L'ENSEIGNEMENT
A la fin du xv^ siècle, la scholastique règne encore en maîtresse dans les écoles, malgré les essais de rénovation tentés dans le cours du siècle par d'illustres professeurs, tels que ceux dont nous avons donné les noms au début de ce travail. La rhétorique est négligée, les grammairiens méprisés; l'unique procédé pédagogique réside dans la dispute et l'argumentation.
Peu à peu cependant, grammairiens et rhétoriciens gagnent du terrain ; et en même temps, livré au ridicule par les écrits caustiques des Vives (i), des Érasme et des Ramus, assailli de toutes parts par les humanistes, le vieil appareil scolaire ne tarde pas à s^écrouler. L'enseignement de la logique cesse dès lôrs d'être la base de l'éducation. « Et que mettra-
[i) Jean-Louis Vives, né à Valence (Espagne) en 1492 ; fut successivement professeur d'humanités à Louvain, membre du Collège Corpus Christi d'Oxford, précepteur de la princesse Marie, fille d'Henri VIII; mourut à Bruges en 1540.
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t-on à la place ? On insistera davantage sur ces études de grammaire dont le moyen- âge s'occupait si peu; cette première instruction littéraire, qu'on puisait je ne sais où^ avant d'entrer dans l'Université, et dont on semblait faire si peu de cas, va devenir le fondement et presque le but unique de l'enseignement. Comprendre et parler les langues anciennes dans toute leur pureté, et,, pour y arriver, lire les plus célèbres écrivains des deux littératures classiques ; puis quand on les a lus et compris, essayer de les imiter, de reproduire non seulement leurs idées, mais leur langage, voilà désormais la grande affaire des écoles et le premier souci de tous les gens distingués (i). »
Vers 1538, Ramus enseigne d'après les nouvelles méthodes au Collège de VAve Maria à Paris ; à la même époque, Jean Sturm^ disciple d'Agricola (2), applique la réforme au Gymnase de Strasbourg qui venait d'être fondé. L'Université de Paris se fait prier, il faut la fondation du Collège de France pour la faire rompre avec
(1) Gaston Boissier, La réforme des études au XVI'' siècle [Revue des Deux-Mondes du i««- décembre 1882).
(2) Jean Sturm (1507-1589), ne à Schleiden près de Cologne, restaurateur de l'éloquence et des belles-lettres en Allemagne, un des plus ardents promoteurs de la reforme luthérienne, mort à Norheim (Strasbourg).
la routine. La faveur que rencontre la réforme des études s'accroît rapidement^ et au milieu du xvi^ siècle le nouvel enseignement a, dans tous les centres d'étude de quelque importance, pris possession des chaires.
Certains ont attribué aux Jésuites, d'autres aux Protestants, l'honneur d'avoir assuré la victoire des doctrines nouvelles. Ces deux points de vue sont également faux. « La pédagogie des Jésuites n'a pas plus d'existence historique que la pédagogie réformée. L'une et Tautre ne sont que des applications concrètes d'une conception pédagogique commune à tous les pays de la Renaissance, et qui est connue sous le nom d'humanisme (i). »
L'autonomie administrative des collèges facilita singulièrement la diffusion des formules humanistes ; mais cette indépendance même fut cause que tous ne marchèrent pas d'un pas égal dans la voie du progrès. A quel degré les méthodes réformatrices furent-elles appliquées et queL fut leur processus dans les collèges de notre Province et à l'École de Dole en particulier^ avant l'arrivée des disciples de Loyola ? Telle est la question qui- se pose ici naturel-
(i) Franck cI'Arvert, La pédagogie de Iti Renaissance {Revue internationale de l'Enseignement, janvier 1889).
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lement et à laquelle nous allons essayer de répondre.
Antérieurement à 1553, nous ne possédons aucun document qui traite de l'enseignement proprement dit ; le règlement pour les pensionnaires de Dole analysé plus haut est indubitablement de date plus ancienne, mais ne s'occupe que de la police de l'établissement et de remploi du temps.
En cette année 1553, le principal Jehan Mathieu 5 sur invitation , rédige pour le Magistrat le programme d'études tel qu'il Tapplique .depuis 155 1 dans l'école qu'il dirige. Cette pièce en latin nous a été conservée ; elle porte pour titre : Quihus qtwrumque autorum lihris^ quo temporum ac rerum ordine^ et qua exercendi ratione tnstruatur juventus Gymnasii grammaticorum apud Dolanos in classes distributa^ Joanne Matthao moderatore (i). Ecrit dans une langue claire, sobre et non dépourvue d'élégance, ce plan d'études est un véritable petit traité de pédagogie. L'auteur, à qui les méthodes nouvelles sont familières, a soin d'expliquer pourquoi il fait choix de tel ou tel livre, pourquoi il s'est arrêté à telle façon d'enseigner, et souvent, en homme qui a pratiqué les humanistes réformateurs, il
(i) xVrch. mun.. cote 145 1. — V. aux pièces justificatives.
appuie sa justification de noms qui font autorité. Ces quatre ou cinq pages de Jehan Mathieu sont, selon l'expression à la mode, éminemment suggestives ; elles nous en apprennent plus sur la matière que maint volume (i).
Les écoliers du Collège de Dole, nous dit Jehan Mathieu, lisent et étudient la grammaire de Jean Rivius, et celle-là seule, afin que les élèves ne soient pas accablés par la variété des règles et des auteurs plutôt qu^'instruits.
Il peut paraître étrange aux maîtres actuels de la jeunesse, qu'on ait à une certaine époque mis plusieurs ouvrages de grammaire entre les mains des enfants. Il en était pourtant ainsi au début de l'application des doctrines humanistes, avant que la nouvelle pédagogie fût fixée dans ses points principaux par les grands réformateurs de la Renaissance. Antoine Ferrier, aspirant au principalat du Collège de Digne, dans une supplique adressée aux consuls de cette ville en 1484, donne la liste des auteurs
(i) Il serait intéressant de comparer ce programme raisonné avec trois écrits du même genre : Schola aquitanica, d'André de GouvÉA, principal du Collège de Guyenne ; De Collegio et Universitate Nemausensi, de Claude Baduel, recteur du Collège de Nimes : De via ac ratione tradendariim disciplinarum, du Français Antoine Muret, professeur à l'Université de Rome. Le premier a été rédigé en i535, le deuxième vers 1540 et le troisième vers ï573.