‹ Un chirurgien arabe au Moyen AgeChapitre 5 sur 23 · ORIGINES ET ÉCLAT DE LA MÉDECINE ARABE · texte numérisé non relu

ORIGINES ET ÉCLAT DE LA MÉDECINE ARABE

Les Arabes désignent sous le nom de « ET Djahlia », c'est-à-dire l'époque de l'ignorance, la période antérieure à Mahomet.

Cependant, les Bédouins de l'Arabie possédaient, bien avant la naissance de l’Islamisme, une poésie d’un caracère élevé, ce qui n’est point l’indice d’une civilisation orossière. Certaines des populations plus sédentaires des villes se livraient volontiers à lFétude de lhistoire et de l'astronomie. Les Hébreux, dans le «Livre des Rois », comparaient déjà la sagesse de Salomon à celle des Egvypüens et des Arabes.

Que fut vers celte époque l’art de guérir chez ces peuplades plus ou moins nomades? Elles en étaient, comme toutes les nations primitives, à la phase du fétichisme médical. Leur médecine se résumail en pratiques mysti-

ques. Attribuant la cause des maladies aux dieux où aux puissances occultes, elles employaient des formules superslitieuses et des moyens surnaturels, afin de conjurer le démon et d’apaiser les divinités courroucées. Elles praliquaient aussi un pur empirisme dépourvu de tout raisonnement, usant des moyens les plus vulgaires pour vaincre le mal. Le hasard, linstinet ou limitation des animaux les poussaient à employer un remède d'une vertu inconnue; si le succès couronnait cet essai, ils y revenaient dans des cas analogues: Mélampe, d’après Hérodote, découvrit la vertu purgative de l’ellébore en observant son effet sur les brebis. Pline affirme que l'usage du elystère fut suggéré aux Egyptiens par lPibis que la naturé a pourvu d’un bec pouvant s'introduire dans l'anus et y insinuer un liquide qui lave les iustestins.

Lorsque les Arabes commencèrent à voyager pour faire du négoce, ils entrèrent en relations avec divers peuples auxquels ils empruntèrent la connaissance de certaines plantes et l'usage d’un petit nombre de remèdes. Les chroniques arabes rapportent à l’époque antéislamique l'histoire de ce ventouseur d'un pays voisin, qui, à défaut de clients, s’imagina de ventouser sa mère jusqu'à ce qu'elle en mourût.

C'est à la médecine grecque que les Arabes ont faitles plus larges emprunts. De tous les peuples de l'antiquité, Sémites ou Aryens, un seul d'ailleurs a possédé la puissance créatrice du véritable esprit scientifique ; un seul, par ses propres ressources, est arrivé à tirer la médecine de son état mystique et primitif, pour la transformer en une science autonome : c’est le peuple grec, peuple privilégié dont le divin génie, à travers les siècles, a éclairé le monde entier. Il n'est rien dans le domaine des séiences

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et de la philosophie qui ne nous vienne encore directement

des Grecs (1).

(1) La médecine arabe emprunte aussi ses origines à la médecine

indienne. Les écrits médicaux des Indous, la Samhita de Charaka el l'Ayurvéda de Suçruta, assurément fort anciens, élaient en grand renom chez les Arabes, des le début du vu siècle : on y retrouve les ébauches d'une doctrine humorale; la variole y est déjà mentionnée. Cependant ces mêmes écrits, au début du premier siècle de l'ère chrétienne, se sont enrichis de nombreux emprunts faits aux Grecs. D'ailleurs les Indiens ont Loujours été inférieurs aux Hellènes. Leur médecine se résume surtout en praliques mystiques : leur anatomie et leur physiologie sont essentiellement fantaisistes, en chirurgie ils n'ont jamais praliqué que des autoplasties, opérations qui ne réelament que de très faibles notions anatomiques. - Les Egyptiens ont eu certainement une civilisation très ancienne. Les Juifs et les Grecs ont puisé chez eux les premiers éléments de leur science: Moïse et Pythagore leur ont emprunté divers préceptes d'hygiène. Cependant les papyrus médicaux nous apprennent que la médecine était assez rudimentaire chez les Eypliens. Elle se composait d'un amas de formules et de conjurations. L'anatomie et la physiologie leur élaient complètementinconnues. En chirurgie ils ne pratiquaient point d’amputalion, malgré les assertions de Larrey. En ophtalmologie ils ne faisaient qu'une seule opération, l'arrachement des cils dans le trichiasis. Plus tard l'Ecole d'Alexandrie fut fondée par des Grecs.

