‹ Un cas de conscience; pièce en deux actesChapitre 7 sur 15 · LE DOCTEUR ODRU, LE DOCTEUR PONCELET · texte numérisé non relu

LE DOCTEUR ODRU, LE DOCTEUR PONCELET

LE DOCTEUR PONGELKT, entrant.

Eh bien! qu'en pensez-vous, docteur Odru?

LE DOCTEUR ODRU

Ce que vous en pensez, docteur Poncelet. C'est une néphrite chronique à la dernière période. Le cœur commence à défaillir. L'urémie se complique d'asystolie. C'est extraordinaire qu'il dure encore.

LE DOCTEUR PONCELET

Ah ! si M. de Rocqueville avait voulu m'écouter!... Il y a deux ans que je le supplie de se soigner, de ne plus monter à cheval, de ne

UN CAS DE CONSCIElSnE 11

plus chassera courre, par exemple. Est-ce que nous chassons à courre, nous? Hein?... De se mettre au lait; le lait est si bon ici, vous en goûterez. De ne plus fumer. Ça, je comprends mieux. Allez donc parler de rég^ime à un malade de ce caractère, qui avait la manie de dire non !

LE DOCTEUR ODRU, SOuHant.

Du négativisme, comme disent nos maîtres. LE DOCTEUR PONCELET, riant haut.

A. la bonne heure, docteur Odru. Vous ne donnez pas dans ces godans-là. Parlons français, quand nous le pouvons, f Sérieux. J Ces gens à caractère difficile ont souvent une vitalité déconcertante. Ils s'entêtent à ne pas mourir. Et le Comte a toujours été un homme impérieux, autoritaire, très despotique sous des manières très courtoises, très fier de son nom, sans jamais le dire. Aucune vanité, mais un orgueil! Et des violences! La maladie est venue multiplier tout cela, naturellement. Et

puis... il y a peut-être bien eu un épisode..»

LE DOCTEUR ODRU

Quel épisode? Je tiens à ce que vous me communiquiez toutes vos observations dans le moindre détail, mon clier confrère. Je vous répète ce que je vous ai dit ce matin en arrivant. Un chef de clinique dans un service d'hôpital, comme moi, n'est encore qu'un élève, surtout en face d'un vieux praticien comme vous. En m'envoyant ici, le professeur Louvet m'a bien recommandé de prendre vos conseils ; il fait grand cas de vous , très grand cas .

LE DOCTEUR PONCELET

Pas de compliments entre nous, mon cher confrère. Je suis un vieux médicastre de province, je le sais, et vous, demain, vous serez un brillant agrégé... En tout état de cause, j'aurais été heureux de vous avoir en consultation auprès d'un malade si gravement atteint. En ce moment, j'ai une autre raison plus humble, f Geste d'éionnetnent d'Odru.J Vous allez

comprendre... Et d'abord quand je parlais d'épisode, je ne prenais pas ce mot dans le sens médical. Médicalement, le seul épisode a été cette attaque d'urémie à demi convulsive que je vous ai décrite et que j'ai arrêtée classiquement avec la saignée. Il s'agit d'autre chose... Une question. En dehors de ses indications toutes professionnelles, Louvetne vous a rien dit de particulier sur M. de Rocqueville?

LE DOCTEUR ODRU

Absolument rien.

LE DOCTEUR PONCELET

Aucune allusion à...?

LE DOCTEUR ODRU

Aucune... Pourtant, c'est vrai, quand je l'ai quitté, hier soir, il m'a rappelé comme pour me faire une recommandation.

LE DOCTEUR PONCELET

Ah! Laquelle?

LE DOCTEUR ODRU

En latin!... Il m'a cité presque solennelle-

ment la phrase du vieux serment hippocratique.

LK DOGTKI It l'ONCliLKT

Nec visa, uec audita, nec intellecta?

LK DOCTEUR ODIIU

Précisément.

LE DOCTEUR PONCELET

Il sait donc qu'il y a ici quelque chose à voir, à entendre, à comprendre, et à oublier. ,. Il s'agit d'un secret de famille, que je connais et qu'il faut que vous connaissiez.

