LE CHEVALIER DE RASILLY
De Pontoise, ce 26 novembre 1626.
Plusieurs personnes de quallité, mesmes du Conseil, m’ont dict et soutenu que la navigation n’estoyt poinct nécessayre en France, d’aultant que les habitants d’ycelle avoyent toutes choses pour vyvre et s'habiller, sans rien emprunter des voysins; partant que c’estoyt pure erreur de s’arrester à fayre naviguer, et que l’exemple est que l’on a tousiours mesprisé au passé les affayres de la mer, comme estant du tout inutiles ; et oultre que les Françoys ne sont pas capables d’entreprandre des voyages de long cours, ny plante colonies. À quoy je respons, que ce sont vielles chymères de croyre que la navigation ne soyt poinct nécessayre en France et que les Françoys ne soyent propres à naviguer. Et prétends fayre voyr le contrayre, au discours ci-des soubs, après avoir récitté les advantages qu’en ont retyré les estrangers, puys je déduyray les raisons véritables que les Françoys ont plus subiect de naviguer et y sont plus capables qu’aulcune nation du monde.
Exemple pour fayre voyr de quelle importance sont les affaires de mer,
Il fault consydérer que l'or et l'argent ne croist pas en France; partant, au temps où nous sommes, ung royaulme ne peult subsister sans icelluy, car ung roy ne peult faire aulcune armée pour s'opposer à ceux quy l’attaquent, sans payer ses soldats; tellement que par nécessité il en fault avoyr, ce quy ne peult ce fayre que par le moyen de la mer, Et tout ainsy que les mynes d’or et d'argent sont dans l'Amérique et qu'il fault passer douze cens lieues de mer pour venir dans l’'Europpe; doncq le roy qui sera le plus fort sur la mer, sera maistre de cet or et argent, et par conséquent, au ciècle d’à présent, quiconque l’a a tant d'homes qu'il désyre, de quoy il peult conquérir les royaulmes et empires, comme a faict le roy d'Espagne, Aussi chascun scayt
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qu’il n’y a que six vingts ans que son plus grand revenu estoyt en oranges et cittrons, et depuys les advys receus de Christophle Collon et qu’il a armé par mer, il a tant conquys de royaulmes que jamais le soleil ne couche dans ses terres, tenant ung pied dans l'Oriant et l’aultre dans l’Occidant, et dont ses bras s’estandent du septentryon au midy !. Et tout cest faict par le moyen de la navigation, laquelle Iuy a apporté ung nombre infiny de millions du Perou, quy ont faict redoutter ce monarque en touttes régions; semant l'or de dissention, a jetté la guerre dans l’Europpe, parmy les princes chrestiens, usurpant chaseun jour les terres de ses voysins. Et le fera de plus en plus, sy l’on n’y apporte les remèdes pour s’opposer à ses forces de mer.
La royne Elisabeth d'Angleterre et les révoltés Hollandoys furent contraints de se resveiller et tascher par tous moyens de se randre forts sur mer. Autrement ils eussent esté subjuguëés par la grande armée du roy dom Philippes, laquelle estoyt appelée l’armée invincible d’Espagne, quy, en effect, se pouvoyt dire telle, sy Dieu n’eust chastié l’audace de ce superbe conquérant, quy se confiait plustost aux forces humaynes que divynes.
I est certain qu'humaynement sy tous les vaisseaux de l'Europpe eussent esté tous assemblés ensemble, cette armée invincible les pouvoyt deffaire, et par conséquent eust envahy l’Angleterre et aultres pays. Mais où la force mancque, il se fault servyr de ruse, comme fist Drac, par invention; car de peu de force il fist brusler et dissiper toute cette grande armée. Voyla comme un brave hoinme est capable de sauver ung royaulme, ce quy debvrayt donner exemple à la France de fayre estat de ceux quy peuvent servyr le roy dans les urgentes occasions.
Depuis ceste deffaicte, les Anglais ont esté grandement redouttés sur mer, furent dans les costes d’Espagne combattre l’armée navalle, où ils coullèrent à fonds des vaisseaux, et en prirent quelques ungs, puys emportèrent ‘adix de force et contraindrent le roy d’Espagne de fayre et désirer la paix avec eux,
Durant le règne du roy Jacques deffunct d'Angleterre ils ont négligé les affayres de la mer; partant, leurs forces sont grandement deschues, toutes foix aysées à remettre, d’aullant qu’ils ont quantité de bons vaisseaux et ung très grand nombre de canons, force marynyers. Mays ce quy leur manque le plus est de n’avoyr des capitaines expérimantez dans la guerre. Et aussy, comme ils ont délaissé la navigation du commerce, leurs revenus sont dimynués.
