‹ Un chapitre de l'histoire des maladies constitutionnellesChapitre 7 sur 13 · ACCÈS · texte numérisé non relu

ACCÈS

J’ai déjà dit que chaque individu avait pour ainsi dire sa migraine à lui et qu’il était impossible d’en donner une description générale. Liveing admet quatre formes d’accès, le simple mal de tête, le mal de tête avec malaise général, la migraine avec troubles de la vue, et celle avec accidents d’origine cérébrale en apparence plus graves, fourmillements dans les membres, aphasie. Je préfère étudier chaque symptôme en particulier, sauf à indiquer son plus ou moins de fré-

quence, et l’ordre qu’il présente le plus souvent dans la marche de l’accès et renvoyer à mes observations personnelles pour la description complète de l’accès.

1. Douleurs de tête .—La douleur varie de forme et de siège. Selon l’étymologie du mot migraine, elle devrait être unilatérale ; s’il en est le plus souvent ainsi, cela n’a pas toujours lieu et parfois la douleur s’observe des deux côtés. Dans la plupart des cas il y a alors un côté plus douloureux que l’autre. Cependant lorsque la douleur siège sur le dessus de la tête ou en arrière, au niveau de l’occiput il est impossible au malade de dire quel côté le fait le plus souffrir. Tous les auteurs s’accordent à dire que la douleur est plus fréquente à gauche qu’à droite. Bouillaud (Traité de nosographie médicale, III, p. 535, 1846) est le seul auteur qui place la plus grande fréquence à droite; encore ajoutet-il : « si je ne me trompe. » Il est très difficile de se prononcer sur cette question ; il faudrait une statistique comprenant un très grand nombre de cas, et un très grand nombre d’accès chez le même malade ; car si certains malades ont toujours leurs accès à droite, d’autres toujours à gauche, il en est beaucoup qui l’ont, tantôt à droite, tantôt à gauche. Chez certains individus la migraine se succède régulièrement une fois à droite, une fois à gauche ; certains autres, comme le professeur Lasègue, par exemple, l’ont surtout d’un côté, et elle est bien moins forte lorsqu’elle se déclare du côté opposé.

La douleur est quelquefois le premier symp-

tôme mais le plus souvent elle est précédée de malaise général, de troubles de la vue qui durent parfois plusieurs heures. La veille de l’accès certains malades le sentent venir à des signes certains pour eux.

Le plus souvent la douleur est frontale, temporale ou orbitaire. Chez un certain nombre de malades elle se fixe assez vite au fond de l’œil et les fait beaucoup souffrir. La douleur qui siège audessus de la tête est très douloureuse, mais c’est la douleur occipitale qui est la plus insupportable, souvent les malades ne peuvent pas rester couchés, ils ont de la peine à respirer.

La douleur est uniforme avec redoublements ; ce n’est pas un éclair de douleur comme dans la névralgie, c’est plutôt une ondée de douleur (Hervez de Chégoin). Quelquefois le malade croit que sa tête est prise dans un étau, que quelque chose lui remue dans la tête, que la masse cérébrale heurte les parois du crâne. Dans une de mes observations une malade croit que «ça lui bouille dans la tête comme un pot qui bouille près du feu. » Un de mes amis a la sensation d’une balle de plomb qui serait dans le muscle temporal et qui remuerait. La douleur est d’abord légère, c’est une lourdeur de tête; le malade sent déjà que sa migraine sera à droite ou à gauche, mais c’est là une sensation particulière, ce n’est pas encore delà douleur proprement dite. La douleur se fixe, augmente peu à peu, quelquefois très doucement, quelquefois en un clin d’œil. Elle'devient atroce. Le malade se tient la tête entre les mains, il ne

fait aucun mouvement, le moindre choc augmente ses souffrances. L’action de monter un escalier est horrible ; on sent de nombreux coups de marteau isochrones aux battements du pouls. Quelquefois le patient retient jusqu’à sa respiration pour moins souffrir. La douleur étant ce dont s’occupe le plus le malade, les auteurs l’ont longuement décrite et ont énuméré toutes les images créées par l’imagination du malade pour exprimer sa souffrance. Assez souvent sans cause connue la douleur s’arrête dans sa marche, disparaît avec le malaise avant d’avoir atteint toute sa force, c’est une migraine avortée. Certains médicaments, la paullinia entre autres, font quelquefois avorter des accès. D’autres fois, c’est une distraction, une promenade, le coït même, qui amène ce résultat. « Bien des confidences, dit Poincaré (Le système nerveux périphérique. — Migraine , p. 539, 1876), m’ont appris qu’un coït peut faire disparaître le malaise précurseur et éloigner les accès. La continence peut au contraire les faire augmenter d’intensité et de fréquence. »

C’est surtout à la fin de l’accès, lorsque la douleur tend à disparaître que le coït agissant, tant par l’ébranlement nerveux, qu’en amenant plus rapidement le sommeil, et en calmant l’excitation nerveuse qui existe quelquefois alors, que le coït, dis-je, peut avoir le meilleur résultat. Au lieu de faire passer la migraine complètement, il peut faire changer la douleur de côté. Cela arrive aussi après le vomissement, ou sans cause appréciable, au moment où on s’v attend le moins. On s’a-

perçoit tout d’un coup que l’on n’a plus la douleur du côté où on l’avait primitivement. Elle peut aussi changer de place du même côté; aller, par exemple, de l’œil à la tempe, de la tempe à la nuque; c’est là la marche que suit la douleur chez un de mes amis. Quelquefois la douleur s’irradie de divers côtés. Chez le malade d’une de mes observations lorsque la douleur occupe la nuque, il y a des irradiations jusque dans le pharynx, et la voûte palatine est comme ébranlée par des pulsations. 11 peut y avoir des irradiations dans l’oreille, • dans les dents, dans la face, le cou, l’épaule, etc. La douleur peut être extrêmement limitée; dans une observation la douleur est limitée à l’espace compris entre la cornée et le tendon de l’orbiculaire.