La médecine dans la Bible se résume uniquement en préceptes d'hygiène. Les médecins talmudistes, tout en admettant encore que les maladies viennent de Dieu, cherchent à les expliquer et à les trailer. [ls dissèquent parfois des cadavres de criminels et praliquent quelques opérations hardies. Mais ici encore, à part les règles d'hygiène et certains textes intéressants sur les accouchements, lart de guérir des Juifs est bien inférieur à celui de Grecs, auxquels d’ailleurs ils finissent par faire de larges emprunts.

Quant aux autres peuples : Chinois, Celles, Romains, leur médecine relève presque uniquement de celle des Indiens, mais surtout

de celle des Grecs.

Diverses circonstances favorisèrent la vulgarisation des connaissances scientifiques de la Grèce en Orient, et par suite jusque chez les Arabes.

I existait déjà au 1 siècle, à Djondisabor en Perse, une Ecole de médecine fondée par Sapor 1°, où les Grecs avaient apporté les doctrines d'Hippocrate, mais la science médicale était alors peu cultivée dans ces contrées.

Au v‘ siècle, les Nestoriens, secte chrétienne rejetée du sein de l'Église orthodoxe, se dispersèrent en Orient, après la ruine des Ecoles d’Antioche et d'Edesse. Cerins se rendirent à Nisibe, d’autres à Djondisabor. C’est alors que cette dernière Ecole, pourvue d’un hôpital publie, brilla de son plus vif éclat et acquit son antique célébrité. Les disciples de Nestorius y partageaient les soins de l’enseignement avec des médecins venus de l'Inde et quelques descendants de ces Juifs que Nabuchodonosor avait autrefois transportés sur les rives de FPEuphrate. Des Arabes (1) en suivaient les exercices à côté des chré-

Liens svriens.

(1) Le plus connu est Harets, ami el contemporain du prophète. Mahomet lui-même fut médecin. Nous possédons dans le Coran plusieurs de ses propos relatifs à la médecine, mais surlout à l'hygiène. Il avait emprunté ces notions à Harets. L'un comme l’autre accusent fortement une dérivation de la science grecque. Mahomet recommande comme Harels une grande sobriété. Sa thérapeutique se résume dans l'emploi de certaines plantes et du miel, dans la pratique de la searificalion et du cautère. Il avait même recours aux moyens surnaturels et semblait admettre Ja réalité des sorts et l'influence des charmes. «Dieu n'a pas descendu de maladies qu'il n'en ail fait descendre le remède », disaital. Il donnait des consultations et dans les cas difficiles envoyait ses

malades à Harets.

DIS 1 Vue

Une autre cause d'expansion de la science grecque en Orient lient à l’émigration au vi siècle des Platoniciens d'Athènes. Réduits par la eupidité et l'intolérance de l’empereur Justinien à se réfugier en Perse, ils y apportèrent leur savoir et leurs arts.

Le voisinage de l'Ecole d'Alexandrie, dont la décadence n'était pas complète au commencement du vi sièele, ne fut pas sans influence. Les Arabes y étaient déjà représentés avant la conquête de l'Egypte par le médecin Alkinant, qu'Omar contraignit dans la suite à embrasser l’Tslamisme. Théodokus et Théodonus, deux Grecs de cette Ecole, partis vers la fin du vu‘ sièele pour l’Orient, formèérent plusieurs élèves dans l'Irak.

Jusqu'ici cependant la médecine chez les Arabes n’est étudiée que par quelques esprits d'élite, toujours peu nombreux; c'est encore l’époque des Toubibs, c’est-àdire des empiriques, des jJongleurs et des magiciens. Fanalisés par le succès, les adeptes de Mahomet ne se préoccupaient nullement de servir la civilisation. La destruction des « Livres des Mages » en Perse, l'incendie de la Bibliothèque d'Alexandrie, en sont la preuve incontestable.

Quand les Sarrasins eurent affermi par les armes leur domination dans ce vaste empire qui s’étendait de l'Inde jusqu'en Espagne, ïls eurent le loisir d'apprécier les avantages de la science, el ne lardèrent pas alors à montrer qu'ils savaient cultiver aussi bien les arts de la paix que ceux de la guerre.

Vers la fin du vi siècle, le Nestorien Georges Bachtischua, chef de l'École de Djondisabor, fut appelé à Bagdad pour donner ses soins au kalife El-Mansour. Ce

PIE prince le combla d'honneurs et le chargea de la traduction en arabe d'ouvrages considérables qu'il se procurait près de l’empereur de Constantinople.

Les successeurs d'El-Mansour, notamment Haroun-Er- Raschid et El-Mamoun, se firent les protecteurs des arts, du commerce et des lettres ; ils eurent le mérite d'attirer à leur cour des artistes et des savants, de l'Inde et de la Perse, des « familles médicales », juives ou chrétiennes.

