LA MORT
La mobilisation surprit Lotte à Belle-Isle en mer, où il passait les vacances en famille. 11 part immédiatement, touche Coutances, dit au revoir à ses amis, va demander à son évêque une suprême bénédiction. Malgré la tristesse des séparations, il est tranquille et joyeux, mais sans exaltation. Il accomplit avec simplicité ce qu'il avait dit : nous ferons campagne du même cœur que nous faisons notre classe ou notre Bulletin. Il écrit à sa mère dont les six fils vont servir, et tous sur la ligne de feu : « Sois fière de donner tes six fils à la Patrie ».
Il arrive à Saint-Lô, au dépôt du 80e régiment territorial. Il assiste au départ du dernier échelon du 136e : « Hier soir à 8 heures 1/2, j'ai assisté à un spectacle impressionnant. Je dînais paisiblement lorsque j'entends un bruit étrange, je m'élance, c'était le 4e bataillon qui au loin s'avan-
çait, précédé de ses tambours. Jamais je n'avais entendu une telle batterie, les pan et les vlan roulaient et tapaient avec une énergie inouïe. C'était comme une série de détonations rythmées. Ah les bons petits gars ! J'avais le cœur arrêté, la gorge serrée. Sur le bord du trottoir, je les voyais venir la flamme aux yeux, les poings crispés sur les baguettes, et tout leur courage vibrait sur leurs peaux d'âne. J'ai salué les chefs de section. Les gars regardaient ma barbe blanche : « Salut, « vieux père. »
« Je dois te dire que je n'ai jamais été plus heureux qu'en ce moment. Je parle comme profondeur de bonheur. C'est la première fois de ma vie que je respire pleinement, que je lève la tête. Jusque-là cette défaite qui pesait sur nous, ces humiliations, ce sentiment d'appartenir à un pays qui sombrait dans le mépris du monde, tout cela m'oppressait même aux plus belles heures et aux plus douces. »
Dans ce sentiment enthousiaste, Lotte se donne au métier et à ses hommes. Une lettre nous révèle les qualités d'entraîneur qu'il devait bientôt manifester devant l'ennemi ; il comprend ses hommes, il les aime, il devine la force de résistance de ces territoriaux normands qui devaient tenir en effet si fermement sur FYser. Il leur communique son ardeur, il les conquiert par cette bonté dont il enveloppa toujours ceux qui l'approchaient. « Ce
que je trouve admirable chez nos Français c'est ce goût inné d'ordre et de propreté. Quand on voit ce qu'ils font en quelques heures d'un fouillis de paille, de bancs, de sacs, on est saisi d'admiration et d'une sorte de respect : plus il y a de désordre autour d'eux, plus il y a chez eux de goût à remettre de l'ordre. A part quelques individus abrutis par l'alcool, c'est vraiment une belle race que ces gars normands, intelligents, ingénieux, lents et précis, et d'une gaieté goguenarde tout à fait savoureuse. Je suis convaincu que ces hommes de trente-cinq à quarante-deux ou trois ans feraient encore une fameuse infanterie. Le moment venu on pourrait faire de beau travail avec. Un patriotisme profond les anime tous d'ailleurs ; même ceux qui pleurent d'avoir quitté femme et enfants (qui pleurent quand on leur en parle) feraient de ces troupes qui ne plient pas.
« Je suis tout à fait dans mon élément parmi eux. Il y a en moi une sorte de bon fumiste qui se déploie ici sans vergogne; je me sens un bagout intarissable... Quand arrivent les dépêches officielles, on me demande des explications, je ne taris pas sur l'histoire, la géographie, les plans de notre état-major qui n'a pas de secrets pour moi, les mœurs germaniques, les dessous diplomatiques. Je fais parler Poincaré, Barthou, Edouard Vil, Nicolas II. J'ai dans la main tous les secrets des cours, des chancelleries, des minis-
tères, et cette main s'ouvre sans cesse. Alors dès que j'arrive, le cercle se forme et bon gré mal gré il faut assouvir les curiosités et éclairer les ignorances. »
Le chrétien aussi s'affirme. Dans cette même lettre du 10 août, Lotte formule cette pensée delà renaissance chrétienne de la France qui va s'emparer de son âme, y grandir jusqu'au dernier jour, et le fortifier dans son sacrifice : « Hier je suis allé à la messe, j'y ai vu le capitaine et beaucoup de mes territoriaux. Dimanche nous serons très nombreux. 11 est manifeste qu'en ce moment la grâce coule à pleins bords sur la France. Je fais ma prière sur la paille le soir et cette attitude est pour beaucoup dans la sympathie dont je sens que tous m'entourent. Une ère nouvelle s'ouvre pour ce pays, la grande renaissance religieuse et nationale dont Péguy demeurera le héraut dans l'histoire ».
