LA VIE CHRÉTIENNE
': Lotte converti se jette en pleine vie chrétienne. Jl saisit le sens de ses épreuves passées, par avance il accepte les épreuves à venir. Dès le premier jour où il redevient chrétien complet, il unit sa vie à la messe. Dès lors, son livre préféré, c'est le paroissien. Cet abrégé du rituel et du missel renferme les prières et les rites par où l'Église entend sanctifier notre vie entière, et Lotte ne comprend pas le christianisme autrement qu'envahissant toute la vie.
A l'origine, cet amour de la liturgie s'affirme même un peu exclusif. Lotte se range avec Péguy
parmi ces chrétiens qui donneraient toutes les Sommes pour le Magnificat, le Salve Regina et les litanies de la Sainte Vierge. 11 proteste de son respect pour la théologie: mais, ajoute-t-il, « nous remarquons que d'un paroissien, il sera toujours aisé de tirer une théologie : il y suffirait de quelques mois et d'une demi-douzaine de docteurs. Et allez donc tirer un paroissien de toutes les thèses de théologie du monde! »
C'est une question de savoir ce que renferme de vérité cette boutade : on montrerait aisément que la liturgie s'enrichit à la mesure du développement doctrinal, et tel de nos plus beaux oflices, celui du Corpus Chris ti, procède en ligne droite d'un article de la Somme de saint Thomas. Lotte parle légèrement de la Somme parce qu'il l'ignore tout à fait. Esprit sans complication, cœur simple, prompt aux élans généreux plutôt qu'aux subtiles analyses, il était revenu à la foi par une démarche directe de l'âme. Il cherchait pour sa vie morale un point d'appui, un stimulant et une règle; il les rencontra dans l'Eglise. L'examen, dans son cas, s'était borné à constater que la science n'épuisait pas tout le réel, que le mystère subsistait, que donc la foi demeurait une attitude raisonnable. Il n'avait pas entrepris une étude méthodique du dogme et n'en éprouvait pas le besoin. L'Eglise lui offrait une source de vie vraie et pure; ceux-là seuls avaient droit de
boire à cette source qui recevaient le dogme en entier : il suffisait à Lotte. Des vérités essentielles. Incarnation, Rédemption, vie future, communion des saints, il goûtait par une saisie immédiate la douceur et le réconfort. Pour le détail du dogme il s'en remettait à l'Église. Je soupçonne au demeurant qu'il se défiait des docteurs. Il se souvenait que ceux du moyen âge enseignaient en Sorbonne : ce lecteur passionné des Mystères de Péguy connaissait le triste rôle de l'Université de Paris dans le procès de Rouen ; cette Sorbonne de décadence lui inspirait les mêmes méfiances que celle d'aujourd'hui ; peu soucieux de distinctions, il étendait volontiers ces méfiances à tous les théologiens : je crois bien qu'en son for intérieur il leur reprochait la mort de Jeanne d'Arc.
Mais il avait l'âme si droite, et si sincère le désir d'imprégner de catholicisme et son intelligence et son cœur, que peu à peu il perdit de ses préventions. Préoccupé de perfection personnelle, il n'avait pas mesuré d'abord toute la portée sociale de la doctrine catholique. Sans doute il percevait le retentissement qu'aurait sur la vie des sociétés la foi de chacun de leurs membres. Comme Péguy, il rêvait d'une nouvelle cité chrétienne, d'une chrétienté. La fraternité évangélique l'avait séduit. Il était de ceux à qui s'applique la béatitude : Beati miséricordes, Bien-
heureux les miséricordieux, ceux qui ont du cœur pour les misérables. « La maladie et la misère, m'écrivait l'ami qui suivit toute sa vie, le travail et sa rémunération, voilà qui l'intéressait plus que son salut personnel. Avant son retour, le salut ne le préoccupait pas; après, il pensait que Dieu est miséricorde ». Si l'on peut mériter de devenir chrétien, c'est par cette pitié qu'il le mérita. Mais sur les problèmes spéciaux suscités par les révolutions économiques, il ignorait la doctrine de l'Église et même que l'Eglise eût élaboré une doctrine.
Il devait dire un jour son étonnement de l'ignorance où il était resté des choses religieuses, et il avait raison de s'étonner. Tandis que tant d'hommes d'Eglise, et des maîtres, montraient une curiosité si vive — parfois si périlleuse — de ce qui se passait au dehors et du mouvement des esprits dans les milieux les plus hostiles, dans ces mêmes milieux, qui se targuaient pourtant de pensée libre et ouverte, on ignorait volontairement tout le travail accompli à l'intérieur du catholicisme. Lotte connut que l'Église, et ces théologiens si dédaignés, étudiaient avec une compassion attentive le problème du salut temporel des masses populaires, et que pour aborder ces difficiles questions, sans rien abdiquer de l'idéal chrétien, ils s'inspiraient d'un esprit sagement réaliste. 11 s'initia aux travaux de l'école de
Louvain, et les maîtres de la néo-scolastique, si fermes dans leur esprit traditionnel, si accessibles aux préoccupations modernes, le réconcilièrent avec la théologie.