Je ne suis pas curieu-x, vous le savez. A moins que vous n'estimiez que ce soit utile pour le traitement.

LE DOCTEUR PONCELET

Nécessaire. La crise de la maladie que traverse M. de Rocqueville est dominée par une crise morale. L'exaj<Tération des symptômes qui m'a décidé à écrire à Louvet a été certainement produite par une scène récente entre

la Comtesse et son mari. Cette scène peut se renouveler aujourd'hui, demain, et emporter le malade. Voilà pourquoi je dois vous mettre au courant.

LE DOCTEUR ODRU

Dites.

LE DOCTEUR PONCELET, après une hésitation.

La Comtesse n'a pas été une épouse fidèle. C'est une femme singulière, avec un caractère impulsif, romanesque, fantasque.

LE DOCTEUR ODRU

Une grande nerveuse, j'ai vu ça tout de suite.

LE DOCTEUR PONCELET

Ah! si vous aviez connu son père?... Un original! un viveur. Elle a grandi dans un milieu dramatique. Il est mort, soi-disant d'un accident de chasse. Pour moi, il s'est tué d un coup de fusil. Mais il ne s'agit pas de cette histoire. Parlons de la Comtesse. Pendant des années elle a eu une liaison, presque affichée,

avec un des parents de son mari, un cousin, un M. de Gourtry qui avait son château dans le voisinage. Ce M. de Gourtry est mort l'année dernière. L'un des fils de Mme de Rocqueville est de lui. Il y en a trois. G'cst le second, Robert. Pourquoi pas le troisième aussi, puisque la liaison a continué avec les partages forcés que ces situations comportent? Nous sommes entre médecins. . .

LE DOCTEUR ODRU

Oui, oui. . . Ge sont de ces bizarreries physiologiques qui doivent singulièrement embarrasser les mères dans la distribution des paternités. (Il rit.) Mais, je vous prie, comment Mme de Rocqueville peut-elle savoir avec certitude que le second est de son amant? Et vous-même, mon cher confrère?

LE DOCTEUR PONCELET

Mme de Rocqueville ne m'a pas raconté les secrets de son alcôve. Quant à moi, un médecin de province, vous savez, a des clien-

tèles familiales. Il découvre de ces petits signes de ressemblance si profonds, si intimes, qu'ils sont infaillibles. Bref, je vous affirme que le troisième des enfants est un Rocqueville, le deuxième un Courtry. Mme de Rocqueville ne s'y trompe pas plus que moi.

LE DOCTEUR ODRU

Et M. de Rocqueville?

LE DOCTEUR PONCELET

Nous y sommes. Jusqu'à ces derniers mois il n'a rien soupçonné, vous m'entendez, rien. Je l'ai vu au lit de mort de Gourtry. Comme il l'a pleuré! C'est depuis, que sa défiance s'est éveillée... Pourquoi, maintenant qu'elle ne peut plus servir qu'à empoisonner ses derniers moments? Mais elle s'est éveillée. C'a d'abord été un changement de manières vis-àvis de sa femme... des silences... des brusqueries, même devant moi. J'ai attribué cela à la maladie. J'ai voulu en avoir le cœur net. Un jour que je lui tàtais le pouls, j'ai pro-

nonce le nom de son cousin. Je n'ai pas recommencé depuis, vous savez, après les sig^nes d'émotion que j'ai constatés en lui ! C'étaitune épreuve bien anodine, n'est-ce pas? J'en ai eu des remords.

LE nOCTEUR ODIIU

Vous concluez?

LE DOCTEUR PONCELET

Que cette crise convulsive qui n'est que le commencement d'une série dans laquelle il va passer — car nous sommes du même avis, n'est-ce pas? c'est la Kn; — a eu pour cause une explication décisive avec la Comtesse, il y a trois jours. Qu'il y ait eu une scène entre eux, là-dessus pas de doute. Je le sais par Bernard, le vieux maître d'hôtel.

