LA «ENCONTRE DE PEGUY
A Sainte-Barbe, Lotte avait fait la rencontre, qui devait être pour lui décisive, de Charles Péguy. Lotte dans le Bulletin, Péguy dans les Cahiers, ont évoqué ces années de leur fraîche jeunesse et le souvenir de leur amitié naissante.
« Je nous revois encore, mon cher Lotte, je revois notre jeunesse commune, je revois nos communes études. Nous affrontions alors la même grande guerre, qui était la guerre de l'entrée à l'ancienne École normale supérieure... Quand viendra l'âge des confessions, nous essaierons de représenter ces deux ou trois merveilleuses années de notre jeunesse, les ardentes années. Tout était pur alors. Tout était jeune. Un socialisme jeune, un socialisme nouveau, un socialisme grave, un peu enfant (mais c'est ce qu'il faut pour être jeune), un socialisme jeune homme
venait de naître... C'est une grande joie, mon cher Lotte, que de n'avoir pas eu une seule fissure dans cette amitié, dans cette fidélité de vingt ans ».
Et Lotte écrivait : « J'ai connu Péguy à Sainte- Barbe en 1894-1895. Récent normalien, il y venait souvent le midi voir ses amis restés cagneux (1). La première fois que je le vis, il détruisit du coup le concept de l'élégance normalienne qu'en ma provincej'avais complaisamment formé. C'était un homme petit, carré d'épaules, serré dans un veston étriqué, d'énormes souliers ferrés aux pieds, un étroit chapeau mou sur la tête, une face claire de paysan où brillaient deux yeux aigus... Il me faut de l'argent, disait Péguy, pour la grève de... Il y avait toujours une grève quelque part, et il fallait toujours de l'argent à Péguy. Il allait de groupe en groupe, chacun épuisait son flasque gousset de potache, et Péguy partait d'un pas rapide, toujours soucieux, toujours sérieux. Il était impossible de refuser de l'argent à Péguy, on n'en avait même pas l'idée. Il n'avait qu'à tendre la main pour qu'aussitôt l'on vidât ses poches. C'était automatique ».
Disons tout de suite que chez Lotte, qui pourtant vécut pauvre, ce fut toujours un geste automatique de vider ses poches devant une
(1) Cagneux est le sobriquet des candidats à l'École normale comme taupins celui des candidats à l'École polytechnique.
ô JOSEPH LOTTE.
main tendue, que ce fût ou non celle de Péguy.
« En ce temps-là, le jeu aux courses était en grande faveur à Barbe. Un jour qu'un élégant Roumain avait devant moi clamé qu'il tenait un tuyau « épatant », Péguy vint justement nous demander de l'argent. 11 lui en fallait beaucoup. Je lui vantai le « tuyau » de mon Roumain : son cheval devait faire du dix contre un ; il pourrait bien risquer cent sous. « On ne joue pas aux courses », dit simplement Péguy: et je me trouvai soudain désemparé, honteux de moi, confus de cette basse et ridicule proposition. « On nejoue pas aux courses ». Je l'avais entendu mille fois ce précepte. Ce jour-là, dit sans éclat, doucement, fermement, il me bouleversa. Je n'ai jamais depuis entendu parler courses et paris sans un secret mépris, sans une secrète répulsion. Je cite ce trait, pour faire comprendre le mystérieux empire qu'exerçait Péguy sur ses camarades par sa seule présence. Cette autorité involontaire, mais souveraine, je l'ai compris depuis, c'était celle qu'emporte avec soi toute vie spirituelle plus profonde. Un précepte n'a jamais par lui-même qu'une valeur de connaissance; il n'acquiert une valeur de vie que quand certaines bouches le prononcent. Un saint n'a qu'à parler; on ne raisonne pas, on ne discute pas, on croit et l'on suit. Il y avait déjà dans Péguy, dans sa
simplicité, dans sa douceur, dans sa bonté, dans sa force, des parties de sainteté ».
Ce mutuel témoignage des deux amis, un de leurs condisciples d'alors, Jérôme Tharaud, le confirme dans une lettre qu'il adressait naguère (3 décembre 1915) à leur ancien aumônier de Sainte-Barbe, et qu'il faut citer :
Vous me demandez de rassembler mes souvenirs autour de notre cher Joseph Lotte, mes souvenirs d'il y a plus de vingt ans, alors que nous étions ensemble élèves de rhétorique et de philosophie à Louis-le-Grand et pensionnaires du vieux collège Sainte-Barbe. Ce qui surgit d'abord dans ma mémoire, c'est le rire et la gaieté de mon ami.
