LA NOURRITURE
aultre chose semblable ; au déjeusné aussy quelques pastez.
» Le pain de bon froment et de mesme bonté tant pour Tune des tables que pour l'aultre. »
On remarquera dans cette nomenclature l'absence de légumes. Or si l'on consulte les ouvrages du xvi'' siècle qui traitent de cuisine^ on verra combien dans les repas les légumes tenaient peu de place. Le menu du festin offert à Catherine de Médicis, en 1549, par la ville de Paris^ne comprenait pas moins de vingt-cinq variétés d'animaux de poil et de plume, et seulement trois eu quatre espèces de légumes admis comme par grâce à la queue de cet important défilé. L'ambassadeur vénitien, Jérôme Lippomano, venu à Paris en 1557, nous apprend que les Français ne mangeaient que peu de pain et de fruit ; mais qu'ils chargeaient leurs tables de viandes. On peut citer de la même époque un dîner maigre servi à la reine Elisabeth d'Autriche et composé de vingt-cinq variétés de poissons sans légumes (i).
Les pensionnaires n'étaient pas les seuls hôtes de la maison. Les familles habitant en
(i) Détails extraits de l'ouvrage de M.Alfred Franklin :Lrt vie privée de nos pères {Les repas). Paris, Pion et Nourrit, 1889.
dehors des centres scolaires qui avaient le désir de donner à leurs fils une éducation relevée, mais dont la fortune trop modeste ne leur permettait pas la dépense d'une pension complète, fournissaient elles-mêmes au principal ce qui était nécessaire à la subsistance de leurs enfants. Au Collège, on donnait à ceux-ci l'eau, le feu, le logement et le potage (i), et on cuisait leurs aliments ; s'ils apportaient leur literie, ils ne payaient que cinq francs par an, sinon, c'était six francs. Ces prix furent portés à six francs et huit francs lorsque de Soye fut placé à la tête du Collège des pensionnaires (1585). Les élèves de cette catégorie, appelés potagisteSy se recrutaient surtout dans la population des campagnes ; et il est bien possible qu'ils aient été parfois plus nombreux que les pensionnaires ordinaires, étant donnée la fréquence des années infertiles.
A côté des potagistes, il y avait les caméristeSy jeunes gens de familles riches confiés aux soins de répétiteurs ou pédagogues. Ils avaient leurs chambres où ils couchaient et travaillaient hors du temps des leçons auxquelles
(i) On entendait alors proprement par potage ce qu'on met dans le pot, surtout les légumes, pois, poireaux, etc. Le potage pésignait aussi les légumes servant à la préparation d'un plat.
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ils assistaient avec les autres élèves ; la nourriture leur était envoyée par un hôtelier. On exigeait d'eux comme des potagistes six francs si rétablissement fournissait le couchage, et cinq francs dans le cas contraire. Souvent plusieurs se réunissaient sous le même précepteur, de sorte que chaque groupe de caméristes formait dans le Collège même une véritable pédagogie sur laquelle l'administration n** avait pas grande action.
Les caméristes ne furent jamais en grand nombre à Dole ; il n'en est même pas question dans les contrats antérieurs à l'économat de Bricon. Pour avoir quelques détails sur eux, nous sommes obligés de recourir aux registres des délibérations. Le Père Edmond Auger, chargé par le général des Jésuites de traiter avec la Ville de l'établissement à Dole d'un collège de la Compagnie (i), émit l'avis dans une assemblée des notables réunie pour poser les bases d'une convention, que « pour le bien et perfection dud. Collège seroit le meilleur en exclure les potagistes et les caméristes, y délaissant seulement les pensionnaires, à l'effect de non seulement comprendre les sciences et
(i) V. Le Collège de l'Arc.
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les bonnes lectres, mais aussi les bonnes mœurs (i) ». L'avis, bien qu'il ne prévalût pas, était sage; avec ces deux classes d'écoliers l'autorité supérieure pouvait difficilement imposer une discipline exacte et des mœurs sévères. Les caméristes surtout se trouvaient visés par le Père : ces Messieurs sortaient en ville, et bien qu ils fussent accompagnés de leurs pédagogues, ce n'était pas toujours une garantie suffisante contre des frasques possibles ; et chose qu'on ne pouvait plus tolérer, les « chambelières » des hôtelleries apportaient les repas jusque dans les chambres. Dorénavant les économes ne permettraient plus à celles-ci de pénétrer au delà de la loge du portier, lequel distribuerait les vivres à l'heure réglementaire.
Les derniers venus au Collège furent les boursiers. Nous avons dit plus haut sous quelles conditions ils y furent reçus^ en 1581, en exécution des dispositions testamentaires du président Froissard mort en 1575. C'est pour leur logement que furent construites les deux chambres situées au-dessus de l'entrée, dans l'aHgnement du bâtiment des classes, ainsi qu'il est prouvé par l'inscription de la table de marbre placée sur la muraille.
(0 Délib., 25 avril i582.
