‹ Un compagnon du PéguyChapitre 33 sur 41 · LETTRE A BRENN · texte numérisé non relu

LETTRE A BRENN

La Charité de V Eglise catholique.

A la suite de ma conversion et de l'apparition du Bulletin, j'ai reçu de mon vieil ami Brenn une lettre qui me reproche mes or émus et mon reniement. Cette lettre est remplie d'une hostilité farouche contre notre Église : catholique romain, papiste, Vatican, exclusivisme et anathèmes catholiques, flammes inquisitoriales... ces mots à chaque phrase éclatent comme des injures. Il semble qu'il y ait entre nous haine inexpiable, irrévocable divorce. Eh bien! j'apprendrais dans huit jours que Brenn est devenu papiste, que je n'en serais pas étonné du tout. 11 y a tant d'incertitude, d'angoisse et de détresse au fond des cœurs de nos frères incroyants, que, pour se donner l'illusion de la force, ils sont obligés de prendre cette attitude abrupte, choquante, et surtout si menteuse, pour qui connaît la bonté de leur cœur et la droiture de leur intelligence.

Ils savent aussi bien que nous quelle étonnante ouvrière de vie et de civilisation fut l'Eglise, quel merveilleux ministère de charité elle exerça le long des siècles, et que les bûchers ou dragonnades furent moins son œuvre que celle de la politique des princes et de la brutalité des peuples. Ils savent cela, mais ils se raidissent contre l'évidence, et, pour justifier leur aversion, ils vont se façonnant de l'Église l'image la plus laide qui soit, la plus mesquine, la plus odieuse. Étrange injustice! On se tient résolument en dehors du monde catholique, on ne sait rien de sa vie, on n'en veut rien savoir : on ne consent à prêter quelque attention qu'aux scandales qu'exploite une presse immonde, ou aux calomnies qu'elle répand. Et c'est là-dessus qu'on fait son siège. 0 Esprit critique, pour une fois, qu'es-tu devenu? 11 serait si simple d'aller tout bonnement à la messe un dimanche — à la grand'messe, bien entendu — et de lire dans un paroissien romain ce que les catholiques demandent à leur Dieu.

Que ne t'avais-je près de moi, vieux Brenn, voilà deux mois, à l'office du Vendredi-Saint? C'est la première fois depuis vingt ans que je célébrais l'anniversaire de la mort de Jésus.

L'Évangile finissait : Le prêtre avait dit le supplice du Juste : comment Judas l'avait trahi, comment Simon-Pierre l'avait renié, et les hur-

lements des foules carnassières, et la montée du Golgotha et la crucifixion. J'étais encore tout remué par le récit de Jean, quand la voix du célébrant prononça les oraisons du jour. Ah ! mon ami, que ne t'avais-je près de moi? Rien n'est plus beau que ces prières du Vendredi-Saint. Il n'est pas de suppliants antiques, pas de foule thébaine, pas de chœur de vieillards, qui aient jamais lancé vers le ciel un appel plus émouvant.

« Dieu tout-puissant et éternel, qui, dans le Christ, révélas ta gloire à toutes les nations, garde les œuvres de ta miséricorde... »

Et la prière monte pour l'Église et ses pasteurs, pour les catéchumènes, pour le peuple entier des fidèles. Elle ramasse toutes les misères humaines, elle les tend vers le Père tout-puissant, pour qu'il les dissipe au souffle de sa bonté.

« Nettoie le monde de ses erreurs, enlevé les maladies, chasse la faim, ouvre les prisons, brise les chaînes, donne aux voyageurs le retour, aux malades la santé, à ceux qui naviguent le port du salut... »

Mais ce n'est pas assez de prier pour le troupeau réuni autour de la Croix. Fille de Jésus, qui est mort pour tous les hommes, c'est pour tous les hommes — hérétiques, schismatiques, païens, — que l'Église demande la « joie » de sentir présente la miséricorde divine.

« Qu'elles arrivent jusqu'à toi les prières de

ceux qui crient, quelle que soit leur tribu! ation... »

Et il y a quelque chose de plus beau encore, ô Brenn : en ce jour anniversaire du meurtre de Jésus, c'est pour ses meurtriers même qu'elle adresse au Très-Haut les dernières oraisons : « Prions aussi pour les Juifs déloyaux : afin que Dieu notre maître enlève le voile de leurs cœurs; afin qu'eux aussi reconnaissent Jésus- Christ notre Maître.

« Tout-puissant Dieu éternel, qui ne rejettes pas hors de ta miséricorde même la déloyauté Judaïque, exauce les prières que nous présentons pour V aveuglement de ce peuple; afin qu ayant reconnu la lumière de la vérité, qui est le Christ, ils soient tirés de leurs ténèbres... »

Que viens-tu donc nous parler d'exclusion et d'anathème? Limiter l'Église de Dieu à la seule communion des fidèles, quel catholique a jamais émis cette prétention? nous savons de science certaine — parce que Dieu nous l'a dit — que notre salut est assuré si nous suivons ses commandements et la direction des pasteurs qu'il nous donne; mais nous savons aussi que la grâce de Dieu anime le monde entier, que son esprit souffle où il veut, que tout ce qui est fécond, généreux, vivant, émane de lui, et que, si sa justice est terrible, sa bonté est infinie. Nous autres, catholiques de l'Église romaine, nous sommes

des troupes régulières; nous avons des cadres, une discipline, notre pain de guerre, l'Eucharistie, notre étendard, la Croix» Mais nous n'ignorons pas que des « irréguliers » peuvent mener le même combat. Fils de Dieu comme nous, pourquoi ne travailleraient-ils pas à son triomphe ? et n'est-ce pas justement pour eux que notre Église s'est faite apostolique ?

Non, l'Église n'exclut personne, loin d'exclure elle convie. Mais on est libre de ne pas répondre à son appel, libre aussi de la trahir et de l'abandonner. Ce n'est pas elle qui vous chasse , c'est vous qui partez. Et quand vous êtes partis secouant la poussière de vos sandales, c'est elle encore qui prie pour vous, et qui pour vous, fils ingrats mais d'autant plus aimés, offre à Dieu le trésor de ses sacrifices et de ses prières.

Lettre à un instituteur de Paris.

Devant l'indécision de certains amis qui voudraient bien croire tout en s'y refusant, et qui s'y refusent tout en protestant qu'ils voudraient bien, il m'est arrivé parfois, impatienté, de leur dire à l'un ou à l'autre : « Voici une feuille de papier, je vous laisse deux heures seul, jetez-moi donc làdessus votre conception du monde et de la vie ». Inutile de dire que la feuille ne fut jamais noircie. Eh bien, ce que je ne pus obtenir d'un ami, un abonné, instituteur à Paris, sans que je le lui aie demandé, me l'envoya spontanément au début des grandes vacances.

Je ne crois pas qu'il existe un résumé plus clair et plus probe de ce qui fait la métaphysique de beaucoup d'excellents Français en ce début du xxe siècle. Ce texte a la valeur d'un document.

Paris, 15 août 1913.

Dieu existe-t-il?

J'en suis à me poser la question. J'en suis au doute, après avoir cru avec ferveur et pratiqué la religion catholique pendant ma jeunesse, après avoir tout rejeté ensuite et adopté l'athéisme pur à vingt ans.

De quel droit manifesté-je donc aujourd'hui une sympathie sincère pour les catholiques, puisque je ne suis

point rallié à leur doctrine, puisque, sur le point essentiel même, l'existence de Dieu, j'hésite encore ?

C'est parce que j'en arrive à prendre pitié de ma propre position philosophique, parce que je préférerais de beaucoup croire comme autrefois ; parce que j'envie les croyants, les pratiquants ; parce que mon cas est évidemment anormal et qu'il est nécessaire d'avoir autrechose, pourorienter sa vie, qu'un doute funeste sur la question fondamentale.

C'est qu'aussi, socialement, pratiquement, la religion catholique est un principe d'ordre, d'acceptation de la vie, de résignation, d'espoir, qui a forcément mes sympathies, puisqu'elle s'oppose aux idées de désordre, d'anarchie, de désespoir que je réprouve.

Pourquoi celle-ci, alors, plutôt que le protestantisme, par exemple, ou toute autre forme de religion organisée ? Simplement parce que traditionnelle dans mon pays, religion des miens, de mes ancêtres. Et aussi parce que protestantisme, c'est presque toujours, en France, alliance avec les éléments de désordre, d'anarchie, d'antipatriotisme, d'athéisme, bref, avec tout ce que je déteste parce que funeste à la prospérité et à la vie même de mon pays.

Si je croyais posséder la vérité et que celle-ci fût une affirmation d'athéisme, l'enseignerais-je à mes enfants? Sans doute, par simple loyauté.

Mais je n'en suis pas là, puisque la vérité, j'en suis à la chercher.

Indécis moi-même, je ne crois pas pouvoir armer pour la vie mes enfants de cette seule indécision : je vais pour eux. à la solution que je juge socialement la meilleure et traditionnellement la nôtre : je leur ferai faire leur première communion.

Mais si, plus tard, ils me questionnent sur mon cas ? Alors, s'ils croient, je m'efforcerai de ne pas troubler leur quiétude, et de leur laisser croire que je pense comme eux. Je n'opposerai rien à leur croyance, les jugeant trop heureux et trop supérieurs à moi. S'ils arrivent, à douter eux-mêmes, alors seulement je leur exposerai mon propre état d'esprit.

Ceci dit, essayons de résumer les raisons de nos cloutes. Tout d'abord, ce qui nous porte à croire en Dieu.

1° L'existence de la création, le spectacle magnifique de la terre et du ciel et des astres.

2° L'intelligence humaine, les aspirations de l'esprit vers le beau, le bien, la justice, l'idéal, l'infini.

3° Le besoin invincible de croire que l'univers n'est pas un « produit du hasard », mais le résultat d'une volonté; que, par suite, « la vie a un sens», un bul. Autrement, si la vie n'est qu'un « passage «sans signification, si les efforts de l'homme n'ont pas le caractère d'une collaboration à une œuvre conçue par Dieu, tout n'est plus que vanité, l'effort n'a plus de but réel, et rien ne peut répondre de façon suffisante à la question désespérée : « A quoi bon...? »

4° La phalange des esprits d'élite qui de tout temps a affirmé sa croyance et qui forme l'immense majorité des penseurs profonds.

Ensuite ce qui nous éloigne de cette première conception.

1° L'incertitude de certaines réflexions précédentes, sujettes aux fluctuations du raisonnement, aux influences des circonstances. L'impossibilité d'en contrôler l'exactitude.

2° Tant de faits, d'observations quotidiennes, qui semblent montrer que les événements vont au hasard. L'existence d'espèces végétales ou animales inutiles ou dangereuses, qui paraissent avoir surgi au cours du temps sans qu'une volonté ait présidé à leur création.

3° L'existence de l'iniquité, le triomphe fréquent du mal, les souffrances imméritées, les catastrophes effrayantes dues au hasard. Dieu n'aurait alors agi que par des lois générales, se désintéressant des imperfections de détail, lesquelles ont souvent des conséquences terribles pour les hommes : tremblements de terre, cyclones, naufrages; enfants nés difformes, idiots; épidémies, etc., toutes choses ne pouvant concorder avec l'idée que nous nous faisons d'un Dieu infiniment juste et parfait.

Je réponds tout de suite à l'objection forte et profonde : la créature ne peut comprendre l'intention du Créateur.

On a peine à concevoir que Dieu ait pourvu l'homme d'une raison comme pour se jouer d'elle et réduire ses efforts à néant. S'il faut que cette raison renonce à ellemême et s'incline impuissante, n'est-ce pas renoncer au plus beau présent que Dieu ait fait à l'homme ? Pourquoi aurait-il doté l'homme d'une intelligence s'il lui a posé cette condition : « Renonce à t'en servir quand il s'agira pour toi de chercher à comprendre l'essentiel » ?

Les objections se multiplient quand il s'agit de la religion sous sa forme catholique et dogmatique.

