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M. MAURICE BOUKAY, POETE ET DEPUTE

— Alors, dis-je à M. Maurice Boukay, vous croyez à l'influence de la clianson sur le peuple ?

M. Maurice Boukay n'est pas loin de frôler la trentaine, s'il n'a dépassé cet âge. Il est poète et député. Il a la double salisfaction d'avoir composé les Stances à Manon et de représenter au Parlement un arrondissement de la Haute-Saône. Il porte sur son visage un air de contentement et jouit, selon toute apparence, d'une excel-

lente santé. Ce chansonnier n'a pas une ondoyante chevelure, à la façon des esthètes, ni leur teint pâle, ni leurs regards mystiques, ni leurs allures efféminées. Son œil est vif et franc, sa poignée de main

virile, son visage énergique, li y a en lui du paysan, de l'ouvrier, du soldat. Je serais étonné s'il avait l'esprit hanté par des complexités maladives. L'homme qui a rimé les Stances à Manon, malgré qu'il ait rec^u une solide culture et conquis ses parchemins d'agrégé, est un simple. Pre-

nons le mot au sens le plus avantageux.

— Je pense que la mauvaise chanson pervertit le peuple et que la bonne chanson l'améliore...

Le poète a toutes les raisons du monde d'attribuer aux chansons un pouvoir extraordinaire. C'est à elles qu'il dut en grande partie son premier succès électoral. Il avait de nombreux points de contact avec les habitants de la Haute-Saône, puisque sa famille a ses racines dans le pays et que lui-même y est né et y a passé son enfance. Mais il avait à terrasser un terrible adversaire, que soutenait la presse locale. Il comprit qu'il était perdu, s'il n'appelait à son secours une puissance surnaturelle, qui était la Muse. Il prit avec lui Marcel Legay, le compositeur virtuose, et quelques compagnons doués d'organes sonores; et, six mois avant le scrutin, ils coururent les campagnes, chantant des couplets dont la plupart étaient imitésdes vieux refrains de

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France. Les villageois trouvèrent cette innovation de leur goût, ils eurent de la sympathie pour ce candidat qui usait d'un moyen étrange et mélodieux de gagner leurs suffrages. Son nom sortit de l'urne. Et aujourd'hui, quand M. Maurice Boukay retourne vers les fertiles plaines qu'il représente à la Chambre, il entend de loin les laboureurs entonner à plein gosier cette romance qu'il a composée à leur intention. Et cela lui chatouille agréablement le cœur :

Ohé! me» bœufs! Toujours! encore Ohé ! Grivel ! Ohé ! Goubeau !

Il fait clair et le temps est beau...

L'alouette éveille l'aurore !

Ohé 1 mes bœufs, tirez, tirez...

Tirez le soc et labourez !

Voilà, sans cloute, qui est édifiant. Mais, de ce que les paysans franc-comtois, sensibles au talent de M. Maurice Boukay, l'ont choisi pour mandataire, il ne s'ensuit pas nécessairement que leur âme se soit ennoblie et purifiée. Peut-être M. Maurice Boukay les a-t-il séduits par d'autres côtes de son individu, par les grâces de son visage, ou par la chaleur de son discours, ou, tout uniment, par la violence de ses opinions. Quelquefois, il n'en faut pas davantage... Ce cas particulier ne démontre pas absolument l'action de la chanson sur le peuple. Je voudrais que M. Maurice Boukay appuyât sa théorie de preuves plus péremptoires...

... Ces propos s'échangeaient tout en haut de Montmartre, à pro.ximité du moulin de la Galette, au cinquième étage d'une mai

son OÙ M. Boukav a construit son nid. Un

coup frappé à la porte interrompit notre entretien. Et nous vimes entrer un person-

nage qui n'était apparemment ni un banquier ni un marchand de pâtes alimentaires. Il portait une ample et longue redingote grise et un gilet de velours. Son chapeau, de forme géométrique, incliné sur la nuque, laissait à découvert un front puissamment modelé, où folâtraient des mèches vagabondes.

— Mon ami Marcel Legay, dit notre hôte.

Et se tournant vers moi :

— Je prépare un nouveau recueil de chansons que j'intitule les Chansons rowjcs. Marcel Legay qui en a écrit les mélodies va vous en donner l'audition.

M. Marcel Legay, allégé de son couvrechef, s'est assis devant le piano; il lève vers le ciel son front éburnéen où perle une goutte de rosée. Le poète a déposé devant lui un paquet d'épreuves. Le clavier frémit... Et je suis, d'une oreille attentive, le défilé des Chansons rouges.

