LE RETOUR
L'altitude nouvelle qu'il adoptait à la suite de Péguy, dans les conflits entre l'État et l'Église, ne sembla pas tout d'abord orienter Lotte vers la croyance. Par une espèce de point d'honneur, tandis qu'il condamnait les procédés violents, il tenait à se défendre des influences religieuses et autour de lui à les combattre. 11 sétait marié en 1898; il avait consenti, par complaisance, au baptême de sa fille Monique. En 1905 il refuse de laisser baptiser son fils André. Vers cette époque, il écrit à un ami : « Il y a méprise, mon vieux, quand tu m'accuses d'avoir répudié mon anticléricalisme de naguère. Je suis plus que jamais anticlérical; je trouve seulement que les congréganistes, tout comme jadis Dreyfus, ont droit à ce qu'on respecte envers eux la légalité. Les anticléricaux feraient mieux de lutter comme nous dans la famille, en faveur de la femme et des enfants, plutôt que de charger le gouvernement et les gendarmes de taper sur les adversaires ».
Et encore : « La renommée aux cent bouches m'a rapporté que tu rencontrais pas mal de difficultés auprès des tiens à mettre ta prochaine progéniture à l'abri de toute aspersion baptismale. On est pour les vieux usages. Au fond, ça n'a pas une énorme importance, mais c'est un acheminement à la première communion et voilà ce qui est dangereux. »
Un intime de Lotte à qui je montrais ces lignes me disait : « Vous ne publierez pas cette lettre. » Il faut au contraire la publier. Une enquête sur les convertis vaut dans la mesure qu'elle est sincère. Trop de choses nous échappent dans la conversion, et comment pourrions-nous atteindre l'intime conversation d'une âme avec Dieu? Marquons du moins les démarches extrêmes des âmes ; quand même nous ne saurions fixer exactement quel chemin elles ont suivi, nous mesurerons du moins la distance parcourue. Et puis, de plus loin reviennent les convertis, plus leur retour nous invite à l'espérance, en nous attestant la miséricorde.
Je viens d'employer ce mot de converti. La mode exige qu'on parle plutôt de développement ou, comme disait Péguy, d'approfondissement. Ces termes, d'un certain point de vue, s'expliquent ou même s'imposent. Quand il se retourne* vers ses compagnons de la veille, incapables par hypothèse d'admettre dans l'événement le jeu
d'influences surnaturelles, le converti a le droit, et sans doute le devoir de justifier son geste, d'établir la continuité de sa pensée, la logique interne de son évolution. Mais chrétiens, nous . ne saurions nous arrêter à une vue si incomplète. Que toute conversion implique un développement, qui songerait à le nier? La grâce ne crée pas le chrétien de toutes pièces dans le cœur de l'homme, et le dogme, avant de réclamer de l'intelligence qu'elle s'incline, lui propose ses lettres de crédit. Et il est vrai encore que dans le baptisé, dans le fils d'une race croyante, l'hérédité et la grâce du sacrement conspirent à préserver une foi latente sous la couche d'incrédulité superficielle. Mais que ces germes se développent par l'étude, la réflexion ou la leçon des faits, ce n'est là jamais qu'une préparation de la conversion et non la conversion elle-même, ce retournement de tout l'être, cet élan total de Fâme où le converti se détache de soi, reconnaît Dieu, s'attache et s'abandonne à lui. Au cours du développement, l'esprit humain se sent libre, ne sait encore où il s'arrêtera ni s'il s'arrêtera quelque part; la conversion le fixe. Le développement, c'est surtout l'œuvre de l'homme, la conversion, surtout l'œuvre de Dieu. Le développement prépare cette heure, Dieu seul et sa grâce la déterminent; tantôt il la précipite, et son Église s'étonne, selon la parole du Prophète,
d'accueillir des fils qu'elle n'avait pas enfantés; tantôt il la diffère, et le monde s'étonne davantage de voir hésiter longtemps au seuil du sanctuaire ceux qui semblaient sur le point d'y entrer.