Quelle allégresse, quelle joie de vivre! Il avait tout un lot de chansons bretonnes, des chansons de matelots, qu'il nous chantait à ravir. Dans la cour des Grands nous faisions cercle pour l'entendre. Dans ce groupe, je vois surtout les chers visages disparus de Louis Baillet et de Péguy. Baillet, qui pensait déjà à entrer dans les ordres, avec son visage et sa pensée toujours recueillis, était bien en apparence l'être le plus différent de Lotte qu'on pût imaginer. Mais quand je pense à leur vie et à leur mort, à tous les deux, je me dis qu'ils étaient au fond tout pareils et que les oppositions entre eux étaient bien superficielles : c'étaient l'un et l'autre des êtres de sacrifice.
Seulement l'un était né aux bords de la Loire, dans le doux, le paisible Orléanais, d'une vieille famille sédentaire ; Lotte nous apportait la joyeuse ardeur des marins qui prennent le large pour l'aventure aux colonies ou les randonnées à Terre-Neuve et en Islande. Les profonds sentiments catholiques qui, plus tard, devaient dominer Lotte tout entier ne semblaient pas encore très apparents. Ils sommeillaient au fond de son cœur, où, j'en suis sûr,
Baillet, qui avait en lui du visionnaire, les avait très certainement découverts. Et le cher Baillet n'était pas le dernier à rire des plaisanteries et des chansons du Breton!
Mais au fait, j'y songe, mon cher aumônier, vous aussi les avez entendues, ces joyeuses chansons d'appareillage, lorsque par les nuits d'hiver vous nous accompagniez chez M. Enfert, dans ce lointain quartier de la Glacière où nous allions servir des soupes aux indigents du quartier. Ces heures-là sont parmi les plus brillantes de ma jeunesse. Que nous étions pleins d'humanité et d'enthousiasme social ! Nous revenions par la nuit froide le long de rues inachevées, bordées de planches et de chantiers de démolition, qui laissaient voir à certains endroits la sinistre Bièvre et son affreuse vallée. Nous réformions hardiment la société. Lotte, Péguy et moi, dans ce concert, nous faisions les voix socialistes, voire anarchistes. Vous, comme toujours, vous étiez le pur bon sens, spirituel et souriant. Baillet nous écoutait distraitement : je crois qu'insensible à nos raisonnements, il n'écoutait que le chant pur de son âme. Si Péguy prenait la parole, Lotte arrêtait aussitôt sa chanson à la nuit. Bien qu'ils fussent à peu près du même âge (Péguy de quelques an" nées plus vieux), Lotte avait pour son ami les sentiments d'un disciple pour son maître. A vrai dire, ce sentiment, tous les camarades de Péguy l'éprouvaient à son égard.
On ne pouvait se trouver devant ce puissant esprit sans être aussitôt dominé. L'autorité, une autorité qui avait sa source dans l'intelligence et la bonté, se dégageait de tout son être, de tous ses gestes, de ses yeux, de sa voix. Mais ce sentiment de disciples que nous inspirait Péguy, se nuançait chez Lotte du dévouement parfait, absolu, de Fécuyer à son chevalier. Dès ce temps-là Lotte s'était déclaré l'homme-lige de Péguy. Et il le demeura toute sa vie, jusqu'à la mort; car vous savez, n'est-ce pas? que c'est pour venger son ami que Lotte passa du régiment de territoriale, où son âge le rangeait, dans un régiment de réserve, et qu'il y trouva son destin.
Après nos années de Sainte-Barbe, la vie nous dispersa. Louis Baillet se fit bénédictin; il mourut dans son cloître sur une terre étrangère, loin de ses parents, loin de ses amis. Que n'étais-je à ce moment près de lui ! Il me semble que, tout près de sa fin, il m'aurait communiqué je ne sais quel mystère, quelles lumières surnaturelles. Souvent j'étais allé le voir dans son monastère d'Appuldurcombe, de l'île de Wight. Le premier sujet de notre causerie, c'était toujours Lotte et Péguy. Leur retour au catholicisme lui paraissait la chose la plus simple et la plus attendue. Il devait, si j'ai bien compris sa pensée, considérer ces conversions comme une grâce que Dieu lui avait faite, à lui personnellement. Et que la conversion de Péguy s'accompagnât de celle de Lotte, cela l'étonnait moins encore, car il savait que même séparés, ces deux êtres pensaient, sentaient ensemble.