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Nous n'avons aucun document qui nous permette de fixer le chiffre de la population scolaire du Collège à différentes époques : les registres d'immatriculation sont perdus. On sait seulement que pour diverses causes, il subit de grandes fluctuations. Les années de principalat d'Antoine de Brugnard et de Jehan Mathieu paraissent correspondre à Tépoque la plus prospère ; on sait que d'autre part Bartheault vida à peu près l'École. Il est vrai que la peste lui vint en aide ; ce fléau faisait de tels ravages en 1556 que le Parlement alla s'établir à Arbois. Lorsque l'épidémie sévissait, ce qui arrivait malheureusement souvent, on suspendait les cours ; les élèves se dispersaient, mais ne revenaient pas toujours. La dureté des temps, la cherté des vivres contribuaient également à diminuer l'effectif. La classe des abécédaires, dédaignée par les Jésuites et seule entièrement restée sous la direction du principaléconome était certainement la plus peuplée ; au rapport de Jacquot on y comptait en 1 584, 160 à 180 enfants, chiffre élevé eu égard à celui de la population urbaine.
Veut-on maintenant connaître l'emploi que les écoliers de Dole faisaient de leurs journées ?
Rien n'est plus facile. Il suffit de prendre connaissance de la pièce intitulée : Leges a convietoribus dolani CoUegii observandce (i), antérieure à 1550, et de parcourir les contrats en français conclus de 1566 à 1 583. Comme la distribution du temps est un peu différente dans ces deux sortes de documents, nous serons obligé^ pour être plus clair, de les examiner séparément.
Que tous les pensionnaires, disent les Leges^ qui veulent faire de grands progrès dans la piété et dans les lettres, sachent que ces règles communes à tous les écoliers leur sont particulièrement recommandées, car ils doivent briller entre tous dans ces deux choses.
Éveillés à cinq heures par les maîtres, les élèves se lèveront, couvriront décemment leurs lits en attendant qu'ils soient faits par les domestiques, et au bout d'un quart d'heure ils feront pendant un autre quart d^ieure leur prière devant les images sacrées appendues dans chaque chambre. La prière du matin finie, ils se mettront tous jusqu'à six heures et demie à apprendre et préparer les choses dont ils devront rendre compte en classe ; alors, à un signal donné par le y^mV^r (portier), ils réciteront leurs leçons aux maîtres pendant un
(i) Arch. mun., cote 1451.
l'emploi du temps 91
quart d'heure. Ils iront ensuite déjeuner, et le déjeuner fini se rendront en classe. Depuis la rentrée jusqu'à la Saint-Jean-Baptiste, on dînera à dix heures, le reste de l'année à neuf heures et demie. A midi, séance de trois quarts d'heure consacrée à des interrogations sur les explications données à la lecture du matin. A partir d'une heure et demie en hiver, de deux heures et demie en été, même série d'exercices que le matin après la prière. Dans le cours de l'année, on soupera à l'ordinaire à six heures et quarts les jours de fêtes à six heures. Au dîner comme au souper, on gardera le silence et on écoutera attentivement une lecture pieuse. Tous les élèves assisteront à la bénédiction de la table avant chaque repas et à l'action de grâces avant de sortir du réfectoire. Après les repas, tant le matin que le soir, une demi-heure sera donnée à la récréation ; les jours de fêtes, le principal pourra y ajouter une heure. Pendant le reste du temps, consacré à l'étude, personne ne devra se promener à travers la maison, descendre dans la cour, aller dans la chambre d'un autre élève ou troubler son travail, sortir de la chambre d'étude sans la permission du maître, pas même si c'est un pédagogue ; enfin on ne pourra s'absenter du Collège, ni passer la nuit
dehors sans l'autonsation du principal. Le soir, à huit heures et demie, les écoliers, comme le matin, se réuniront pour prier pendant un quart d'heure et ensuite se coucheront sans bruit. A neuf heures, tous seront au lit, en quelque saison que ce soit. Le principal ne permettra qu'exceptionnellement à un élève de veiller plus tard ou de se lever plus tôt que ses camarades.
Toute loi exige une sanction; aussi bien le règlement ajoute-t il : « Qui vero quippiam horum neglexerint aut alto quovis modo quod non decet fecerinty intelligant se id non impune laturos (i). » On devine qu'il s^agit ici de l'application de la peine du fouet. Et afin que les indisciplinés soient plus facilement contenus dans le devoir, on leur donnera, veluti frœnum, comme un frein, la fessera.
QjLi'était-ce que la fessera ? Malgré nos recherches chez les écrivains qui se sont occupés de la pédagogie du x\^ et du xvi^ siècle, nous n'avons pas trouvé trace du mot. Nous en sommes donc réduit sur ce point à des suppositions. Nous donnons ici la plus vraisemblable.
(i) Que ceux qui auront négligé quelqu'une de ces prescriptions, ou qui de quelque manière que ce soit n'auront pas fait ce qu'il convient, sachent qu'ils ne seront pas impunis.