Ce qu'avant toutes choses il continua pourtant de chercher dans la religion, ce fut la vie intérieure. Dès sa conversion, il assistait chaque jour à la messe et communiait fréquemment; dans les derniers temps, il en était venu à la communion quotidienne. Il disait justement : «Nous sommes des paroissiens qui allons à la messe et essayons de la bien suivre. Bien suivre la messe, n'est-ce pas toute la piété, bien conformer sa vie à la messe, toute la perfection chrétienne et la plus haute mystique? »
Le rêve d'une existence consacrée tout entière à cette vie de l'âme un instant traversa son esprit : « Etre charitable, n'être qu'amour et dévouement pour les pauvres frères humains, voilà où je veux tendre, et vers quoi je veux peu à peu orienter ma vie. Si Dieu m'enlève mon petit André — il faut s'attendre à tout — je ferai un bon moine chauve et barbu. » Dieu lui garda son André, et pour mieux assurer son éducation, Lotte se refit un foyer. De son second mariage il eut deux enfants. A la naissance du dernier, Michel, quelques mois avant la guerre, un ami lui souhaita que Dieu choisît pour son service quelqu'un des siens. Et il répondait : « Je suis
tout à fait de votre avis. Donner non seulement un fils, mais plusieurs au bon Dieu, ce serait la plus belle réussite. »
Lotte alimente sa piété dans des retraites. Son ancien camarade de Sainte-Barbe, Louis Baillet, maintenant bénédictin, et exilé avec son monastère à Oosterhout, près de Bréda, l'y fait venir. Lotte suit durant plusieurs jours la règle bénédictine : « Je me couche tôt, je me lève tôt, 4 heures 1/2 matin. 8 heures 1/2 soir. Les Bénédictins pratiquent les trois huit, huit heures de travail, huit heures de prière, huit heures de sommeil. » La société des religieux Penchante, leur piété l'édifie, il trouve exquise, par contraste avec la grossièreté moderne, la politesse monastique. Il admire le patriotisme de ces exilés : « Une chose qui a fait souffrir le père Abbé lors d'une assemblée générale de son Ordre à Rome, c'a été de voir les progrès du pangermanisme. La politique de l'empereur veut paraître d'autant plus catholique que la nôtre est plus anticléricale. Il ambitionne de nous succéder en Orient. » Chaque soir Lotte passe quelques instants auprès de Dom Baillet : celui-ci, malade déjà de la phtisie qui l'emportera bientôt (21 novembre 1913), ne peut plus parler, mais malgré ses souffrances, il accueille toujours son ami d'un bon sourire heureux. Et Lotte résume ses impressions dans les deux mots de ce billet : « Joie, Paix. »
De plus en plus, il goûte cette paix intérieure. Il ramène la vie d'âme à quelques traits simples, la confiance, l'humilité, l'abandon. Ses lettres traduisent ces sentiments. Il en jette de temps à autre l'expression sur quelques bouts de papier. J'ai pieusement recueilli certaines de ces pensées :
On croit Thucydide, on ne croit pas Matthieu. On accepte le texte de Tacite, on suspecte celui de saint Jean. Si on apportait plus de simplicité... C'est l'orgueil qui crée le conflit, ce ne sont pas les faits ni les textes.
A mesure que le monde spirituel se ferme à nous, à mesure que nous devenons de plus en plus aveugles, l'orgueil nous donne l'illusion que nous sommes plus perspicaces. A la limite, rien n'égale la certitude d'affranchissement, l'orgueilleuse niaiserie du crétin antireligieux. A mesure qu'on devient esclave on se croit de plus en plus affranchi.
Que Dieu est bon, quand on s'est mis dans sa main. Quel ami pour les braves gens, les simples, pour ceux qui lrax> aillent... Le tout est de se mettre dans sa main et d'être prêt à tout accepter.
La souffrance est une élection. C'est comme la pauvreté. C'est un inestimable bienfait que d'être pauvre.
Chacun de nous est placé à son poste de guerre. A lui de garder son poste... La grande question pour chacun : Comment ferai- je triompher Dieu?
Et encore ces deux lignes émouvantes, écrites
après la déclaration de guerre, et quand approche
l'heure du sacrifice :
Mon Dieu, je vous aimais mal parce que j'avais peur pour la France. Depuis le icr août, je vous aime d'une tendresse tout autre.
Dans quelques-unes de ces pensées, celle-ci par exemple : « La pauvreté est une élection », on entend l'écho de Péguy. Leur retour avait achevé de les unir. Mais autant la foi de Lotte se montre tranquille et confiante, autant la foi de Péguy se révèle agitée et douloureuse. Il y entrait de la désillusion, des amertumes, la peur d'une politique cléricale. Les lettres de Péguy trahissent son âme inquiète. Il écrit à Lotte : « Les catholiques sont vraiment insupportables dans leur sécurité mystique. Le propre de la mystique est au contraire une inquiétude invincible. S'ils croient que les saints étaient des messieurs tranquilles, ils se trompent ». Il est vrai, les cœurs chrétiens connaissent cette incoercible inquiétude, l'inquiétude même du cœur de Dieu, l'inquiétude pour le salut du monde, mais sur cette inquiétude descend, apaisante, une mystérieuse sérénité, faite d'amour et de confiance au Père qui est dans les cieux. Disons que cette paix, Péguy ne la pouvait connaître, et Lotte savait pourquoi et dans quel défilé difficile se trouvait engagée sa vie. Son ami lui avait tout dit. Lotte a rédigé ses entretiens avec Péguy, converti, chrétien, impuissant à pratiquer le christianisme. Ce n'étaient pas des pages destinées au public. Lotte les écrivait pour garder ces confidences intactes et palpitantes de vie. Il ne nous permettrait pas de les livrer tout entières.