Lotte devait se plaire un jour à noter dans sa vie cette conversion, ce point de rebroussement; à l'époque dont nous parlons (1905), il ne se doutait pas qu'une telle heure dût jamais sonner pour lui. Les lettres que nous avons citées en témoignent. Au même confident de toutes ses pensées qui lui demande son sentiment sur VEtape de Bourget, il répond : « Explique-moi en quoi la thèse de Y Etape a pu te donner à réfléchir sur l'éducation sans Dieu. J'avais parcouru ce roman, il y a quatre ans. 11 m'avait paru superficiel et faux. » Il faut vraiment que Lotte se soit contenté de parcourir le livre. Sa propre expérience ne lui avait-elle donc pas appris combien avait raison le romancier psychologue quand il dénonçait chez les Monneron l'impuissance d'une philosophie d'où Dieu est absent à soutenir l'idéal moral? Mais plus peutêtre que de se faire l'apologiste de la foi chrétienne Lotte reprochait à Bourget sa doctrine sociale. Jusqu'alors il n'avait aperçu que le côté séduisant de l'erreur démocratique. A Loudun, il avait partagé les rêveries de son ami Brenn, l'auteur de ce livre singulier, utopique et sincère,
Yves Madec. Avec lui, il avait voulu fonder une de ces universités populaires destinées à de si complets échecs : en vertu même de leur origine, en effet, et malgré la générosité de leurs promoteurs, elles demeuraient des créations artificielles où des universitaires, des instituteurs et des ouvriers étaient condamnés à discuter d'idées pures. De telles rencontres qui peuvent devenir fécondes, quand elles se produisent dans des cadres réguliers, la profession, l'église, l'armée, en dehors de ces cadres seront presque toujours anarchiques. Mais alors l'anarchie et toutes les nuées égalitaires séduisaient Lotte.
Observons, pour demeurer justes, que ces erreurs, parce qu'elles étaient généreuses et sincères, ont aidé peut-être au retour de Lotte plus qu'elles n'y firent obstacle. Au fondement invariable de ses variations, on discerne le principe fameux que Péguy aimait à rappeler : « La révolution sociale sera morale ou elle ne sera pas ». Cette révolution morale n'est plus à faire; elle dure dans le monde depuis dix-neuf siècles, depuis l'Évangile, et l'Église, quoi qu'on en ait dit, n'entend pas mettre de sourdine aux versets du Magnificat. Le Christianisme laisse subsister Tinégalité entre les hommes, car l'inégalité est loi de nature, mais il travaille à supprimer ce qui rend cette inégalité insupportable, l'envie chez les petits et l'impatience d'être pauvre, le luxe
insolent des grands, chez tous l'orgueil et une ambition sans frein. Les vraies paroles de fraternité et de justice, les seules qui soient réalisables, le christianisme les prononce. Lotte devait le comprendre un jour, et ce jour-là toute son àme profonde, tous ses élans le porteront vers la foi.
Il gardait déjà — chose rare en son milieu d'alors, et qui le différenciait — le culte de la patrie et de l'armée. Nous en avons un curieux témoignage. En 1905, il prononce au Lycée de la Roche-sur-Yon le discours de distribution des prix. Cette même année, les Cahiers de la Quinzaine avaient publié la Vie et les Prophéties du Comte de Gobineau. Soit que cette figure, d'une originalité d'ailleurs équivoque, l'eût réellement séduit, soit pour faire connaître la revue de son cher Péguy, Lotte étudie devant ses jeunes auditeurs, un peu étonnés sans doute, l'auteur de YEssai sur l'inégalité des races humaines. On perçoit dans ce discours un écho des idées chimériques qui sagitent en son esprit: il salue, toujours d'après les Cahiers, « la Cité harmonieuse qui sera bientôt construite si chaque homme de cœur y apporte sa pierre » ; il se laisse aller aux métaphores grandiloquentes mieux à leur place dans les journaux du parti ; il parle du ferment qui fera lever la pâte démocratique. Mais voici qu'une idée de Gobineau sus-
cite le souvenir de son temps de service, et aussitôt le ton change, devient vif, direct, personnel. Gobineau divise les hommes en quatre classes : les brutes innombrables, les drôles qui en profitent, les imbéciles qui les mènent, et à l'écart l'élite, les Fils de Roi. Et Lotte évoque avec émotion cette année de caserne, où « fier d'un savoir tout jeune et d'une culture toute formelle », mis en contact avec ceux que Gobineau englobe sous le vocable méprisant de Brutes, il connut que surgissaient parmi eux des Fils de Roi : « Il y avait dans mon peloton un groupe de cinq amis, de cinq « poteaux » comme Ton dit là-bas, de poteaux fermes et droits comme des hêtres. Je compris par eux cette idée gobinienne que l'élite est tout, la masse rien, et que la masse ne vaut que par l'élite qui l'anime. Combien de fois, à la fin de longues marches, en manœuvres, lorsque les dos s'arrondissaient sous la tension du havresac, que les jambes molles s'allongeaient sans énergie sur la route et que dans toutes les têtes alourdies une seule image subsistait encore, celle de la grange hospitalière et des bottes de paille luisantes où on allait bientôt s'étendre, combien de fois une voix jeune, claironnante, vibrante de vie et d'entrain a balayé, comme un coup de vent frais, la fatigue appesantie sur les membres? Certes ce n'était pas la chanson qui produisait ce miracle : la chanson était générale-
