PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQUE DE L’ACCÈS
J’ai déjà dit un mot de ce que je pensais des diverses théories émises pour expliquer la migraine ; je ne m’occuperai ici que des théories vasculaires, les seules, qui, selon moi, se rapprochent de la vérité.
Voici d’abord ce que dit Du Bois Reymond {De l’hémicrânie ou migraine , journal de la physiologie de l’homme et des animaux, 1861, p. 130, et Du Bois Reymond’s Archiv für Anatomie und Physiologie , 4860); je cite presque textuellement :
ce Pendant le repos la douleur est supportable ; mais lorsque je m’agite, elle va jusqu’à produire de violents étourdissements. Elle s’accroît sous c n.
l’influence de toutes les circonstances qui augmentent l’afflux de sang à la tête, par exemple quand je me baisse ou quand je tousse, etc. Elle est plus forte à chaque battement de l’artère temporale ; le vaisseau du côté malade donne la sensation d’un cordon dur, tandis qu’à gauche il a sa consistance normale. La face est pâle et tirée, l’œil droit petit et injecté. A l’apogée de l’accès,. quand il est violent, surviennent des nausées, mais autant qu’il m’en souvienne, il n’y a eu chez moi qu’une seule fois des vomissements. Quand l’accès touche à sa fin, l’oreille droite devient rouge ; j’y éprouve une sensation de chaleur vive, et la main peut apprécier cette élévation de température. Je m’expliquerai pas la périodi¬
cité, caractère commun à beaucoup de phénomènes physiologiques et pathologiques du système nerveux; ni sa nature; je ne m’occuperai pas plus du trouble gastrique qui vraisemblablement se lie à son apparition. Mon seul but est de montrer la connexion probable des sensations douloureuses avec le trouble circulatoire.
Ma migraine est un tétanos de la membrane musculaire des artères de la moitié de la tête qui souffre, tétanos sous la dépendance de la portion cervicale du grand sympathique droit.
L’état de l’artère temporale, la pâleur, l’enfoncement de l’œilj indiquent que la membrane musculaire des vaisseaux de la moitié de la tête affectée aussi loin que l’observation peut s’étendre sont contractés d’une manière permanente. De l’état de l’ophthalmique nous concluons qu’il en
est de même pour les autres branches de la carotide interne, et présumons qu’il en est de même pour la vertébrale.
Les envies de vomir sont, comme dans la théorie du mal de mer de Wollaston ÇPhil. Trans.
for the year, 1810, part. 1, p. 6, — Gilbert’s Anna len der Physik., 1812, Bd. XL, S. 37) les conséquences des oscillations de la pression du sang dans le cerveau ; agissant à la manière des crampes musculaires la membrane contractile des vaisseaux les allonge et les raccourcit alternativement. On pourrait expliquer de même l’éblouissement et celui de la digitale ; il proviendrait de la diminution de pression du sang dans l’appareil visuel. La chaleur de la fin de l’accès est la même que celle qui se manifeste lorsque de l’air froid ou entre dans une chambre chauffée, ou bien celle qui résulte de la section du sympathique. L’injection desvaisseaux de la conjonctive ne s’accorde pas avec notre théorie ; ils se fatiguent plutôt, ou ont -commencé plutôt à se contracter.
Tout cela ne peut avoir pour cause qu’une excitation permanente du sympathique du même côté. Le siège doit être dans la moitié correspondante de la région de la moelle appelée par Budge et Waller cilio-spinalis. Je suppose que les contractions de l’artère vertébrale viennent de ce centre nerveux. Ce fait n’a pas encore été démontré expérimentalement , mais l’existence du plexus vertébral indique suffisamment qu’on ne saurait le révoquer en doute. On devrait donc
considérer la migraine comme une affection de la région dorsale de la moelle.
S’il s’agit d’excitation du grand sympathique, la pupille doit être dilatée. Or il en était ainsi, ainsi que je l’ai observé , et comme le docteur Schacht l’a observé, sans qu’il sût de quoi il s’agissait.