Cependant au début de septembre, la classe à laquelle Lotte appartient est provisoirement libérée. Il regagne Belle-Isle. 11 est nerveux, inquiet. Il se demande s'il a le droit d'attendre, de ne pas devancer l'heure. Ses enfants le retiennent, André, Marie-Anne, Michel qui a trois mois et qui ne lui sourira jamais. Mais il entend l'appel des armes, l'appel de Péguy. A la veille de la mobilisation, il avait reçu ces deux billets :
Mardi 28 juillet 1914, neuf heures matin.
Tout fait croire que c'est pour demain. Tâche de ne pas te laisser coincer à Belle-Isle.
Péguy.
Mercredi 29juillet 1914.
Celui qui n'a pas vu Paris hier n'a rien vu. La ville de Sainte-Geneviève est toujours là.
Péguy.
Le 17 septembre, Lotte reçoit un ordre de rejoindre. En chemin, à Redon, il achète les journaux du soir. Dans son article quotidien de Y Echo de Paris Barrés saluait Charles Péguy, tombé au champ d'honneur. Lotte lit l'article : « Je suis démoli, écrit-il le soir même, que vais-je devenir sans mon Péguy? »
Désormais sa résolution est prise. Barres disait : les amis de Péguy le vengeront. Comment se dérober à la voix du mort? A Saint-Lô quelques jours plus tard, on demandait des volontaires pour le 136°. Lotte quitta le bataillon de dépôt de la territoriale et s'offrit. Quelques semaines après, il écrivait à sa femme, une chrétienne capable d'entendre ce langage : « Cet acte de ma part était nécessaire, d'une nécessité que
dès le début de la guerre j'avais sentie : Quand on s'est battu avec la plume, il faut le moment venu savoir se battre avec l'épée, sinon on n'est rien qu'un phraseur. »
Son sacrifice accompli, Lotte connaît la joie de l'action et la paix du cœur. Avec le 136e, il prend part aux batailles où l'armée de Maud'huy maîtrise, autour d'Arras, la seconde menace allemande. Nommé bientôt adjudant, puis sous-lieutenant, il s'inquiète de ses nouveaux devoirs : « Demandez pour moi les grâces d'état, je ne suis pas un officier de carrière, j'ai peur de faire quelque faute. » En octobre commence cette longue guerre de siège, monotone et déprimante. Par son tranquille courage et sa constante belle humeur, Lotte soutient ses hommes. Il écrit : « Ce qu'il y a de pénible dans la guerre actuelle, c'est qu'on voit ce qu'on encaisse, mais on ne voit pas ce qu'on envoie. Si bien que chez les hommes cela crée un état d'esprit de victime. Il est très difficile de leur faire sentir que tout va bien, que le succès est assuré; car ce qu'ils voient c'est de temps en temps des rafales terribles d'obus et des camarades qu'on évacue. Tu penses si je m'emploie à tenir haut les cœurs. La guerre moderne n'aguerrit pas. Nouvelle infortune des temps modernes. Mais quand on prie on est neuf tous les matins. »
La note religieuse de cette fin de lettre se
retrouve maintenant dans toute la correspondance. De plus en plus Lotte envisage la guerre en chrétien et il exprime sa pensée selon la formule chère à Péguy : « La guerre durera longtemps encore sans doute. C'est un âge nouveau qui naît, une nouvelle chrétienté du moyen âge, et c'est un enfantement peu commode. Il faut que cet horrible monde moderne périsse jusque dans ses racines. Alors, tu comprends, c'est un fameux travail. »
Ce renouveau chrétien dont il fut un artisan et pour lequel il va mourir, jusqu'au bout il se préoccupe de le hâter dans les âmes. A un ami qu'il veut ramener il mande en partant pour le front : « Je vais me battre : toi, va prier, va à la messe. » Comme toujours, il néglige la discussion, il entraîne. Au même, quand il le sent ébranlé, il écrit le 18 décembre, une semaine avant de mourir : ce Mon vieux, aucune nouvelle ne pouvait m'être plus douce. Voilà plus de quatre ans que j'attendais ce mouvement. Ce qui m'inquiétait chez toi, c'était une certaine raideur et p^r certains côtés une certaine dureté qui sont à l'opposé de la grande tendresse catholique. Mais ce qui me réjouit, c'est justement cette « humilité » et cette « bonne volonté » qui sont l'essence même du christianisme. Allons, tu le vois, aucune prière n'est vaine. Demandez, vous recevrez; frappez, on vous ouvrira. Tu le vois aussi par toi-même,