La douleur, après avoir augmenté progressivement, disparaît petit à petit, soit après le vomissement, soit sans qu’il se soit manifesté de troubles gastriques. Le malaise général se dissipe avec la douleur.

Lorsque la migraine est passée, si on remue fortement la tête, si on se livre à un exercice qui fasse circuler le sang activement, on sent encore comme de petits coups isochrones aux battements artériels. Le plus souvent, ce n’est que dans la nuit, que là douleur disparaît, et le lendemain le malade est guéri ou a encore une simple lourdeur de tête qui se dissipe assez vite. Il arrive aussi que, lorsque la migraine est passée, le cuir chevelu soit sensible et que le toucher des cheveux produise de la douleur.

Un auteur parle d’un malade chez lequel, dans le summum de la souffrance, les cheveux se levaient sur la tête. J’ai observé un cas analogue : M. K. a très-peu de cheveux sur le front, et lorsqu’il a la migraine ces cheveux se dressent, et il lui est impossible de les faire tenir couchés, même avec de la pommade. Les personnes qui l’environnent reconnaissent souvent qu’il a la migraine à ce phénomène.

2. Organes digestifs. — Les troubles du côté des organes digestifs sont très-variables. Il est des cas où le malade a déjà du malaise la veille de sa migraine et n’a pas faim ; d’autres fois, au contraire, le malade ressent une faim bien plus' grande la veille de l’accès et prévoit à cette sensation sa douleur prochaine. Tissot cite une observation de ce genre. Le g*oût est quelquefois perverti avant l’accès, et le malade a du dégoût pour le tabac. Tissot et plusieurs autres auteurs ont également noté ce phénomène. L’appétit peut être conservé pendant l’accès, ainsi que la soif, et le malade peut digérer normalement, ou bien la soif seule peut faire défaut. C’est là mon cas. La faim, est bien un peu diminuée la plupart du temps, bien qu’il m'arrive quelquefois de manger comme d’habitude ; mais toujours la soif est très-diminuée ou complètement nulle. Mes camarades, au restaurant, reconnaissent que j’ai la migraine à ma bouteille qui reste pleine.

Dans la plupart des cas l’appétit est tout à fait diminué. Quelques personnes digèrent bien, mais

parfois la digestion est entravée au point que si l’on vient à vomir, les aliments sont encore tels qu’on les a ingérés. Cela m’est arrivé dans quelques accès. Des malades ont pendant l’accès des éructations, et jugent de la proche terminaison de la migraine en voyant les éructations diminuer. Un de mes amis éprouve dans quelques accès une sensation d’acidité dans l’estomac, de vide, et pourtant il n’a pas faim.

Tous les malades n’ont pas des nausées et des vomissements, mais beaucoup en ont. Quelquesuns n’ont que des nausées. C’est surtout au plus fort de l’accès que les nausées se montrent, alors la face est très-pâle. Souvent les vomissements jugent la migraine; mais il arrive de vomir pendant une demi-heure, une heure et plus, même à vide. Une malade que j’ai vue, vomit quelquefois du sang. Les vomissements se composent des matières contenues dans l’estomac, de mucus, chez certaines personnes, de bile presque pure et en assez grande quantité. Je dois faire remarquer que quelques malades vomissent à chaque accès, mais que d’autres ne vomissent que rarement. Avant les vomissements, on ressent quelquefois une sensation de malaise stomacal, de plénitude de l’estomac. Dans ce cas, la nausée peut faire défaut.

La plupart du temps, la constipation accompagne la migraine ; des malacles n’ont ni diarrhée, ni constipation ; et j’ai vu des malades avoir de la diarrhée. Deux femmes sont dans ce cas. L’une a une diarrhée tout à fait séreuse. Sa mi-

graine ayant été combattue par le sulfate de quinine, elle a eu. des accès avortés qui ne consistaient qu’en diarrhée. Chez le malade d’une autre observation quelquefois la migraine est précédée d’une débâcle; chez un autre, la débâcle a lieu le jour delà migraine; il va sept ou huit fois, et la migraine passe d’autant plus vite que les selles sont plus abondantes. Enfin, je dirai que chez quelques malades la migraine n’est pas ordinairement accompagnée de diarrhée, mais que, dans certains cas, comme après avoir passé une nuit en chemin de fer, elle peut l’être.

Niemeyer (Pathologie interne ) a observé des symptômes de congestion du foie. Clifford Ailbutt a vu des cas où il existait de la sensibilité à la pression du foie, une teinte ,subictérique, et des matières fécales décolorées ou très-bilieuses. Quelques autres auteurs (Labarraque, p. 34; Liveing, p. 231) ont également noté une teinte ictérique accompagnant la migraine.

Enfin, je mentionnerai sous toutes réserves un cas que Trousseau appelait migraine stomacale, et qui consistait simplement en vomissements qui revenaient assez périodiquement.

3. Malaise général. — Un malaise général inexprimable, accompagne le plus ordiniârement la migraine. Ce malaise disparaît souvent lorsque le malade vomit; bien que ce ne soit point une souffrance véritable, il est bien plus insupportable que la douleur de tête. Le malaise, dans certains cas, commence dès le matin, et ce n’est

que quelques heures après que débute la douleur. J’ai déjà parlé du malaise prodromique qui se manifeste quelquefois la veille.

Le malaise s’accompagne de bâillements, de pandiculations ; quelquefois les bâillements débutent avant la douleur ; ils deviennent bien plus fréquents au moment des nausées. Les pandiculations peuvent également exister avant que l’accès soit nettement déclaré ; pendant l’accès elles augmentent la douleur. Il arrive quelquefois que, lorsque l’on a déjà le malaise, les bâillements et les pandiculations, la douleur ne se montre pas ; la migraine a avorté ; le malaise disparaît dans ces cas assez vite ; une promenade ou une distraction hâtent sa disparition.

