LES CHANSONNIERS EN BALLADE
loin de Parij
Ils sont six poètes qui s'en vont en ballade, chaque été, . Leur compagnie porte un
titre illustre. C'est la Société des anciens chansonniers du Chat-Noir. Les noms de ces six poètes, mêlés ensemble, forment un alexandrin, non pas très harmonieux, mais héroïque, et qui sonne comme un vers de Légende des siècles :
Ferny, Meiisy, Delmet, Masson, Lcfévre, Hyspa.
Ils se complètent l'un l'autre; chacun apporte sa note personnelle dans le concert... D'où ils viennent?... D'où vient la feuille de rose ou la feuille de laurier?
L'impassible Jacques Ferny, le contempteur des ministres et des présidents, débuta comme clerc chez M« Mignon, avoué; et c'est au revers d'une assignation qu'il griffonna le refrain de la Visite pn'sidentiellc qu'il vint chanter au Chat- Noir, sous l'égide de l'éloquent Horace Valbel, et qui le rendit célèbre du jour au lendemain.
Puis il sourit, salue et sort Pour se rendre à la préfecture.
Là, dit aux juges du ressort :
« Ah ! c'est vous la maf-'istrature ! »
Puis, à l'évêq', délicilnient :
K Ah ! cest vous le chef du diocèse ! i>
Puis, au mair', très spirilueirment :
<< Ah ! c'est voua Tniair', j'en suis bien nise I»
Puis, avec un" tiaess" parti Culièrement transcendeutale :
« Moi, j' suis r fjardien de la Consli Tution irouvernementale. »
Victor Meusy est le doyen de la troupe, un grenadier de la vieille garde, contemporain de Mac Nab; son répertoire est un peu démodé, mais il le débite avec tant de foi! Paul Delmet soupire des romances que les femmes ne se lassent pas d'entendre. Les Petits Pacès et les Stances à Manon ont inlligé de douces insomnies à des demoi-
selles montées en graines, qui crurent y trouver la suprême révélation de l'amour. Ainsi, il troubla beaucoup de cœurs dont il ne reçut point les confidences. Armand Masson eut l'avantage d'être rond-de-cuir avant de se consacrer aux Muses. Et il a conté son esclavage :
Ramant à la même galère, Au ministère de la guerre Nous étions quatre-vingts rimeurs...
Marcel Lefèvre et Vincent Hyspa se partagent l'emploi des premiers comiques. La parodie est le genre où ils excellent, et rien n'égale la verve de Vincent Hyspa imitant la diction suave de son ami Paul Delmet, si ce n'est la bouffonnerie de Marcel Lefèvre, quand il exécute à lui seul la symphonie du Concert arabe et évoque, d'un geste expressif, la silhouette de la belle Fatma. Les habitants de Carcassonne, ayant
OUÏ ces merveilles, ne sont pas encore revenus de leur saisissement.,.
J'ai rencontré Jacques Ferny comme il sortait de la Roulotte où il venait d'accommoder à la sauce piquante M. le sénateur Bérenger ; je lui demandai de me conter les tournées qu'il entreprit, d'abord sous la conduite de Rodolphe Salis, seigneur de Chatnoirville, de Naintré et autres lieux, puis avec les poètes, ses frères.
— Ce sera long, me dit-il.
La Butte nous souriait; le ciel, ce soir-là, était plein d'étoiles, le Rat-Mort nous offrait l'hospitalité de ses divans écarlates. Nous nous y assîmes. Et deux heures sonnaient au belïroy du Moulin-Rouge, que Jacques Ferny narrait encore...