c'est la renaissance du pays qui se fait. Mon vieux, abandonne-toi, laisse-toi pénétrer, prie bien, lis nos hymnes et nos psaumes et l'Évangile. Tu auras des moments de sécheresse et de doute, tiens bon et prie plus fort, c'est au moment où on est le plus sec que la prière porte le mieux. »
On sent, à lire une telle lettre, que Lotte a réalisé en soi cet idéal d'un christianisme envahissant, comme il le voulait, toute la vie. Le surnaturel a pénétré son âme. Cet abandon qu'il conseille, il le pratique devant la mort. Je croyais le bien connaître, je ne soupçonnais pas à quel degré de sérénité mystique quatre années de discipline chrétienne l'avaient conduit. Il revient sur cet enchantement des prières de l'Église : « J'ai découvert un paroissien. Je dis les hymnes et les psaumes. Comme c'est bon et nourrissant, cette liturgie. On se réveille chaque matin avec un cœur tout neuf. » Il ajoute : « Je n'ai jamais été plus heureux que depuis que j'ai tout donné au bon Dieu. Tous les jours, je répète : Fiat voluntas tua. Quelle prière quand on la dit vraiment, et c'est à la guerre qu'on la dit vraiment. » Et encore : « Si le bon Dieu veut me ramener, il me ramènera. Puisque je suis parti comme volontaire, il y aurait indélicatesse à ce que je lui demande de me faire revenir. Cet abandon total est plein de douceur. »
Ce fiât, Lotte l'avait redit dans sa communion de Noël, il le redisait en assistant le dimanche 27 décembre à la messe célébrée par un de ses compagnons d'armes. Quelques heures plus tard, comme il étudiait l'itinéraire d'une patrouille, une balle le frappa en plein front. L'abbé eut le temps de lui donner les onctions suprêmes qui achèvent de purifier l'âme chrétienne, et Lotte expira. C'était le jour de la fête de saint Jean, apôtre et évangéliste, à qui le fondateur du Bulletin avait emprunté, en exergue de son œuvre, ce verset de la première épître : « Mes bien-aimés, aimonsnous les uns les autres, car la charité vient de Dieu, et toute personne qui aime est née de Dieu et connaît Dieu. — Or, dit ailleurs le même saint Jean, il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime. »
Le général commandant en chef a cité à l'ordre du jour de l'armée le sous-lieutenant Lotte, Joseph Emile, du 136e régiment d'infanterie : « Professeur au lycée de Coutances et appartenant à l'armée territoriale, a été sur sa demande affecté à un régiment actif avec son grade de sergent. Depuis son arrivée au front, le 26 septembre 1914, a donné l'exemple des plus belles qualités militaires. Nommé sous-lieutenant à titre temporaire le 21 octobre 1914, a été frappé mortellement d'une balle en plein front, le 27 décembre 1914, alors qu'il étudiait, par-dessus un mur,
Fitinéraire à faire suivre à Tune de ses patrouilles au cours de la nuit suivante. »
Comme Péguy qu'il était parti venger, Lotte est tombé frappé d'une balle en plein front. 11 est mort comme il rêvait de mourir. Psichari de même. Je pensais à eux en lisant saint Paul : « Nous qui sommes en cette tente, nous gémissons, car nous voudrions n'être pas dépouillés, mais survêtus, afin que ce qui est mortel en nous soit absorbé dans la vie. » Ils n'ont pas connu la mort lente. Ils ne se sont pas sentis dépouillés de ce corps mortel, mais tandis qu'ils étaient ainsi frappés au front, ils se revêtaient d'immortalité.
Maintenant nous les pleurons. Cette inquiétude du salut du monde que nous partagions avec eux, nous l'éprouvons encore, leur mort l'excite et l'aiguillonne. Nous reprenons, mon Dieu, lapensée de saint Paul, d'angoisse et d'admiration devant votre sacrifice : Mysterium fidei! Nous ne pouvons croire que leur sang répandu ne soit pas efficace. Ils ont ajouté à votre mort, ô mon Dieu, ce qui manquait pour le salut éternel de la France ; non pas seulement, comme d'éloquents discours le proclameront sur la tombe des soldats de 1914, pour le salut de la France éternelle; non, ils sont morts, ces grands chrétiens, ces mystiques, pour le salut éternel de la France.