J’ai noté dans plusieurs cas une sensation de sécheresse de la peau ;des frissons par tout le corps, ou le long de la colonne vertébrale.

4. Troubles du coté des organes génitaux . — J’ai vu des malades qui ont, pendant la migraine, une véritable excitation génésique. Je n’ai rien trouvé de semblable dans les auteurs. Le malade d’une observation, un de mes meilleurs amis, a pendant presque tous ses accès de migraine des demi-érections avec désirs vénériens. Ses occupations l’obligent à résister ; lorsqu’il a pu accomplir le coït dans ces circonstances sa migraine a été diminuée. La continence augmente chez lui le nombre des accès, tandis que l’usage fréquent du coït éloigne les migraines.

Un autre de mes amis a de l’excitation

génitale pendant toute la durée de l’accès, même avant la douleur ; mais l’excitation est bien plus forte le soir, lorsque la migraine est à son déclin. Le coït à ce moment hâte la disparition de la migraine, soit en faisant disparaître l’excitation nerveuse qui est générale et en procurant le sommeil, soit par l’ébranlement nerveux qu’il provoque.

J’ai remarqué quelquefois sur moi une semblable excitation, mais à un bien moindre degré. Un malade m’écrit que chez lui, cc ce serait plutôt l’effet contraire. »

Un de mes camarades a connu au lycée un jeune homme qui se masturbait pour faire passer ses accès de migraine.

Il est probable que chez les femmes il existe aussi quelquefois de l’excitation des organes génitaux pendant la migraine. Les quelques femmes que j’ai pu interroger ace sujet m’ont répondu par la négative.

5. Urine. — La plupart des auteurs disent que pendant l’accès de migraine l’urine est claire et abondante. Je crois que la plupart disent cela d’intuition : regardant la migraine comme une maladie purement nerveuse et l’émission d’urine claire se rencontrant dans quelques attaques nerveuses ils ont conclu qu’il devait en être de même dans la migraine.

Pelletan ( Coup d'œil sur la migraine , Paris, 1832, s’exprime ainsi au sujet de l’urine :«Fordyce signale ’un changement dans l’urine ; il dit qu’elle dépose un sédiment léger et blanc ; je n’ai jamais remarqué cela et je crois qu’il est le seul qui Fait

noté. Il m’a semblé seulement que l’excrétion était en partie suspendue pendant la violence des douleurs. »

Marc de Molènes(De lamigraine, Th. Paris, 1853) en racontant l’histoire de la migraine d’un médecin qu’il connaissait, dit : « L’accès dure avec les prodrômes une douzaine d’heures pendant lesquelles la sécrétion urinaire est très notablement modifiée; l’urine est aqueuse, claire et limpide, comme de l’eau de roche la plus pure. Lafinde l’accès s’annonce par une émission abondante d’urines troubles, bourbeuses et presque noires. »

Mollendorf (Ueber Hemikranie. — Virchow*s Archiv f. Anat. u. Phys., Bd ; xli, 1867, p.

390j dit que l’urine est considérablement augmentée pendant l’accès et qu’elle est claire comme de l’eau ; et que 4 ou 6 heures après le commencement de la migraine, elle contient une certaine quantité d’oxalate de chaux. Le même auteur a remarqué que le lendemain de l’attaque, elle est trouble et présente un sédiment d’urate de soude,

La plupart des malades que j’ai pu observer m’ont dit qu’ils n’avaient rien remarqué du côté de l’urine.

Un de mes frères m’écrit ce qui suit, relativement à l’urine pendant qu’il y a un accès : « Pendant l’accès, je n’ai ni faim, ni surtout soif ; je mange quelquefois, mais je ne bois pas. Les urines sont rares, mais très abondantes à la fin de l’accès ; dans l’état de santé, j’urine beaucoup, surtout après les repas. »

Dans une observation le malade note : « urines ordinaires, excepté après un long séjour au lit, elles deviennent alors orange. »

Enfin un autre migraineux a fait examiner son urine en dehors des accès, il y avait un excès d’acide urique.

Chez moi l’urine est considérablement diminuée en quantité pendant la migraine ; elle est assez foncée. Le lendemain matin il y a quelquefois à peine un demi-verre d’urine dans le vase de nuit : elle est très foncée et laisse déposer un sédiment rosé. Quelquefois on aperçoit des cristaux à la surface de l’urine, qui marque par une raie jaune sur les parois du vase jusqu’où elle s’est élevée. Je crois que la petite quantité d’urine et sa richesse en sels doivent être attribuées en partie à ce que je ne bois pas le jour où j’ai la migraine.

Je crois pouvoir dire en résumé ^que la sécrétion urinaire est parfois augmentée, parfois diminuée; et que, s’il arrive quelquefois qu’elle soit claire et limpide, il arrive souvent aussi qu’elle soit colorée et bourbeuse, surtout à la fin de l’accès. Et qu’enfin l’urine est plus souvent encore normale, du moins en apparence.

6. Troubles nerveux .— Tissot raconte l’histoire d’un officier autrichien dont la migraine débutait par des troubles oculaires, et un affaiblissement avec fourmillements dans une jambe. Le bras, puis la bouche et la langue éprouvent le même phénomène ; le malade éprouve de la peine à parler; cela dure un quart d’heure, puis la douleur commence. Le même auteur cite, d’après Lepois, l’histoire

d’une jeune fille qui pendant sa migraine éprouvait un fourmillement dans tout un côté du corps, fourmillement qui débutait par le petit doigt. Elle avait en même temps une rétraction spasmodique de la tête avec spasme de la mâchoire.

