien des choses.

Dans une touffe de linge, sur un tabouret, on ne peut mieux, elle prit des bas, changea de chemise, inconsidérément tripota son corsage à bretelles, pour le mettre

à l'envers, pour en brouiller le lacet, qu'un nœud quadruple assujettit, et, son pantalon ne lui tenant aux hanches que par une boutonnière, elle se dirigea vers la toilette. Justine ouvrit les yeux.

— Mon Dieu! mademoiselle... Comme vous voilà faite!

Ce furent des rires, une bouderie, une réconciliation mutine.

Vers huit heures, le soleil déjà chaud, les pelouses dorées, Laure descendit au jardin. Le marquis y errait paisible, moins fumeux que naguère.

La petite courant à lui, les bras tendus, heureuse de le rencontrer, aussitôt il se chargea d'elle, offrit une promenade.

— Donne-moi la main.

Ils dépassèrent leur grille nobiliaire, suivirent des haies, — les sureaux étaient blancs d'ombelles, — et Laure trottinant, alerte, et le marquis répondant avec patience, des moissons apparurent, jaunissantes, vert sombre, vert-émeraude, de brunes terres mamelonnées, à peine herbues, et, au loin, la chapelle domaniale des Cluses, son clocheton gracile, entre de minces platanes.

— Tu n'es pas fatiguée?

— Non.

— Veux-tu venir jusqu'à cette chapelle?

— Je le veux bien.

— C'est là que sont beaucoup de nos parents morts... ta grand'mère...

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