Elles n'ont pas volé leur titre. Ce sont d'amères plaintes mêlées d'invectives. Une ouvrière tire l'aiguille et elle fait observer au patron à qui elle apporte un panier de linge que « ce ne sont pas ses toiles

blanches qu'il usera, mais que c'est sa vie et ses nuits blanches qu'il brisera »... Viennent ensuite des morceaux obscurs et dont je ne puis pénétrer le sens symbolique. Et un tableau pathétique de la cite, où grouillent les misérables sans feu ni lieu...

Un seul lit, pour U famille.

Père, mère, fils et fille, L'inceste croît et fourmille Dans le lit de la cité.

La cité, c'est la matrice A peine génératrice Qu'elle est déjà corruptrice ; Le sang coule en la cité.

Et maintenant, la voix rugissante de Marcel Legay évoque le Moulin-Rouge.

— Que mouds-tu? demande Marcel Legay au Moulin-Rouge.

Et le Moulin-Rouge de répondre :

Je mouds pour que les malheureux, Les orphelins, les sans-caresses Aient des hivers moins rigoureux Près de leurs sœurs, les pécheresses.

Puis Marcel Legay prend le ton badin.

Mais une Ilamme d'indignation colore sa raillerie. U invective les ventres, vous

m'entendez bien, les ventres bourgeois et capitalistes, ceux qu'a gonflés la sueur du peuple :

Salut aux ventres directeurs

Sur leurs ronds de cuirs protecteurs. •

Et 11 S'attendrit en songeant aux fillesmères abandonnées qui portent en leurs ventres calamiteux « l'espoir des justices futures )).Ce cri de révolte monte et grossit à travers les pages : « Il reste une Bastille à prendre, dit un maçon à son jeune lils : c'est la bastille de la faim. » Cette idée s'exprime sous des formes sentencieuses : (( Nul ne peut dire nncn quand il faut dire notre, » parole évangélique et dont la conséquence est qu'il faut abolir la propriété. Enfin, Jésus parait. Il se promène sur les confins de la Butte, entre le Sacré-Cœur et le Rat-Mort. Et il rencontre Madeleine, pauvre et vieillie, qui lui confie ses mi-

sères. Elle est obligée, pour vivre, cl'iûuiio- 1er sa pudeur plusieurs fois par jour, et dans quelles tristes conditions! Jésus l'interroge avec bonté :

Que n'allais-lu dans mes cloîtres fermés?

— On n'y reçoit que des corps bien famés. Que n'allais-tu prier dans mes églises?

— Far les grandeurs toute» places sont prises,.

Mais tes enfants que sont-ils devenus?

— Pour la douleur partis sitôt venus!... Le Christ se tut. Sous le haillon de laine Jésus baisa les pieds de Madeleine.

M. Maurice Boukay écoute en souriant ces doléances, où se complait son âme chrétienne et vaguement anarchiste.

« Marcel Legay va vous chanter pour finir la Chanson des Pieds devant, qui est son triomphe. » Le musicien qui s'est échauffé commence :

Tu t'en iras, les pieds devant Ainsi que tous ceux de ta race, Grand homme qu'un souffle terrasse, Comme le pauvre fou qui passe, Et sous la lune, va rêvant De beauté, de gloire éternelles, Du ciel, cherché dans les prunelles, Au rythme pur des villanelles...

Tu t'en iras, les pieds devant!,..

A la bonne heure! « Nous sommes tous mortels! » Ce sont de ces vérités fondamen-

taies qu'il n'est pas mauvais de répéter et sur lesquelles les prédicateurs ont, de tout temps, exercé leur éloquence. M. Marcel

Legay y met une chaleur dont je lui fais mes sincères compliments. M. Maurice Boukay n'en est pas moins enthousiasmé.

(( Avec Legay, s'écrie-t-il, je soulèverais Montmartre! »

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— Mais, dis-je au poète, à supposer que la chanson possède cette vertu de propagande que vous lui attribuez, le chansonnier peut encourir une responsabilité très grave. Vous-même, ne sentez-vous pas quelque inquiétude'? Car enfin, si j'ai bien pénétré le sens de ce que nous venons d'entendre, ce sont des cris de guerre. Vous poussez les classes de la société à en venir aux mains. Vous excitez les pauvres contre les riches. Vous leur indiquez malignement qu'il y a sur cette terre « mille damnés pour un élu )). Et vous ne craignez pas de leur annoncer par avance la victoire, ce qui est le meilleur moyen de les entraîner aux combats :

Le plus riche, ayant tout, n'aura bientôt plus rien.