Ce sont ces étrangers, établis parmi les Arabes, qui dirigèrent leurs premières études, leur inspirant l'amour des sciences, les familiarisant avec les écrits des médecins et des philosophes grecs par leurs traductions svriaques (1). L'activité de la vie intellectuelle prit alors chez les Sarrasins un puissant essor. Bientôt une École de médecine avec un hôpital, des pharmacies publiques et des bibliothèques se fondent à Bagdad.

Les progrès scientifiques s'étendent peu à peu dans tous les pays de langue arabe. Partout se créent des institutions littéraires, des bibliothèques, des hôpitaux, des centres d'étude et d'enseignement où la médecine tent une large place.

Dans l'Irak, les vicaires du Prophète établissent des collèges médicaux, à Kufa et à Bassora. Damas, puis

(1) Les Pandectes d'Aaron, prêtre chrétien d'Alexandrie, furent le plus ancien traité que les Arabes posséderent dans leur langue: elles avaient été écrites en grec au début du vu siècle, elles furent Lranscrites en syrlaque quelques années plus lard par Djasius, puis traduites en arabe par Masserdjouich, médecin juif de Bassora, vers le commencement du siècle suivant. Cet écrit, inspiré de Galien, négligeait complèlement la chirurgie. Aaron y mentionnait la variole dont il donnait la première description, et qu'il attribuait à la fermentalion des humeurs, hypothèse que les Arabes admirent dans la suite,

LR Re à Bokhara au fond même de l'Orient, sont dotées d'une Académie et d’une vaste bibliothèque qui ne tardent pas à acquérir une grande célébrité.

Les souverains musulmans de l'Occident se montrent également amis zélés des sciences. Jahiah, prince marocan, transforme son palais en Académie et n’accorde de considération qu'à ceux qui se distinguent par leur savoir ou leurs talents.

Abdallah-Ebn-Hadsehab, eultivant lui-même la poésie, fait fleurir à Tunis l'art et l'industrie, et attire de nombreux savants dans ses Etats.

L'Espagne, sous la puissance des Sarrasins, jouit d'une prospérité qu'elle ne retrouvera plus jamais. Les princes protègent les savants et gouvernent avec douceur. C'est le pays musulman où la pensée paraît s'émanciper le plus. Abd-Er-Rahman fonde à Cordoue une Ecole de médecine qui devient aussi célèbre que celle de Bagdad en Orient, et il y réunit une bibliothèque la plus riche de l'Occident. Séville, Tolède, Murcie possèdent à leur tour des écoles savantes.

Les particuliers eux-mêmes se mêlent au mouvement. On voyage à la recherche de la science : Mahomet n’avaitil pas dit: «Celui qui fait un voyage pour chercher la science, à celui Allah aplanira la route du Paradis D Des bourses sont instituées dans les Collèges pour les étudiants pauvres. Le savant besogneux trouve un abri gratuit dans les auberges de derviches. Partout, sans nul souci du « Pacte d'Omar», on professe une large tolérance dont l'Europe du moyen âge fil son profil sans limiter.

Pendant plus de six siècles, les Arabes tiennent le sceptre du progrès et de la civilisation que leurs contempo-

Pr V ES Li 0 , A = ls PE Dé 2 rains, plongés dans l'ignorance, avaient laissé tomber

entre leurs mains,

Tandis que la nation arabe s'élevait ainsi au plus haut degré de la civilisation parmi les peuples du moyen âge, la nation grecque, pendant tant de siècles à la tête du mouvement. scientifique, descendait au contraire d’une marche lente, mais continue, vers la dégradation la plus complète. Les disputes théologiques occupaient tous les esprits; on persécultait, sans relâche, ceux qui ne partageaient pas les idées dominantes. Oublieux des prineipes rationnels, les médecins grecs se laissaient envahir par l’empirisme, le mysticisme et les plus étranges superstitions. Déjà au vi® siècle, Aétius d’Amide recommandait lFemploi d'un certain onguent en prononçant ces mots: « Que le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob daigne accorder telle vertu à ce médicament. » Voici encore de quelle étrange façon ce même Aélius formulait son traitement pour l'extraction des corps élrangers. arrêtés dans le pharynx : Le chirurgien doit saisir le patient à la gorge et dire: «O$, sors, si tu es un os, ou un félu de paille, ou quoi que tu sois, de même que Jésus a fait sortir Lazare du sépulere et Jonas de la baleine : Blaise martyre et serviteur du Christie lordonne, monte ou descends !»

Pendant toute la durée de là eivilsation arabe, qui se prolongera près de sepl cents ans, on ne trouve qu'un seul nom de médecin gree à citer: Actarius ;: encore n'est-ce qu'un servile compilateur el non point un esprit original. Aussi au xiv'siècle, Andronique LIT, empereur

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