ment stupide; mais pourquoi les pieds écorchés frappaient-ils fermement le sol? D'où venait cette force qui levait les têtes pendantes et cambrait les reins harassés? Elle venait de la voix claire des Fils de Roi épars dans la section. C'était leur force à eux qui rayonnait, leur énergie surabondante qui s'infusait dans les muscles épuisés des « Brutes », c'était leur âme joyeuse, altière, indomptable, qui nous versait le bon cordial, l'âme du charron Le Gouillec, du serrurier Yaouang, de l'électricien Rabatel (que nous nommions Rabat-Joie parce qu'il était la gaieté même), et surtout du noble et grand Pétour, maraîcher de Roscoff, caporal de la huitième escouade, le plus puissant Fils de Roi que j'aie jamais admiré. »
Une saine allégresse est répandue dans ce petit morceau; on sent que Lotte, lassé des idéologies creuses, étreint avec joie une réalité vivante, et qu'il l'aime. Au lendemain de la mobilisation, il ne parlera pas avec plus d'ardente sympathie des Normands ses compagnons d'armes. Ici sa générosité native, son esprit de sacrifice, et les tradi tions de famille — ses cinq frères servaient comme officiers — ont défendu Lotte de blasphémer la patrie, et l'armée qui en est le symbole efficace.
Reconnaître cette réalité permanente, la patrie, juger les choses de ce point de vue, c'est se
préparer à comprendre cette autre institution immortelle, l'Eglise, et à recevoir dans sa vie le point de vue de l'éternité. Cette logique intérieure, Lotte en ressentit le bienfait. Nous avons vu avec quelle ardeur désintéressée il s'était jeté dans la douloureuse « affaire » qui divisa le pays. Il luttait contre l'injustice de la raison d'État qui empêchait seule, pensait-il, de proclamer l'innocence du condamné. Selon l'énergique expression de Péguy, il ne voulait pas que la France, en endossant cette injustice, lût constituée en état de péché mortel. Ainsi, comme il Ta dit plus tard, croyait-il combattre pour la France autant que pour la justice. Quelle désillusion l'événement lui apporta ! Dans leur triomphe les chefs qu'il avait suivis se retournaient contre la justice et contre la France elle-même. C'était une faillite, mais qui comportait une leçon. Ces hommes qui combattaient l'armée et la patrie, qui érigeaient en système de gouvernement d'intolérables pratiques, c'étaient aussi les ennemis déclarés de l'idée chrétienne. Une telle constatation influe sur l'attitude religieuse de Lotte : du jour où l'Eglise lui paraît victime d'une injustice, où il prend parti contre ceux qui veulent l'opprimer par la violence, en vain prétend-il lui-même demeurer son adversaire, secrètement il commence de s'en rapprocher.
Ses controverses avec Emile Baumann, qu'il
connut au Lycée de la Roche-sur-Yon, entretinrent chez lui Tintérêt renaissant pour les choses religieuses. Non pas que le christianisme de Baumann, un peu âpre et perpétuellement tendu, ait jamais inspiré à Lotte une sympathie spéciale. Il devait s'en expliquer plus tard dans des articles consacrés à son ami. Mais Baumann lui présentait une personnalité que la croyance avait pétrie, une existence dont la foi marquait le rythme vital. A l'heure où Lotte constatait que dans le pays l'affaiblissement des énergies nationales allait de pair avec la guerre au catholicisme, il n'était pas indifférent qu'il rencontrât sur son chemin un chrétien net, presque brutal dans ses affirmations, et qui trouvait dans son mysticisme la sève d'un talent vigoureux. Sans que peut-être il s'en soit rendu compte, ses entretiens avec Baumann firent rentrer le christianisme dans la vie morale de Lotte. Devant cet exemple, être chrétien redevint pour lui une possibilité qu'on ne pouvait repousser a priori; il apprit en même temps que le christianisme, pour valoir la peine d'être vécu, ne devait pas se reléguer dans un compartiment de l'existence, mais la pénétrer tout entière.
Vers le temps qu'il recevait ces leçons de l'expérience, Lotte connut, par les Cahiers, Georges Sorel. Ce métaphysicien du socialisme, par une rencontre assez singulière, mêle à l'utopie, reléguée par lui dans un avenir lointain, un sens
clair des réalités. Lotte lui dut de se dégager des formules : Sorel, par sa théorie réfléchie sur le rôle de la force et de la violence dans le monde, l'arracha aux rêveries humanitaires. Ainsi faisait-il un pas de plus vers l'Eglise : quiconque veut bien s'affranchir d'un optimisme de convention et reconnaître quels ferments mauvais travaillent le cœur de l'homme se rapproche d'une doctrine dont le péché originel est un dogme fondamental.