Mais nous devons en publier des fragments. L'accent de ces pages, non moins que leur origine, en garantit la sincérité. Si certains lecteurs des Mystères ont pu douter de la foi de Péguy, les Entretiens les convaincront. Quand on aura lu l'aveu d'impuissance : « Je vis sans sacrements, c'est une gageure », on devinera ce chrétien incomplet, qui était un croyant fidèle, on comprendra tout ce que cachait de regret, et comme de fraternelle envie, cette parole des Cahiers appliquée à Lotte : « Un ami de vingt ans, chrétien, à qui les sacrements font une nourriture. »
J'ai voulu revoir à Coutances, dans un pèlerinage du souvenir, la maison de Lotte, maintenant habitée par des étrangers — la maison calme entre une rue déserte et le Séminaire désaffecté — et la chambre d'où l'on voyait les tours de la cathédrale, et le cabinet de travail qui vit naître et grandir le Bulletin; surtout j'ai voulu connaître cette chapelle des Sœurs de la Miséricorde, où, disait-il, l'âme se sent à l'aise pour prier, et où chaque matin le corps du Christ, selon le mot de Péguy, lui faisait une nourriture. Dans 1( parloir une vieille religieuse me reçoit, et quanc j'ai prononcé le nom de Lotte : « Ah! Monsieur comme nous l'aimions! » Je me laisse conduire la Chapelle, un simple appartement converti ei oratoire, et j'écoute la Sœur me parler de lui « 11 venait chez nous chaque matin, c'est ici qu'i
s'agenouillait, tenez, auprès du prie- Dieu de Monsieur le Chapelain. » Un instant je prie à cette place où il ne reviendra plus. Nous sortons sous un cloître vitré qui encadre un minuscule jardin : « C'est par ici qu'il arrivait; le soir il conduisait quelquefois avec lui ses enfants, André, et la petite Anne-Marie ». Et, sur le seuil, comme j'allais m'éloigner, ce dernier mot : « Ah! Monsieur, c'était vraiment un saint homme ».
S'il se fût contenté de vivre pour soi sa vie religieuse ou d'édifier les sœurs de la Miséricorde, Lotie ne mériterait point qu'on associât son nom à ceux de Péguy et de Psichari pour saluer en lui un des ouvriers d'une renaissance catholique. Mais comme il s'était toujours donné, quand il fut chrétien, il donna son âme : il créa le Bulletin des professeurs catholiques de l'Université.
Le manifeste d'institution, daté de Coutances 7 décembre 1910, définit l'esprit surnaturel de l'œuvre : « Nous nous groupons afin de créer entre nous un lien d'amitié, une aide mutuelle de foi et de prières... Nous voulons que cette com-
munauté de sentiment et d'action redouble en chacun de nous l'élan de vie spirituelle, donne à notre foi un rayonnement plus vif, et fasse ainsi mieux fructifier chez nos élèves l'influence de notre caractère et de notre dévouement. »
Cette circulaire provoqua un accès de mauvaise humeur chez les journaux de défense laïque. La Lanterne, en éditorial, dénonça l'Ennemi dans la place et réclama l'épuration de l'Université. Le ministre de l'instruction publique, par la voie hiérarchique, fit savoir à M. Lotte « qu'on ne saurait admettre d'association confessionnelle dans le personnel de l'enseignement public ». Lotte put répondre qu'il n'entendait pas fonder une association confessionnelle et passa outre. Pour commencer il avait demandé cent abonnés. 11 reçut trente-cinq adhésions. Sans se décourager, et comptant que le Bulletin plaiderait luimême sa cause, il lança, au 20 janvier 1911, le premier numéro.
Dès l'abord, on vit se dessiner les traits prin cipaux qui fixeraient la physionomie de la nouvelle feuille : une foi profonde et simple, l'amour de la liturgie, un ardent esprit d'apostolat, une vivacité égale dans l'admiration et les attaques nécessaires, le culte de Péguy.
Parmi les universitaires catholiques plusieurs, habitués à l'effacement, s'effarouchèrent de ces hardiesses; ceux qui sentaient la gravité de
l'heure et qu'il était temps d'affirmer leur foi, les plus jeunes, le parti des hommes de quarante ans, rallièrent avec enthousiasme le drapeau qui s'arborait si fièrement: leurs sympathies soutinrent Lotte dans son effort.