Bien mieux, vous exhortez les morts à a soulever la pierre de leurs tombeaux » pour se mêler à l'armée de la revanche. Et cette

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imago, pour n'être pas très neuve, n'en est pas moins saisissante et propre à agir sur l'esprit de vos auditeurs naïfs! De telle sorte que, si demain une émeute ensan-

glante les rues de Paris, si des actes de sauvagerie s'y accomplissent, c'est à vous, dangereux Tyrtée, que nous devrons ces calamités...

L'auteur des Stancrs à Manon ne put s'em pocher de rire des conséquences que je

lui faisais entrevoir, me montrant ainsi qu'il ne les considérait pas comme imminentes. Et il me confia qu'il aimait le peuple d'un amour passionné et qu'il ne pouvait se tenir, dès qu'il avait la plume entre les doigts, de le plaindre et de flatter ses espérances, fussent-elles chimériques.

— Voyez-vous, on n'apprécie le peuple que lorsqu'on a vécu de sa vie.

Quand M. Maurice Boukay, fraîchement émoulu de l'Université, enseignait les belles-lettres aux élèves de l'école Arago, dans le quartier Saint-Antoine, il ne s'enfermait pas chez lui, après la classe, comme un moine en sa cellule; il endossait un bourgeron de charpentier et s'en allait, par le faubourg, rendre visite aux parents de ses écoliers. Il s'installait à côté d'eux et ne répugnait pas à les aider, rabotant, de-ci delà, une planche. Et l'on causait ensemble, en mangeant la soupe. Et ces braves gens, remplis d'estime et d'affection

pour ce jeune pédagogue, qui avait tant d'instruction et si peu de fierté, lui montraient le fond de leur àme. Ce qu'il y aperçut le cliarma. Ce n'étaient qu'instincts loyaux et généreux enthousiasmes.

Certes ! on ne saurait appliquer à ces ci-

toyens les règles d'une morale étroite. Ils s'affranchissent de beaucoup de préjugés. Ils n'épousent le plus souvent leurs compagnes qu'après les avoir rendues mères, mais ils mettent leur honneur à ne pas les abandonner en cet état. Ils ne voient pas d'inconvénient à ce que leurs filles perdent

leur innocence vers l'âge de quatorze ans, puisque les lois de la nature les y sollicitent, mais si, à la suite de cet accident, elles arrivent à la fortune, ils ont la pudeur de ne rien implorer d'elles et attendent,

avec dignité, qu'elles leur apportent de petits cadeaux. Ils admettent à la rigueur que leurs femmes aient un galant, mais à condition qu'elles ne s'en vantent pas, — sans quoi les poings entreraient en danse pour châtier cette insolente provocation. Ils accordent leur estime à l'amant qui

contribue à l'entretien du ménage; mais ils méprisent celui qui se fait nourrir. Ce qu'ils haïssent par-dessus tout, c'est la fainéantise et le mensonge. Ils adorent les œuvres de François Coppée et les romans d'Alpnonse Daudet. Mais Eugène Sue est demeuré leur auteur préféré, parce que, dans le Juif-Enfant, 11 a démasqué l'hypocrisie... Mobile, prompt à s'engouer des hommes et s'en détournant sans plus de raison, sensible aux paroles plutôt qu'aux idées, souvent trompé, mais toujours de bonne foi, capable d'actes monstrueux et d'actes héroïques, selon l'impulsion du moment, tel est l'ouvrier parisien, qui n'a guère changé depuis un siècle... On conçoit en effet, que sur cette imagination inquiète la chanson puisse produire une excitation, et qu'un refrain, incessamment répété, rébranle dans un sens ou dans un autre. On ne peut nier que Paulus n'ait contribué à la légende du général Boulanger et que.

jadis, les « mazarinades » n'aient augmenté l'aversion que l'on avait pour le cardinal.

— J'ai plaisir à constater, fis-je observer à M, Boukay en prenant congé de lui^ que vous marcliezj^tout à fait d'accord avec

M. le Sénateur Bérenger. Comme vous, il croit que la chanson est un instrument d'éducation. Et c'est pour cela qu'il la veut inolïensive et, s'il se peut même, édiliante...

Je redescendais la rue des Martyrs, en réfléchissant aux observations du député poète. Au coin du boulevard je croisai un petit mitron qui sifflotait les Yierrics de M"" Yvette Guilbert ; près de l'avenue Trudaine. je rencontrai une blanchisseuse qui modulait la St-ix-narlc du pai:c de M"« Eugénie Buffet. Puis ce fut un apprenti serrurier qui hurlait la Boiteuse de Polin et un brave gardien de la paix qui fredonnait entre ses dents l'air de la Visite présidentielle. Chanson grivoise, chanson romanesque, chanson militaire, chanson « rosse»!... Je fus bien en peine de trouver dans tout cela une indication.

Qu'il est donc difflcile de discerner, à des traits certains, l'âme du peuple!

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