Monneret et Fleury rapportent que l’un d’eux a vu une jeune fille chez laquelle cc la migraine débutait par un engourdissement qui du petit doigt de la main, passait à la langue et déterminait une difficulté extrême dans l’articulation des mots. » Piorry (Mémoire sur la migraine, p. 412, 1831), après avoir décrit les troubles de la vue, ajoute : cc Mais il ne faudrait pas penser que ce fussent là les seuls accidents dont la migraine excessive soit accompagnée; il arrive qu’un des côtés de la langue ou de la face, que les membres inférieurs, et surtout les supérieurs éprouvent un frémissement douloureux qui rappelle les oscillations de l’image dans l’œil, qui en a le caractère de vibration...* Commençant par la pointe de la langue, une partie de la face, le bout des doigts et des orteils; il remonte peu à peu vers l’axe cérébrospinal, en disparaissant successivement' vers les points où d’abord il s’était développé. Quand cette douleur est parvenue vers les centres nerveux, elle cesse de se faire sentir.

Cette sepsation bizarre ressemble assez bien à celle que l’on éprouve dans les crampes, ou au sentiment pénible que l’on ressent au bout des doigts lorsqu’on s’est heurté le nerf cubital au coude. » C’était sa prropre migraine que Piorry décrivait ainsi.

Abercrombie (Diseases of the Brain and Spinal Cord, 2 e édit., 1829), Parry (unpublished mritings , 1, 465) et Liveing se sont surtout occupés de ces sortes d’accès. Ce dernier a trouvé là un rapport de plus entre la migraine et l’épilepsie, à cause de l’aura ; mais dans l’épilepsie l’aura se montre toujours au commencement de l’accès, tandis que dans la migraine l’aura se montre indistinctement à toutes les périodes de l’accès. Dans trois cas qui me sont personnels, dont l’un avec aphasie, l’aura ne se montrait qu’au moment des plus grandes souffrances. Dans l’un de ces cas, le malade ressentait des fourmillements dans les pieds et les mains, et devenait aphasique ; ces phénomènes, accompagnés de troubles de la vue, se montrèrent dans tous ses accès de migraine de 14 à 19 ans. Depuis cette époque, la migraine a changé d’aspect, et il ne ressent plus pendant l’accès que de la lourdeur de tête et du malaise. Un autre a encore aujourd’hui dans les accès d’une certaine intensité une sensation d’agacement dans une jambe et un bras, et de petites secousses convulsives très-légères. Ce malade présente , du reste, dans ses migraines des troubles de la vue et des troubles psychiques assez intéressants.

Le troisième éprouve des fourmillements dans les quatre membres et aussi des troubles psychiques.

Liveing a réuni neuf cas de cette sorte dans lesquels il n’y avait pas de troubles de la parole. Le côté droit, le côté gauche ou les deux côtés étaient affectés. Ces troubles consistaient tou-

jours en fourmillements ou anesthésie. Généralement c’était des doigts que partaient les fourmillements qui envahissaient le bras, puis le cou et la face du même côté. Les lèvres, les joues et la langue participaient quelquefois à ce phénomène, mais surtout dans les cas où il y avait de l’aphasie.

De même que les divers troubles que l’on rencontre dans la migraine, cette anesthésie était tout à fait passagère. Dans certains cas, le trouble était porté jusqu’à l’akinésie et l’hémiplégie.

Dans la thèse d’agrégation de Legroux sur Z’Aphasie , se trouvent deux observations dues à M. Charcot, dans lesquelles on observait les fourmilments et l’aphasie; enfin, cette année même une nouvelle observation a été publiée par Donnai. Dans ce cas, il y avait également des troubles de la parole. Je dois ajouter que M. Charcot m’a dit avoir observé beaucoup de cas semblables. Toujours les fourmillements étaient à droite ou des deux côtés.

Dans les cas d’aphasie liée à la migraine, les facultés intellectuelles sont toujours intactes. 11 existe parfois une véritable incoordination dans la pensée, ou dans les mots ; le malade dit un mot pour un autre, ou bien il omet certains mots dans sa phrase.

Dans un cas que j’ai déjà cité, et que j’ai observé chez un de mes amis, non-seulement il y avait un trouble de la parole, non-seulement le malade sautait des mots en parlant, mais le même trouble se manifestait du côté de l’écriture, et lorsqu’il était dans cet état, il était souvent obligé de faire

faire par un camarade son bon pour aller à l’infirmerie.

Liveing, d’après Crichton ( Inquiry into Mental Dérangements , etc., t. I, p. 287), rapporte le cas d’un individu qui, au lieu d’écrire « Fifty dollars , being one half-year’s rate », écrivit : « Fifty dollars, through the salvation ofBra ».

Liveing cite trois cas d’aphasie dans lesquelles le fourmillement ou l’engourdissement a fait défaut. De ces trois cas il en est un qui n’a pas trait à de l’aphasie ; il est emprunté à Van der Linden. Cetauteur dit que, dans les plus fortes douleurs, sa malade ne pouvait ni parler, ni boire, ni manger. L’auteur a tout simplement voulu dire qu’elle ne parlait pas de peur d’augmenter ses souffrances. C’est absolument le cas d’une dame que je voyais dernièrement, et qui me disait que pendant sa migraine elle ne pouvait pas parler, et que le médecin était obligé de deviner sa maladie. Elle ne parlait pas à cause de ses souffrances ; mais elle avait la possibilité de parler.

Le second cas est celui de l’astronome Airy, cas que le patient lui-même a raconté (Philosophieal Magazine , July 1865). Airy décrit longuement les troubles de la vue qu’il éprouve et ajoute :

« Habituellement une fois qu’il est terminé (le dérangement oculaire), je n’éprouve pas d’autre incommodité; mais chez un de mes amis, il est suivi d’une céphalalgie accablante. On a remarqué dans un cas, que la marche de la personne affectée était sensiblement déviée d’un côté. Moimême, dans une de mes attaques qui survint pen-

dant que je causais avec une de mes connaissances dans une voiture de chemin de fer, je m’aperçus avec douleur que je ne parlais plus avec ma facilité ordinaire, la mémoire me fit tellement défaut que je ne savais plus, ni ce que je disais, ni ce que j’essayais de dire, et peut-être ai-je prononcé des paroles incohérentes. »

Airy n’a jamais éprouvé de douleur de tête; les troubles de la vue seuls constituaient sa migraine d’ordinaire.