A l'extérieur les impressions furent aussi partagées : certains catholiques, avec ce goût curieux de l'estampille officielle qui survit à la séparation, avant de savoir ce qu'il convenait de penser du Bulletin, s'enquirent si le gérant avait des diplômes et professait à Paris. Quand ils apprirent qu'il s'agissait d'un professeur de sixième au Lycée de Coutances, et qui n'était pas agrégé, ils décidèrent que la nouvelle tentative était vouée à l'échec. D'autres, pour de plus sérieuses raisons, se réservaient : ils voulaient connaître ce que donnerait ce journal, et s'il n'allait pas renouveler ces essais de néo-catholicisme qui, vers la fin du siècle dernier, avaient excité trop d'enthousiasme pour ensuite si tristement avorter. Ceuxlà furent rassurés bientôt : les rédacteurs du Bulletin n'avaient aucune prétention au magistère et à dogmatiser; ils n'ambitionnaient d'autre titre dans l'Eglise que celui qu'ils aimaient à se donner, de paroissiens dans la paroisse.
Cette attitude donna crédit au Bulletin. A la fin de l'année 1911, la note de gérance annonçait 231 abonnés fermes, parmi lesquels une dizaine d'évêques, et 792 abonnés possibles. Cette note
de gérance, ces abonnés fermes et ces abonnés possibles étaient une des singularités attrayantes de l'œuvre. L'abonné ferme payait pour quatre abonnés possibles, c'était le principe de l'institution. Lotte, qui se considérait comme un simple gérant, délégué de ses abonnés, leur rendait compte chaque mois de la situation, du mouvement des adhésions, des recettes et des dépenses. Bien entendu les fonctions de gérant étaient gratuites, gratuite aussi la rédaction. Lotte fit un jour à quelques-uns de ses collaborateurs la surprise de leur envoyer un louis, à titre d'indication, disait-il, et en attendant qu'il les rémunérât de façon princière, tel un directeur de grande revue. Ces temps heureusement ne vinrent pas : le Bulletin resta une maison de pauvreté et d'espérance. On a fait au Bulletin beaucoup de reproches, et pour la plupart justifiés. De nombreux abonnés se plaignaient du format journal, incommode et rebelle à la reliure. Lotte y tenait par raison d'économie, et puis c'était une idée de Péguy. Celui-ci la défendait pour des raisons assez plausibles : « Pour Dieu, ne change rien à ton format, ni à ta présentation. Tu es perdu si tu deviens une revue, si tu fais du broché. Tu te ruineras et tu ne seras plus à ce prix qu'une petite revue mince de rien du tout, parmi les petites revues qui paraissent. Actuellement tu es un grand Bulletin qui est important, qui peut devenir con-
sidérable. Il y a un abîme entre un bulletin et une revue ». Péguy n'avait peut-être pas tout à fait tort.
Un reproche plus grave et de fond, que ses plus fidèles amis ont adressé à Lotte, que parfois en secret il s'est adressé à lui-même, c'a été de trop se mettre au service de Péguy. Lotte avait créé le Bulletin dans une intention apologétique très pure, mais comment aurait-il écrit sans livrer une de ses pensées les plus anciennes et les plus profondes, son amour, sa dévotion pour Péguy? Il voyait son ami injustement méconnu : comment ne pas révéler à un public ignorant celui qu'il considérait comme un de nos plus grands mystiques? Sa mort a consacré son œuvre et fait entrer Péguy dans la gloire; peut-être dans son culte fraternel, Lotte avait-il seulement devancé l'heure. Ceux qui lui doivent d'avoir connu le christianisme jaillissant des Mystères de Jeanne (VArc lui pardonneront si parfois il excéda. 11 le reconnaissait. Après avoir rempli des vers de Péguy les quatre pages d'un numéro, il écrit : « Le Mystère de Notre-Dame a fait crier bien des gens. Nous réparerons cela le mois prochain ».
