‹ Un compagnon du PéguyChapitre 28 sur 41 · LA JEUNESSE · texte numérisé non relu

LA JEUNESSE

Les registres de la paroisse Saint-Louis de Rochefort nous apprennent que « l'an du Seigneur mil huit cent soixante-quinze, et le vingt février, fut baptisé en ladite église Emile Joseph Lotte, fils de René Yves et de Joséphine Durel ». Nous ne transcrivons pas seulement cet acte pour

que les lecteurs du Bulletin y trouvent la clef de la signature que Lotte affectionnait davantage. Comme il Fa dit avec un sens pénétrant des réalités chrétiennes, à dater de ce jour toute la « communion » travailla pour lui. Toute la communion, mais spécialement deux âmes saintes de sa famille, ses deux tantes paternelles, sœur Sainte- Aloysia et sœur Marie-Thérèse, religieuses au couvent de l'Adoration perpétuelle à Quimper. Dans l'élan de Lotte converti, peu soucieux de controverse et d'érudition, et qui se jette en pleine vie chrétienne, nous retrouverons la flamme mystique des religieuses de Quimper pendant leurs longues heures de contemplation face au Saint-Sacrement. Et les lettres que Lotte avant de mourir écrivait des tranchées, ne fontelles pas écho à la dernière parole de sa tante Renée, sœur Sainte-Aloysia, expirant dans les bras de sa sœur Marie-Thérèse : « Heureux jour, voir Dieu ! »

Le père de Lotte, lui, donnait à la République l'ardeur religieuse de sa race. Son fils écrivait plus tard : « Nous sommes les fils des fondateurs de la troisième République ; toute notre prime enfance s'est passée dans l'exaltation de la lutte que menaient nos pères contre la réaction et dans l'ivresse des victoires démocratiques : les 363, le grand ministère, les lois scolaires, l'article 7, Gambetta, Paul Bert, Ferry, ces mots, ces noms

JOSEPH lotte:

remuent en moi les plus lointains souvenirs. Dans mon imagination d'enfant, la République était tout ce que j'aimais en mon père, le courage, la franchise, la générosité. En face d'elle se dressait l'Église, effroyable puissance de mensonge, de haine et d'oppression. Le même mouvement qui nous faisait républicains, nous faisait anticléricaux et antiromains » .

Tandis que l'esprit de l'enfant s'imprégnait d'idées hostiles au catholicisme, son tempérament moral restait chrétien. Après sa seconde communion, sous l'influence du dominicain qui avait prêché la retraite, il devint même d'une piété ardente. Au lendemain de sa mort, sa mère me racontait : « Tous les soirs, avec ceux qui étaient présents de nos douze enfants, je faisais la prière ; après la prière, dans son lit, mon pauvre Joseph prenait son livre préféré, Y Imitation. De longs mois, chaque matin, je retrouvai le livre sous son oreiller, il s'était endormi la veille en le lisant ».

En ces sortes de conflits latents entre l'intelligence et le cœur, l'équilibre ne subsiste jamais longtemps, car l'intelligence mène les hommes. La piété de Lotte, que ne soutenait pas une connaissance suffisante de la religion, s'alanguit, sa foi s'ébranla. La crise morale de l'adolescence, l'influence d'un professeur de philosophie aux allures sympathiques, sceptique déterminé, qui prouvait avec une égale désinvolture que Dieu

existe et qu'il n'existe pas, achevèrent de la ruiner. En arrivant à Sainte-Barbe, il continuait d'assister aux offices, il suivait les cours d'instruction religieuse de l'aumônier, mais, s'il gardait encore un reste de foi, c'était une foi inerte, sans influence sur sa vie : il ne communiait plus. Trop sincère pour ne pas conformer son attitude à ses sentiments intimes, Lotte se débarrassa bientôt de pratiques extérieures qui se desséchaient en un formalisme mort. Toute croyance, toute vie chrétienne parurent s'évanouir en lui, et d'autant plus complètement qu'il s'imagina les remplacer. Le socialisme offrit un but aux élans généreux de sa vingtième année : à l'inquiétude du salut éternel se substitua en son cœur « la préoccupation du salut temporel des masses plongées dans l'enfer des misères économiques ». Vint « l'Affaire » où s'exaspérèrent des ardeurs qu'aucune doctrine, aucune autorité ne disciplinait. A Lotte comme à plusieurs autres la conviction passionnée de se dévouer pour un idéal de justice tint lieu de religion. Sans doute, même dans l'excitation de la lutte, il ne voua pas une haine de sectaire au christianisme et à l'Eglise : il jugeait la violence périmée et au surplus inutile. Certain que ces institutions du passé étaient condamnées à disparaître, il professait à leur égard une indifférence dédaigneuse où entraient, à des degrés divers, les préjugés paternels, une

certaine dose d'orgueil intellectuel, de la confiance naïve dans les destinées de la science, enfin et surtout le rêve anarchique d'un nouveau paradis terrestre promis à l'humanité. Plusieurs années s'écoulèrent alors où, tranquille en ses négations, Lotte crut le ciel vide, l'Église à l'agonie, et se dit athée avec candeur.

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