Pourquoi le Fils de Dieu n'a-t-ii pas laissé de preuves formelles et indiscutables de son passage ? Dans l'infini du temps, il lui était possible de choisir une époque où l'on pût enregistrer sans conteste sa vie et ses miracles. Tandis que l'Évangile apparaît comme une légende incontrôlable. Pourquoi Dieu renonce-t-il au miracle évident qui anéantirait les doutes et les hérésies contemporaines?

Pourquoi tant de religions à côté de la religion catholique ?

Pourquoi les prêtres réformateurs de bonne foi, les mauvais prêtres, et les prêtres indifférents ?

Pourquoi, si l'àme existe, cette parenté étroite, évidente, aveuglante, entre l'homme et le reste de la création? Squelette, chair, organes essentiels, cerveau, communs à l'homme et aux animaux sans âme. Quasi-animalité de certaines espèces humaines, de certains individus humains ; indices si impressionnants d'intelligence chez certains animaux ; état de crétinisme d'hommes nés dénués de raison. Génération de l'homme semblable à la génération animale; état primitif de l'enfant nouveau-né; différences énormes entre l'àme de l'élite et l'âme de la foule. Influences énormes de l'éducation, de l'atavisme, de la maladie, des commotions sur la pensée et l'intelligence. Qu'estce que l'âme d'un nouveau-né ? Qu'est-ce que l'âme d'un idiot ? Qu'est-ce que l'âme d'un individu dont un choc sur

la tête a obnubilé les facultés, la connaissance, le souvenir ?

Oui, pourquoi, si l'âme est indépendante, est-elle transformée, mutilée, anéantie par un choc intéressant telle ou telle partie du cerveau?

Et si malgré tout, elle existe, indépendante, pourquoi ces apparences si impressionnantes, pourquoi pas la certitude aveuglante ? Pourquoi cette espèce de piège tendu à la raison humaine ?

Longtemps on a cru à la création remontant à 6.000 ans : c'était un dogme, à un moment donné. Il a fallu en rabattre devant la géologie. L'apparition de l'homme est indéfiniment reculée. La preuve est peut-être faite, ou sera faite demain, que l'homme primitif était un animal. L'anatomie comparée nous étalera peut-être la série des squelettes intermédiaires entre le pithécanthrope animal et l'homme actuel. Alors, le dogme devra en rabattre encore et s'incliner. Il faudra avouer : l'homme n'a pas d'àme, ou les animaux en ont une. Qu'est-ce alors que l'âme immortelle étendue aux divers degrés de la classification animale?

La conviction s'impose à moi, désespérante, devant l'observation, devant les faits: l'homme n'est qu'un animal dont le cerveau a fait des progrès surprenants, l'homme n'est qu'un « animal arrivé » .

Je tombe aujourd'hui même, par hasard, sur cette phrase de Taine, dans son « Voyage aux Pyrénées >• : « Que sommes-nous, sinon une excroissance passagère, poussée au hasard dans une fente de la roche éternelle ? » (1).

(1) Nous avons conservé intégralement cette lettre qui a bien, comme disait Lotte, la valeur d'un document. Sa publication dans le Bulletin suscita des commentaires. Un correspondant, tout en approuvant l'instituteur de Paris de rejeter le protestantisme, critiqua son ton et son attitude à l'égard des protestants : il demandait, non sans raison, qu'on discernât entre les protestants demeurés chrétiens et ceux pour qui le protestantisme n'est plus qu'une étiquette couvrant le scepticisme et l'intolérance. D'autres lettres tendaient à compléter la réponse de Lotie, qui avait de parti pris refusé une discussion de détail.

BiSLIOTHECA

Secouons la tristesse, la lourde tristesse, qui se dégage d'un tel document, et puisque nous sommes à une époque où il importe de recenser ses forces propres et de reconnaître les positions de l'ennemi, signalons tout d'abord un symptôme rassurant :

Voilà un incroyant qui ne considère pas son état comme supérieur à celui du croyant.

Quel changement sur les 150 dernières années! Ruinée la superbe assurance d'antan, découronnée la fierté de celui qui a brisé les chaînes du dogme, tombée l'ivresse de l'affranchissement. On mesure enfin ce que l'on a perdu : certitude, force, paix, joie, Et ce qui reste... Oh! ce qui reste... misérable orgueil scientiste, déséquilibre intime, indécision, angoisse, on le porte comme un de ces maux qui vous rongent en dedans et dont on sait bien qu'on mourra. J'en

Sans méconnaître la portée de certaines objections, elles observaient que sur plusieurs points, en ce qui concerne, par exemple, les circonstances de la venue de Notre-Seigneur, l'époque de la création, la parenté prétendue de l'homme et de l'animal, les difficultés soulevées ne valaient pas d'arrêter un esprit aussi net et sincère que l'auteur de la lettre. Mais pour développer à fond ces réponses, il faudrait un traité d'apologétique, La foi chrétienne (Paris, Poussielgue, 1885), maintes fois réimprimé et mis à jour, ou mieux encore les divers articles du Dictionnaire apologétique de la foi catholique, en cours de réédition par le P. d'ALÈs (Paris, Beauchesne, 1911 et suiv.). (P. P.)

arrive à prendre pitié de ma propre position philosophique... J'envie les croyants, les pratiquants... Mon cas est évidemment anormal... Eût-on jamais parlé ainsi il y a quinze ans? Quelle confiance nous avions alors, quelle intrépidité! Et quand on découvrait un catholique, quelle pitié secrète pour le malheureux ! Pour moi, je ne voyais pas un homme faire un signe de croix, suivre une procession, porter un livre de messe sans recevoir un coup : j'étais choqué, je trouvais cela déplacé.

Le plus frappant c'est que de telles paroles soient dites par un universitaire, un instituteur. Pauvre M. Buisson! vous pouvez faire préfacer votre Foi laïque par le Président de la République, membre de l'Académie Française; vous pouvez, avec vos Ligues de l'Enseignement, intimider le Président du Conseil; vous pouvez — encore et toujours — faire des lois et des règlements, et, pour les appliquer, mobiliser tous les sous-préfets, commissaires de police et gendarmes du pays... Mais cette âme d'instituteur qui fut vôtre et que vous n'avez plus, toutes ces énormes machines temporelles ne vous la rendront pas.

Autre symptôme rassurant : pendant des années on affecta autant de respect pour la religion qu'on montrait de haine pour le cléricalisme. Le cléricalisme, entendez l'Église. C'était l'Église, l'Église Romaine seule, qu'on prétendait combattre.

Or, par un brusque retournement c'est cette Église si détestée, si honnie, qui depuis la Séparation inspire aux ennemis de la veille (aux meilleurs d'entre eux, s'entend) un respect, une admiration qu'on sent pénétrés d'une secrète tendresse. La raison se rebelle encore contre la foi, c'est entendu, mais elle s'incline devant l'Église, cette incomparable maîtresse de sagesse. Notre ami se refuse encore, mais il lui donne ses enfants : Mes enfants feront leur première cornmunion. Quelle promesse pour la moisson prochaine !

Quant à suivre notre ami dans le détail de sa critique et de ses doutes et de ses objections, nous nous y refusons absolument.

Nous avons passé nous-même par l'état où il végète présentement ; c'est le plus pénible qui soit ; nous n'avons nulle envie d'y retourner.

Ce qui caractérise cet état, c'est une sourde résistance, une mauvaise volonté butée, une mauvaise volonté d'autant plus entêtée qu'on ne veut pas se l'avouer. Une fois qu'a craqué dans des cœurs comme les nôtres l'armature matérialiste et athée, si l'on était sincère avec soi, je veux dire non pas avec le personnage extérieur que nous jouons, mais avec notre moi profond, on

se reconnaîtrait subitement chrétien. Mais par un mystérieux dédoublement, francs et loyaux avec autrui, nous sommes fourbes et menteurs avec nous-mêmes. Pendant vingt ans on a vécu sans Dieu; toutes les habitudes, tous les mécanismes, toutes les manières de sentir et de penser se sont organisées sans Dieu, en dehors de Dieu, contre Dieu. Quand une poussée de la grâce et l'expérience de l'événement ramènent soudain Dieu dans le champ de la conscience, alors nous nous sentons comme trahis et tout conspire en nous, le premier émoi passé, pour refouler l'intrus. Si l'on a de V instruction (c'est, hélas ! notre cas) on se rue aussitôt vers l'arsenal où, sous le masque de science, le vieil orgueil humain forge des armes pour l'incrédulité. A nous la paléontologie, la mastodontologie, la géologie, la météorélogie, la cosmologie, l'anthropologie, la sociologie, et toutes les logies possibles et imaginables ! Et sur le point de source où la grâce a jailli, on entasse, pour l'obstruer, tout ce qu'on peut ramasser d'aperçus hâtifs, de conclusions extrêmes, d'hypothèses invérifîées. Notre ami soulève vingtcinq objections. Supposez qu'on y réponde victorieusement ; avant que la vingt-cinquième soit par terre, une vingt-sixième se dressera inopinément, et ce sera comme par hasard l'objection décisive.

Nous ne tomberons pas dans ce piège que nous

tend (que se tend) notre ami. Nous ne descendrons pas sur le terrain mouvant où il reste enlisé. Nous n'aspirons pas à descendre. A lui de se hisser jusqu'à nous.

Il faut bien qu'il se mette dans l'esprit que d'états comme le sien on ne sort que par un coup de force : les prétendues impossibilités scientifiques et rationnelles dont il dresse l'épais appareil, sont des nuées vaines, de creuses apparences que l'acte fait subitement s'évanouir. Trois ans je les ai vues s'élever autour de moi, me cachant le ciel, trois ans elles m'ont comme emprisonné. Elles s'entassaient autour de moi comme une muraille pélasgique. Un beau matin je m'élançai : la muraille céda comme un brouillard. Alors pourquoi diable avoir attendu si longtemps ?

Nous ne sommes pas avec Dieu comme l'élève de philosophie de ma jeunesse avec le vieil aumônier fatigué. L'élève pousse des colles et le vieil aumônier répond à côté. Nous n'avons pas de colles à pousser au bon Dieu. Dès qu'on a seulement l'idée de pousser une colle, c'est qu'on est tout près de ne plus rien comprendre, ni à Diei ni à la création, ni à la vie, ni à rien du tout.

Notre ami s'est mis en face du monde — c'esi la célèbre méthode objective; et il juge — c'esl notre vieille habitude de pédagogues. Il s'est mis en face du monde c'est-à-dire en dehors; il s'exclut, il se forclôt. Comment dès lors saisirait-i

l'esprit qui l'anime du dedans! Cette attitude qui est celle du savant, est juste l'inverse de celle du croyant. Le savant regarde du dehors, le croyant du dedans. S'ils changent de fenêtre, il est bien évident que ni l'un ni l'autre ne peuvent plus rien voir. ,

Ainsi placé pour ne rien voir de ce qu'il cherche, notre ami juge. Il ose juger. La création est un devoir d'élève. Il note ici : obscur ; plus loin : incohérent...

O mon ami, quel pitoyable orgueil! De grâce, quittez cette fallacieuse objectivité, fermez les yeux et les oreilles, retirez-vous en vous-même, c'est là tout au fond que s'ouvre la baie sur l'invisible. Et vous le savez bien; mais vous êtes comme les autres, vous avez peur de regarder; car si Ton regarde ainsi, c'est Dieu qu'on risque devoir tout à coup, Dieu si grand, si immense, si terrible, qu'on en frémit jusqu'au fond des os. Et l'on détourne la tête, et l'on dit : c'est une folie. Un ami vous rassure : troubles digestifs, vertiges d'estomac... Mais voyons, soyez franc, en seriez-vous où vous en êtes si vous ne saviez pas au tréfond de vous que c'est bien Dieu que tel et tel jour vous avez entrevu.

On a beau détourner la tête, il est des moments, vous ne pouvez l'ignorer (car quel homme de juarante ans peut l'ignorer? quel homme qui a PU des naissances? quel homme qui a vu des

morts ? quel homme qui a vu l'amour et la trahison de l'amour, l'amitié et la trahison de l'amitié?), il est des moments où, au fond de certaines joies, au fond de certaines tristesses, vous le savez bien, c'est Dieu qu'on atteint tout à coup. Alors, pourquoi le nier, quand on l'a une fois découvert? pourquoi se débattre ainsi? pourquoi pas l'abandon aux bras de notre père?