On trouvera plus loin l’observation de Lebert (Traitépratique des maladies cancéreuses , Paris, 1851, p. 776, et JBandbuch der Prak. Med., II, 570), qui était migraineux depuis longtemps, eut plusieurs accès avec fourmillement et aphasie.

Dans un cas rapporté par Travers, et dans lequel le malade ressentait des fourmillements dés deux côtés du corps, il y avait perte momentanée de mémoire et difficulté de s’exprimer clairement, difficulté qu’il attribue à cette perte de mémoire (Benjamin Travers : Diseases of the eye, p. 175, 1820).

Dans un des cas publiés par Parry, il y avait en même temps difficulté d’articulation des mots et perte de mémoire.

Enfin, dans un cas de Liveing, il y avait difficulté d’articulation et substitution des mots.

Liveing a réuni 15 cas d’aphasie dans la migraine ; 15 cas., sur 60 observations. Il ne faut pas cependant croire que les troubles dont nous parlons soient aussi fréquents. Liveing a réuni tous les cas d’aphasie qu’il a pu trouver, mais il n’a

pas réuni tous ies cas de migraine qui sont dans les auteurs. Déplus, les auteurs n’enregistrent pas tous les cas de migraine qu’ils rencontrent. Quant à moi, je n’ai rencontré qu’un cas d’aphasie dans la série de mes observations. Je ne veux cependant tirer de là aucune conclusion, car il me semble qu’il faudrait réunir un nombre d’observations considérable pour conclure. Je rassemblerais peut-être encore le double de cas de migraine sans rencontrer une autre fois l’aphasie.

Sur ces 15 cas dans 12 il y avait fourmillement; 3 seulement en étaient exempts, parmi lesquels il faut supprimer, commejel’ai dit, le cas de Van der Linden. Dans 7 des 12, l’engourdissement était exclusivement à droite. Dans 4 ils existaient des deux côtés. Enfin, dans celui de l’Autrichien de Tissot le fourmillement existait tantôt à droite, tantôt à gauche, et l’auteur ne dit pas si l’aphasie existait dans l’un et l’autre cas.

A ces cas j’ajouterai celui de Monneret et Fleury, dans lequel ies auteurs ne font aucune indication de côté ; les deux observations de Charcot. Dans l’une le côté droit était seul affecté; dans l’autre le membre supérieur droit et la joue gauche, quelquefois le bras gauche; le malade n’a pas su se rappeler s'il était également aphasique dans ce cas ; — le cas de Bonnal, dans lequel le membre supérieur droit était le plus souvent atteint, parfois le gauche, mais dans ce cas la face, l’œil et la langue étaient atteints du côté droit, comme lorsque l’aura parcourait le membre supérieur droit; — deux cas de migraine ophthalmique

publiés récemment parM.Galezowski (juill. 1878, Arch. gén . de méd .), dans lesquels une aphasie passagère a été observée. Dans les 2 cas, fourmillements dans le bras gauche, mais pas d’indication de côté relativement aux troubles visuels, dans l’un d’eux, et dans l’autre les troubles visuels surviennent toujours dans L’œil droit. De plus, il existe des picotements dans tout le corps. — Enfin, le cas que j’ai observé dans lequel les deux côtés étaient atteints.

Voici le tableau de ces diverses observations : Lebert : 1 cas, côté droit.

Parry : 2 cas, côté droit.

Abercrombie : 2 cas, côté droit,

Sieveking : 1 cas, côté droit.

Liveing : 1 cas, côté droit.

Charcot : 1 cas, côté droit.

Travers : 1 cas, les deux côtés,

Sieveking : 1 cas, les deux côtés.

Liveing; 2 cas, les deux côtés,

Edmond Çhaumier : i cas, les deux côtés.

Charcot : 1 cas, membre supérieur droit et joue gauche le plus souvent; quelquefois bras gauche; le malade n’a pas su se rappeler si alors il était aphasique.

Bonnal : 1 cas, côté droit le plus souvent. Si c’est à gauche, c’est cependant toujours à droite, à la face, à l’œil et à la langue.

Tissot : 1 cas, ne dit pas si l’aphasie existait lorsque le côté gauche est affecté.

Monneret et Fleury : 1 cas, pas d’indication de côté.

George Airy : 1 cas, pas d’engourdissement.

Liveing : 1 cas, pas d’engourdissement.

Galezowski : 2 cas, fourmillements dans le membre supérieur gauche, picotements dans tout le corpâ. Les troubles visuels surviennent toujours dans i’œil droit dans un des cas, pas . d indication de côté dans l’autre.

Ainsi 21 cas; dans 8 le côté droit seul a été affecté; dans un seul le côté gauche. J’ai déjà dit que M. Charcot avait observé beaucoup d’autres cas, non publiés, et que toujours les fourmillements siégeaient à droite ou des deux côtés.

L’aphasie et l’hémi-anesthésie plus ou moins complète, ne constituent pas à elles seules tous les troubles nerveux. Sans parler de légères secousses, convulsives dans les membres, de mouvements convulsifs des paupières, il existe des troubles psychiques. Tous les auteurs ont noté l’inaptitude au travail, ainsi que la plus grande susceptibilité du malade, l’espèce d’agacement qu’il fessent.

Un malade est dans un état de langueur dès le commencement de l’accès, avant même la douleur. L’inaptitude, l’apathie s’étend même aux plaisirs. Au summum de la douleur, il est trèsagité, il ne peut rester en place. Un de mes malades écrit dans son observation : te Je deviens impatient, colère, je m’agite, je finis par crier et par pleurer, et enfin j’ai des fourmillements dans les bras, les mains et les pieds. — Je dors le plus que je peux ; quelquefois une partie de la journée ; pendant ce temps-là j’ai une*grande agitation d'esprit, une idée fixe, un refrain, une phrase vide de

sens, qui me revient sans cesse. Je vois des combinaisons fatigantes de figures qui changent sans cesse. Quelquefois j’arrive à avoir un sommeil tranquille et je me réveille guéri.