LE DOCTEUR ODRU

Au sujet des enfants? Elle aurait eu lieu il y a trois mois.

LE DOCTEUR PONCELET

Non. Tel que je connais M. de Rocqueville,

il a reçu le coup sans broncher. Je suis sur qu'il n'a d'abord rien dit à la Comtesse. Mais il a cherché. A cette époque-là, lui qui ne lit jamais, il m'a emprunté quelques livres de médecine, où il était (juestion d'hérédité. Je les lui ai prêtés, sans scrupules. C'est la bouteille à l'encre, cette question. Et j'étais bien sur ! . . . Et puis alors il ne se croyait pas si malade. Il n'y a pas [)lus d'une semaine que le Comte voit véritablement son état. Il a fait venir son notaire. Il a donc pensé à son testament. Il est évident pour rpoi qu'il a voulu savoir à ce moment-là si tous ses enfants étaient de lui.

LE DOCTEUR ODRU

Et il aurait essayé d'arracher ce secret à sa femme?

LE DOCTEUR PONCELET

Oui.

LE DOCTEUR ODRU

Et il n'a pas réussi?

LE DOCTEUR PONGELET

Non. Et la preuve : ses enfants ne sont pas ici. Il eût été naturel qu'il m'en parlât, il ne m'en a pas ouvert la bouche, ni moi à lui. Il est vrai qu'il m'a pris à tic, tout comme le curé du village, qu'il a consijjné à sa porte. C'est encore une de ses ori^jinalités. Il a beau s'appeler de Rocqueville, il est voltairien ou plutôt athée, comme un (jrand seijjneur du dix-huitième siècle. Cette irrélijjion a encore grandi depuis ces dernières semaines. Prêtre et médecin, il nous met dans le même sac. Nous sommes inféodés à la Comtesse. Vous comprenez pourtant que je ne me suis pas permis de me mêler de cette affaire-là.

LE DOGTEUU ODRU

Mais elle?

LE DOCTEUR PONCELET

Elle? Je ne lui ai pas caché que la situation était désespérée, et elle non plus ne prévient pas ses fils. Pourquoi? Pour la même raison

UN CAS DE CONSCIENCE âl

qui fait que son mari ne les demande pas, Lui ne veut pas les voir parce qu'il a des doutes, elle ne veut pas qu'ils viennent, parce qu'elle a peur qu'il ne les montre, ces doutes.

LE DOCTEUR ODRU

Je vous remercie de vos renseignements. Et dans cette maladie-là, les émotions sont interdites ! . . . Enfin ! . . .

LE DOCTEUR PONCELET

J'arrive à mon humble raison de me réjouir de votre arrivée. S'il y a quelque éclat ici, avant la fin, vous ne perdrez pas un seul de vos clients à Paris. Mais moi, si j'y assistais?. . . J'ai un concurrent, même dans ce trou perdu. Que j'aie jamais l'air d'en savoir trop lon(j, c'est lui qui deviendrait le médecin du château.

Croyez-vous que moi aussi, je ne pourrais pas avoir des ennuis si la Comtesse écrivait au patron qu'elle n'a pas été contente de moi?

Mais c'est la considération secondaire, cela. Le devoir médical avant tout.

LK DOCTEUR l'ONCELEÏ

Bien entendu.

LE DOCTEUR ODRU

Au fond il est si simple! C'est ce que nous dit toujours Louvet : traiter en toute occasion le malade, grand seigneur ou non, comme no traite un malade d'hôpital, en ne tenant compte que de la maladie.

LE DOCTEUR PONCELET

Oui, oui, après trente-cinq ans de pratique comme moi, vous saurez que ça n'est pas toujours facile. Mais, dans le cas présent, je compte bien que vous n'aurez aucun ennui. C'est même pour vous les éviter que je vous ai raconté ces détails. Voici la Comtesse, tenez, j'aime mieux ne pas être là quand elle va vous interroger. Je passerai cet après-midi, pour me mettre à votre disposition.

(IL sort.)

SCÈISE IV

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