C'est un genre que l'on se donne aujourd'hui. On s'entend dire : « Ah ! vous avez bien de la chance de croire, vous. » Il semblerait que nous bénéficions de quelque injustice, de je ne sais quel traitement de faveur. Ce n'est pourtant pas une chance qui nous est tombée toute seule. Rien n'arrive jamais tout seul. Nous croyons, premièrement, parce que nous n'avons pas fait le malin avec le bon Dieu et qu'il nous a suffi de l'entrevoir à de certains instants privilégiés de notre vie pour admettre tout simplement qu'il est. Nous croyons, deuxièmement, parce qu'ayanl éprouvé l'existence de Dieu nous avons compris autant avec notre cœur qu'avec notre raison qu'i ne pouvait se désintéresser de nous, qu'il fallai qu'il nous aimât, que nous étions ses enfants, 01 sinon, que ce monde, cette vie et tout, ce serai par trop horrible. Nous croyons, troisièmement parce qu'ayant réclamé comme un dû cet amour nous n'avons eu qu'à ouvrir les yeux pour voi

dans la naissance, dans la vie, dans l'enseignement et dans la mort de Jésus-Christ, la preuve d'un amour tellement inouï qu'il ne reste plus à l'homme qu'une attitude pertinente, celle d'une perpétuelle action de grâce. Nous croyons, quatrièmement, parce que la vie selon Jésus étant impossible sans Jésus, il faut que sa présence se perpétue parmi nous ; or, cette présence se perpétuedans l'hostie. Nous croyons, cinquièmement, parce que, dans un monde où tout change, ni cet enseignement ne peut se maintenir, ni cette présence se perpétuer que dans et par une institution immuable : or, cette institution, on sait assez que c'est l'Église Romaine.

Je comprends qu'on soit athée, je l'ai été. Et je l'ai été si pleinement, si totalement (à ce qu'il me semblait), avec une certitude si tranquille, que je n'imagine pas qu'on puisse l'être ni plus, ni mieux. Et je reconnais que l'athéisme est un état, où vraiment on ne se trouve pas trop mal. Il est ce qu'on voudra : il comporte un équilibre, une paix. Je ne m'adresse donc pas ici à l'athée. C'est à la vie d'instruire l'athée, toute parole avec lui est vaine. Je m'adresse à l'homme inquiet,h celui qui a reçu certains témoignages, et je lui dis : Averti, vous ne pouvez nier Dieu; Dieu posé, vous ne pouvez nier Jésus ; Jésus posé, vous ne pouvez nier l'Église. Il y a là une logique invincible. Vous n'échappez à son étreinte

que par dérobade, et ne gardez votre position que par entêtement obstiné.

Il y a Dieu, il y a la création, il y a le corps et l'âme, il y a le péché, il y a la rédemption. Voilà ce qu'on vous demande d'admettre. Avec cela tout devient clair, tout devient simple, tout devient harmonieux. Chaque chose apparaît à sa place dans la création : Dieu en haut, la matière en bas, l'homme au milieu.

Et nous comprenons alors quel poste privilégié nous occupons, quel poste unique, à nul autre comparable. Nous comprenons quelle grandeur est nôtre et nôtre aussi quelle terrible responsabilité. Nous sommes esprit et matière, nous sommes du spirituel lié à du charnel, de l'éternel lié à du temporel. Ceci vaincra-t-il cela? Libre à nous d'accepter la lutte, libre à nous de la refuser. Nous sommes libres, totalement libres. Notre vouloir nous appartient, non à Dieu. Dieu sollicite, il ne contraint pas. Il invite, il n'oblige pas. Son triomphe consiste précisément à ne pas contraindre, à ne pas obliger, à nous faire faire de nous-mêmes, sponte nostrdy sa propre volonté. A nous d'avoir des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. Mais une fois que nous avons vu et entendu, comment pourrions-nous nous refuser!

Il faut risquer. Que risquons-nous de perdre? rien. Que risquons-nous de gagner? tout.

Vous nous enviez. Imitez-nous. Une fois qu'on

a dit de tout cœur : Fiat voluntas tua} que craindrait-on? Dès ici-bas quelle paix, quelle force !

Nous sommes sur la ligne de feu. Notre chef est là-bas très loin. Nous ne le voyons pas, nous n'avons pas besoin de le voir. Nous le verrons le jour de la victoire. En attendant, nous savons sa volonté : il s'agit de marcher et d'aller de l'avant et de ne pas caler et de ne pas s'affaisser dans les fossés. Et quand il faut enlever une crête, on enlève la crête. Il nous doit des balles et du pain : nous avons les sacrements et la prière. Et de temps en temps un ordre du jour — une illumination intérieure — qui nous dit sa satisfaction et rajeunit notre courage. Quel élan, puisque avec un tel chef — dût-on souffrir, dût-on mourir — on est sûr de la victoire î

Plus qu'à nulle autre époque notre grandeur est grande, parce qu'à nulle autre époque le don de soi n'a été plus gratuit. Il y a eu des siècles chrétiens, où pour faire son salut on n'avait que la peine de naître et de mourir dans sa paroisse* On suçait la foi avec le lait. Les plus épais, les plus lourds, les plus mous étaient emportés dans l'élan général. Aujourd'hui tout est contre Dieu. Tout le mouvement de notre civilisation moderne — cet énorme mouvement scientifique et industriel — nous détourne de Dieu. Chaque victoire sur la matière semble une défaite pour l'esprit, chaque conquête renforce notre esclavage, si

bien que nos enfants, avant même d'atteindre l'âge de raison, se mettent déjà à faire les malins. Quel n'est donc pas le triomphe de Dieu, quand dans une telle crise de désaffection, de reniement, de trahison, il voit accourir spontanément les braves gens commenous — les horribles pécheurs — enfin désabusés. Évidemment sa grâce nous a sollicités, évidemment nous ne serions pas venus tout seuls. Mais il y a tout de même quelque chose qui est de nous, qui est à nous, qui est notre apport propre, et c'est ce mouvement d'abandon qui, à une certaine minute, nous a jetés au pied de notre père.

Nous ne sommes pas des soldats levés par la conscription, nous sommes des engagés volontaires. O mon Dieu, nous sommesvenus librement à vous, et c'est notre seul mérite.

Au commencement il y a le consentement.

O mon ami, quand consentirez-vous?

De la Sociologie.

Nous ne nous étions point vus depuis dix ans. Je le rencontrai rue des Écoles aux dernières vacances. Aussitôt attablés à la terrasse d'une brasserie, nous nous mîmes à bavarder devant un demi mousseux.

« Oui, mon vieux, je pars pour la baie d'Hudson!

« Il ne s'agit pas de fourrure, il s'agit de sociologie. Durckheim m'envoie là-bas, observer quelques types d'humanité prélogique, étudier sur place la compénétration du fait religieux et du fait social, et, si possible, rapporter quelques nouveaux totems pour nos collections. »

Mon ami tassa du doigt les cendres de sa pipe, et soudain enthousiaste :

« Ah! la sociologie ! s'exelama-t-il. Qui dira jamais les bienfaits de la sociologie? Car ma carrière est faite, mon vieux : dans six mois je suis maître de conférences, docteur au bout de l'an et, comme sociologue n'attend jamais, aussitôt docteur, aussitôt pourvu; s'il n'y a pas de chaire, on m'en crée une. Ah! la sociologie! »

Je sympathisais à l'enthousiasme de mon ami. Humble grammairien, voué pour la vie aux tâches ingrates, j'admirais cette science mystérieuse qui versait une telle quiétude au cœur de ses disciples et proposait à leur ambition des buts si certains. Avide d'en pénétrer les secrets, je le suppliai de me donner quelques éclaircissements : qu'était-ce donc que cette Sociologie dont la renommée clamait la gloire jusqu'en nos lointaines provinces? et ces totems et ces tabous? que représentaient ces noms étranges, qui depuis dix ans retentissent si bizarrement à nos oreilles?

« Tiens, tu veux en goûter, toi aussi. Tu vas voir, mon vieux, cest très simple.

« Jusqu'à Durkheim les religions embarrassaient la science et les savants. On avait beau, au nom de la raison, les rejeter toutes, ensemble et séparément, sous la diversité des Credo le fait de conscience religieux subsistait : il subsistait primordial, irréductible, c'était un empire dans un empire, c'était aussi la porte ouverte à toutes les insanités, à tous les obscurantisraes; et ça per-

mettait aux William James des deux continents de faire fi du rationalisme.

« Il fallait réduire cet irréductible, subordonner ce primordial.

« Alors, Durckheim est venu et ça n'a pas traîné. « Le religieux? a-t-il dit, mais c'est tout sim- « plement du social. » Et vlan! voilà le terrain déblayé. »

J'avais bien saisi au geste de mon ami la soudaineté de l'opération, mais cette formule si brève ne m'avait pas permis d'en deviner le mécanisme. Il lut sans doute sur ma figure un bien comique ébahissement, car il éclata tout à coup d'un large rire affectueux.

« Ah! Pauvre vieux, tu n'y vois goutte. C'est pourtant aveuglant de clarté. Ce qui est primordial, ce n'est pas le fait de conscience religieux, c'est le fait de conscience social.

« Une société n'est pas qu'un agrégat, qu'un conglomérat d'individus, elle n'est pas qu'une somme arithmétique de volontés individuelles. Elle est transcendante aux individus qui la constituent, et propose à leur activité des fins que, comme individus, ils ignoreraient toujours ou seraient tentés de repousser.

« L'âme sociale n'est pas une métaphore, c'est une réalité positive. Or, comme tout ce qui existe, cette âme sociale tend à persévérer dans son être : à cet effet, elle impose aux individus certaines

obligations et certaines défenses; elle requiert d'eux certaines croyances et certaines actions. Cette vie de l'Être collectif et suprême, les individus la perçoivent sous les espèces de l'obligatoire, du sacré, du religieux. Le religieux n'est donc rien autre chose que le social personnifié, Jiypostasié, substantifié, porté à l'absolu! Comprends-tu?

— Fort bien. Mais les totems et les tabous, où avez-vous trouvé cela?

— Nous les avons rapportés de Polynésie, mon vieux. Et ce ne fut pas une mince découverte, Juges-en plutôt : le totem, c'est l'emblème de la tribu, le symbole de l'âme sociale; c'est le perroquet, le serpent ou le lapin, le daim, le veau ou le pigeon, qui exprime d'une façon concrète qu'il y a autre chose que l'individu et qui marque en même temps la subordination de l'individu à cette autre chose,

« Tu as entendu parler du Leviathan de Hobbes ? Magnas /lie Leviathan! Eh bien, ce que Hobbes désigne sous ce nom, n'était-ce pas déjà cette conscience collective et souveraine, succédané de Dieu? Ce Leviathan, mon vieux, c'est le grand totem, c'est le prototype de tous les totems, c'est le totem avant la lettre. Tu le vois, le totem était si nécessaire qu'on l'avait inventé, avant même de le découvrir. Quant au tabou, c'est le caractère sacré attaché aux prohibitions ou prescriptions du

totem. Tu rigoles, tu as tort. Si tu lisais la Reçue des Deux-Mondes, tu verrais que Faguet admire de tous points et nos découvertes et les applications que nous en faisons. »

Mon ami s'était tu, manifestement choqué de mon irrévérence. Pour moi, si ces vocables étranges avaient un moment ému ma gaieté, il me suffit d'entendre prononcer le nom de M. Faguet et invoquer l'autorité de l'imposante Revue pour qu'aussitôt je me sentisse pénétré de confusion. Je protestai d'une soumission sans réserve.

« Je m'incline devant le totem, sincèrement, je le reconnais tabou. Mais alors, je ne comprends plus votre haine contre les religions. Elles sont dans votre système même, la plus haute expression du social; dès lors pourquoi ne pas les laisser vivre, les respecter? »

Mon ami leva en l'air sa large main dans un geste d'impuissance fatale et résignée.