L’intelligence est nette, très-agitée; mais il m’est impossible de travailler. La mémoire est sans changement. »

Un autre : ce J’ai de l’inaptitude au travail; je suis lent à comprendre ; je ne suis pas à la conversation ; je suis absorbé ; je vas et viens et me complais pour ainsi dire dans l’oisiveté. A cela ajoutons de la tendance au sommeil..... Quelquefois je suis plus alerte en me levant, plus vif que d’ordinaire, je prends plaisir à respirer, et le jour même j’ai un accès. Lorsque, l’accès est entièrement constitué l’inaptitude au travail est complète, et voudrais-je faire quelque chose que cela me serait impossible. »

Voici ce qui est noté dans une autre observation : abrutissement : tout ce que le malade voit et entend, il lui semble l’avoir déjà vu et entendu en rêve. Il éprouve une sensation de vide autour de lui ; il lui semble qu’il n’est plus en rapport immédiat avec les objets extérieurs, que quelque chose les sépare de lui.

Cès sensations sont très-pénibles. Le malade cherche à s’en débarrasser en fermant les yeux. Ces troubles existent même dans les migraines avortées. —J’ajouterai que chez ce malade l’inaptitude au travail existe dès le début de l’accès, et que la lecture est presque impossible, il lit sans bien comprendre. — A la fin de l’accès, en même

temps qu’il éprouve delà chaleur à la face et aux oreilles, il a une très-grande agitation cérébrale, et il a beaucoup de difficulté à s’endormir. J’ai remarqué sur moi ce dernier phénomène à la fin de plusieurs accès. 11 m’est souvent arrivé pendant l’accès, et à la fin, d’avoir une plus grande facilité à m’exprimer que d’habitude, et malgré l’inaptitude au travail, si je voulais travailler quand même, mon travail était mieux fait qu’à l’ordinaire. J’ai aussi quelquefois un esprit de minutie, si je peux m’exprimer ainsi, et il m’est plusieurs fois arrivé, au collège, voulant trouver le mot qui rendît absolument le sens d’un mot latin, de chercher durant des heures, dans des dictionnaires, tandis qu’à l’état de santé, je me serais contenté d’un à peu près.

Dans tous ces cas il existe un état anormal d’excitation cérébrale, ou au contraire de dépression : tels sont les cas où l’inaptitude au travail est complète. Parfois ces périodes se succèdent comme dans une de mes observations.

Airv (on a distinct Form of Transient Hemopsia Phil. Transact ., for 1870—London, 1871) en même temps que les troubles visuels qu’il éprouvait, était affecté d’un trouble intellectuel assez bizarre; il lui semblait que le passé était présent, et le présent se confondait avec le passé. Ce phénomène se rapproche beaucoup de celui qu’éprouve mon ami S. dont j’ai parlé plus haut. Parry dit que certains malades ont une telle perte de la mémoire qu’ils ne peuvent pas se rappeler le remède qu’ils viennent de prendre. Dianoux (du Scotome

scintillant, Th. Paris, 1879) cite également un cas de perte de mémoire.

Liveing cite aussi des observations de tristesse et de crainte pendant la migraine, observations tant personnelles qu’empruntées à Dwigth (Medical Repository, II, 16, New-York, 1800) à Airy (. Phil . Trans ., 1870, c. 247). Moreau (de Tours) (De Vétiologie de Vépilepsie, p. 26, 1852) rapporte le cas d’une femme qui avait la migraine, et dont le fils avait des frayeurs nocturnes.

C’est encore parmi les troubles nerveux qu'il faut ranger les frissons que l’on observe chez quelques malades, et la sensation de froid qui est plus fréquente.

7. Respiration . — La plupart du temps la respiration est intacte pendant la migraine. Gubler et Bordier (Migraine, Dict. des sc. méd. ) rapportent le cas d’une personne qui respirait plus librement pendant la migraine, et pouvait comme les arsenicophages, monter des escaliers sans être essoufflée. J’ai déjà dit qu’un malade respirait avec plus de plaisir et plus amplement dans certains accès. Dans d’autres accès* ceux dans lesquels la douleur est située en arrière au niveau de l’occipital, il respire avec une très grande difficulté. Dans un accès qu’il eut dernièrement, il avait la.respiration irrégulière et saccadée, que l’on observe dans certaines lésions cérébrales. Il lui arrivait parfois d’oublier de respirer pendant un certain temps. Lorsqu’il a la doüleur occipitale, il est obligé de se lever pour respirer plus à l’aise. La plupart des personnes qui ont dans leur migraine

la douleur en arrière respirent moins facilement, et ne peuvent rester couchées.

8. Circulation. — Gubler et Bordier disent que dans la migraine le cœur bat moins fort et plus lentement que dans l’état de santé. Ils ont observé le cas d’un individu affecté de palpitations, et qui n’en avait jamais pendant ses migraines. Bans la plupart des cas le pouls est normal ; lors du maximum de souffrance il y a quelquefois quelques pulsations de plus ; souvent il est petit, surtout au moment des vomissements, après lesquels, grâce à la secousse qu’ils ont occasionnée, le pouls devient momentanément très-accéléré.

Si la circulation générale est normale ou presque normale, il n’en est pas de même de la circulation locale, et la pâleur que l’on observe chez des malades pendant toute la durée de l’accès (Du Bois-Reymond), qui chez la plupart des migraineux s’observe avant le vomissement; la rougeur et la chaleur de la face et des oreilles que l’on observe dans des cas pendant tout l’accès (Molîendorf), dans la plupart très-manifestement à la fin, en sont une preuve. Chez un de mes malades, il y a tour à tour des migraines blanches èt des migraines rouges : les migraines blanches le font surtout souffrir.