Ils ont cru à la valeur souveraine de leur sacrifice. Mon Dieu, vous n'avez pas voulu que les vôtres meurent avec l'angoisse du doute : cette suprême agonie que vous avez prise pour vous, qui fut votre plus douloureuse Passion, vous l'épargnez à ceux qui croient en vous. Lotte m'écrivait — ce fut sa dernière lettre, la dernière fois qu'il me parla, en ce monde, un langage d'homme : « Péguy était tout pour moi, mais quel couronnement que cette mort pour son œuvre et pour lui-même! » Nous reprenons cette parole, elle nous dicte notre pensée définitive devant la tombe du cimetière du Saint-Sacrement d'Arras, où la croix de bois porte l'inscription: Sous-Lieutenant Lotte, du 136e, tué à l'ennemi.
Patriote, chrétien, apôtre, Lotte par sa mort remplit et dépasse sa destinée. Son cadavre couvre la terre de France et défend une civilisation. Du même coup il réalise le dessein providentiel, car il n'apparaît pas encore qu'un autre peuple soit prêt à recueillir notre héritage dans l'évangélisation du monde, et le décret par lequel Dieu manifeste qu'il voulut la France nécessaire n'est pas rapporté. La mort affranchit son apostolat des limites que lui imposait l'espace et le temps. Il cesse de compter parmi les suppliants pour entrer au nombre des intercesseurs. Déjà, pourquoi ne le dirions-nous pas, nous avons connu, nous avons touché du doigt, auprès des âmes
dont il se sentait la charge, l'efficacité de son sacrifice. Ce n'est pas en vain que par ce fiât répété chaque jour il unissait sa mort à la messe. Plus sûrement que leur vie, la mort des apôtres, unie à la messe, achève la Rédemption.
Pierre Pacary.
Circulaire d'institution.
Coutances, le 7 décembre 1910.
Mon cher collègue,
Je viens vous prier d'adhérer au Groupe des professeurs catholiques de l'Université qu'avec quelques amis nous nous proposons de fonder.
Nous nous groupons, d'abord afin de créer entre nous, dont beaucoup s'ignorent les uns les autres, un lien d'amitié, une aide mutuelle de foi et de prières. Nous espérons soutenir ainsi ceux des nôtres qui souffrent d'être isolés ou en reçoivent quelque préjudice.
Nous nous groupons aussi pour attester au dehors nos convictions et prouver par notre modeste témoignage que France catholique et France illettrée — quoi qu'en disent MM. Jules
Payot et Paul Sabatier — ne sont pas encore synonymes.
Nous voulons enfin que cette communauté de sentiment et d'action redouble en chacun de nous l'élan de la vie spirituelle, donne à notre foi un rayonnement plus vif, et fasse ainsi mieux fructifier chez nos élèves l'influence de notre caractère et de notre dévouement.
Notre groupe restera nettement étranger à toute préoccupation d'intérêt corporatif ou politique.
Notre premier soin doit être la fondation d'un Bulletin qui, nous permettant d'affirmer nos idées, sera l'organe vivant de notre union. Cent abonnements à six francs assureraient son fonctionnement. Dans les lycées et collèges de garçons et de filles, il y a plus de cent professeurs catholiques.
Veuillez donc, mon cher collègue, m'adresser au plus tôt : 1° votre adhésion au Groupe des professeurs catholiques de l'Université; 2° les réflexions, critiques, conseils que vous suggère la présente circulaire ; 3° l'engagement de souscrire un abonnement au Bulletin, dont le premier numéro paraîtrait en janvier.
Fraternellement vôtre en Jésus-Christ.
E.-J. Lotte,
Professeur de 6G au Lycée.
L'accueil fait au Bulletin.
La circulaire a provoqué une cinquantaine de réponses. Trente-cinq m'ont apporté une adhésion entière, généralement brève, franchement cordiale. Quelques-unes émanent d'aumôniers. Elles respirent la tristesse d'hommes qui connaissent les épreuves, mais aussi l'espoir chrétien que rien n'abat. Des collèges et lycées de jeunes filles six adhésions nous sont venues. Le ton en est chaleureux...