Une influence plus profonde fut exercée par la lecture des livres de Bergson. Sur le coup, Lotte parla de son œuvre avec enthousiasme, toujours plus tard avec reconnaissance. Certains lui en savaient mauvais gré. Pour nous, nous n'éprouvons aucun embarras à enregistrer ce témoignage. Des chrétiens se réjouissent si Dieu permet que par beaucoup de chemins les hommes reviennent à lui ; ils se souviennent seulement que sur ces routes inattendues par où les convertis rentrèrent à la maison du Père de Famille, des esprits aventureux courraient risque de s'égarer. Au demeurant, que Bergson à certains de ses disciples ait servi de pédagogue vers la foi, les critiques catholiques les plus justement prévenus contre la philosophie nouvelle ne sauraient s'en étonner. Avant de devenir un système à la mode, le bergsonisme se présenta, auprès de nos contemporains, comme une critique, une critique de
rintellectualisme , de tout intellectualisme outrancier. Mais l'intellectualisme que Bergson trouvait en possession chez ses auditeurs, chez les lecteurs de ses livres, ce n'était pas l'intellectualisme traditionnel, celui de la philosophie catholique, trop dédaigné par ceux qui l'ignorent, et qui fait d'ailleurs, quand on le comprend bien, une part si large à l'intuition ; c'était cet intellectualisme étroit, issu, dévié, si l'on veut, du positivisme, ce scientisme mis en honneur par Taine, qui ne prétend reléguer la vieille métaphysique dans le domaine du rêve que pour s'ériger soi-même en une métaphysique intransigeante, et exclusive de Dieu. Ce scientisme, la lecture de Bergson l'exorcisait dans l'esprit de Lotte; elle faisait craquer les cadres étroits, les formules rigides du matérialisme. C'était une libération. Ainsi s'explique l'enthousiasme presque naïf d'un article sur Y Evolution créatrice, écrit par Lotte en 1907, et qui manifeste bien son état d'âme à cette époque.
Dans cet article le nom de Dieu n'est pas prononcé, mais on devine, aux dernières lignes surtout, que Lotte encore incertain de sa pensée se retient pour ne pas l'écrire. On comprend qu'il ait dit plus tard, projetant peut-être dans ses souvenirs des acquisitions plus récentes : « Je sentais Dieu à chaque page de ce livre. » Si on lit l'article qu'en 1910 il consacrait à la Philoso-
phie nouvelle, l'impression s'accentue que dans le bergsonisme il cherche avant tout la liberté intellectuelle de redevenir chrétien; le reste lui importe peu. La grâce a de ces jeux et sait orienter tous les moyens au but qu'en secret elle poursuit. Lotte aurait volontiers appliqué à Bergson le mot que saint Augustin prononce d'un philosophe païen : En le lisant, mon Dieu, je me levai pour retourner vers Vous, sur gère cœperam ut ad Te redirent . Mais sans doute il eût ajouté avec le fils de sainte Monique : « Une seule chose dans mon enthousiasme me désenchantait : je n'avais pas rencontré dans ce livre le nom de Jésus- Christ. Ce nom béni de votre Fils, mon Dieu, par un mystère de votre miséricorde, je l'avais sucé en même temps que le lait de ma mère, il avait imprégné mon cœur, et je ne le savais pas, et pourtant rien sans lui ne me pouvait pleinement rassasier. »
Ce Maître unique vers qui Lotte soupirait sans le connaître, la douleur acheva de le lui révéler. Sa femme Henriette lui avait donné deux enfants, Monique et André. Une maladie foudroyante et inexplicable en l'espace d'une nuit enleva Monique. Lotte ne se sentit pas ébranlé. Toutefois peu de temps après, Henriette, en convalescence d'une fièvre typhoïde qui avait failli l'emporter, décidait qu'André serait baptisé, et Lotte y consentit. Ceci se passait à la Roche-sur- Yon, au printemps de
JOSEPH LOTTE. Ai
1907. Vers le milieu de mars 1908, à Brest, la fièvre saisit de nouveau Henriette. Pendant trente jours de souffrances atroces et d'agonie sans espoir, Lotte s'obstina contre la mort et voulut lui arracher celle qu'il aimait. Il faut lire la relation de cette effroyable lutte, dans une lettre adressée à Baumann et que celui-ci a publiée en la commentant de cette juste réflexion : « C'est une des plus accablantes constatations qu'un homme ait jamais faites de son impuissance devant la Mort, fille du Péché. » En face de sa femme morte, Lotte se raidit, parla d'absence éternelle, et ne sut pas prier. Mais il l'avait vue mourir réconciliée et apaisée : Dieu, par ces douloureux cheminements, avançait en son âme.