La diarrhée que j’ai signalée dans plusieurs cas est liée à une dilatation des vaisseaux de l’intestin; la bile que certains malades vomissent à flots; la douleur au niveau du foie ; le rétrécissement de la pupille, ou sa dilatation sont causés par un trouble circulatoire ; il n’y a pas jusqu’aux phénoc 10

mènes nerveux qui ne soient sous la dépendance de ce trouble.

9. Troubles des sens. — Les troubles nerveux dont j’ai parlé, fourmillement, etc., pourraient être rangés dans ce chapitre, et c’est parmi les troubles du toucher que Liveing les range.

Le lendemain des migrainès il arrive fréquemment que le cuir chevelu soit sensible, et que le contact des cheveux ,soit douloureux.

Presque tous les migraineux ont une hyperesthésie de l’odorat. Ils sentent des odeurs qu’ils ne percevaient pas à l’état normal; ils ne peuvent pas supporter les odeurs les plus suaves, ou des odeurs auxquelles ils sont accoutumés, l’odeur du tabac par exemple. Tamin (Th. 1860) cite le cas d’un individu qui ne pouvait fumer à jeun sans avoir la migraine. J’ai déjà parlé d’une malade à laquelle le musc donnait la migraine. Les fleurs produisent quelquefois le même résultat.

Je dois mentionner ici un cas qui, pour Piorry, serait une migraine nasale. Le malade ressentait d’abord un fourmillement, une vibration désagréables dans la profondeur du nez, qui paraissait s’étendre à une surface de plus en plus large, puis le mal de tête se déclarait.

Bien des malades accusent des bourdonnements d’oreilles. Airy ( Phil . Trans, 1870, p. 261) note une très-grande résonnance des bruits extérieurs. Dans une observation de Tissot le bruit d’une montre est insupportable. Labarraque insiste beaucoup sur cela, et dit que souvent le bruit occasionne la migraine. Dans plusieurs observa-

tions est notée une hyperesthésie de l’ouïe. Un malade voit non-seulement ses douleurs augmenter par le bruit, mais l’idée même d’un bruit produit cette augmentation. Allory (Th. 1859) cite d’après Pio'rry le cas d’une personne qui croit entendre un bourdonnement, le tintement d’une cloche, le bourdonnement d’une ruche. Ce bourdonnement semble se propager à toute la tête, et ce n’est qu’alors que la douleur commence. L’idée d’un bruit provoque l’accès. — Enfin je dois dire que madame X., qui fait le sujet d’une de mes observations a des douleurs d’oreille pendant ses accès.

Travers dit que le goût est altéré comme le toucher; il l’est en effet quelquefois. Un malade de Liveing (p. 93) avait un goût métallique lorsque le fourmillement, qui accompagne les accès, arrivait à la langue. Madame X., dont je parlais à l’instant, ressent un goût amer pendant la migraine.

Les troubles de la vue présentant un intérêt tout particulier, je les ai réservés pour la fin. Ils ont été signalés depuis longtemps, mais c’est Piorry qui le premier insista dessus. Déjà Vater en 1733 en avait rapporté trois cas dans une thèse latine. Demours en rapporta également un. Wollaston en 1824 (Philosophical transactions ) est le premier auteur qui ait bien décrit l’hémiopie migraineuse, dont il avait lui-même eu deux attaques. Arago ( Annales de chimie , XXII, p. 109,1824) traduisit son travail et y ajouta sa propre observation. Quelques autres cas furent publiés par Pra-

vaz en 1825 ( Archives de Méd., 2 8 série, VIII, p. 59). Enfin Piorry donna en 1831 ( Mémoire sur la migraine in procédé opératoire à suivre dans l’exploration des organes — et Traité de Méd. prafi, VIII, p. 75, ainsi que dans un grand nombre de communications à l’Académie) une bonne description du scintillement, et décrivit cette manière d’être de l’accès migraineux, dont il était luimême atteint, comme une forme spéciale de migraine. Tyrrell ( Cyclopedia of practical Surgery )-, Sir David Brèwster (Philosophical magasine, 1865, June, p. 503), Airy (Id., july 1865), Testelin (Supplément au traité des maladies des yeux de Mackensie , 1866 et in Kliniche Monatsblatter , de Zehenlender, 1867),, Listing et Ruete (Ibidem), Forster (Société d’ophthalmologie d’Heidelberg, 1867), Liveing (1873), Dianoux (du Scotome scintillant, Th. Paris, 1875), ont tous contribué à l’étude des troubles bizarres que la migraine produit du côté des yeux. Je dois dire cependant que plusieurs de ces auteurs, Dianoux entre autres, h attribuent pas ces troubles à la migraine et en font une affection à part.

Enfin tout dernièrement M. Galezowski (A?"chives gén. de méd., juin et juillet 1878) a publié un mémoire très-important sur la migraine ophthalmique. Voici la description donnée par Piorry :

cc Au moment de l’invasion la vue est moins nette, on éprouve une sensation très-analogue à l’éblouissement; il semblerait qu’un nuage se manifeste au centre de l’image qui se peint sur la rétine ; peu à

peu le point terne qu’on observait s’étend, bientôt, et apres une ou deux minutes, se dessine à l'entour de l'espace obscurci un arc de cercle lumineux, coloré chez quelques individus, mais pâle chez d autres, disposé en zig-zags, agité par une sorte d’oscillation continuelle. D’abord très-petite, cette portion du cercle grandit en même temps que le point central obscurci commence à s’éclaircir, et se développant de plus en plus, scintillant continuellement, semblant se rapprocher successivement de la conférence de l’iris, l’arc lumineux finit par disparaître lorsqu’il arrive à l’extrémité du champ de la vision. Que l’œil soit ouvert ou fermé, l’hallucination continue ; mais elle se dessine mieux dans un demi-jour ou dans les ténèbres que dans une lumière vive. C’est presque toujours d’un seul côté qu’elle a lieu; je n’ai jamais vu personne qui ait éprouvé la sensation de doubles images. Chez presque tous les sujets de mes observations, la forme de ces images était à peu de chose près la même; de sorte qu’en la dèssinant, ils reconnaissaient ce qu’ils avaient souvent vu. La durée de cette première lésion varie : ordinairement elle ne dépasse pas quelques minutes; quelquefois l’image met une demi-heure à parvenir à son entier développement et à sa disparition.

