XXXII PREFACE
mer les aveux de la détresse matérielle qui se font jour çà et là dans les Entretiens, nous avons dû pourtant en supprimer quelques-uns, comme celui-ci que j'écourte : « Depuis vingt ans... Ah là là, on a vu de la misère! Ce qui est épatant, c'est qu'on n'est pas encore claqué » (1912) ! Comprend-on alors de quel prix Péguy a payé son indépendance sociale et littéraire ?
C'est de tout cela, — foi, orgueil, pauvreté, et grandeur cachée, — que Lotte est le témoin. Il a pour Péguy une admiration comme religieuse. Il s'applique à le comprendre, à le faire comprendre : ses articles sur les Mystères sont le commentaire le plus sûr qu'on puisse souhaiter de l'œuvre de Péguy, et l'article sur Eve est plus qu'un commentaire, car il est une sorte de préface de l'auteur en personne. Lotte n'a pas été sans connaître à fond la foi de Péguy et la contradiction de sa conversion et de sa vie : tel des Entretiens est comme la réponse que ferait Péguy aux instances de son ami le pressant de l'accompagner à la sainte table. Les dernières paroles du dernier entretien (27 septembre 1913) sont saisissantes : « Les prières à Marie sont des prières de réserve. C'est ça, des prières de réserve. Il
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n'y en a pas une dans toute la liturgie, pas une, — pas une, tu entends, — pas une, que le plus lamentable pécheur ne puisse dire vraiment. Dans le mécanisme du salut, Y Ave Maria est le dernier secours. Avec lui, on ne peut être perdu. » On devine aussi que Lotte fait appal à l'autorité de l'ami lointain, de l'ami exilé, Dom Baillet. Lotte est allé le voir en septembre 1913, à Luxembourg, dans le sanatorium où il va mourir, et Péguy réplique :
« Alors, tu as vu Baillet? Il mourra à la fin de Thiver? Quelle perte je vais faire! Baillet est un saint, je l'ai toujours su. J'ai pour lui une tendresse que je n'ai eue pour personne. Lui aussi m'aime. Mais il se méfie de moi. Il a peur que je fasse un hérétique. C'est fou. Les moines ne comprennent pas ce que c'est que la vie. Ils ne la connaissent pas. Ils sont comme les jeunes Saint-Cyriens qui n'ont pas fait la guerre et qui veulent en remontrer à un vieux grognard. Moi, je suis un vieux grognard. Voilà vingt ans que je suis en campagne. Je suis couvert de boue, mais je me bats bien. Ils ne peuvent pas comprendre ma vie, toi non plus, tu es trop innocent. Je suis un pécheur. Mais je prie tant, et j'ai tant de grâces! »