« Impossible, pauvre vieux! tu nous demandes l'impossible. On ne va pas contre la science. La science nous prouve que le religieux est une forme du social, tant pis pour les religions! Dans son progrès, l'Humanité a traversé l'étape du religieux : elle entre maintenant dans l'ère du social; il n'y a rien à faire. Inclinons-nous devant la science! Ah! si tu entendais Durckheim prononcer ce mot : Science ! tu comprendrais ce qu'il représente,

« Seulement, ajouta-t-il, avec un sourire consolateur, nous ne sommes pas des vandales. Comme le dit notre maître Auguste Comte : « on ne dé- « truit que ce qu'on remplace ». Or, la sociologie a ceci d'admirable, qu'à mesure qu'elle étudie et qu'elle analyse la religion, elle tend à se substituer à elle. Elle est la conscience claire des réalités dont la religion n'était que la conscience obscure. Elle purge le religieux de l'irrationnel, du mystique, du merveilleux, en un mot de toutes ses végétations parasites et la vérité qu'elle dégage reste assez riche pour alimenter nos cœurs comme elle devient assez claire pour s'imposer à notre intelligence.

— J'y suis! m'écriai-je. La sociologie est une sorte de filtre : on y verse le religieux contaminé, bourbeux, chargé d'impuretés, il en sort un social limpide comme de l'eau de roche.

— Si tu veux, consentit mon ami. Et pourtant, non! Cette comparaison du filtre n'exprime pas bien l'économie de l'opération. La sociologie par rapport à la religion agit plutôt par inglutition, absorption, digestion et assimilation. Elle exerce sur elle une fonction organique plutôt qu'une action mécanique. Suis-moi bien : Une science ordinaire — la physique, la chimie, par exemple laisse subsister les choses qui font l'objet de ses recherches. Quand un physicien s'ingénie à préciser telle ou telle loi de la pesanteur, il n'a pas

à détruire les corps pesants, pas plus que le chimiste, s'il analyse un liquide, n'a à détruire les éléments qu'il isole. Il n'en va pas de même avec la sociologie et c'est ce qui lui confère son éminente dignité. Je te l'ai dit, à mesure qu'elle analyse son objet, la sociologie l'entame, le ronge et l'absorbe; elle est naturellement dévoratrice.

— La fréquentation des Polynésiens..., risquaije. Mais sans même entendre cette médiocre plaisanterie , mon ami poursuivait d'une voix sourde et passionnée :

— C'est bien cela, elle est dévoratrice! Elle se repaît de son objet, s'incorpore ce qu'il a d'assimilable, s'enfle à mesure qu'il diminue, s'élargit, s'étale. L'opération terminée, le religieux a disparu, il n'y a plus que du social.

— Admirable! m'écriai-je à cette vision cannibalesque.

— Admirable! reprit mon ami dans une exaltation croissante. Mais il y a encore quelque chose de plus beau. Oui, la sociologie dévore le religieux, oui, elle détruit et fait place nette; mais dans le même temps, parallèlement à ce travail d'ingestion et de digestion — parallèlement et inversement — le sociologue sent peu à peu s'opérer un prodige en sa personne : une métamorphose merveilleuse et progressive le transforme; une à une, ses apparences illusoires s'évanouissent, et. par l'opération d'un mystère

vengeur, sous le veston laïc un prêtre se réveille ! Un prêtre, tu entends bien! Moi-même à de certains moments, quand, le cours fini, Durckheim descendait les degrés de sa chaire dans la gloire du soleil couchant, moi-même, te dis-je, j'ai vu, sur son chef austère, le mou démocratique s'illuminer en tiare pontificale. Oui, mon vieux, non seulement le social se substitue au religieux, mais au prêtre se substitue le sociologue. Rien n'est détruit, tout est restauré.

« Ah! les réacteurs peuvent blaguer le Progrès! Nous touchons enfin au but. Dès maintenant, nous distinguons, nous autres, les linéaments de l'ordre nouveau. Les catholiques sont fiers de leur dogme et fiers de leur hiérarchie. Leur dogme n'est rien devant la science et leur hiérarchie tombera devant la nôtre. Nous avons notre Dieu, l'État; notre pontife, Durckheim; notre Sacré Collège, la Sorbonne. Un ardent clergé se forme à la parole du Maître. Notre Musée Pédagogique est le séminaire, où les futurs professeurs de nos lycées sont contraints de recevoir, tous, l'investiture sociologique. Nous tenons les ministres, les universités, les académies ; nous remplissons les villes, les municipes et les bourgades ; vos temples eux-mêmes seront bientôt à nous!

« Oui, bientôt, au fronton de nos monuments, aux flèches de nos cathédrales, aux porches de nos édifices scolaires, resplendira, fondu dans

l'or le plus pur, l'emblème de notre victoire, le symbole de la loi nouvelle, le totem de la tribu Sorbonnique!

« Oui, mon vieux, je puis tout te dire, maintenant. Nous avons notre totem. 11 est d'une simple et farouche énergie : un serpent qui avale un corbeau! Ailes déployées, cou tendu, bec ouvert, le sinistre oiseau, symbole des religions mourantes, veut échapper à la prise tenace; mais le noble reptile, symbole de la sociologie, l'aspire lentement, les yeux exorbités !

« Ah ! nous les tenons, nous ne les lâcherons plus! »

Mon ami s'était levé, les mâchoires serrées, les bras tendus, les poings crispés dans un geste de strangulation sauvage.

Un frisson de terreur me secoua les vertèbres ; épouvanté, je m'enfuis, lui laissant les consommations.

De Thumanitarisme.

Peu de gens me sont devenus aussi odieux que les humanitaires. Assez longtemps ils nous ont abusés, nous voyons clair maintenant. L'Homme, l'Humanité, ça fait bien dans les boniments électoraux ou parlementaires; c'est vraiment excellent pour masquer quelque sale besogne de persécution; mais dans la réalité vraie où a-t-on jamais vu ces machines-là? Il y a des familles, il y a des nations, il y a des races, il y a des hommes; mais l'Homme, l'Humanité? En fait ça n'existe pas.

Gardons-nous de nous éprendre de ce qui n'existe pas. Faire converger nos sentiments d'amour sur un objet inexistant tel que l'Humanité, c'est gaspiller au profit d'une abstraction des ressources dont doivent bénéficier les êtres réels qui vivent autour de nous. Vous me parlez : Homme, moi, je vous réponds : Prochain. Celui-ci m'intéresse beaucoup plus que celui-là. Jésus, maître de toute science, ne nous a pas dit d'aimer l'Humanité, il nous a dit d'aimer notre prochain.

II savait sans doute pourquoi. Dans notre petite vie, dans notre mesquine petite vie (grande pour le salut) de tous les jours, il n'est de vertu que prosaïque. Tendre la joue gauche, rendre bien pour mal, aimer le prochain comme soi-même, c'est peu relevé, peu reluisant ; ça ne prête ni aux beaux gestes, ni aux grandes phrases, mais cela seul compte, parce que cela seul introduit, dans la portion de réalité dont nous sommes maîtres, un peu de cette bonté divine, dont nous sommes ici-bas les ministres.

Or, regardez autour de vous, à part quelques braves cœurs naïfs et sincères, on est en général d'autant plus égoïste qu'on professe un humanitarisme plus fastueux.

C'est l'éternel piège du Malin : nous nous ingénions à nous tromper nous-mêmes sur notre misère intime, et comment mieux nous en dérober la vue qu'en appliquant sur elle les festons des pitiés faciles et les guirlandes des enthousiasmes gratuits?

Il y a mieux (ou plutôt pis) : si l'on s'examine avec sincérité, on découvre en soi un ingénieux mécanisme dont le fonctionnement consiste à compenser automatiquement toute dépense de fraternité universelle par un redoublement d:égoïsme privé.

Je me suis senti débordant d'amour pour les noirs, les jaunes, les rouges, les blancs des deux

hémisphères; dans l'ivresse des vins d'honneur et la chaleur communicative des banquets, j'ai porté des toasts ardents à l'instauration de la Société Cosmique Intermondiale... Soyez sûrs que de ces rêves grandioses et déments, une fois repris dans la filière de la vie courante, je n'aurai emporté pour mes proches que plus d'indifférence et plus de dureté.

C'est une loi : chaque fois que l'âme travaille dans le réel, elle récupère d'un côté ce qu'elle dépense de l'autre ; car elle y prend en nourriture ce qu'elle lui donne en façon. Il y a échange. Mais quand elle se meut dans l'irréel, le factice, le fabriqué, l'imaginaire, alors tout est déperdition; elle s'épuise, elle s'appauvrit, et sa débilité n'est bientôt plus capable que de scepticisme et d'ironie.

Passez en revue toutes ces théories à base d'humanitarisme qui constituent le dogme du Laïcisme ou Contre-Eglise : pacifisme, socialisme, populisme, parlementarisme, vous constaterez deux choses, premièrement qu'elles sont une contrefaçon — toujours grossière et basse — de quelque enseignement chrétien, deuxièmement que cette contrefaçon s'obtient en substituant à une réalité pleine quelque concept vide.

A la réalité charité, qui gonfle d'amour des cœurs vivants et verse dans l'âpreté de la vie la douceur de la tendresse, du dévouement, du sacri-

QUELQUES PRÉJUGÉS f>l! MONDE MODERNE. 125

fice, de la prière, on substitue ce concept de solidarité si pauvre, si stérile, tout juste capable de tenir une comptabilité, de dresser un bilan, de balancer le doit et V avoir.

A la réalité famille, unité multiple et organique, qui lie entre eux chaque membre par une réciprocité de devoirs, on substitue le concept individu, qui les sépare par l'opposition des droits.

A la réalité peuple, réalité complexe où sous des oppositions superficielles jouent des harmonies profondes et des interdépendances permanentes, on substitue le concept de classe qui ne s'appliquant à aucun objet défini brise les correspondances, fausse les rapports, et fait de la guerre civile le régulateur de la vie moderne.

A la réalité gouvernement, bonne ? mauvaise? en tout cas nécessaire, on substitue le concept souveraineté nationale, et cette souveraineté nationale, prétendument représentée par le suffrage universel, est bien la duperie la plus cynique que jamais tyran ait inventée.

De la souveraineté du peuple et du suffrage universel.

Un de nos amis me reproche de parler avec mépris du suffrage universel et du peuple souverain.

Je parle sans ménagement du suffrage universel parce qu'il marque une des expériences les plus lugubres que notre pays ait menées. Des hommes libres sont morts (sur combien d'échafauds, combien de barricades!) pour l'établissement d'un système dont le fonctionnement n'a produit et ne peut produire que de l'oppression : oppression de la minorité parla majorité, s'il joue librement ; oppression de la majorité par la minorité, si comme en France il est aux mains d'une bande organisée. Tout le monde sait aujourd'hui que le suffrage universel est une machine et que comme toute machine il obéit à qui tient les manettes ou le volant. C'est un fait que depuis qu'il fonctionne il a toujours secondé le parti au pouvoir. Espérer changer le pouvoir par le suffrage est simple folie. On a regret à dire des vérités aussi banales.

Donnez-moi le ministère de l'Intérieur pendant trois mois : avec un budget de cinq milliards, mes préfets, mes gendarmes, ma police, mon million de fonctionnaires, je vous fais une Chambre rouge, blanche, jaune ou noire, à volonté.

Nos gouvernants savent d'ailleurs très bien faire les élections. On peut môme dire que c'est la seule chose où ils excellent. Ce n'est pas le bulletin de vote qui les mettra jamais par terre.

Nous voterons, c'est entendu, mais sans attacher à cet acte d'autre importance que celle de mettre un bulletin dans l'urne.

Depuis la loi de séparation, il faut bien se mettre dans l'esprit que l'Eglise est devenue une vaste force révolutionnaire. Et il n'en peut être autrement puisque nous sommes sous ce qu'on appelle le règne de la Loi et que la Loi est toute dirigée contre elle. Une force révolutionnaire perd toute sa vertu, si elle se gaspille dans les luttes électorales. Les luttes électorales ont justement été ins tituées par des gouvernements astucieux pour user les forces révolutionnaires. C'est Bismarck qui établit en Prusse le suffrage universel.