Jusque-là, et même un peu par-delà, point de de douleur, seulement sorte de stupeur, trouble dans la vision et légère pesanteur de tête. Dans quelques cas, l’éblouissement, même léger, et le nuage sont les seules lésions optiques qui précè-

dent la douleur, et il arrive que les troubles de la vision sont quelquefois assez légers pour que les malades n’y aient pas fait attention et ne se les rappellent qu’après les questions réitérées du médecin; cependant, après un temps dont la durée varie, quelques élancements se font sentir dans l’œil et dans la tempe, du côté où l’éblouissement avait eu lieu ; tout le globe oculaire est doulou * reux, et la moindre pression que l’on exerce sur lui détermine un sentiment pénible, dont le caractère ne diffère pas des élancements spontanés qui surviennent ; il semblerait que l’œil soit trop plein, et qu’on y donne des coups de marteau. C’est spécialement en haut et en dedans que la douleur est la plus intense. Celle-ci n’est pas constamment portée au même degré pendant toute sa durée; elle est extrême pendant quelques minutes, puis se calme, pour reparaître ensuite avec la même énergie. Du reste, elle ne cesse pas complètement, et, s’il est vrai que des exacerbations se manifestent toutes les dix minutes, tous les quarts d’heure, on ne peut pas dire qu’il y ait intermittence. La durée de la douleur varie depuis plu» sieurs heures, jusqu’à deux ou trois jours.

La vue, l’ouïe, le goût, l’odorat sont altérés pendant que la névralgie suit ses périodes ; les paupières sont rouges, tuméfiées par le sang; la lumière la plus légère ramène les paroxismes ou les rend plus intenses ; le moindre bruit est insupportable; le dégoût pour les aliments est quelquefois extrême, et les odeurs les plus suaves difficilement supportées par les malades.

Les facultés intellectuelles ne sont pas altérées; seulement il y a, le plus souvent, une grande tendance au sommeil.

Dans les cas les plus simples, la maladie se borne aux symptômes que je viens de signaler; mais trop souvent l’estomac participe à la souffrance de l’œil. Quelque temps après les éblouissements et l’invasion de la douleur, des éructations surviennent, des gaz s’échappent par l’œsophage, puis des nausées se déclarent, des vomissements les suivent; les aliments que contenait l’estomac, plus ou moins digérés, suivant le temps qu’ils ont séjourné dans ce viscère, sont rejetés au dehors. Ces vomissements ne dépendent pas de la présence des aliments, car ils se déclarent quelquefois lorsque l’estomac est complètement vide, et ce sont même ceux-là qui fatiguent le plus les malades. »

J’ajouterai à cette belle description que les zigzags dont parle Piorry peuvent revêtir des formes différentes; tantôt ils ont la forme d’arches, tantôt ils ressemblent aux angles sortant et rentrant des fortifications, parfois le malade voit des pluies de feu. Les zig-zags sont différemment colorés et brillent plus ou moins suivant les malades.

Mais tous les malades ne voient pas des zigzags de feu. Chez certains individus il y a des lacunes dans le champ de la vision, et ce sont des mouches volantes que voit le malade, ou bien il y a de l’hémiopie. Celle-ci peut être horizontale ou transversale. Parfois l’amaurose est complète. Chez un de mes amis, parfois le champ visuel est

considérablement rétréci, et il n’y a que la partie centrale, arrondie plus ou moins, qui voit; parfois la partie qui n’est pas envahie par l’obscurité së trouve en haut.

Il existe quelquefois de la diplopie. Un seul œil est ordinairement affecté , mais on cite des cas où les deux yeux étaient atteints.

Souvent il existe un simple nuage, et le malade voit les objets comme voilés.

Ces divers troubles visuels se manifestent au début de la migraine, avant la douleur, le plus souvent ; mais ils peuvent continuer, pendant tout le cours des souffrances, ou bien ne se montrer qu’au milieu de l’accès. Il y a des cas où les troubles visuels constituent à eux seuls la migraine. Les auteurs ne sont pas d’accord à. ce sujet. Il y en a (Dianoux, entre autres) qui pensent qu’il faut différencier cette affection de la migraine. Avec M. Galezowski, je pense que, lorsque ces troubles se déclarent, on a affaire à une vraie migraine. Et ce qui me porte à le penser, c’est que presque toujours, sinon toujours, il y a des migraines dans la famille du malade. Tel était le cas d’Airy.

M. Galezowski a beaucoup insisté sur Futilité de la connaissance de cette manière d’être de la migraine. Dans certains cas, en effet, et M. Galezowski cite des observations, on peut croire qu’un œil souffre à cause de l’affection que peut avoir l’autre œil, et si l’on agit à la légère, on peut enlever l’œil malade, à cause d’une simple migraine de l’autre œil.

Je ne saurais m’étendre davantage sur ce sujet,

-So¬

ja renvoie au mémoire de M. Galezowski et à la thèse de Dianoux.

10. Troubles divers. — Il est encore quelques symptômes que j’ai omis de signaler jusqu’à présent : la sécrétion salivaire est très-souvent augmentée, surtout au moment des nausées; les larmes coulent quelquefois sur les joues du côté malade; cela tient surtout à la photophobie qui résulte de l’hyperesthésie de la rétine; La sécrétion de la muqueuse nasale est quelquefois augmentée ; un certain nombre de malades éprouvent, au moment où la migraine tend à disparaître, une sorte de chatouillement dans le nez qui les force à éternuer ; enfin, dans quelques cas, il existe soit avant, soit pendant l’accès du vertige, sur lequel Liveing a beaucoup insisté.

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