‹ Un client sérieuxChapitre 28 sur 63 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

. Le même décor, vu de jour. Un rideau de cretonne tiré devant la

fenêtre arrête et colore au passage la clarté du beau temps du dehors. Dans un angle, la tache d’un.lil dont les draps s’écroulent en chute d’eau, élargissant sur le plancher la pâleur sale d’un brie qui coule.

Théodore, qui depuis dix minutes se retournait d’un flanc sur l’autre, agité d’une fièvre de mauvais sommeil, s’éveille enfin. IL se soulève hors de ses draps, et, penché vers sa table de nuit, attache sur le cadran de sa montre ce regard des myopes qui écrase l’objet. ;

Onze heures... Ma montre est arrêtée. S'il était

- onze heures, y ferait nuit... Cré nom, que j’ai mal à

la tête !

Machinalement, il met sa montre à son oreille et stupéfait d’en entendre nettement le grignotement de petite souris:

Comment ! elle marche?... Mais, alors, il est onze heures du matin!

Onze heures sonnent au loin.

C’est bien ça !.. Eh bien! me voilà joli garçon;

j'ai raté mon ministère! Ça fait cinq fois depuis un } - MOIS.

11 veut s’élancer hors du lit, mais l’éncrgique effort qu'il donne lui répond dans le cerveau en bastonnade ahurissante.

Dieu ! que j'ai mal à la tête!

I S'asdied dens soh NE ee D eue et, de ses mains, comprime ses tempes endolories CASE

Ah çà! je voudrais bien savoir pourquoi je m'éveille à cette heure-ci. D’habitude, je. suis debout à . huit heures du matin, (Vaguement inquiet.) Oh! ce : n’est pas naturel, il a dû m’arriver quelque chose d’anormal. (Longue réverie, puis :) Parions que j'ai … pris une paille. (Suite de la réverie.) Oui, c'estcela évidemment; j'ai ramassé une pistache. La cépha= lalgie qui me tourmente et les ténèbres qui obscur- de cissent mesidées ne peuvent me laisser aucun doute sur ce point. — Maintenant, n’ai-je pas fait de bètises?.… C'est que je me connais. Quand je suis plein, je suis convaineu que les gens ne peuvent pas. s’en apercevoir, et, abrité derrière cette idée fixe comme derrière un paravent, vous pensez si je me . gène pour en prendre à mon aise! Oui, ah ! ” pourvu, mon Dieu! pourvu que je n’aie pas commis 3 quelque énormité !... Tâchons de mettre un peu d'ordre dans le désastre de mes souvenirs. | :

Un temps.

à ELA, HE, EE Vi Rs SPRICE PS AD NET Me ue

On avait diné chez Trouduc; cela, je me le rappelle parfaitement. Nous étions sept : Trouduc Gagadois, Lecuchet, les deux dames en claque qu'on a mises toutes nues aussitôt qu’elles sont arrivées et qu’on à fait diner à poil, et ce monsieur si distingué, officier de la Légion d'honneur, qui a été consul en Mésopotamie. Bon! Le repas fut des plus délicats et la plus franche cordialité y régna d’un bout à l’autre. Cependant j'ai comme une idée qu'entre la poire etle fromage le consul reçut de moi ua verre de vin en pleine figure. Pourquoi? Ah ! ici. (Geste vague.) Que diable avait-il pu me faire ?.. D’ailleurs ça n’a pas d'importance : le fait est que cet

incident, en supposant qu'il ait eu lieu, ne parait pas avoir autrement altéré l’excellence de nos nouvelles relations. Je me souviens très bien, en effet, qu’une fois le dessert enlevé, le consul monta sur la lable, où, au milieu de la débandade du couvert, il . imita la danse mauresque en faisant remuer ses intestins, tandis que moi, la paume de la main tapée au Cul d’un poêlon, je criais: ( Bananes! Goyaves! Ah! bono, bono, bono! » Jusque-là, à quelques petites lacunes près, mes souvenirs demeurent

plutôt assez précis. Seulement, voilà, c’est la suite. | Ê NAN QUEUE:

a Rx NAN PU

102 THÉODORE Un temps; puis, douloureusement :

Est-ce bête de se ficher dans des états pareils! J'ai beau chercher, c’est comme si jechantais. Rien! Rien! Rien! Impossible de me rappelerun mot ; et, malgré tout, je ne sais quelle voix intérieure me dit que j'ai dû faire des blagues... Qu'est-ce que (2 peut bien être ? Procédons par ordre. Après diner, nous sommes sortis. (A la réflexion :) Oui, nous sommes sortis; c’estsür.…. ; à moins que noùs soyons restés, ce qui ne me surprendrait pas. Entre ces deux alternatives, ma mémoire flotte, partagée, dans une indécision cruelle. oe

Longue songerie.