Que le Bulletin même, par certaines allures, rappelât les Cahiers > Péguy le soulignait avec bonheur : « Ces commencements du Bulletin sont tellement identiques pour l'esprit et pour les mœurs aux commencements des Cahiers. C'est
tellement le même ton, la même petitesse, la même sincérité, la même pureté de pauvreté... Ces abonnés fermes et ces abonnés mal fermes, c'est tellement de nos vieilles connaissances. Quel journal et quelle revue, quel périodique, quelle revue était autant que le Bulletin notre filiale en esprit et en mœurs, notre secrète filiale spirituelle. Notre fille et notre filleule. Un nouveau bourgeonnement, une nouvelle source, un rejaillissement de notre jeunesse. » Mais cette parenté de physionomie entre le Bulletin et les Cahiers ne doit pas masquer les différences, qui sont essentielles. Le pacte fondamental des Cahiers — que de fois Péguy insista sur ce point — assurait la liberté de chaque collaborateur dans le cahier qu'il signait. Quand Péguy lui-même par l'approfondissement de son être religieux revient à une foi sincère, sinon à la pratique intégrale du christianisme, il ne songe pas, il ne peut pas songer à entraîner les Cahiers dans son mouvement. Aux Mystères qui manifestent sa foi reconquise succèdent des cahiers où les tendances diverses continuent à se produire. Le Bulletin au contraire dès le premier jour s'affirme comme une publication exclusivement catholique. Lotte s'y sent en liberté complète et use de cette liberté sans ménagements. Péguy le constate non sans un mélancolique retour sur soi : « Tu peux tout dire. Moi, je me sens lié par un tas de choses, et de gens. »
Satisfaire tout le monde est malaisé. Tandis que les uns reprochaient à Lotte de s'inféoder au péguysme, d'autres abonnés protestent s'il parle avec éloge des doctrinaires d'Action française. Une citation de Maurras provoque trois désabonnements. Une étude consacrée par Lotte à Louis Veuillot lui vaut ce billet curieux, et anonyme : « Monsieur, je dois vous prévenir que si vous prêtez votre journal à une campagne en faveur de L. Veuillot, vous ne pouvez le faire sans contrister bon nombre des amis de votre œuvre. » Mais Lotte ne s'émeut pas, et justement réplique : « Je ne m'occupe pas de politique. Je n'appartiens à aucun parti. Je ne place mon espoir dans aucun parti. Quand on me présente un texte, je n'examine pas si Fauteur est agréable aux tenants du démocratisme, du libéralisme ou du royalisme. Le texte est-il bon? est-il utile? Voilà la seule question que je me pose. » Et il conclut par cette belle profession de foi : « Pour nous, dans la période troublée que nous traversons, dans ces temps où le bien et le mal sont si effroyablement enchevêtrés, où les meilleurs ont tant de côtés détestables et les mauvais tant de nobles parties, nous n'avons qu'un critérium sûr, tout rapporter à l'intérêt de la foi, de l'Eglise et de la patrie; recueillir avec amour ce qui sert cet intérêt, et le reste, le rejeter. »
Le Bulletin n'était pas moins net en ses attaques. La circulaire d'institution osait déjà des
personnalités : « Nous prouverons par notre modeste témoignage que France catholique et France illettrée, quoi qu'en disent MM. Jules Payot et Paul Sabatier, ne sont pas encore synonymes. » Les protestations avaient surgi. Péguy, dans une lettre affectueuse, plaidait les circonstances atténuantes pour M. Payot : « c'est très sincèrement, assurait-il, qu'il ne voit pas le catholicisme ». Plusieurs lecteurs, sur un ton attristé, déploraient l'attaque contre l'historien protestant de saint François d'Assise. Mais Lotte ne pardonnait pas à M. Payot d'user de son autorité de recteur et de son crédit dans les publications pédagogiques pour la propagande antireligieuse. Il pardonnait moins encore à M. Paul Sabatier, qu'il jugeait plus dangereux, de respecter l'Église en attaquant son chef : « il frappe à la tête, c'est une bonne tactique. Mais il me semble excessif qu'on demande à un fidèle de trouver cette tactique amicale et auxiliatrice. » Et il ajoutait justement : « Si ma force de catholique me vient du grand corps auquel j'appartiens organiquement, je ne peux supporter qu'on cherche à décapiter ce corps et je considère comme un adversaire déclaré de notre religion celui qui tente une telle entreprise. » De telles paroles soulignent la note catholique du Bulletin.
Ces déclarations ne doivent pourtant pas donner le change. Ni Lotte, ni ses collaborateurs ne vou-
laient faire œuvre de polémique. Tout autre était leur idéal. Pour raffermir les timides, pour entraîner les hésitants, ils comptaient moins sur des apologies érudites que sur l'exemple d'une foi sans forfanterie et sans faiblesse. A peine consentaient-ils aux discussions nécessaires, et plusieurs l'ont regretté. Les objections qu'on lui présente et que loyalement il rapporte, presque jamais Lotte ne les aborde au fond, il passe à côté. Par tempérament, il n'apprécie guère l'examen critique; ce n'est pas cette voie qui Ta conduit au christianisme, il ne pense pas qu'elle y puisse conduire personne. Généralisation un peu hâtive, car s'il faut maintenir que la foi est autre chose qu'une pure construction de l'intelligence, certains esprits, et des meilleurs, avant de la recevoir n'en manifestent pas moins des exigences d'ordre proprement intellectuel, et qu'il faut respecter. La toi catholique nous en fait même une loi. Pour tout dire, son passé, sa formation n'avaient pas préparé Lotte à ce qui est affaire au théologien. Il réduisait trop volontiers l'apologétique à sa formule préférée : « Il ne faut pas faire le malin. » Remarque excellente, mais démonstration incomplète.
En somme le Bulletin resta bien dans la ligne tracée dès l'origine : « Nous voulons redoubler en chacun de nous l'élan de la vie spirituelle... Nous voulons restaurer le goût de la vie chré-
tienne. » La vie chrétienne trouve son expression la plus haute dans la sainteté. Le Bulletin se plut à en proposer le type à ses lecteurs. Par un choix où s'affirme la réaction contre des idées en vogue, les préférences de Lotte allaient non pas aux saints actifs, grands même devantles hommes, mais plutôt aux contemplatifs, grands surtout devant Dieu. 11 donna souvent des extraits d'auteurs mystiques, saint Jean de la Croix, sainte Gertrude, Ruysbroeck l'Admirable, Catherine Emmerich. Dans leurs ouvrages et dans leur vie le surnaturel, en relief si saisissant et parfois si étrange, l'attirait.