Douze abonnés nouveaux sont venus durant la Semaine-Sainte (1911) s'ajouter à nos 141 abonnés fermes. Une fois de plus j'ai compris l'inestimable bienfait des anniversaires chrétiens. Ils assouplissent l'endurcissement de la vie et raclent l'encroûtement des habitudes : ils rompent les mécanismes paresseux, ils réveillent la vie intérieure. Quand, à l'appel du prêtre, durant ces dimanches de carême, Jésus descend parmi nous, quelle détresse si l'on mesure tout à coup le peu qu'on a fait pour lui! Qu'ai-je fait pour toi, Jésus? qu'aije fait pour toi, qui vas mourir pour moi? Abandons, reniements, trahisons... Pierre l'a renié trois fois, et nous...
Un nouvel abonné a senti vivement cette détresse : « J'aurais dû être des premiers à répondre
à votre appel et j'arrive bon dernier, j'en demande pardon non pas à vous, mais au Maître que j'ai trahi par lâcheté. Quand votre appel est arrivé au Collège, ce fut un beau toile : qu'est-ce que ce Lotte? se demandait-on, un imbécile ou un fou?.. » Et notre ami continue de s'accuser. Rien de plus beau que cette implacable sévérité pour soi!
Une de nos amies du Nord, sœur de francmaçon, m'écrit avec épouvante : « Les loges vous guettent, elles relèvent pour les publier les noms de vos abonnés... » Que notre amie se rassure. Des chrétiens ne peuvent qu'être joyeux de cette sollicitude maçonnique. Pour moi, je ne doute pas qu'une telle menace ne décide les indécis : mon chiffre d'abonnements va instantanément monter. Pauvres maçons ! las d'être ridicules ils ont voulu devenir odieux : ils y ont si bien réussi qu'on ne sait plus aujourd'hui s'il sont davantage odieux ou ridicules. Une chose seule reste certaine, c'est le mépris universel où ils enfoncent chaque jour plus profondément. Prions pour eux et laissons faire au bon Dieu.
J'ai eu la désagréable surprise de voir quelques correspondants refuser le Bulletin. Rien n'est plus pénible pour le gérant d'une feuille honnête que de retrouver dans son courrier, salis, flétris, honteux, quelques-uns de ces Bulletins qu'il avait envoyés nets et braves à la conquête d'une amitié.
Il est d'autres formes d'abstention, polies celles-
là, cordiales même ou bienveillantes selon l'âge des correspondants. Il est bien certain que nous sommes un groupement de jeunes, je veux dire d'hommes ne dépassant guère la quarantaine Nourris dans d'autres disciplines, nos aînés, en général, ne comprennent rien à notre action. Je ne leur en veux pas, ils sont de leur temps. Entrés dans la carrière à une époque où l'Université respectueuse des croyances était encore vraiment libérale et cultivée, ils ne peuvent croire, malgré toutes les évidences, que cette Université-là soit mourante. Ils ne sentent pas comme nous la nécessité de sauver le dernier rempart qui tienne encore contre la Barbarie. Le souvenir du passé les empêche de juger le présent. Alors ils m'écrivent :
« L'utilité matérielle et morale du groupement que vous voulez fonder ne m'apparaîtpas. — L'esprit du Bulletin, malgré la foi chaleureuse qui l'anime, ne me satisfait pas. — Je ne vois pas bien nettement où vous voulez en venir... »
On serait découragé par une telle incompréhension si tout à coup on n'entendait une voix jeune : « Le premier Bulletin m'avait intéressé, les suivants entraînent mon entière adhésion. S'entr'aider par l'organe d'un Bulletin, notre époque l'exige, puisque nous assistons à la plus tenace entreprise d'irréligion dont l'histoire fasse mention. »
Pauvreté du Bulletin.
Un abonné de la première heure qui s'intéresse ardemment au succès de notre institution s'inquiète de mes Notes de gérance. « Pourquoi ce compte public des recettes et des dépenses? Pourquoi mentionner le nombre des abonnés? Les hésitants sont pris de peur en voyant que le chiffre des adhérents n'est pas plus élevé. »
Tant mieux, tant mieux! Nous n'avons que faire de chrétiens peureux, nous n'avons que faire de chrétiens hésitants. Soyons peu, mais soyons solides. Constituons le noyau, autour s'organisera la masse. Notre force est dans cette probité.
Dans une revue de Toulouse, un ami inconnu mais fraternel admire précisément ces Notes de gérance. Il y voit la preuve d'une filiale confiance au Bon Dieu. C'est tout à fait cela. Nous n'avons derrière nous ni capitaux, ni comités. Nous vivons au jour le jour. Nous demandons notre pain quotidien. Nous n'avons souci que d'une chose : rester dignes que le bon Dieu nous l'accorde.