C’est une chose sans doubte que touttes les terres de Hollande et Zellande ne vallent pas les isles de Rhé et Olleron. Néantmoings, par le moyen de la mer, ils se font redoubter par tout le monde, et ont rendu plusieurs roys tributayres dans les Indes oryentalles. Donc toutte leur puissance vient depuys la perte de cette armée invincible d'Espagne; d’aultant que les Espagnols avoyent ung peu négligé et délaissé la mor et s’estoyent mis à l’estude. Or, depuys quatre ans, il ont recongneu leur faulte, ayant retranché des collèges et commandé que chascune famille fist instruyre ses enfans à la mer, cognoissant que s'ils ne se rendoyent forts sur mer, qu'ils perdroyent les Indes oryentalles et occidentalles, et touttes leurs conquestes. Mesmes le Roy d'Espagne a donné ordre que touttes les forces de Flandre fussent employées pour armer
1, Une rature dans le manuscrit,
le plus grand nombre de vaisseaux qu’il se pouroyt à Donquerque. Or, à present il faict construyre grande quantitté de gallions à la coste de Biscaye et en tous les ports d'Espagne, affin de se randre maîstre de la mer, ne pouvant subsister sans cela.
Il est vraysemblable que les richesses des Venityens ne subsistent que par leur grande force de mer, quy attire tous les jours le plus clayr argent de Turquye, par le moyen de leur commerce ; ayant grande quantitté de gallyves et gallères, se font crayndre à leurs voysins; et s’ils avoyent manqué deux ans de naviguer, ils seroyent ruynés.
Quy a mis Malte et Ligorne en réputation, ce n’a esté que par les armemans de mer quy les font redouter par tout le Levant. Et c’est la pure véritté que tous les princes chrestiens ne subsistent que par leur force de mer. Et passant plus oultre aux Mahomettans quy ont usurpé toutte l’empyre du Tureq ! par le moyen des grandes forces de mer qu’ils ont tousiours conservées, jusques a presant. Et sans la grâce particullière de Dieu quy donna la victoyre aux chrestiens dans la bataille navalle de Lespante, toutte la chrestienté estoyt subjuguée par ces Mahommettans; ce que congneut très bien le roy d’Espagne quy fist condempner à mort dom Juan d'Ostre quy commandoyt laditte armée navalle chrestienne, lequel livra le combat sans ordre. Car c’estoyt trop hasarder, veu les grandes forces des ennemys, que, s’il eust perdu la bataille, jamays les chrestiens n’eussent peu se remettre et eussent esté contraint de se rendre tributtayres du Turc.
Cest exemple peult fayre voyr que quiconque est maistre de la mer a ung grand pouvoyr sur la terre.
Ceulx de Thunis ct Arger ont commencé le cours des vaisseaux ronds. Il n’y a que vingt-quatre ans qu’ils n’avoyent que troys navyres. Mays du depuys ils ont tellement augmenté qu’ils en ont à présant plus de cent cinquante qui ont tué que pris esclaves (depuys leur premyer embarquement) pour le moings trante mil chrestiens, la pluspart françoys, et plus de soixante millions de livres en argent et marchandises.