Co^mient ne s'est-il pas trouvé un poète épique pour chanter ces aventures, qui surpassent VOdf/ssco par l'imprévu et la grandeur des événements? M. Maurice Donnay avait abordé cette tâche ; et la brève page
qu'il consacra à Salis, et que Salis était fier d'imprimer sur ses affiches, mérite d'être citée : a II y avait en ce temps-là à
Athènes un cabaret fameux nommé AUoupo; {j,e>.a4. Le patron en était un Scythe au poil roux nommé Lyssas. C'était un homme d'une grande audace et d'un langage abon-
dant. 11 avait réuni autour de lui un certain nombre de clianleurs, de rhéteurs et de musiciens qui faisaient profession de mépriser l'Académie et la censure, et les discours des péripatéticiens. Lyssas avait coutume de dire que l'Acropole était la mamelle granitique et formidable où venaitînt s'abreuver les générations éprises d'idéal. Personne, du reste, et pas même lui, n'avait jamais rien compris à cette phrase. » Et certes, Rodolphe Salis était admirable à contempler quand il faisait aux étrangers de distinction les honneurs de sa taverne, mais on ne pouvait se llatter de le connaître si on ne l'avait pas vu au cours de ses voyages. Lorsqu'il parlait avec ses artistes, ses décors, l'outillage de ses ombres découpées, il emportait Montmartre à la semelle de ses sandales; il avait le sentiment de sa responsabilité et ne doutait pas que le prestige de la Butte ne fut lié à celui de sa personne. Alors, il s'exaltait jusqu'au pa-
BIBUOTHECA )]
roxysme. Tout ce qu'il avait en lui de meilleur et de pire, les défauts et les qualités complexes dont ce gentilhomme était pétri apparaissaient au grand jour. Il avait un certain goût d'art qui lui était naturel et
un instinct très sûr qui le servait dans les choses du commerce. Il mettait au pillage les marchands de curiosités et profitait de l'étonnement où les jetait son discours pour leur arracher à vil prix les objets qui lui faisaient envie. Il était avaricieux et il aimait à vanter ses richesses. Il ressem-
blail à Panurge, à Scapin, à Figaro, à Gobseck, à Gaudissart; il avait le génie de la parade. Et ce fut la source de sa fortune.
Le public lui fut reconnaissant de s'être moqué de lui. Quand il était loin de Paris, cette luinieur facétieuse s'étalait effrontément.
— Il n'est pas possible, m'a dit Ferny, que vous ignoriez l'aventure du mouton blanc?
... C'était au mois de décembre 1891. Salis se trouvait avec sa troupe à Rouen, où il avait été mandé par le préfet, M. Hendlé, pour participer à une fête de charité qui devait se donner sous le patronage officiel. Le gentilhomme et ses poètes baguenaudaient dans la ville, dès le matin; l'un d'eux, le chansonnier Pierre Delcourt, en passant au coin de la rue du Bac, remarqua un mouton blanc, un joli mouton blanc qui était retenu par une longe à la devanture d'un boucher. Pierre Delcourt est pris de pitié à la vue de cet animal que l'on destine apparemment au dernier supplice:
il coupe la ficelle et le mouton reconnaissant suit son sauveur. Mais voilà que le boucher, dont l'âme n'était pas compatissante, s'élance sur les traces du fugitif en criant «au voleur! «et en appelant la garde- La bataille s'engage. En vain, Pierre Del-
court proteste-t-il de l'honnêteté de ses intentions; en vain lutte-t-il avec courage. Il est saisi, garrotté, conduit au violon. Alors, n'ayant plus d'espoir qu'en son capitaine, il appelle de toutes ses forces :
— A moi, Salis!....
Salis accourt et le prend de très haut avec la maréchaussée :
— Eii quoi! c'est ainsi que l'on traite les hôtes du premier magistrat du département !
— 11 m'a volé mon mouton, reprend le boucher.
— Il a volé le mouton, dit le commissaire.
— Allons, s'écrie Salis, je vois qu'il faut employer les grands moyens!
Et se tournant vers un de ses compagnons
— Va dire au préfet que si nous ne sommes pas mis aussitôt en liberté, nous ne jouerons pas ce soir. Il est cinq heures et demie. Tu diras à ce potentat que je lui donne jusqu'à six heures !
11 écarta d'un geste très noble les soldats qui s'étaient massés derant la porte :
— Gardes! laissez passer le parlementaire !
Le commissaire de police commençait à ôtre confondu par tant d'assurance. Il le fut
bien davantage quand le chef de cabinet de la préfecture vint en personne délivrer les prisonniers. M. Hendlé, qui était en dispositions magnanimes et qui tenait à ne pas compromettre le succès de sa soirée, prescrivit à tous les postes de Rouen de
relâcher quiconque, dans la nuit, serait arrêté et se réclamerait du Chat-Noir.
Rodolphe Salis conçut de cette faveur une vanité sans borne. Il déambula jusqu'à une heure avancée, escorté de ses amis, comme lui devenus inviolables, et chaque fois qu'il apercevait un brigadier de police, il l'accostait insolemment :
— J'aurais le droit aujourd'hui de rosser le guet. Je néglige de le faire. Rouen me saura gré de ma discrétion!...
Et voilà, dans toute sa grâce, l'histoire du « Mouton blanc ».
