CHAPITRE II
LIBER ACÇARAGUI DE CHIRURGIA
Au début de cet ouvrage Albucasis se plaint de l’état de langueur et d'abaissement où le défaut de connaissances anatomiques a réduit la chirurgie : |
«La chirurgie n'est plus en honneur dans notre pays. Dans sa décadence actuelle, elle a disparu sans laisser de traces. Il en reste bien quelques vestiges dans’ les écrits des anciens, mais la transcription les a corrompus, l'erreur et la confusion les ont envahis de manière à les rendre inintelligibles et sans utilité.
» J'ai résolu de rendre cette science à la vie et d’y consacrer ce Traité. Je procèderai par voie d'exposition et de démonstration, en élaguant ce qui est superflu. Je donnerai la figure des instruments de chirurgie et des cautères, je les décrirai et j'ajouterai l'emploi de chacun d'eux.
» La cause pour laquelle on ne trouve pas aujourd’hui d'habile opérateur, la voici: L'art médical demande du temps ; celui qui veut l'exercer doit préalablement étudier
RTS AE l'anatomie, telle que l’a décrite Galien (1), afin de connaitre le rôle des organes, leur forme, leurs tempéraments, leurs rapports et leurs divisions ; de connaitre les os, les tendons et les muscles, leur nombre et leur trajet ; les veines et les artères, ainsi que les régions qu’elles parcourent. À ce propos, Hippocrate a dit: «Il y a beaucoup » de médecin de nom, mais peu de fait, surtout en matière » de chirurgie. »
» Si l’on ignore les connaissances anatomiques dont nous avons parlé, on tombera nécessairement dans l’erreur et on tuera les malades. J'en ai vu beaucoup qui se vantaient de posséder cet art el qui n'avaient ni connaissances, ni expérience. J'ai vu un médecin ignorant inciser sur une tumeur scrofuleuse au cou d’une femme, ouvrir les artères cervicales et entraîner une hémorragie telle, que la femme tomba morte entre ses mains. J'ai vu un autre médecin entreprendre l'extraction d’un calcul, chez un homme très âgé; le calcul était volumineux ; ilen opéra l'extraction et enleva une portion de la substance vésicale, le malade mourut en trois jours. Moi-même j'avais été appelé pour extraire ce calcul, mais son volume et l’état du malade m'avaient décidé à ne rien entreprendre. J'en ai vu un autre, attaché à la personne d’un chef du pays et pensionné en qualité de médecin, auquel on amena un Jeune nègre, atteint de fracture avec plaie de la jambe au voisinage des malléoles. Dans son ignorance, il s’empressa d'appliquer un bandage très serré sur la plaie, avec accompagnement de compresses et d’attelles, sans laisser d’issue à la plaie. Il abandonna ainsi quel-
(1) Albucasis, qui se rend si bien compte de l'utilité de l'anatomie, se contente de renvoyer le lecteur aux écrits de Galien.
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ques Jours le malade à lui-même, lui défendant d'enlever I: bandage. Alors le pied et la jambe se tumétièrent, et le malade fut en danger de mort. On m'appela: je m'empressai d'enlever appareil : il y eut du mieux et la douleur tomba. Cependant, la corruption s'était emparée du membre, je ne pus la contenir, elle ne fit que orandir, et le malade mourut. J'ai vu encore un médecin ouvrir une tumeur cancéreuse : la partie s'ulcéra au bout de quelques Jours et l'affection s'aggrava. En effet, le cancer, qui est le produit spécial de l'humeur atrabilaire, ne doit pas être attaqué par l'instrument tranchant, à moins qu'il ne soit fixé dans un organe où il soit possible de lextraire radicalement.
» Vous saurez, mes enfants, que les opérations chirurgicales se divisent en deux elasses : les unes qui profitent aux malades, et les autres qui les tuent le plus souvent; partout où il le faudra, je noterai dans ce livre les opérations où 1l Ÿ aura du danger et de la crainte. I] faut alors être prudents et vous abstenir, pour ne pas donner aux ignorants un prétexte de propos malveillants. Conduisez-vous avec réserve et précaution : ayez pour les malades de la douceur et de la persévérance; suivez la bonne voie, celle qui conduit au bien et aux heureuses terminaisons. Abstenez-vous d'entreprendre des traitements périlleux et difficiles. Evitez ce qui pourrait vous léser dans votre honneur ou dans vos biens: c'est le meilleur parti pour votre réputation et le plus conforme à vos intérêts dans ce monde et dans l’autre. Galien à dit quelque part: « Ne traitez pas de mauvaises maladies,
sous peine de passer pour un mauvais médecin (1). »
(1) Traduction Leclerc.
Le ro
Albucasis divise son traité de médecine opératoire en trois parties :
La première est consacrée à la cautérisation par le feu et par les caustiques.
La seconde traite des opérations qui s’exécutent par l'instrument tranchant, des accouchements et de tout ce qui à rapport à la chirurgie d'une manière générale.
La troisième comprend le traitement des fractures et des luxations. |
Chaque livre est divisé en plusieurs chapitres ; nous suivrons dans cette étude le même ordre que l’auteur. En rendant compte de la contenance de chacun des chapitres, nous noterons minutieusement la source à laquelle Albucasis a puisé d’une façon directe ou indirecte les éléments de son travail. Nous passerons très rapidement sur tout ce qui ne lui est point original, pour nous arréter plus longuement aux passages où Albucasis semble parler d’après sa propre expérience.