L'année suivante, il s'improvisait garde-malade d'une de ses sœurs qui se mourait. Avec son habituel dévouement, chaque mercredi et chaque samedi soir, profitant de pouvoir se reposer durant la journée libre du lendemain, il allait passer la nuit au chevet de la malade. Il ne priait pas encore, mais déjà il aidait sa sœur à prier. 11 redevenait chrétien.
Ses élèves l'y aidèrent. Toujours il les avait aimés, comme il aimait son métier. Ils lui rendaient son affection. Parti depuis quelques années de Loudun, quand il y revint au cours d'un voyage, ils le relançaient dans les rues de la ville. Avec ce don de ressentir et d'inspirer la sympathie, on devine que
chargé d'un cours de morale en quatrième au lycée de Brest, il voulut parler cœur à cœur avec ses jeunes disciples, «faire delà classe un entretien grave et pieux ». Mais dans cette causerie familière, les questions des élèves forçaient la pensée du maître. L'évidence entrevue bien des fois en soimême, que la croyance en Dieu est le support unique de la vie morale, Lotte la sentit s'imposer, nette, absolue, devant ces enfants. Pour leur apprendre à vivre en hommes, il se connut obligé de leur parler de leur âme et de leur enseigner Dieu : « Je m'étais livré, je ne m'appartenais plus, mes quarante petits Bretons étaient maîtres de moi, j'avais compté les guider, c'étaient eux qui m'entraînaient. Neutralité, neutralité, qu'étais-tu devenue? De pourquoi en parce que, dès les premières leçons, il nous fallut distinguer l'âme du corps : dès ie second mois, il nous fallut poser Dieu. Un jour le nom de Dieu, en fin de phrase, me sortit spontanément de la bouche. J'en reçus un choc en retour... »
De ce long travail intérieur qui s'accomplissait en lui, Lotte prit pleine conscience auprès de Péguy redevenu croyant. La scène est bien connue depuis qu'il l'a racontée dans le Bulletin : « Chaque année en septembre, j'allais voir Péguy. En 1908, je le trouvai couché, épuisé, malade. Toute l'énorme fatigue soutenue depuis douze ans sans défaillance l'écrasait enfin. D'immenses malheurs
m'avaient frappé moi-même. Il me dit sa détresse, sa lassitude, sa soif de repos : une petite classe de philosophie dans quelque lycée lointain, près de moi, en pleine province ; il pourrait enfin sans heurts, sans traverses, sans angoisses, produire ce qu'il portait en lui... A un moment, il se dressa sur le coude et les yeux remplis de larmes : « Je « ne t'ai pas tout dit... J'ai retrouvé la foi... Je suis « catholique. » Ce fut soudain comme une grande émotion d'amour; mon cœur se fondit, et pleurant à chaudes larmes, la tête dans les mains, je lui dis presque malgré moi : « Ah! pauvre vieux, « nous en sommes tous là. »
« Nous en sommes tous là. D'où me venait ce mot, puisque l'instant d'avant, j'étais encore incroyant? De quel travail, de quel lent, obscur et profond travail révélait-il l'action? A cette minute, je sentis que j'étais chrétien.
« Dans le train qui me ramenait à Paris, une prière monta à ma bouche et ne la quitta plus de tout le trajet, la prière douce entre toutes, fraîche et joyeuse comme une aurore : Je vous salue, Marie, pleine de grâce.
« Nous en sommes tous là. Il me fallut pourtant plus d'une année pour y être entièrement, absolument, sans retour. Les chaînes de l'habitude sont si lourdes, l'Eglise semble si effrayante de loin et les « curés », les curés qu'on a tant dédaignés ! Il me fallut une autre amitié, d'autres prières.
« Enfin, la première Jeanne d'Arc parut et ce flot de mysticisme emporta les dernières résistances. Une humble sœur de la Miséricorde me prit par la main, je me laissai conduire comme un enfant ».
L'intelligence libérée des faux dogmes, le cœur purifié parla douleur, Lotte, soutenu par les prières de la communion et porté par la grâce toutepuissante, revint enfin à la maison du Père de famille : aux Pâques de Tannée 1910, il s'initiait de nouveau au mystère du Corps du Seigneur .Jésus.