Depuis que mon attention s’est portée sur la région cilio-spinalis , j’ai trouvé pendant et après l’accès les apophyses épineuses douloureuses à la . pression.
La contraction des fibres lisses est aussi douloureuse que celle des muscles striés (accouchement, coliques). Si le lapin ne crie pas lorsqu’on lui électrise le grand sympathique, c’est que le lapin est peu sensible. Chez lés animaux les douleurs de l’enfantement sont moindres que chez la femme.
Je suis loin de croire que toutes les migraines reconnaissent cette cause,.. »
. Moliendorf ayant observé la dilatation des vaisseaux de la rétine édifia une théorie vasculaire en sens contraire. Puis on voulut accorder les deux théories et l’on dit que Moliendorf avait vu la dilatation de la rétine à la fin de l’accès, dans cette période où la figure et l’oreille sont brûlantes.
Du Bois Reymond n’a voulu expliquer que sa migraine à lui et son explication est juste ; mais il existe véritablement des accès de migraine, pendant le cours desquels les vaisseaux sont dilatés. Dans une de mes observations, un de mes malades a tantôt des migraines blanches, tantôt des mi-
graines î rouges ; les migraines blanches le iont plus souffrir que les rouges. Chez moi il y a de l’hyperémie pendant tout le cours de l’accès, mais surtout à la fin. Ce n’est qu’au moment des nausées et des vomissements que je deviens pâle et que j’ai La face grippée. La migraine avec congestion de la face avait, du reste, été remarquée par les vieux auteurs et dans leurs divisions de la migraine se trouvait une migraine congestive qu’ils traitaient par les sangsues, les saignées, etc.
C’est par la congestion ou l’anémie que l’on peut expliquer les divers troubles qui peuvent s’observer dans la migraine, troubles de la vue, troubles psychiques, troubles auditifs, troubles dans la-sensibilité et la motilité. La congestion ou l’anémie ne se bornent donc pas à la face et la circulation encéphalique est atteinte.
C’est ainsi que l’on peut expliquer les fourmillements, les troubles dans la parole. Je ferai remarquer ici qu’il n’y a qu’une seule observation d’aphasie liée à la migraine avec fourmillement à gauche ; c’est donc par la congestion ou l’anémie de la circonvolution de Broca que cette aphasie pourra s’expliquer. C’est à la même lésion du.côté du bulbe que se rapportera la plus grande facilité de la respiration remarquée par Gubler et Bordier, et au contraire la difficulté observée par moi chez un de mes amis.
S’il faut accuser le sympathique dans la migraine, je ne crois pas qu’il faille accuser seulement le cordon cervical ; je crois que l’innervation du sympathique tout entier est troublée.
Comment expliquer autrement divers troubles tels que constipation, diarrhée, hypersécrétion biliaire, excitation génitale, etc.?
Quant à la nature dé la lésion passagère du grand sympathique, je crois qu’il est impossible d’en dire quelque chose.
Brown-Sëquard (Journal de la-physiologie, 1861) croit que la douleur n’est pas le résultat de la contraction des vaisseaux. Il dit qu’il est nécessaire pour sa production que les nerfs de ces conduits Soient dans un état d’hyperesthésie. Il s’appuie pour dire cela, sur ce que les animaux quels ils soient ne manifestent pas de douleur lors de l’excitation expérimentale du grand sympathique. Il ajoute que, si la contraction vasculaire s’étendait aussi loin que le veut Du Bois Reymond on n’aurait plus affaire à la migraine, mais au vertige épileptique.
Comme la douleur existe aussi bien dans la dilatation que dans la contraction, je serais bien près d’admettre l’hyperesthésie dont parle Brown- Séquard : mais comment expliquer alors les changements subits de la douleur de gauche à droite ou de droite à gauche? Je crois qu’il serait peu scientifique de se prononcer.