Nous ne tomberons pas dans ce piège. Révolutionnaires nous sommes, révolutionnaires nous resterons. Nos évoques redeviennent, dans l'anarchie moderne, les chefs des cités des premiers siècles. Une fois qu'on nous verra groupés autour

d'eux, les chefs barbares d'aujourd'hui, comme les chefs barbares d'autrefois, seront bien obligés de composer avec eux. Le fait que 423 professeurs et instituteurs de l'Université de l'État se trouvent aujourd'hui publiquement réunis en un groupement aussi cohérent que le nôtre, ce fait-là donne beaucoup plus à penser aux radicaux de gouvernement que l'élection ou la non-élection de de tel ou tel candidat catholique. Un député — fûtil catholique — on sait comment ça se manie. Nous, nous sommes l'inconnu et un inconnu plein de menaces. Si au cœur de la citadelle laïque on peut compter 423 soldats mobilisables au premier appel des évoques, combien, le moment venu, se lèveraient dans le pays. Mille électeurs dans leurs maisons ne valent pas dix hommes dans la rue. On commence à écouter nos évêques quand ils parlent, on les écoutera de plus en plus, croyezmoi, parce que si le nombre des catholiques flasques diminue, le nombre s'accroît des catholiques fermes et parce que, par eux, l'autorité spirituelle trouve à s'appuyer sur une force temporelle faite de bras solides et de cœurs indomptables. Ce qu'on a vu aux inventaires (et cela suffit pourtant à paralyser le gouvernement d'alors) ne peut donner qu'une idée très lointaine de ce qu'on verrait aujourd'hui dans une occurrence semblable.

Quant au « Peuple Souverain », je me demande où mon correspondant l'a rencontré, autre part

que sur les papiers électoraux. Le Peuple c'est une abstraction.

Ce que nous en voyons, nous, du peuple, c'est qu'il n'a jamais été si complètement exploité qu'aujourd'hui où il est censé souverain. Et c'est ce mensonge essentiel et foncier qui est le crime de la démocratie. 11 était autrefois, nous dit-on à l'école, « taillable et corvéable à merci ». Aujourd'hui il est, en outre, exploitable à merci dans ses aspirations, ses désirs, sa volonté. Son opinion, qui donc l'exprime, ou plutôt qui la fabrique ? des intermédiaires, des courtiers, des démagogues. Bergers suspects. Ce n'est jamais lui que nous entendons et s'il tente quelquefois de former des groupements, des associations professionnelles, des syndicats, comme on voudra les nommer, l'Etat, l'État Démocratique qui se dit une émanation du peuple lui-même, les corrompt aussitôt et les transforme en outils de police. Qu'on songe à ce que les socialistes parlementaires ont fait de la Confédération Générale du Travail et du syndicalisme ouvrier. C'est cet avilissement, cet empoisonnement des sources qui est un crime.

La falsification de l'histoire.

Nous avons tous entendu cette conférence.

Sur la scène du théâtre municipal, ou l'estrade dressée aux halles, parfois sous un préau d'école, le moderne prédicateur laïque — grande barbe, veston, main gauche en poche, bras droit tendu brosse à grands traits l'histoire de France : les Albigeois, l'Inquisition, la Saint-Barthélémy. Les torches, les bûchers, la torture. « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ! » 1789 ! La Révolution : Liberté, égalité, fraternité. Azur, Raison, Lumière. « Pour la première fois, la France a secoué la vermine cléricale ». Mais la vermine est tenace et c'est le Concordat, l'Empire, la Restauration. 1848! nouvel essor, nouveau carcan. «Les curés avaient béni les arbres de la liberté ; ce n'est pas étonnant s'ils sont morts si vite ! » Enfin la Troisième République, laïcisation, séparation; les écoles, la mutualité, les lois sociales; affranchissement, bien-être, apothéose!

Nous avons tous entendu cette conférence. Plutôt dix fois qu'une. C'est la conférence type. Elle

sert toujours. Je l'ai encore subie Fan passé. Mais nous ne pouvions penser que cette histoire de réunion publique fût celle qu'on enseignait dans certains livres de nos écoles.

À l'Institut, comme à la Sorbonne, nos maîtres ont proclamé cent fois que l'histoire doit être « objective », que l'historien doit avant tout travail dépouiller ses sentiments personnels — religieux, politiques, sociaux, nationaux, patriotiques — pour ne considérer que les objets extérieurs qu'il étudie, c'est-à-dire les faits, les institutions, les idées, sur lesquels il lui est interdit de projeter ses manières de voir. Ils l'ont tant dit, tant répété, que nous finissions parles croire, et que nous imaginions les manuels primaires comme reflétant fidèlement cette attitude impartiale. Nous n'avions même pas l'idée d'y aller voir. Nous leur faisions crédit. Alors, la lettre des évêques nous sembla au moins inopportune. Et comme me le disait un bon camarade : « Décidément, nos évêques deviennent assommants. On ne pourra bientôt plus les suivre ! »

Et pourtant, c était bien eux qu'il fallait suivre. Car si la lettre épiscopale renouvelait l'affirmation nécessaire des dogmes niés ou dénaturés par les auteurs de manuels, elle lançait en même temps un éloquent rappel à l'honnêteté scientifique. Eh oui, indépendamment du dogme, du seul point de vue de la science, c'étaient les

clercs qui avaient raison contre les laïques. Humilions notre superbe aujourd'hui, et reconnaissons nos torts. C'est, d'ailleurs, la seule attitude qui nous soit permise depuis l'apparition du livre de M. Jean Guiraud : Histoire partiale, Histoire vraie.

Fallacieux manuels ! nous reportions sur eux la confiance que nous inspire la méthode historique moderne, et c'est justement cette méthode dont ils n'avaient nul souci.

L'histoire doit être objective : or l'un atteste que l'esprit de son cours est « franchement laïque et républicain », l'autre « rationaliste et laïque » et le ministre confirme que « le manuel d'histoire doit enseigner les gloires républicaines et les conquêtes de la pensée moderne ».

Les gloires républicaines et les conquêtes de la pensée moderne ! étrange alliance de mots ! comme si les gloires républicaines, je veux dire, l'héroïsme des armées révolutionnaires, les martyrs des barricades, l'enthousiasme civique et patriotique de toutes ces troupes populaires qui ont versé tant de sang pour la République, comme si tout cela avait quelque rapport avec l'impiété d'un Voltaire, la névrose d'un Rousseau, le positivisme d'un Comte, le dilettantisme d'un Renan et l'intellectualisme de nos modernes Sorbonnards. De grâce, ne ravalez pas nos gloires républicaines au niveau des conquêtes modernes !

QUELQUES PRÉJUGÉS DU xMONDE MODERNE. 133

A les bien considérer, ces gloires sont celles d'un peuple nourri, dix-huit siècles, de Christianisme, et qui avait appris sur les bancs de l'Église la beauté de la peine, de l'endurance et du sacrifice. Quant aux conquêtes modernes, si elles marquent bien le triomphe d'un certain orgueil, d'un certain égoïsme et d'une certaine envie, ne mériteraient-elles pas plutôt le nom de défaites ?

Mais laissons cela. Nos auteurs se proposent donc de prouver aux enfants, par l'enseignement de l'histoire, que notre époque est la plus belle, nos institutions les meilleures, notre civilisation la plus éblouissante, et qu'il n'y a plus rien à faire. Le mouvement est bouclé. Les chaînes sont brisées, les superstitions mortes, la Raison règne. Admirons et soyons heureux. Pour bien ancrer cette conviction dans la tête de nos petits, le moyen est tout simple : on commencera par leur fabriquer un moyen âge bien effroyable ! Époque misérable, affreux régime ! Le seigneur cruel foule les moissons dorées, le paysan pleure à la vue du château. C'est le temps d'atroces famines ; tantôt on devient cannibale, « les forts saisissent les faibles, les déchirent et les mangent » ; tantôt végétarien, « le paysan mange l'herbe des prairies ». Quant aux enfants, constamment fouettés de verges dans de rares écoles, « tous pleurent ».

Evidemment vous croyez que j'exagère. Lisez le livre de Guiraud. Vous verrez, soigneusement épinglées par lui, la collection la plus stupéfiante des imaginations les plus folles. On en dresserait un admirable sottisier. Sur quelques événements monstrueux et exceptionnels, on a édifié une théorie qui fait de cette époque un temps de barbarie, de famine, de cruauté, de larmes et d'oppression. Hélas! qu'est devenue la « douce France » de nos anciens jongleurs ?

Par contre, aucune couleur n'est trop lumineuse, quand on fait le tableau des temps modernes. D'un enfer peuplé d'Hugolins les manuels nous transportent sous un ciel sans nuage, où comme des élus, les citoyens du xxc siècle jouissent, enfin libres, d'un bonheur sans mélange :

Les tuiles rouges des écoles se détachent sur le fond verdoyant de riantes prairies. Un savant, muni de nombreux diplômes, fait aux enfants des leçons instructives et amusantes, et les chers bambins, la mine éveillée, sont suspendus à ses lèvres. Les meilleurs d'entre eux iront ensuite au lycée ou au collège. Là, ils approfondiront toutes les sciences. Et quand viendra le beau jour du Baccalauréat les parents béniront la République qui assure un avenir inespéré à leurs fils. Puis, c'est le régiment où ils seront convenablement nourris et habillés. Enfin la vie du

citoyen libre, affranchi de préjugés, s'offre à leurs yeux, dans quelque village idyllique, où les rues s'ouvrent droites, avec des trottoirs pour les piétons, des caniveaux pour l'écoulement des eaux, où règne la sécurité la plus complète, où la tranquillité est faite du bon accord de tous.

Je ne voudrais pas insister sur la pauvreté d'esprit que révèle un optimisme aussi béatement stérile. Infortunés manuels, ils ne sont pas condamnés que par l'épiscopat. Tout le monde est d'accord à les trouver ridicules. Esprit de mensonge et de dénigrement, écrivent les évoques; phrases creuses, formules et clichés, répond M. Aulard. Conception. simpliste et fausse, dit le directeur de l'enseignement primaire. Faits maquillés, documents travestis, ajoute le citoyen Janvion.

Je voudrais simplement démasquer un préjugé, préjugé qui, planté au cœur d'une certaine forme de la pensée moderne, en corrompt toutes les manifestations. C'est ce vieux préjugé du progrès, d'après lequel ce qui vient après, vaut mieux que ce qui précède : notre époque marque l'aboutissement d'un long effort d'évolution, elle est donc plus belle que les époques passées. C'est même si beau qu'on ira plus qu'à se reposer. D'ailleurs, chacun sait que le progrès est en marche, qu'il a très bien marché jusqu'ici, et qu'il ne demande qu'à continuer. Pro-

vidence aveugle, mais bienfaisante, il fera bientôt de la terre un Éden. Il vaut décidément mieux que le bon Dieu. On n'a pas à l'aider, lui. Il va tout seul.

Ce préjugé, nous savons d'où il vient. Il consiste à transporter dans l'ordre de la vie un aspect que manifeste l'ordre de l'industrie. Quand sur une simple image on compare la locomotive de Stephenson à nos compounds, ou le bateau de Papinànos«Majestic », impossible de ne pas avoir la sensation d'un progrès. Mais ne l'oublions pas, c'est là un progrès technique, uniquement technique. Il resterait à examiner si ce progrès technique provoque par répercussion un progrès spirituel. Mais il suffit de poser cette simple distinction pour éclairer tout le débat. Il apparaît, alors, que depuis cent ans les étonnants progrès de la technique ont eu comme contrepoids un affaissement des forces spirituelles. Cruelle compensation! ce que l'on gagne d'un côté on semble le perdre de l'autre. Et ce que l'on gagne ne vaut pas ce que l'on perd.