On peut élargir, sans la dénaturer, la signification de ce beau mot de mystique, que la langue technique de la théologie réserve aux états supérieurs où Dieu par une grâce extraordinaire se révèle ineffablement aux âmes. Mystique veut dire encore : qui est pénétré du mystère; par excellence, qui est pénétré du mystère chrétien. C'est en ce sens que Lotte qualifiait de mystique l'auteur des Mystères de Jeanne d'Arc, Sans s'être concertés, et par une intime harmonie des cœurs, les rédacteurs du Bulletin s'accordent à vouloir restaurer la vie mystique. Définissons-la d'un mot : c'est la vie unie à la messe. Non pas la vie à compartiments où l'on fait sa part à Dieu, mais la vie pénétrée tout entière de la présence de Celui qui par la messe et la communion voulut demeurer avec chacun de nous. Les adhérents du
mouvement se veulent entr'aider à réaliser cette vie, et Lotte a lancé l'idée, aussitôt accueillie, qu'ils communient tous ensemble le premier dimanche de chaque mois, dans une même pensée de prière fraternelle.
Ces méditations, ces sortes de confessions auxquelles s'ouvrait le Bulletin, entreraient mal dans un cadre uniforme. L'expérience religieuse, plus elle s'exprime avec simplicité et franchise, plus elle revêt un caractère personnel. Ainsi s'explique un aspect diffus, et ce qu'on appela un peu sévèrement peut-être de l'incohérence. Sous cette apparente dispersion, l'unité profonde régnait, unité que Barrés a saisie quand il écrivait : « Le Bulletin des Professeurs Catholiques de l'Université, petite feuille saisissante d'enthousiasme religieux. » L'enthousiasme religieux, voilà l'âme même du Bulletin. De ses rédacteurs, les uns, convertis de la veille, avaient éprouvé par une longue expérience la vie sans la foi. Les autres, chrétiens de toujours, mais anxieux de comprendre les esprits de leur temps, s'étaient efforcés de ressentir par une sorte de pénétration sympathique les angoisses de l'incrédulité. Tous se savaient fixés désormais dans une foi définitive. Ils ne méconnaissaient pas les difficultés de croire, mais ils auraient volontiers achevé toute discussion critique par les paroles des apôtres à Jésus : « Et vers' qui irions-nous, Seigneur, si nous voulions
nous éloigner de Vous? Seul Vous avez les paroles de la vie présente, et de la vie éternelle. » Dans cette foi plénière, dans cet attachement au Maître unique, leur cœur chantait toujours quelque variation sur le thème du Magnificat. Lotte et ses amis prenaient seulement garde que leur enthousiasme ne dégénérât en fièvre. Ils ne concevaient la vie chrétienne que fondée sur le dogme, qu'exprimée par la liturgie, que nourrie par les sacrements de TEglise catholique, et disciplinée par son autorité.
Cet enlhousiasme et cette discipline asssurèrent le succès du Bulletin. Les catholiques qui s'étaient réservés à l'origine lui firent confiance. La presse religieuse, dans ses revues, dans ses journaux, lui consacrait des études, en commentait avec sympathie, parfois en reproduisait les pages les plus suggestives. Agathon, dans son enquête, fit place à Lotte parmi les guides de la nouvelle jeunesse. Ce qui valait mieux, ce que Lotte ambitionnait par-dessus tout, le Bulletin pénétrait dans les divers ordres de l'Université. La note de gérance du numéro 36, Juillet 1914, accuse 543 abonnés fermes, dont 420 universitaires, et 1.200 abonnés possibles. Chiffres encore modestes, mais ces abonnés fermes, et une fraction assez considérable d'abonnés possibles formaient un groupe compact, d'esprit décidé, capable déjà d'exciter les inquiétudes du monde
officiel. Lotte, bien renseigné à ce sujet, fort peu soucieux d'ailleurs de certaines menaces, pouvait écrire : « Le fait que quatre cent vingt professeurs et instituteurs de l'Université de l'État se trouvent publiquement réunis en un groupe comme le nôtre donne plus à penser à nos radicaux de gouvernement que l'élection ou la nonélection d'un candidat catholique. »
Ces résultats étaient avant tout l'œuvre personnelle de Lotte. 11 n'était pas seulement le fondateur et le gérant du Bulletin. Sous son nom et sous divers pseudonymes, il le rédigeait en grande partie.
Il commença par y donner, sur Péguy chroniqueur de Jeanne d'Arc, une suite d'études parues en partie déjà dans le Journal de Coutances, et qui ont tout au moins le mérite de l'interprétation orthodoxe, car elles reçurent, si je puis ainsi parler, l'imprimatur de Péguy lui-même. Il arrivait parfois que celui-ci empruntât le pseudonyme de Lotte, et se fît son propre critique, d'ailleurs bienveillant. Baumann est insuffisamment renseigné sur cette collaboration extraordinaire quand il assure que Péguy n'a rien donné au Bulletin : Péguy a écrit dans le Bulletin; mais pour y parler de Péguy. C'est sur quoi nous aurons à donner des précisions en reproduisant dans ces pages le numéro de janvier 1914, consacré tout entier à Eve, et qui résume en prose l'énorme poème.