A la suite de sa première tournée, la gloire de Salis se répandit dans les provinces; la presse locale préparait son arrivée en rééditant les plus célèbres légendes du Chat-Noir. Le gentilhomme Salis était précédé d'une renommée de fumiste éminent, qu'il soutenait de son mieux. Ses inventions n'étaient pas toujours spirituelles ni toujours très bien comprises ;]; il avait
coutume d'interroger le pompier de service sur la chronique du lieu, et 11 intro-
duisait dans son boniment les noms des principaux personnages qui assistaient à
la représentation. Il arrivait que le pompier se servait de lui pour assouvir ses rancunes personnelles (il y a parmi les pompiers des âmes noires) et lui soufflait des allusions calomnieuses qui soulevaient des tempêtes. Si le temps de se renseigner lui faisait défaut, il avait recours à une plaisanterie qui manquait rarement de réussir. Il buvait un verre d'eau et s'écriait en le montrant à l'auditoire :
— C'est tout ce qui reste de votre budget de l'an passé.
La salle croulait sous les applaudissements; on se tournait vers M. le maire comme pour lui reprocher le fâcheux état des finances de la ville. Et quelle est la ville de France dont les finances ne soient pas, dans quelque mesure, obérées? D'autres fois, Salis, à court d'imagination, s'en remettait au hasard. A Narbonne, il aperçoit dans les coulisses un arrosoir, le passe à son bras et s'avance en cet équi-
page, jusque devant le trou du souffleur : — Messeigneurs, déclare-t-11, vous êtes l'élite de nos populations méridionales. Je n'ai pas besoin de vous dire que cet arrosoir que je tiens à la main n'est pas un arrosoir, mais un symbole. Vous êtes trop intelligents pour qu'il soit nécessaire d'insister. Vous m'avez compris!
Les bourgeois de Narbonne murmurèrent. Ils n'étaien t pas sufflsam ment initiés. Le besoin d'aflirmer sa supériorité de farceur illustre avait fini par prendre un caractère maladif chez le Scythe aux cheveux roux. C'était comme un être artificiel greffe sur son être véritable, tous deux étroitement unis et n'en formant
Qu'un. Salis mystifiait pour le plaisir, pour l'amour de l'art, sans nécessité aucune. Se dirigeant vers Cauterets, il s'arrête à Lourdes; il achète une vingtaine de chapelets qu'il enfile autour son cou. Il rabat son feutre sur ses oreilles, s'étend dans une voiture et affecte une mine moribonde. Et il arrête le premier prêtre qui se trouve sur son chemin :
— Mon père pour riez-vous m'indiquer la source où l'on se guérit les pieds? Je suis paralysé du pied gauche. Ce digne ecclésiastique fournit l'éclaircissement demandé.
— Et pour le nez, est-ce aussi la môme source? Je suis atteint d'un coryza rentré
C'était se donner beaucoup de mal pour un médiocre résultat. Ses collaborateurs supportaient avec impatience ces perpétuelles galéjades. Et Jules Jouy, notamment, les lui reprochait avec une violence qui enfantait d'aigres querelles. Ces deux ennemis s'injuriaient et se menaçaient dans les coulisses. Ce qui n'empêchait pas Salis, cinq minutes plus lard, de s'avancer la bouche en cœur :
— Mes gentilshommes, notre excellent camarade Jules Jouy, l'immortel auteur de Ga/nahut, va vous chanter quelques-uns de ses chefs-d'œuvre,
Il se vengeait d'une autre façon en narguant Jules Jouy sous l'onl même du public, par exemple lui offrant un bouquet de rebut qu'il ramassait dans le magasin des accessoires et y joignant ce compliment qu'il débitait avec toutes les marques extérieures du respect :
— Clier poùte, voici quelques roses que
M'"'= la préfète m'a chargé de vous remettre. Jules Jouy se lassa de ce régime; il provoqua un schisme et entraîna deux ou trois chansonniers dans un voyage, en
dehors de Salis, qui les attaqua judiciairement, les accusant d'user à leur profit de l'étiquette du Chat-Noir. Alors, ce ne fut plus de la haine, ce fut de l'horreur. Jules Jouy, que guettait déjà la folie, jura que le nom de Salis ne souillerait plus ses lèvres
et qu'il ne l'appelerait plus désormais que (( le Pouacre », mot qui avait dans son esprit je ne sais quelle obscure et sinistre signification. Et l'on fut mis à l'amende lorsqu'on s'oublia à prononcer Rodolphe Salis au lieu dédire a le Pouacre ». Ainsi finit dans la discorde et la fureur une entreprise qui avait commencé sous de riants auspices.