Soyons modestes. Si l'histoire nous offre quelques rares époques où l'âme humaine a plus et mieux rayonné, de grâce n'étouffez pas cette lumière ; cherchons au contraire où l'âme Ta puisée. Et si la source n'est pas tarie, puisons-y à notre tour. 11 ne s'agit pas d'aller, en arrière, choisir dans le bric-à-brac des institutions mortes quelque

forme politique abolie. Il s'agit de se retremper dans cette mystique, d'où nos pères ont tiré leur force, et les civilisations passées leur grandeur. Jésus, comme alors, veille dans nos tabernacles. Ses bras sont chargés des mêmes présents. A nous de tendre vers lui les mains. Je ne nie pas le progrès, surtout le progrès spirituel. 11 est une forme de l'Espérance, et l'Espérance ost divine. Mais ce progrès ne va pas sans effort, sans sacrifice, sans prière. La croix est lourde, la côte est rude. Le royaume de Dieu est au bout.

Que Guiraud me pardonne : j'oublie de dire tout le bien que je pense de son livre. En bref, une fois commencé, je ne l'ai plus quitté. Ouvert à huit heures, je l'ai fermé à une heure du matin. Et c'est seulement alors que, devant un feu éteint, j'ai senti le froid me mordre aux jambes.

Je ne sais si l'histoire peut être objective. C'est sans doute l'orgueil moderne qui, divinisant la raison, la dresse impassible et impersonnelle audessus du flux tumultueux des événements. En fait, l'historien appartient toujours à un certain temps, à une certaine civilisation. 11 a sa religion ou sa métaphysique ; il a son caractère et son tempérament. Jusqu'à quel point pourra-t-il dépouiller tout cela qui est la vie même ? Et jusqu'à quel point le devra-t-il, s'il veut comprendre et écrire l'histoire d'un passé qui, à son heure,

fut de la vie aussi? Mais ce que je sais, c'est qu'il n'est rien d'aussi beau que le témoignage d'un homme, qui, blessé au vif de ses convictions les plus chères, tend pour les défendre le faisceau de ses preuves. Je ne connais pas de vérité sereine. Une vérité sereine m'a l'air d'une vérité morte. Croyez bien que la vérité qu'atteste M. Guiraud a tout l'élan de la vie. Une foi ardente, une piété passionnée, une reconnaissance filiale pour l'Eglise, voilà les sentiments qui circulent par toute l'œuvre. Au début de chaque chapitre, il dresse l'acte d'accusation tiré des manuels qu'il cite. Puis il fonce dessus et le met en pièces. Les documents nombreux, pressés, qu'une immense érudition lui fournit, ne sont plus seulement les pièces d'un mécanisme logique ; soulevés par la passion de l'auteur, ils en reflètent la chaleur et la vie. Bien entendu, c'est quand l'attaque porte sur les points les plus contestés et les plus douloureux que le triomphe de Guiraud est le plus émouvant. 11 faut tout lire. Mais que n'apprendra-t-on pas sur les Albigeois, l'Inquisition française, le procès de Jeanne d'Arc? Ah! notre mère l'Église, mère de charité, mère des arts, mère des sciences, mère de toute civilisation, comme elle apparaît simple et grande et bonne au long des siècles et de ces quatre cents pages! Comme sa divinité éclate et illumine! Et quel avenir nous promet un tel passé!

De l'antimilitarisme et du pacifisme.

En ce moment il est bien évident que le sentiment national prime tout, je veux dire domine tout autre sentiment. Ni nos joies ni nos deuils privés n'ont plus la même qualité ni la même résonance, depuis qu'ils se déroulent sur cette immense nappe d'inquiétude patriotique.

La patrie est en danger. Jusqu'à ces dernières années c'était là des mots que nous lisions dans des livres, désormais c'est une saisie immédiate de la réalité. Nous ne pouvons même plus prier, comme d'habitude, et pour les nôtres et pour nous, sans que du fond de notre cœur, plus impérieuse, plus angoissante, monte pour le pays une prière qui submerge tout. Je me suis toujours su patriote, mais je n'avais jamais comme en ces temps derniers mesuré la puissance de ce sentiment. Je m'aperçois qu'il prend sa source à des profondeurs que je ne soupçonnais pas. Depuis huit mois que pèse sur nous la menace d'une explosion, l'amour du pays, sous cette pression, a fini par tout pénétrer, tout envahir.

Tant de fois, nous nous sommes vus à la veille de quitter femme, enfants, métier, que maintenant l'épreuve est faite, le sacrifice consommé, et que sans forfanterie nous pouvons dire : nous sommes prêts. Et certes, malgré quelques poils blancs en plus et pas mal de cheveux en moins, je crois que nous ferions encore une fameuse piétaille.

Nous avons subi une métamorphose : hier nous étions des civils, qui éventuellement pouvaient être appelés à revêtir l'uniforme militaire, aujourd'hui nous sommes des soldats qui, permissionnaires, se sont mis en « civil ». Nous sommes des soldats et nous jugeons tout en soldat. De ce point de vue les choses les plus embrouillées apparaissent aussitôt d'une admirable simplicité.

A propos de cette loi de trois ans, combien de discussions, dans nos salles de professeurs, sur le manifeste de l'École Normale et de laSorbonne, sur les protestations des lycéens, sur la circulaire de M. Liard ! Que de discussions et que de bavardage ! . . .

Eh bien, admirez comme tout devient clair pour un soldat : la France étant sous la menace militaire allemande, les sorbonnards et normaliens, qui ont lancé certain manifeste contre la loi de trois ans, ont dirigé par là même contre la France une action proprement militaire, et, dans l'espèce, une action militaire allemande. Les ly-

céens et étudiants qui répondent comme [ils peuvent à cette action militaire allemande, font de l'action militaire française. M. Liard qui sévit contre l'action militaire française de ses lycéens fait de l'action militaire allemande et moi-même, qui signale cette action militaire allemande de M. Liard, je fais, comme il convient à un sergent qui aura rejoint son régiment au deuxième jour de la mobilisation, je fais de l'action militaire française. MM. les Sorbonnards ne sont plus sur le plan de la liberté d'opinion, ni les lycéens sur le plan de la discipline scolaire, ni M. Liard sur le plan de l'autorité rectorale, ni moi sur le plan de la subordination hiérarchique. Nous sommes des Français nous mouvant tous sur le même plan — qui est la terre de France — et qui selon notre tempérament agissons militairement pour ou contre la France.

Un fait stupéfiant, c'est que cette action antifrançaise part toujours des mêmes hommes. Depuis quatorze ans, tous les mouvements dirigés soit contre la culture, soit contre la religion, soit contre la patrie, ont le même point de sourcement qui n'est autre que la Sorbonne.

La Sorbonne!... (1). Il faut qu'on sache dans

(1) Par Sorbonne il faut entendre non pas sans doute tous les professeurs, professeurs adjoints, maîtres de conférence qui enseignent rue des Écoles, mais une bande très solidement constituée qui tient en main le gouvernement de la maison, et, par la

un public de plus en plus étendu, que cette maison qui devrait être comme la citadelle du plus haut patriotisme français est devenue une sorte de camp retranché allemand, d'où partent contre tout ce qui est français les plus forcenées et les plus constantes agressions. Des gens sages (et lâches, car la sagesse est généralement un masque delà lâcheté), des gens sages et lâches me disent : Où allez-vous chercher cela? Pourquoi Seignobos, Lavisse, Séailles, Ch.-V. Langlois, Durckheim, etc., etc., haïraient-ils la France? Ne reçoivent-ils pas d'elle assez d'honneurs ni assez d'argent?...

Il ne s'agit pas ici de discuter sur la possibilité ou l'impossibilité d'une telle haine, sur sa vraisemblance ou sa monstruosité ; il s'agit d'en constater l'existence.

Or, depuis quinze ans, cette haine perce dans

faveur dont elle jouit auprès des partis au pouvoir, règne en souveraine maîtresse sur l'Enseignement Supérieur. Elle dispose en fait de toutes les chaires. Sa tyrannie est généralement détestée, mais, les hommes étant rares, servilement acceptée. — Les têtes de file sont Durckheim et sa sociologie, Charles- V. Langlois et sa méthode historique, Lanson et sa méthode littéraire. — L'origine de leur toute-puissance remonte au triomphe du radicalisme maçonnique en 4899. Ce fut un troc ingénieux : ils apportèrent à ce parti l'autorité spirituelle qui s'attache en France à leurs titres et à leurs chaires, et reçurent en récompense une autorité temporelle quasi absolue sur l'Université. Les programmes de 4902 sont leur œuvre. Ils espéraient bien tuer le Secondaire. Le réveil de l'opinion leur a fait sur ce point subir un premier échec, qui sera suivi de bien d'autres. (Cette note est de Lotte.)

tous leurs actes, et il n'est pas difficile à ceux de ma génération d'en démêler la cause. Cette haine prend naissance et pousse naturellement dans une certaine bassesse d'âme intellectuelle commune à tous ces gens-là. Plats démocrates, ils ne peuvent comprendre ni supporter aucune grandeur d'aucune espèce. Tout leur travail — leur fameux travail scientifique — consistée diminuer, rabaisser, avilir. Le génie, l'héroïsme, la sainteté les offusquent; c'est un outrage à leur platitude; ils ont donc inventé une méthode, — devenue célèbre sous le nom de Méthode de la Grande Ceinture — dont l'application fait s'évanouir instantanément sainteté, héroïsme, génie. Cette haine de la France est en outre un corollaire de leur haine de l'Eglise. La France est la fille aînée,,, voilà ce qu'ils ne lui pardonnent pas, et l'horreur de ce qu'ils appellent Rome est en eux si violente qu'à tout prendre ils préfèrent encore la domination prussienne à la restauration catholique, qu'ils ne cessent de redouter.

Ceci dit, nos amis comprendront quel réconfort nous ont apporté les derniers cahiers de Péguy : l'Argent et l'Argent suite. Ces cahiers, il faut que ceux de nos amis qui en ont les moyens les achètent et les fassent lire autour d'eux. Pour les autres, je vais tâcher d'en comprimer quelques bons morceaux. Ces cahiers ont été écrits pour répondre aux attaques sournoises que MM. Lavisse,

Ch.-V. Langlois, Lanson, etc., dirigent inlassablement contre lui. Mais avec le souci constant qu'a Péguy d'élever le débat et d'aller au fond des choses, de tout démasquer et de ne rien ménager, nous trouverons dans cette ardente contreattaque les affirmations que chaque conscience française doit, à l'heure présente, opposer aux innnombrables mensonges dont la Sorbonne veut l'aveugler.

1. De l anti-militarisme (i). — On reste stupéfait de voir avec quelle légèreté les professeurs de Sorbonne nientl'œuvre du soldat français. Comme si la quantité de terre temporelle où on parle français n'était pas mesurée par le soldat et comme si leur propre enseignement, leur propre rayonnement, pour ainsi parler, n'était pas constamment mesuré par la quantité de terre temporelle où on parle français.

(1) Chacun des paragraphes numérotés est un résumé de quelques-unes des pages les plus importantes de l'Argent suite. Lotte, dans ce cahier, a marqué des divisions, indiqué des titres, et tout en conservant le texte par fragments, l'a dépouillé de ses répétitions et de ses longueurs — nous voulons dire de ce que le vulgaire appelle ainsi.

Ces pages sont littéralement un comprimé de Péguy.

Sur ce sujet du pacifisme Lotte est revenu souvent avec force, et nous aurions pu choisir des articles qui lui appartenaient en propre. Celui que nous donnons a l'avantage d'exprimer, en même temps que sa pensée, celle de Péguy. En le reproduisant de préférence à tout autre nous demeurons encore fidèles au\ plus chers désirs de Lotte. ^P. P.)„

Il y a un temporel et le temporel est essentiellement militaire.

Un Auguste aisément peut faire des Virgiles.

— Non, mais c'est un Auguste, un César qui fait la quantité de terre temporelle où un Virgile se fait entendre, où un Virgile n'est pas mort, où un Virgile peut espérer une temporelle immortalité spirituelle. L'armature militaire est le berceau temporel où les mœurs et les lois et les arts et la religion même et le langage et la race peuvent ensuite, mais ensuite seulement, se coucher pour grandir.

11 n'y a rien à faire à cela : Le soldat mesure la quantité de terre où une âme peut respirer. Le soldat mesure la quantité de terre où un peuple ne meurt pas. Le légionnaire, le lourd soldat a mesuré la terre à ce qu'on nomme si improprement la douceur virgilienne et qui est une mélancolie d'une qualité sans fond.