Un peu au hasard de l'actualité ou de ses propres acquisitions, Lotte présenta à ses lecteurs un certain nombre de livres de ce temps. Sans prétendre donner après coup à ces articles une unité complète, et factice, nous avons pu les grouper sous ce titre commun : Les Témoins du renouveau catholique. Qu il étudie en effet un roman de Baumann, un livre de Barrés, VAppel des armes de Psichari ou l'autobiographie de Sœur Thérèse de l'Enfant Jésus, ce que cherche Lotte, il nous le redit sans cesse, ce qu'il cherche avec son optimisme robuste, c'est une preuve de la vitalité du christianisme, une raison d'espérer. Puisque la foi inspire des œuvres d'art, puisqu'un quart de siècle après Renan, elle reconquiert sur lui ses fils selon la chair et selon l'esprit, puisqu'elle ne cesse pas de produire la sainteté, c'est donc qu'elle est vivante et qu'il faut croire à son lendemain.
En des pages qui ne manquaient pas de vigueur et qui trahissaient l'indignation d'un esprit longtemps abusé, Lotte attaqua les Préjugés du monde moderne et les mauvais maîtres qui les entretenaient. Les mauvais maîtres! le mot est dur. Nous avons hésité à l'écrire. Mais il répond à la pensée de Lotte. Aussi bien à peine avons-nous besoin d'observer qu'il prétend qualifier les doctrines et non pas juger les personnes. Une intransigeance saine s'arrête au
seuil de la conscience, domaine que Dieu s'est réservé. Et pour dire toute notre pensée, il y a une parole de l'Evangile, dans le discours après la Cène, où nous voulons trouver l'excuse de ceux que nous devons combattre : L'heure vient où quiconque vous poursuit croira rendre hommage à Dieu. Obligés de condamner l'œuvre, le plus cher désir de nos cœurs c'est que Dieu absolve l'intention.
Entre tous les préjugés du monde moderne aucun n'impatientait Lotte autant que le pacifisme. Non sans raison il accusait les pacifistes de fermer les yeux aux réalités de l'heure et quant aux pacifistes catholiques, il leur reprochait de couvrir sous les maximes de l'Évangile la veulerie et la lâcheté. Sur ce sujet il ne ménageait pas les mots. A considérer la question d'un point de vue théorique, on aurait pu critiquer son attitude. Le christianisme est une religion de paix, et quand la chrétienté s'essayait à réaliser la communion catholique, l'Église n'eut pas de plus constant souci que d'y refréner la guerre. On peut dire encore que l'état présent de l'Europe est un état violent, donc destiné à ne pas durer, et que cette guerre, qu'il faut bien appeler mondiale, n'atteindrait pas sa fin si elle n'assurait aux nations le calme d'un juste équilibre. Et enfin, les chrétiens ont droit d'ajouter que si les individus et les sociétés respectaient la mo-
raie, la paix régnerait entre les hommes et donc que l'idéal évangélique implique le désir et l'amour de la paix. Mais, nous l'avons vu, et la remarque trouve ici son application, Lotte n'est pas un théoricien, c'est un soldat. Il ne s'encombre pas de textes ni de documents. Français vaincu et menacé, il rejette le pacifisme qui enseignerait aux Français deux choses également mortelles : l'oubli de la défaite et la peur des coups. Il professe dans les questions diplomatiques « toute l'incompétence convenable à un sergent de l'armée territoriale », mais il veut maintenir au-dessus de toute discussion l'intégrité du territoire et l'honneur. A la suite de Péguy, il engage la lutte dans le Bulletin contre les antimilitaristes de Sorbonne qui abusent de leur pouvoir spirituel pour mener contre la France « une action militaire allemande ». Il saisit toute occasion de proclamer le péril, et la nécessité d'être prêts. Il devait donner une conférence dans la salle des fêtes du lycée, et les gens prudents se réjouissaient du sujet choisi, une promenade sur l'Acropole, qui paraissait de tout repos. Mais Lotte, prompt à relier ce thème à ses inquiétudes patriotiques, voulut de sa méditation sur les chefs-d'œuvre grecs dégager une leçon d'énergie. A la formule sonore : Rien n'est plus beau que de travailler pour la paix, il opposa cette pensée virile : Rien n'est plus beau que
de travailler pour la France, et il termina en pressant ses auditeurs « d'avoir une pensée de reconnaissance pour le canon de 75 qui leur permettait de célébrer en hommes libres ce monument d'affranchissement national qu'est l'Acropole d'Athènes ». On était en décembre 1913. Dans cette rapide revue du travail de Lotte au Bulletin nous devons enfin signaler la correspondance, la partie la plus importante peutêtre de sa contribution. Sous ce titre, dès le premier numéro il avait ouvert dans ses colonnes une rubrique spéciale, sorte de tribune libre où il accueillait difficultés et objections, et leur donnait réponse. Ce genre souple et direct convenait à son talent. Il le sentait, et manquant de contradicteurs il lui arriva une ou deux fois de supposer des lettres pour se donner le plaisir de la riposte. Nous avons dit les lacunes de sa formation et que sa controverse, entraînante et originale, n'était pas assez nourrie de doctrine. Mais à tout prendre et s'il fallait opter entre une sèche érudition et cette dialectique vivante, nous sacrifierions une méthode qui n'intéresse pas l'âme entière. Sous l'argumentation de Lotte revient comme un motif perpétuellement repris, la pensée de Pascal : « Il faut parier. Cela n'est pas volontaire. Vous êtes embarqué. Votre raison n'est pas plus blessée en choisissant l'un que l'autre. Voilà un point vidé; mais votre béati-