Voilà, mon cher aumônier, quelques-uns des souvenirs qui me viennent à la mémoire, d'un temps déjà lointain, que cette rude guerre a reculé plus encore dans le passé. Péguy, Lotte, Baillet, voilà les trois miroirs les plus purs de ma jeunesse. Quelle tristesse de penser que bon o>i mauvais, selon les jours, mon visage ne s'y reflétera jamais plus! En vérité, c'étaient plus que des amis, des inspirateurs, des soutiens. Auprès d'eux on ne ressentait rien que de noble : ils chassaient tous les brouillards.
L'autorité souveraine dont parle Tharaud après Lotte lui-même, Péguy la garda sur son ami jusqu'au jour où celui-ci redevew chrétien connut d'autres sources de vie spirituelle. Jusqu'alors il avait orienté sa vie dans le sillage de Péguy. Dans la crise de l'affaire Dreyfus, quand il apprend que Péguy se jette dans la mêlée, Lotte comprend qu'il faut marcher. En 1902, à ce point de discernement où les Dreyfusistes
aux mains nettes se séparent des profiteurs, quand paraît ce vingt et unième cahier de la troisième série, ce 111-21, fameux dans l'histoire des Cahiers de la quinzaine y Lotte suit résolument Péguy. Il adopte avec enthousiasme sa distinction entre les politiques et les mystiques; il condamne la politique des Dreyfusistes victorieux, la politique sectaire du Combisme, au nom de cette justice absolue pour laquelle les « Dreyfusistes mystiques », ils le croyaient du moins, avaient toujours combattu et voulaient continuer de combattre.
L'orientation donnée aux Cahiers, cette déclaration de guerre à toutes les politiques, achevaient d'isoler Péguy. L'isolement se traduisait par la gêne. Confident des amertumes de son ami, Lotte en souffrait comme d'une injustice. Il soutenait les Cahiers de ses maigres ressources. Il s'efforçait de multiplier les abonnements. Quand il créa le Bulletin, il en fit, on ne saurait le nier, un instrument de publicité pour les Cahiers et pour Péguy. Cette attitude avait le don d'agacer certains lecteurs. Lotte s'en souciait peu. Il se constituait Técuyer fidèle de ce dernier chevalier servant de Jeanne d'Arc. Son affection enthousiaste lui suggérait des habiletés touchantes : « J'ai eu il y a quelques jours une idée de génie. Comme Péguy dans ses lettres me disait que les Jeanne d'Arc ne se vendaient pas, j'en ai fait venir 90 et j'ai écrit personnellement à 128 abonnés. Les
vingt-cinq dernières lettres sont parties hier et j'ai déjà vendu cinquante-huit volumes. C'est évidemment un record. » Et Péguy lui écrit : « Bien reçu ton mandat. Mon vieux, tu m'as étrenné. C'est la première fois que je gagne de l'argent avec ma plume. Je t'embrasse pour tout ce que tu fais pour les Mystères. »
Péguy continue de lui confier ses sentiments les plus intimes, surtout dans sa crise religieuse. Les deux amis se rencontrent régulièrement chaque année durant les vacances et quelquefois plus souvent. « J'ai passé mon après-midi avec Péguy. Tout à fait fraternel. Promenade sur les coteaux. 11 m'a vidé son cœur comme d'habitude. C'est la plus belle âme que je connaisse. » La correspondance prolonge cette intimité. Péguy insiste sur son caractère de confidence. « Ne mets pas ça dans ton papier » (le Bulletin), revient souvent dans ses lettres et, quand il voit Lotte, dans l'entretien. Il écrit le 30 mai 1912 : « Cher vieux, je suis très opposé à ce que tu cites de mes lettres dans ton article, inspire-toi autant que tu voudras du contenu, prends si tu veux les formes ellesmêmes, mais il faut absolument, quand je t'écris, que je puisse t'écrire sans arrière-pensée. Or, je ne puis plus t'écrire sans arrière-pensée si je n'ai pas la certitude absolue qu'une lettre de moi est limitée à toi. Je me suis mis avec toi dans un ordre de confidence et de confession qui est en de-
hors de Tordre public. » Une telle lettre, ce nous paraît, confère autorité au témoignage que Lotte portera sur Péguy.