Il faut aller plus loin : le soldat romain n'a pas seulement mesuré la terre pour la mélancolie virgilienne, il a mesuré la terre pour les deux seuls héritages de l'homme, pour la philosophie et pour la foi, pour Platon et pour les prophètes, pour l'idée et pour Dieu.

La pensée antique ne se fût point insérée dans le monde et elle n'eût point commandé la pensée

de tout le monde, si le soldat romain n'eût point procédé à cette insertion temporelle, si le monde romain n'eût point procédé à cette sorte de greffe unique dans l'histoire, où Rome fournit la force et les Grecs la pensée, où Rome fournit Tordre et les Grecs l'invention, où Rome fournit l'empire et les Grecs l'idée.

11 faut aller plus loin : il fallait qu'il y eût la voûte et l'empire et la tortue et le vallum pour que le monde chrétien prît cette forme temporelle qu'il devait recevoir et garder.

Il fallait le préfet pour qu'il y eût l'évêque. I fallait que la cité antique fût le berceau tempore de la cité de Dieu, il fallait que l'empire fût 1( berceau temporel de la chrétienté.

C'est certainement un des plus grands mystère* du monde que cette mystérieuse place laissée ai temporel dans le mécanisme et ainsi dans le gouvernement du spirituel. Quelle ne faut-il pas qu( soit cette importance pour que la plus grandi création spirituelle qu'il y ait jamais eu dans h monde ait été ainsi versée dans un moule tempon que le soldat avait préalablement établi.

Tout a été forcé de se revêtir du manteai romain. Et ainsi en un certain sens tout a et forcé de se revêtir du manteau militaire.

Que la Sorbonne le veuille donc ou non, c'es le soldat français qui lui mesure la terre. C'es le soldat français et c'est le canon de 75 qui on

mesuré et qui mesurent à chaque instant la quantité de terre où on parle français. Le temporel garde constamment et commande constamment le spirituel.

Le spirituel est constamment couché dans le lit de camp du temporel. C'est le soldat qui fait qu'on parle français de Dakar à Bizerte et de Brest à Longwy. C'est le soldat qui fait que l'on parle français à Mulhouse et à Colmar. Et c'est le soldat qui fait que l'on parle français à Paris.

2. Du pacifisme. — a) Du pacifisme type Ligue des Droits de Vllomme. On peut admettre qu'un syndicaliste dise : Je ne veux pas entendre parler de V Alsace-Lorraine. Un syndicaliste, en effet, est un homme qui dit : Je ne m'occupe pas des peuples, je ne m'occupe pas des races, je ne m'occupe que des classes. Je ne m'occupe pas des oppressions politiques, des oppressions subies par les peuples, je ne m'occupe que de V oppression économique, de l'oppression subie par la classe ouvrière. Une telle doctrine peut être exécrable, et ce qui est plus grave, elle peut être incomplète, mais au moins, en elle-même, elle se tient. /Vu contraire, s il y a une doctrine où il y ait une question d'Alsace- Lorraine, et où la revendication soit imprescriptible, c'est la doctrine des Droits de l'Homme et par suite, je pense (mais c'est ici peut-être que nous nous trompons), c'est la doc-

trine de la Ligue des Droits de l'Homme. Il y a des systèmes où il n'y a pas de question d'Alsace-Lorraine. Mais le système des Droits de l'Homme est peut-être le seul où elle existe intégralement. Finlandais, Arméniens, juifs de Roumanie, arabes d'Algérie, nègres du Congo... Comment énumérer tous les peuples opprimés en faveur de qui la Ligue des Droits de l'Homme a ému l'opinion? Mais alors, pourquoi nous demande-t-on de nous émouvoir pour tous les peuples opprimés, excepté pour un seul, qui est comme par hasard un peuple français? Combien de meetings M. Séailles n'a-t-il pas présidés pour les peuples opprimés. Mais alors, comment se fait-il qu'il préside un meeting contre les Alsaciens-Lorrains! Au fond, nous n'aimons pas beaucoup qu'on nous parle de l'Alsace-Lorraine. Quand on a vendu son frère, il vaut mieux n'en pas parler. Mais enfin, nous demandons que l'on soit constant : ou qu'on ne nous parle pas des autres peuples, et alors nous consentons qu'on ne nous parle pas des Alsaciens-Lorrains ; ou qu'on nous parle des autres peuples, et alors nous demandons qu'on nous parle aussi de l'Alsace-Lorraine. Mais c'est trop demander. Car ces gens-là sont pour la liberté des peuples opprimés à condition que la libération des peuples opprimés n'entraîne ni ne comporte de risques de guerre. C'est le système de la paix à tout prix. C'est une échelle

des valeurs où l'honneur est moins cher que la vie. On peut le déterminer d un mot en disant que c'est un système qui prend exactement le contrepied du système cornélien. Mais d'autant que l'honneur est plus cher que la vie. Mais d'autant que l'honneur est plus cher que le jour. C'est un système de la peur. Pour ces gens-là, il n'y a pas de question d'Alsace-Lorraine, parce qu'ils ont peur de la force allemande.

b) Du pacifisme type. La paix par le droit. — il faut être ce qu'on appelle un niais quand on veut être poli et ce qu'on appelle un imbécile quand on n'a pas la même préoccupation, pour croire que l'on peut présenter et vouloir introduire un point de droit sur la surface de la terre sans qu'aussitôt il en naisse, en même temps, en cela même, par cela même, un point de guerre. Le droit ne fait pas la paix, il fait la guerre. Et il n'est pas souvent fait par la guerre, mais il est encore moins souvent fait par la paix. Quelle folie donc de vouloir lier à la Déclaration des Droits de l'Homme une Déclaration de Paix. Comme si une Déclaration de Justice n'était pas en elle-même et instantanément une Déclaration de Guerre ; comme si un seul point de revendication pouvait apparaître dans le monde et ne point devenir aussitôt un point de trouble, un point d'origine de guerre ; comme si tout point de revendication de droit n'était point en lui-

même et instantanément un point de rupture d'équilibre. Je ne suis pas venu apporter la paix, mais la guerre. Non seulement la justice, mais la charité même est pleine de guerre. Ou plutôt il faut dire : sans aller même jusqu'aux exigences de la justice, jusqu'aux réparations du droit, dès la charité même nous savons bien que la charité est source de guerre.

c) Idée centrale du pacifisme. — L'idée centrale du pacifisme, c'est que la paix est un absolu. La paix a un prix unique à ce point que mieux vaut une paix dans l'injustice qu'une guerre pour la justice. C'est diamétralement le contraire du système des Droits de l'Homme, où mieux vaut une guerre pour la justice qu'une paix dans l'injustice. Ou encore, dans le système paix, la justice n'est rien au prix de l'ordre; dans le système Droits de l'Homme, l'ordre n'est rien au prix delà justice. Dans le système paix, la paix vaut tant que ce n'est point l'acheter trop cher, que de la payer de n'importe quelle iniquité. Dans le système Droits de l'Homme, le droit vaut tant que ce n'est point l'acheter trop cher que de le payer de n'importe quelle guerre. L'ordre (nous disons l'ordre matériel) a un prix infini dans le système paix. Et c'est le droit qui a un prix infini dans le système Droits de l'Homme. Dans le système Droits de l'Homme (et, nous n'avons point besoin de le dire, dans le système chrétien), un ordre

fondé sur l'iniquité n'est pas un ordre; une paix fondée sur l'iniquité n'est pas une paix. C'est dans le système des Droits de l'Homme (et en ceci nous le faisons totalement nôtre) que la question Alsace-Lorraine est irrévocablement résolue et pour éternellement, par la déclaration lue a l'Assemblée de Bordeaux.

d) Quelques sornettes à V usage des pacifistes. — Cette première sornette des milices. Quand des hommes instruits viennent dire qu'il ne faut pas d'armée, qu'il faut armer le peuple, on se demande ce qui peut bien se passer dans leur tête, ce que ça peut bien représenter, ce que ça peut bien vouloir dire. Comme si armer le peuple n'était pas précisément constituer des classes d'activé, des classes de réserve et de territoriale.

Cette deuxième sornette que la guerre n'a pas d'importance et qu'elle ne donne pas de résultats. Si la guerre des Balkans a précisément montré quelque chose, c'est combien la guerre a un pouvoir de décision. Il y avait assez longtemps que la question Cretoise et la question macédonienne traînaient. En trois semaines, elles ne traînent plus.

Cette troisième sornette que les guerres sont inventées par les capitalistes, par les gouvernements, par les rois, par les dirigeants, comme ils disent, pour embêter les peuples. Si cette guerre des Balkans a montré quelque chose, c'est qu'il y

avait aussi des races, et qu'il y avait des guerres qui sortaient des entrailles mêmes des peuples. Il serait peut-être temps de renoncer à ces idée* toutes faites, à ces vieilles histoires qui ont founi tant de littérature à Hugo , à ces espèces de vieilles carcasses d'idées, qui ne sont plus que des vieilles carcasses d'anciens feux d'artifice.

Cette quatrième sornette que dans l'équilibre de force entre l'Allemagne et la France il y aurait en Allemagne un parti socialiste qui ferait équilibre au socialisme français, qui ferait la même chose, qui ferait contre-poids à son action. Tout le monde sait le contraire. Tout le monde sait que sur les quatre millions de voix socialistes allemandes, il y en a trois millions qui ne refuseront rien ni au militarisme, ni à l'impérialisme, ni au colonialisme, ni par suite au capitalisme, trois millions qui ne sont qu'un rembourrage de plus ou moins de mécontentement. Et sur le million qui reste, combien de déchet! Quant à la force insurrectionnelle, quant à l'instinct révolutionnaire, tout le monde sait qu'il n'y en a pas autant dans toute la Social-Démocratie allemande qu'il n'y en avait dans le dernier trompette de l'escadron des Cent-Gardes.

3. Avertissement a l'ennemi de l'intérieur. — M. Seignobos a eu l'idée de parier un déjeuner

avec M. Marcel Prévost que nous n'aurons pas la guerre. M. Seignobos devrait savoir assez d'histoire pour soupçonner que tout cela ne se réglera pas par un déjeuner. Nous ne savons pas ce que sera demain ; mais nous savons très bien ce que nous ferons demain dans toutes les hypothèses. S'il n'y a rien (ce qui est difficile), ça va bien. S'il y a quelque chose et que nous soyons vainqueurs assez aisément, ça va bien. S'il y a quelque chose et que dans ce balancement des forces sinon des vitesses nous soyons vainqueurs malaisément, ça va peut-être bien. Mais si les situations, de difficiles deviennent critiques ou simplement graves, ce serait une folie de croire que nous ne rattraperons pas l'ennemi de l'intérieur. Nous sommes résolus à tout prix à ne pas retomber dans le ridicule de 1870. Tous les exemples sont là, tous les exemples nous instruisent. Si les Communards, c'est-à-dire les Parisiens qui voulaient mourir, avaient commencé par se débarrasser des politiciens, des intellectuels et des traîtres qui les empêchaient de se battre, on n'en eût pas fusillé ensuite trente-cinq ou quarante mille. Malheur au parti qui ne réduit pas les ennemis de l'intérieur. Nos maîtres d'histoire ont peut-être entendu parler d'un nommé Robespierre et d'un nommé Richelieu et d'un Tribunal Révolutionnaire et d'un Comité de Salut public. Sous ces gouvernements-là tout ne se paye pas par un

déjeuner que Ton a perdu, et on ne joue pas un déjeuner mais on joue sa tête, ou on joue sa peau, selon que l'on préfère s'adresser aux fournisseurs civils, ou aux fournisseurs militaires. Nous ne commettrons pas cette stupidité, de nous laisser, nous, massacrer trente ou quarante mille par les pacifistes et par les humanitaires. A aucun prix nous ne laisserons recommencer ces sottises. A aucun prix nous ne laisserons massacrer trente ou quarante mille hommes du troupeau ; car de part et d'autre, c'est toujours le troupeau français. Mais précisément pour éviter une telle catastrophe nous sommes très capables de supprimer en temps utile quelques mauvais bergers. En temps de paix nous nous laissons faire, c'est entendu, parce que nous travaillons et que nous ne pouvons pas tenir le coup à ceux qui ne travaillent pas. Mais en temps de guerre on ne travaille plus; et il n'y a plus alors qu'une politique, celle de la Convention Nationale. La politique de la Convention Nationale était de frapper la tête (les mauvaises têtes). On ne remarque pas assez que cette politique n'est pas seulement la seule, mais qu'en outre elle est une politique d'économie et même la seule politique d'économie. Rien n'est meurtrier comme la faiblesse et la lâcheté. Rien n'est humain comme la fermeté. C'est Richelieu qui est humain littéralement et c'est Robespierre qui est humain. Les régimes de lâcheté sont ceux qui coûtent le

plus au monde et en définitive ce sont ceux qui finissent réellement dans l'atrocité. Et en outre c'est une atrocité de turpitude. Il n'y a que deux politiques. En temps de guerre, les régimes qui ne réduisent pas immédiatement les ennemis de l'intérieur sont inévitablement conduits à massacrer des portions entières du peuple ; ou si l'on veut les régimes qui ne commencent pas par mettre au pas les ennemis de l'intérieur, c'est-àdire, pour les nommer, quelques misérables intellectuels et politiciens, finissent toujours par massacrer le peuple; les régimes qui ne commencent pas par annuler les mauvais bergers, finissent toujours par massacrer le troupeau