LA DISCIPLINE g3
On n'ignore pas que, d\iprès le règlement donné par Gerson pour l'École Notre-Dame, les élèves devaient dénoncer les fautes de leurs camarades, sous peine d'être punis comme le coupable. Cette règle paraît avoir existé au moyen- âge dans toutes les écoles. L'institution des exploratores ou observatores , lorsqu'au xvi^^ siècle on attacha plus de prix à la liberté et à la dignité individuelles, se modifia, et en France elle devint une sorte de magistrature confiée à de grands élèves qui aidaient les autres dans IVccomplissement de leur tâche (i). Cest alors que dut apparaître la fessera. Simple jeton, le maître le donnerait à un écolier qui aurait enfreint le règlement, celui-ci s'en débarrasserait au détriment d'un de ses condisciples coupable à son tour et contraint de l'accepter, et ainsi de suite jusqu'au moment venu de le rendre, où le dernier détenteur serait puni ; il en allait encore ainsi dans certaines écoles d'Alsace il y a quelque quarante ou cinquante ans.
Chaque chambre a sa fessera qui est exigée deux fois par jour, après le dîner et après le souper. Pour en rendre la transmission facile, on ajoute au règlement un appendice de vingt-
(i) L. Massebieau, Les Colloques scolaires au XVI" siècle. Paris, Bonhoure. 1878.
quatre articles déterminant avec soin les cas où elle devra être donnée. Recevront la fessera ceux qui se tiennent mal à l'église ou pendant la prière ; ceux qui parlent français ou qui font un barbarisme ou un solécisme (exception est faite en faveur des élèves de la quatrième classe) ; ceux qui ont leurs vêtements ou leurs livres en désordre et ceux qui se couchent ou s'asseoient sur leurs lits; ceux qui bavardent aux cabinets, y vont sans nécessité, ou y demeurent sans lumière ; ceux qui restent dans leurs chambres pendant la récréation ou qui vont dans la cuisine, la chambre des domestiques et celle du portier ; ceux qui regardent par les fenêtres d'où ils peuvent être vus par les personnes du dehors ; ceux qui causent dans leurs chambres au moment de l'étude, ou à table et en classe ; ceux qui quittent les rangs en promenade^ lorsqu'on se rend aux offices ou qu^on en revient ; ceux qui achètent, vendent ou échangent; ceux qui jouent de l'argent aux dés ; ceux qui ne prennent pas d'eau bénite à l'entrée de l'église; ceux qui ne saluent pas le Saint-Sacrement; ceux qui ne restent pas à leur place à l'église ; ceux qui viennent en retard au réfectoire, à la prière, aux répétitions et à la réclamation de la fessera ; ceux qui lancent
LA DISCIPLINE gS
des pierres, qui jettent de Teau parles fenêtres; ceux qui poussent des cris désordonnés et excessifs pendant les récréations; ceux qui ne se découvrent pas devant les personnes à qui ils doivent le respect ; et enfin ceux qui se couchen t après neuf heures.
L'examen des règlements en langue française qui modifient légèrement l'emploi du temps donné par les Leges achèvera de rendre la physionomie du Collège de Dole à cette époque déjà lointaine.
Les élèves les plus âgés sont éveillés de la Saint-Remy à Pâques à quatre heures et demie et se lèvent à cinq heures et demie; dans le reste de Tannée, réveil et lever ont lieu une demi-heure plus tôt. Aux petits, il est accordé une demi-heure de plus pour le repos^ eu égard « à l'imbécilité de leurs eaiges et tendres personnes ». Après s'être peignés et lavés, ils font leur prière et vont assister à la leçon faite par le principal avant le déjeuner. A huit heures, les élèves se rendent en classe sous la conduite du correcteur et les absents sont notés. En été, la classe dure jusqu'à neuf heures; en hiver, jusqu'à neuf heures et demie ; la séance se continue par des disputes jusqu'à dix heures. Les mains lavées, les écoliers sont conduits au réfectoire pour
le dîner précédé du Benedicite et d'une <x briefve lecture et saincte qui leur donnera occasion et argument d'en parler honnestement ». A la suite du repas, les grâces. Au sortir du réfectoire sont permises « déambulations parmy les classes et court avec doctes et joyeuses confabulations pendant une demi-heure. » A onze heures^ externes et internes répètent leurs leçons aux régents. A une heure, ils entendent la lecture d'arts qui se fait au Collège. A deux heures, goûter ; à trois heures, classe ; de quatre heures et demie à cinq heures, disputes. A cinq heures, oppidains et pensionnaires sont assemblés dans une classe pour faire la prière. Peu après, les internes sont appelés au souper « afin que la trop grande dilation ne soit moleste aux famélicques ». Le principal et les régents dînent au réfectoire en même temps que leurs élèves, afin que par respect pour les maîtres, les enfants se conduisent mieux. Le silence doit régner pendant les repas « s'il n'est rompu ou par doctes colloques latins, narrations ou disputes utiles». A sept heures, répétitions par chambres; à huit heures, le couvre-feu sonné^ les clefs des portes sont mises entre les mains du principal ; à neuf heures, « qui se vouldra reposer pourra s'aller coucher. »