Abonnés fermes, abonnés possibles.
Le principe de notre institution est que chaque abonné ferme paie pour quatre qui ne paient pas.
Les non-payants sont une pièce maîtresse de notre mécanisme : sans eux, la moitié du rendement est perdu. Non seulement en effet nous voulons devenir plus dignes de notre nom de chrétiens, mais d'une même volonté nous voulons aussi réveiller la foi chez ceux qui croient l'avoir perdue, ou la redresser chez ceux qui Font laissée s'affaisser. Voilà pourquoi nos amis doivent dans leur entourage immédiat rechercher ceux auxquels il faut qu'une parole chrétienne arrive, et m'adresser leurs noms. Chaque nom nouveau je le considère comme envoyé par le bon Dieu. C'est dire avec quel empressement j'assure aussitôt le service. On a chassé nos moines; nos prêtres suffisent à peine à leur tâche. Il faut bien que chacun s'y mette à présent.
Le Bulletin foyer de vie chrétienne, notre élection.
La première question que l'on me pose est en général : Avez-vous formé un comité? Et la seconde : Quel est votre programme?
Je ne me suis pas soucié de former un comité : mon expérience personnelle m'a montré, maintes fois, que les comités sont nuls pour le travail, sinon pour les vanités.
Je ne propose pas davantage de programme :
les programmes ne sont jamais que des monuments de faiblesse et d'orgueil. L'action les fait craquer ou l'événement les déborde.
Je voudrais que nous fondions un foyer de vie chrétienne. Que chacun y apporte sa bûche.
Ce que les catholiques doivent poursuivre, en ces temps d'incroyance et de stérilité, c'est l'enrichissement de leur vie spirituelle. Il faut que chaque catholique devienne — dans son milieu — un centre de foi et de charité. Les objections intellectuelles, rationnelles, historiques, prétendues scientifiques, que les scientistes modernes lancent contre notre religion tomberont toujours à côté, si notre vie témoigne pour elle. Jamais un argument n'a rétorqué un acte. Quand toute notre conduite sera pénétrée de charité, quand nous aurons cessé de nous aimer pour aimer vraiment Dieu et les autres, il est impossible que Dieu ne nous vienne en aide et que les autres ne soient attirés vers nous. Nous ne pouvons pas mesurer le retentissement d'une vie catholique sur les âmes voisines : mon expérience de converti me montre qu'il est immense. Or, isolés dans un milieu de froideur et d'indifférence, il y a risque que cet essor de charité ne se détende et ne retombe. Voilà pourquoi nous devons nous grouper.
On m'écrit : Vous prêchez des convertis, besogne vaine: c'est les autres qu'il faut atteindre.
— Je réponds : C'est nous que nous devons d'abord transformer. Combien de catholiques demandent autre chose à l'Église que les facilités que sa mansuétude offre aux coupables? L'Église ne peut que pardonner, pardonner toujours. C'est son rôle, sa fonction, sa vocation. C'est la mère : elle pardonne. Et puis, elle a un tel capital de mérites! Alors nous, joyeux pécheurs, nous en profitons. C'est trop commode, ce pardon automatique. Et au lieu que ce pardon, toujours accordé, soit le cordial où nous puisions de nouvelles forces, il devient je ne sais quelle drogue, quelle potion calmante, calmante des remords vivifiants, des repentirs régénérateurs !
Indignons-nous, après cela, des diatribes anticléricales. Indignons-nous qu'un moraliste laïque écrive : « Je connais des gens très pieux sans bonté ni délicatesse. Je connais des gens très religieux qui torturent leur entourage, qui sont d'une avarice sordide... Donc il n'y a nul rapport de causalité entre la religion et la moralité. » C'est tout naturel qu'on parle ainsi : et si ce langage est coupable, c'est sur nous qu'en retombe la faute.
Au lieu de prendre des mines douloureuses ou scandalisées devant le débordement des impiétés modernes, il vaudrait mieux faire un retour sur soi, et se demander si les premiers responsables ne sont pas les catholiques eux-mêmes. L'in-
croyance n'aurait pas poussé de telles racines dans notre pays, si elle n'avait eu pour terreau les vices et les trahisons des croyants.
Il serait peut-être temps d'y songer. Il serait peut-être temps, si nous voulons faire régner Jésus sur le monde, de le faire régner sur notre cœur.