Le roi est mort! Vive le roi! Rodolphe Salis n'est plus. Les six chansonniers s'efforcent de perpétuer sa tradition. Ils ne vont pas, comme lui, jusqu'à parer indûment leur bouton n i ô r e du ruban rouge ou du ruban violet et à mettre sur leurs cartes de visite comme faisait le châtelain de Naintré ; Ancien officier 'l'a-
114 t'N COIN DU PARNASSE
cadèniie et de la Légion d'/ionneur. Leurs plaisanteries sont plus bénignes et le musicien Ch. de Sivry, qui en supporte ordinairement les frais, n'en est point olïensé. Au fond, ce sont des hommes graves. Ils constituent une caisse sociale, prélèvent chacun dix francs par jour pour leurs frais d'hôtel, se partagent, au bout de la semaine, les bénéfices. Cela s'accomplit avec une régularité rigoureuse, comme actes passés devant notaire. La tournée dure un mois, un mois et demi. Les représentations sont invariablement réglées et se déroulent sans accident. Jacques Ferny débite une conférence et module sa Visite présidentielle, ou encore son Nicolas à Paris, qui déchaînent des transports de gaieté tumultueuse; Victor Meusy hasarde son Sacré Cœur un peu partout, sauf en Bretagne, où l'ironie de ce chant voltairien serait mal appréciée.
Marcel Lefôvre reproduit tous les bruits de la nature. On demande à Vincent Hyspa
son fameux morceau sur le pétomane, (Heureuses gens qui en sont encore au pétomane!)
Il était une fois UQ artiste pnrfait
Oui tirait de son fond lui-même son efTel.
Il fit un certain l)ruit de par la mappemoni.'e,
Laissant derrière lui rimpres>iun profonde
D'un maestro prestigieux.
Soupirant avec celte aisance
Qui l'accompagne en tous lieux,
La barcarolle ou la romance Sans paroles. Et chacun de dire : Voilà Cet homme 8i'4rcmcnt a quelque chose là !
Partout les six chansonniers sont bien reçus. On les accueille comme une émanation capiteuse de l'atmosphère parisienne.
— Ne craignez pas d'être un peu vifs, leur insinuent certains abonnés de théâtre provinciaux, avec un clignement d'yeux polisson.
Ils furent surpris, l'an dernier, se trouvant en Suisse, d'être abordés, à l'issue de la séance, par un jeune étudiant :
— Puisque vous arrivez de Paris, messieurs, donnez-moi donc des nouvelles d'Eucallus.
Ils avouèrent ne pas connaître ce personnage.
— C'est impossible, vous devez l'avoir rencontré !
— Mais qu'est-ce donc que Eucallus ?
— Ce doit être un de vos amis ; Cest un bol te me!
Le naïf Helvète s'imaginait, sur la foi de
Mûrger, que tous les « bohèmes » habitant la capitale vivaient ensemble en quelque quartier spécial, sorte de ghetto, où ils étaient relégués ! Nos chansonniers furent un peu froissés dans leur dignité de ci-
toyens libres. Jacques erny demanda à Paul Delmet en haussant le ton :
— Où en sont tes mines d'or'^
— J'ai gagné vingt mille louis à la dernière liquidation !
— Et que ta dit le baron ?
— Que tu pouvais compter sur les trois cent mille francs qu'il t'a promis î
L'indigène éconta ce dialogue. Et les poètes se sentirent réhabilités dans son estime.
Et maintenant, que les dieux leur soient favorables ! Dès qu'arrive l'été, ils se rincent le gosier pour se rendre la voix claire. Et comme ce sont des cliansonniers prévoyants, qui savent à quels pièges enfantins les hommes se laissent prendre, ils composent par avance des couplets de circonstance qui donnent une idée avantageuse de leur talent d'improvisateurs.
Ainsi les baigneurs de Vichy ne manquent pas d'être flattés d'avoir inspiré ces vers, qui leur sont déclamés au baisser du rideau :
Mesdames et messieurs, nous vous disons merci. Chacun de nous pourra dire, en partant d'ici. Comme Jules Ct-sar : u Veni, vidi Vichy.
Et, de même, ceux du Mont-Dore sont chatouillés au bon endroit par ce quatrain :
Mesdames et messieurs, en vous disant merci, Nous sommes tous heureux de constater qu'ici Autant, — au moins autant I — plus même que partout, Le Mont Dore est toujours debout!
S'ils S'arrêtent à Da.x, ils disent en ma nière de congé :
Mesdames et messieurs, le Chat-Noir se relire. Heureux d'avoir charmé le bon public de Dax, Ft d'avoir vu dans les ronvulsions du rire, S'agiter vos joyeux thorax.
Et, entre les deux parties du programme, ils insinuent ce distique :
Mesdames et messieurs, comme je suis à Dax, Je viens vous demander dix minutes d'enthrax...
Puissent les Muses être longtemps pro pices aux poètes du Chat-Noir, dernier vestige de ce cabaret fameux !