Rien ne saurait donner idée de la gueule-de-bois

dont je détiens le record, et le mal de tête qui. .

m'opprime défie toute comparaison. C’est comme si des équipes entières de terrassiers élaient occupées, sous mon crâne, à me percer d’une oreille à. l’autre une espèce de boulevard Haussmann. |

Soudain, avec l'accent du triomphe :

Nous sommes sortis ! Nous sommes sortis! Il n’y a plus d’erreur possible ! Je me vois, comme si j'y étais encore, dans la capote du sapin oùnousétions

montés à sept! Nous l'avions pris rue de Miro-

mesnil, le sapin, à la porte de chez Trouduc, et la

question ne serait plus, à présent, que de savoir où nous nous sommes fait conduire, si elle n'était tranchée d'avance. Nous étions soûls comme des änes ; il est donc hors de discussion que nous n’avons pas hésité à nous faire conduire au café. Il faudrait être fou furieux ou bien ignorant de l’âme des hemmes pour ne pas se rendre à une évidence fille d’une déduction logique. Et, en effet, je me vois maintenant au café comme je me voyais il y a un instant dans la capote du sapin. À mes côtés, Lecuchet et Trouduc; en face de moi, Gagadois, les deux femmes en claque et le consul... (frappé d’une ‘idée.) Le consul! Eh! je ne me trompe pas? Nous avons bien organisé un match à celui de nous deux qui boirait le plus de kummel ?.. Pardieu oui! Chameau de consul!... Ça ne m'étonne plus si j'ai la tête comme un chantier. Du reste, à partir de ce moment, on pourrait me donner cent mille livres de rentes pour me faire dire ce que j'ai fait; du diable si seulement je m’en doute. C’est la nuit noire, la tombe dans toute son épouvante. Comment tout cela a pu finir, c’est ce que je ne saurai jamais. À

peine, dans cette ombre compacte, une ou deux

THÉODORE éclaircies très vagues : c’est ainsi que je me vois à sous la pluie, faisant la conversation avec un Das sant inconnu au coin d'une rue dont j'ignore lenom, et que je suis certain d’avoir regardé l'heure à une horloge illuminée. Ah ! c’est du propre !.… . Enfin! — Que je me lève pourtant; que j'aille à mon ministère. Je dirai que j'ai été malade.

Il s'empare de son pos en enfile une jambe ets arrête:

Ah çà mais! ah çà mais! ah çà mais! . Est- -ce. qu’on ne m'a pas mis à la porte d'un café ?... Par : faitement!... Je me suis même flanqué les quatre fers en l’air, tellement on m'a poussé fort...

Perplexe :

Mais si on m'a mis à la porté. cest done sas j'avais fait quelque chose ?.. Ça me parait au moins probable... Voyons donc! Voyons donc! Yoyons donc !.

Il pose ses yeux dans ses mains, stimule sa mémoire Ÿ dévastée. Et peu à peu, sous l’effort de sa volonté, apparaissent à son souvenir de petites visions indécises. C? est + un café: il en voit à travers un nuage les globes de verré dépoli. Devant lui unc colonne de souéoupes; près de lui

.. des consommalcurs : un, surtout, dont le visage Pagace.

A cause? Il y a là un mystère que le tourmenté Théodore s'efforce en vain d'approfondir. IL n’ignore pas que le

pochard a l’antipathie facile, mais ça ne fait rien, il n’est

pas A pi tout de même persuadé, sans pouvoir au rt dire pourquoi, que de sérieux griefs, des rancunes anciennes, ont dû cingler d'un brusque coup de fouel ses colères enfin déchaînées. Car plus il va ct plus la con- £ viction le pénètre qu'une minute est arrivée où il est sorti de ses gonds. Et il peine, et il sue, et il pressure son . front pour en faire jaillir la lumière, et la tête lui fait Sun mal, : | aus à coup un éclair éblouissant déchire le voile des ténè- bres; la vérilé, pressée de toutes parts, jaillit toute nue de son puits ei

| THÉODORE, les yeux élargis d'effarement, | écarquillés comme des ponts sur la réalité des choses

Le Le LÉ $ L

A Henri Lévéque.

Page 1