En tout cas il faut être aveugle, pour ne pas voir que l'irréligion est à bout, que nos pauvres frères incroyants en ont assez, qu'ils en sont saouls, qu'ils veulent autre chose. Je les connais, j'étais des leurs. La vue des ruines, qu'ils ont accumulées, leur serre la gorge; les menaces de l'avenir, qu'ils ont préparé, les épouvantent. Ils se méfient encore des « curés », comme ils disent. On se méfie toujours de ses victimes. Mais nous, les catholiques, ils nous examinent avec sympathie. Plusieurs ont applaudi à notre entreprise, plusieurs sont de nos abonnés. Qu'allons-nous leur offrir? Est-ce en nous la vue de leurs propres infirmités? est-ce la vue de la vigueur chrétienne?
Sachons-le. Chaque catholique porte à cette heure une redoutable responsabilité. De nous, dépend le retour ou l'aversion d'innombrables incroyants. Dans une société toute chrétienne, la faute d'un fidèle est toujours une faute; mais son rayonnement est étroit, aussitôt étouffé par les mérites voisins. Le fidèle coupable reste encore
un fidèle. Dans notre société incroyante, une faute d'un seul de nous a des répercussions infinies : elle suffit pour écarter de notre foi, de notre communion, de notre Église, le frère égaré qui allait revenir. Ce n'est plus une faute, c'est un crime.
Nous n'avons pas choisi notre heure. Il n'appartient pas à l'homme de choisir son heure. C'est affaire au bon Dieu, cela. Mais quand l'heure est venue, c'est à nous de marcher. Quel honneur! quelle élection! nous sommes ceux qui réconcilierons, nous sommes ceux qui restaurerons.
Les Catholiques et l'Université.
J'ai reçu trois lettres intéressantes, l'une d'un curé de campagne, l'autre d'un collègue, la troisième d'un jeune soldat.
Celui-ci, qui est pourvu de son brevet supérieur, hésite à entrer dans l'enseignement public. 11 me demande conseil. « Il ne sait s'il lui sera toujours possible de concilier ses devoirs professionnels avec ses devoirs de chrétien. » J'ai vivement engagé notre ami à entrer dans l'enseignement public. Il n'y a pas, il ne peut y avoir jamais conflit entre les devoirs professionnels et
les devoirs de catholique. Ce sont nos Grands Moralistes et leurs disciples qui créent de ces fausses incompatibilités. Une telle question ne devrait pas se poser. Elle est en tout cas facile à résoudre : puisque le recrutement des instituteurs publics subit une crise redoutable, que les catholiques en profitent et envahissent cet enseignement; en dix ans, ils en auront modifié l'esprit. En attendant, qu'on dépouille toute crainte : premièrement (on doit le dire bien haut), quand on fait consciencieusement son métier, on n'a rien à craindre de ses chefs. Si un chef est injuste, on en trouvera toujours un dans la série hiérarchique qui ne le sera pas. J'ai seize ans de service, je n'ai encore jamais subi la moindre injustice, ni la plus légère vexation. Deuxièmement, on n'est pas isolé, on est de son amicale ou de son syndicat. Troisièmement, la puissance des sectaires est un trompe-l'œil, un attrappe-froussards. Ils sont puissants quand on a peur d'eux, leur force est directement proportionnelle à notre lâcheté. Ignorons-les : les voilà impuissants.
« Que pensez-vous de la neutralité de renseignement? » me demande un collègue. Je pense qu'il nous est très facile de l'observer dans nos classes. Enseigner nos diverses disciplines et n'enseigner qu'elles, c'est notre devoir et un devoir aisé. Pour moi, voilà douze ans que je fais
soit décliner Rosa, soit expliquer YEpitome; je n'ai jamais eu l'idée d'infléchir l'étude des déclinaisons ou l'interprétation de ce texte vers la prédication religieuse. Maintenant, je ne peux empêcher mes élèves de savoir que je suis catholique : ils m'ont vu à la messe du Saint-Esprit ; ils me verront à la messe de la première communion. Et s'il leur arrive de me rendre l'affection que je leur porte, je ne peux les empêcher non plus d'être par là même attirés vers la foi que je pratique, ou retenus par elle. Ces sympathies, ces influences sont d'un ordre qui échappe à toute réglementation.
Le curé de campagne admire qu'il y ait tant de foi chez des Universitaires. « L'exemple que donne votre groupement m'a fait réfléchir. Je me demande si nous ne nous sommes pas laissé parfois entraîner à des injustices, et, dans nos luttes contre l'école laïque, si nous n'oublions pas trop l'âme des instituteurs. »
C'est une grave question que soulève là ce curé de campagne et qui intéresse directement la politique de l'Eglise de France toute tendue dans un puissant effort de création scolaire.