Ceulx du royaulme de Marocque, Sallé et Toutouan ont commancé d’armer par mer depuys huyt ans, et ont pris plus de six mil chrestiens et quinze millions de livres, dont la Fr'ace en a souffert les deux parts de la perte; et bien qu’ils n’ayent commancé que par une tartanne armée en guerre, ils ont à présant plns de soixante vaisseaux, lesquels néantmoins ne sont encore bien armèz ny leurs gens praticques à la mer; car, six bons navyres de troys cens tonneaux pièce pouront battre tous les soixante, quand ils seroyent tous ensemble, Mais peu à peu ils s'aguerrissent, et sy l’on n’y met prompt remedde, ils se randront invincibles,
L'on pouroyt apporter mille aultres exemples de la mer, pour prouver qu’un roy quy n’a point de forces maritymes, son pays est en proye. Tesmoing ses années passées, dans ce royaulme, que les Rocheloys armèrent ung navyre et deux paltaches pour piller les marchans et se randre forts sur mer; ce qu'ils fyrent en peu de temps, car, dans ung an, ils se trouvèrent soixante navyre, armés en guerre à la radde Sainet-Martin, et se saisirent des isles de Rhés
1, Correction d'une autre main et d'une autre encre,
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Olleron et la Tremblade, establyrent ung impost sur tous les vaissseaux quy entroyent et sortoyent en la rivyère de Bordeaux, fermoyent le passage de la rivyère de Loyre, et empeschoyent que tous le sel de Brouage et des isles ne se pouvoyt transporter ; et, par conséquent, il y a eu une fois des rabbays de cinq grosses fermes, donze cens mil livres pour ung an, et ont gasté le commerce aulx marchands du royaulme de cinq millions de livres! ; et de plus cussent gasté toutes les costes de France. sans la bonne vollonté et résolution du roy, quy n’a apprehandé de despancer nombre de millions pour chastier et deffayre ses rebelles. Et à cet effect, il luy a fallu employer le gallion de Malte, ses gallères de Marseille et gallion de M. de Guyse ?,et ensuyte sept navyres de Angleterre et dix-neuf de Hollande, et tous les bons vaisseaux de son royaulme. Et ce que l’on a peu fayre avec ses forces a esté de les deffayre et sy, de malheur pour eux, ils n’eussent bruslé le navyre de Hollande à l’Esguillon, jamais les Hollandoys n’eussent combattu contre eux. Partant, toutte la despanse qu’avoit faicte Sa Majesté estoyt perdue. Cela faict voyr clairement qu’il fault qu’ung roy se confye en ses propres forces et non en celles de ses voysins.
J’ay le cœur tout serré, quand je viens à considérer les discours que font tous les jours les estrangers, quand ils parlent de ia France. Et mei me j'en ay eu disputte pour soustenyr l'honneur du royaulme. Et me disoyent : quelle puissance a vostre roy, veu qu’en touttes ses forces, il n’a pas peu vayncre ung gentil-homme de ses subjects sans l’assystance d'Angleterre, de Hollande ct de Malte; à plus forte rayson, s’il avoyt guerre contre le roy d’Angleterre; en peu de jours, il perdroyt l’isle d’Oleron et Alvert, où il trouveroyt deux mil hommes à sa discrétion, et bon pays à raffraischyr son armée, se fortiflieroyt en l’isle d’Ayx, estant maistre de l'entrée de la Charante et Brouage, et empescheroyt tout le transport du sel de France ; partant, il osteroyt le plus grand revenu du roy, mettant impost dans la rivyère de Bordeaux et de Loyre, se saysiroit de l’isle Dieu et prendroyt Marmoutyer et Bonyn, bonne restraicte pour ses vaisseaux, et en retireroit grand nombre de bleds, sel et vin; Belle-Ilsle coureroyt hasard en l’estat où elle est; les isles de Dicq, et Ouat *, seroyent prises; il fortiffyeroyt Le Conquest, prandroyt Breat, et Chausé*. [ln’ya que la seule isle de Ré quy pouroyt resister en France; mais, l'envyronnant de plusieurs vaisseaux et galliottes, l’on la pourroyt affamer. Je me mocquoys de ceulx quy faisoyent tels discours, et disoys : que nos isles de France ne se prenoyent pas de la façon, et qu’elles estoyent bien gardées, Mais, en effect, entre les Francoys quy les cognoissent, j'ayme myeux en tayres mon sentyemant que d’en parler dadvantage. Je sçay très bien l’estat en quoy tout est à presant. Et le principal remedde de remettre en splendeur la France et de conserver le tout est d’esvitter toutes guerres estrangères et civilles, et par le moyen d'une
1. Nous pensons qu’on ne trouvera nulle part ailleurs ces détails circonstanciés sur los pirateries des « Rochelays », Le témoignage vient d'un ennemi, il est vrai, mais d’un ennemi bien placé pour être renseigné.
2, Nommé 17 mars 1692 commandant des galères de Marseille, et en septembre mis à la tête d’une flotte de 75 vaisseaux contre La Rochelle (P, Fournier, p. 259),