tude? » Cette question, Lotte la répète, sans pré tention de docteur, avec une simplicité de frère aîné, qui veut que serve son expérience. Son apologétique se peut résumer en quelques phrases : Vous accumulez les difficultés. Soit. Pour peu que vous ayez de l'instruction toutes les sciences vous en fourniront. Mais ce sont des difficultés. Il n'en reste pas moins ceci, que l'explication du monde fournie par le christianisme est cohérente et intelligible, au lieu que, cette explication repoussée, on n'en évite les obscurités que pour se trouver en présence d'une énigme indéchiffrable. S'il fallait parier, encore devrait-on, du point de vue de la logique pure, parier pour, et non pas contre. Mais il ne s'agit pas d'une spéculation dont nous puissions nous désintéresser. Il s'agit de décider quel sens a la vie, quel, la mort, ou pour mieux dire si notre vie et notre mort a un sens. Et la vie ni la mort n'a de sens si nous n'accrochons pas notre être fugitif à quelque chose d'éternel, à Dieu même.
Quand, au choc des souvenirs ou sous la vive impression du moment, Lotte jette ces pensées, à force de conviction et de sincérité, il atteint l'éloquence : « Non, il ne faut pas faire le malin. Il faut se regarder d'un œil naïf, dans sa vie d'homme, dans sa dure vie d'homme, au milieu des difficultés, où s'empêtrent nos efforts, des obscurités, où tâtonne notre vouloir. Il faut se surprendre dans
le tiraillement des tendances adverses, dans ce tumulte des passions les plus sales et des sentiments les plus purs, dans notre égoïsme si ingénieux à se satisfaire, dans notre amour si avide de se donner. 11 faut se saisir dans l'irréparable des fautes commises ou des espoirs déçus, dans les misères qui vous serrent la gorge, dans la mort qui vous vide les bras. Alors on n'a pas envie de faire le malin. Car la vie ne nous apparaît plus, ne peut plus nous apparaître, que comme une farce sinistre, et Ton sombre dans le désespoir, ou comme une lutte héroïque, et l'on tend les bras vers Dieu. »
De tels accents vont aux cœurs. Le Bulletin fortifia des courages, affermit des faiblesses, hâta le travail intérieur de plus d'une âme, mit sur le chemin du retour plus d'un fils de la dispersion.
La correspondance publique se doublait pour Lotte d'une correspondance privée, qui s'accrut de jour en jour. Universitaires et, dans les derniers temps surtout, instituteurs et institutrices, heureux de trouver un point de ralliement, lui écrivaient, lui confiaient leurs angoisses et leurs luttes, leurs efforts et leurs espérances. Parfois ces lettres, spécialement celles des membres de l'enseignement primaire, clamaient leur délivrance ou leur indignation quand quelque numéro du Bulletin leur avait dénoncé, avec preuves à l'appui, les erreurs ou les mensonges des mauvais
maîtres. Lotte répondait à tous, achevait en secret l'œuvre commencée au grand jour. Le temps n'est pas venu d'étudier en détail cette correspondance; si quelque jour on en publie des fragments, ils fourniront une intéressante contribution à l'histoire de la renaissance catholique aux premières années du xxe siècle.
Par cette influence discrète comme par son action publique Lotte méritait l'éloge qu'un évêque lui adressa : « Je vous félicite chaudement de démontrer par vos écrits et mieux encore par vos actes, que laïque et religieux ne sont pas des mots ennemis. Onafaussé la signification du motlaïque. Un laïc n'était pas un impie. Il faisait partie du peuple catholique. »
Nous trouverions peut-être dans ces paroles une leçon. Certes l'histoire, si elle retient leurs gestes, s'étonnera que des hommes de gouvernement, pour assurer le succès d'hypothèses philosophiques incertaines ou pour établir ladomination d'un parti, aient renié la tradition d'un peuple, et au risque d'énerver en lui toute discipline, imposé, comme base d'éducation de lajeunesse, le dogme d'une neutralité radicale, c'est-à-dire l'athéisme par prélérition. Mais loin de combattre efficacement cette tentative, ce serait faire le jeu de ses promoteurs que de confondre, dans une réprobation indistincte, un établissement durable et le caractère nouveau qu'ils ont voulu lui donner.
L'Université, en France, est une institution historique; sa laïcisation, au sens agressif et antichrétien du mot, un accident de l'histoire. Les catholiques ont un intérêt essentiel à ne pas effacer cette distinction, au contraire à la maintenir. Le Bulletin n'aurait-il obtenu d'autre résultat que de l'affirmer, l'œuvre de Lotte n'eût pas été vaine.