Il est absolument nécessaire que l'Eglise établisse un enseignement indépendant de l'Etat. A la limite, on n'imagine pas l'Eglise se désintéressant de l'enseignement, tandis qu'on imagine très bien l'Etat ne distribuant point d'ins-
truction. L'Etat nous doit des soldats et des juges ; le reste n'est pas essentiellement de son ordre. Mais il faut compter avec les réalités. Or depuis cent vingt ans l'Etat s'est fait pédagogue. C'est une réalité dont on ne peut faire table rase. Quels que soient les retournements que nous ménage l'avenir, longtemps encore, l'école publique se dressera à côté de l'école confessionnelle. Et alors, un grave danger subsiste : si nos prêtres s'ouvrent trop complaisamment aux suggestions de la concurrence, comme en ces matières la concurrence se nourrit d'aigreurs et de méchancetés, voilà des ministres de paix qui courent risque de devenir des agents de guerre. Il y a évidemment là pour nos prêtres une tentation d'autant plus dangereuse qu'elle se revêt des apparences d'un devoir. Or cette tentation me paraît très facile à déjouer : il suffit pour nos prêtres de ne pas considérer a priori comme un ennemi celui qui donne l'enseignement de l'État, ni comme un chrétien diminué celui qui le reçoit. Méfions-nous des journaux et de l'esprit de polémique. Partout où l'instituteur n'est pas un sectaire, il peut et il doit y avoir bons rapports, sinon entente, entre lui et le curé. Un de mes amis — non pratiquant pourtant — a spontanément corrigé ses manuels d'histoire quand je lui eus communiqué les livres de Jean Guiraud. Nos prêtres ont trop souvent une sorte
de prudence défiante qui les empêche de découvrir et partant d'encourager les bonnes volontés toutes prêtes. Plus l'école d'Etat leur est fermée, plus ils doivent s'appliquer à y entretenir des amitiés. Cette machine de guerre qu'on a montée contre Dieu fonctionnera alors pour le triomphe de Dieu. Mais n'est-ce pas l'habitude du bon Dieu, de vaincre ses ennemis avec les armes même qu'ils ont forgées contre lui?
Il faut prier.
Notre foi nous dit qu'il n'y a pas un seul français baptisé qui ne soit, encore et toujours, envers et contre soi, catholique. Ce que la foi nous dit, l'expérience, chaque jour, nous le prouve. Je le constatais le mois passé. Un de mes amis était gravement malade. Un beau matin, j'apprends qu'il a demandé le curé de sa paroisse, qu'il s'est confessé, qu'il attend la communion. Je monte le voir : c'était un homme transfiguré. La veille, masque terne et douloureux : aujourd'hui, face rayonnante. 11 est catholique désormais. Au fond, s'il l'est à cette heure, c'est qu'il l'était hier, c'est qu'il l'était depuis son baptême. Tant qu'un souffle de vie temporelle Fanime, l'incroyant appartient à la Communion, et toute la Communion travaille pour
lui. On doit même dire qu'il lui faut un dur entêtement, une force d'obstination singulière, pour se fermer à la pénétration des prières d'ici-bas, comme à l'influence des prières de là-haut.
Il faut prier.
Songeons aux milliers et aux milliers de chrétiens qui ne prient plus.
Notre groupement est avant tout un groupement de prières. Nous nous sommes unis d'abord et avant tout pour prier plus et mieux, en priant pour plus de frères et avec plus de frères.
11 faut que cette union mystique s'affirme dans un acte commun de foi et d'amour. Nous jugeons donc nécessaire que les abonnés de ce Bulletin, j'entends ceux qui croient et qui pratiquent, communient tous ensemble le premier dimanche de chaque mois.
Je supplie nos amis de ne point se dérober à ce devoir. Chaque mois d'ailleurs je rappellerai le dimanche où la Table Sainte nous réunira.
Je demande aux quelques aumôniers, vicaires, curés, abonnés à notre Bulletin, de nous donner leur messe du même dimanche, et aux évêques qui ont bien voulu soutenir personnellement nos efforts d'étendre sur nous le bienfait de leur bénédiction dominicale.
Si j'en juge par moi-même, un chrétien, à notre époque, doit prier chaque jour pour dix ou
douze personnes au moins. Il ne faut pas perdre cela de vue. C'est très lourd. Et si les prières en commun forcent mieux la miséricorde divine, formons une phalange qui emporte tout.