4. De la filiation vraie de saint Louis et de Jeanne d'Arc. — En temps de guerre une seule chose importe : ne pas se rendre, ne pas capituler. Si nous avions tenu en 1871, nous savons aujourd'hui très bien et les historiens eux-mêmes avouent que les Prussiens étaient épuisés et que c'était la victoire. Et donc, celui qui ne se rend pas est notre homme, quel qu'il soit, d'où qu'il vienne et quel que soit son parti. Et celui qui se rend est notre ennemi quel qu'il soit, d'où qu'il vienne et quel que soit son parti. Quels que soient les partis, celui qui ne rend pas une place française est le droit héritier de tous ceux qui n'ont pas rendu des places françaises. Rochereau

dans Béfort (et Masséna dans Gênes) sont les droits héritiers de celle qui fit lever le siège d'Orléans. Ils en sont les héritiers spirituels comme ils en sont les successeurs temporels. Ils sont de sa filiation spirituelle et non pas seulement de sa race...

C'est dire que plus une bataille militaire est belle, militairement belle, plus elle est apparentée aux batailles de Jeanne d'Arc. Celui qui ne rend pas une place peut être tant républicain qu'il voudra et tant laïque qu'il voudra. J'accorde même qu'il soit libre-penseur. Il n'en sera pas moins petit cousin de Jeanne d'Arc.

5. De la gravité et du prix de ce temps. — Depuis que nous sommes sous la menace allemande, c'est-à-dire depuis 1905, nous avons toute la tension d'une crise extrêmement grave et en plus nous en avons la durée. Pour garder aux mots leur sens propre, ce qui est nouveau, ce qui caractérise notre temps, c'est que nous sommes dans une époque qui devient une période. Depuis 1905 nous avons toute la tension, toute la suspension d'une époque; mais cette suspension, cette époque se continue et dure et prend la dimension d'une période. Nous sommes tenus de nous mettre à un point d'exaspération maximum et de nous y tenir ferme et pour ainsi dire aisément comme dans un état qui ne serait point de tension.

Jamais un peuple n'a été soumis à ce régime. C'est proprement un régime de guerre en temps de paix. Nous cumulons la crise de la guerre et la durée de la paix.

Être constamment chargé pour la guerre, au sens où un fusil est chargé ; et être constamment chargé des travaux dits de la paix, au sens où un âne est chargé, tel est le double sort auquel il faut que nous fournissions.

Loin donc que notre temps soit d'un moindre prix et loin que le prix de la vie et le prix de l'âme et le prix du salut ait diminué, il apparaît au contraire que nous sommes situés à un banc d'épreuve entièrement nouveau et où il faut nous tenir sans aucune espèce de présomption de l'avenir.

La guerre est la guerre et la paix est la paix. Mais que dire de cette situation qui nous est faite, où l'on nous demande constamment les deux ensemble, où l'on nous demande constamment de cumuler, où l'on nous demande de supporter à perte de vue les misères planes de la paix et en même temps d'être constamment prêts pour les misères éminentes de la guerre. Il est de toute évidence que nous assistons à des événements comme on n'en a jamais vu et que nous avons l'impression que nous allons culbuter sur des événements d'une amplitude inouïe. C'est bien la vieille querelle du monde antique contre les bar-

bares, mais par un accroissement infini en profondeur le monde antique est devenu le monde latin et le monde romain et le monde chrétien et le monde catholique. Mais ce qu'il y a certainement de tout à fait nouveau dans cette situation que l'on nous a faite, dans cette situation dont on nous a honorés, c'est son amplitude et c'est sa nouveauté môme.

Merveilleuse compensation des quantités spirituelles! Dans le même temps que le monde moderne se formait comme un système le plus contraire qu'on eût jamais trouvé aux règles du salut, dans ce même temps, c'étaient les formes mêmes du monde moderne, nous disons ses formes physiologiques et son moule pour ainsi dire qui devenaient les règles mêmes du salut. On demande des disciplines : en voilà une. Jamais un monde ne s'était insurgé à ce point contre les règles volontaires du salut et jamais un monde n'avait été aussi étroitement placé dans ces mêmes règles involontaires. Tout ce qu'il avait fallu inventer dans d'autres temps, aujourd'hui nous est donné comme la forme même où nous sommes contraints de nous mouvoir. Et s'il suffit d'une seule vie pour faire son salut, que sera-ce d'en avoir deux? Or, nous en avons deux à soutenir. Parce que nous sommes sous le règne de l'argent et par ce resserrement économique croissant qui nous donne l'impression d'un étranglement, nous

sommes tellement astreints à la vertu de pauvreté qu'à dire le vrai nous en sommes venus à être astreints à la survertu de misère. Et c'est notre vertu du temps de paix. Et en même temps nous sommes tenus à la plus haute vertu du temps de guerre, qui est Finconnaissance de demain.

La foi laïque.

Ce livre (1) dédié aux instituteurs et aux institutrices de France est un « dossier », comme dit l'auteur, formé d'articles de journaux, de rapports, de discours, rassemblés sous un format commode pour la défense des lois Ferry et de la politique scolaire qui s'en est jusqu'ici inspirée. Cette défense s'impose contre les « deux fanatismes », qui, sous prétexte de religion ou d'irréligion, revendiquent à cette heure le droit « d'élever les enfants du pays dans les sentiments d'hostilité, d'intolérance ou de mépris pour quiconque pense autrement qu'eux » .

Peu de lectures m'ont laissé une impression plus pénible. Pour qui a le cœur bien placé, le genre faux bonhomme est évidemment ce qu'il y a de plus irritant.

Or, partout dans ce recueil s'étale une probité fausse, une sincérité fausse, un libéralisme faux, tout faux. Il s'agit pour M. Buisson : 1° de conte-

(1) La Foi laïque, par Ferdinand Buisson.

nir certains amis trop ardents, partisans du monopole ou d'autres mesures administratives ouvertement antireligieuses ; 2° d'entretenir cependant en eux et de répandre dans le corps enseignant, au nom de la raison et de la liberté, la haine et le mépris du catholicisme ; 3° de signaler par quels prudents moyens, discrets, mesurés et partant sûrs, on peut avec la législation actuelle mater le cléricalisme encore menaçant; 4° de garder devant l'opinion aussi bien catholique que libre-penseuse l'attitude du citoyen uniquement soucieux de justice, de l'homme d'État uniquement soucieux de légalité, du moraliste uniquement soucieux de tolérance et de vérité.

On est assez long à débrouiller cette duplicité au carré. Tout d'abord on ne sait trop où l'on est. Il y a chez ce penseur tant de générosité, tant de noblesse d'âme, une si ardente aspiration au bien, un respect du sentiment religieux si profond, un amour du peuple si entier! C'est un homme libre, un sage, qui dans un monde de barbarie et d'oppression s'efforce de répandre un peu de lumière et de briser les chaînes. Au-dessus de son front tourne un vol de divinités libératrices, la Raison, la Justice, la Liberté, la Loi. On est éberlué, on se demande où il nous mène ; et soudain derrière cette fantasmagorie on s'aperçoit qu'il prépare contre les catholiques quelque mesure d'étranglement, de même que derrière ces sentiments affectés on s'a-

perçoit qu'un seul est réel, profond, agissant, un seul, qu'il refoule mais qui perce malgré tout, la haine inexpiable qu'il a vouée à notre religion.

Ce qui étonne en effet, c'est la ténacité, la constance de cette haine, 1878-1912 ! Dans ces pages qui reflètent trente-quatre ans de vie publique, on ne relève pas une minute de défaillance, pas un instant de rémission. Voilà qui est vraiment singulier; nous ne sommes pas là en présence d'un anticléricalisme ordinaire. Je les connais les anticléricaux d'il y a trente ans, mon père en était un. Ah! les braves gens, si simples, si généreux, si enthousiastes! S'ils n'avaient pas beaucoup de bon sens politique, ils avaient encore moins de malice. Au fond, ils respectaient la religion; mais ils aimaient la République ; et c'était par amour pour elle qu'ils détestaient « les hommes noirs ». Ils parlaient bien, après un bon repas, au dessert, de pétroler les églises et de guillotiner les curés; mais c'étaient pures fanfaronnades, réminiscences révolutionnaires, flatus vocis. Ces mêmes hommes mettaient leurs filles chez les bonnes sœurs, pleuraient aux premières communions, et voulaient de la religion pour leurs enfants. Non, ces braves gens n'étaient pas dangereux; leur anticléricalisme, violent mais verbal, était le plus souvent temporaire : on avait sa crise, ça durait six mois, un an, deux ans, et puis ça passait. Je n'ai vu que chez quelques maçons l'anticléricalisme durer

une vie. Jamais ces braves gens, s'ils avaient été livrés à eux-mêmes, n'auraient fait contre notre Eglise aucune de ces lois d'exception qui sont la honte de notre législation. Mais ils n'étaient pas seuls et il a suffi de quelques hommes dans le genre, si j'ose dire, de M. Buisson, souples, patients, opiniâtres, pour utiliser au profit de leur haine ces passions passagères et en elles-mêmes inopérantes.

Comme par hasard ces hommes étaient huguenots.

On va me dire : vous n'avez pas le droit de rappeler à M. Buisson sa confession religieuse. Il a publiquement renié Calvin. C'est un libre penseur. Je répondrai : Le protestantisme français est indélébile. Si affranchi de tout Credo, si dégagé de tout dogme, si libre penseur en un mot que se proclame un réformé, il lui restera toujours cette empreinte : qu'il hait le catholicisme. Nous n'y pouvons rien; il en est ainsi; et ce fut même une des surprises de ma vie. J'ai beaucoup connu de protestants aux temps de l'affaire Dreyfus. Entre compagnons de lutte l'intimité s'établit vite. Aussi combien de fois ai-je pu faire cette constatation : pour un protestant français, c'est toujours la veille qu'a sonné le tocsin de la Saint- Barthélémy ou qu'a été publiée la Révocation. Hier on massacrait; hier passaient les dragons. Ni plus, ni moins. Écoutez des « libres penseurs »

des « moralistes » comme Payot, Buisson, parler de tolérance : il semble que les pertuisaniers du roi soient encore à leur porte. C'est presque pathologique.

Alors, ils prennent leurs précautions. Dans ces campagnes dites de laïcité qu'ils mènent depuis quarante ans avec tant de suite, d'hypocrisie et de passion, ils sont à la fois poussés par un désir inextinguible de vengeance et la hantise du passé. C'est pourquoi tout leur est bon pourvu que le catholicisme en pâtisse. Un exemple : il est évident que M. Buisson a le tempérament religieux; quand il suit son mouvement naturel on le sent tout près de confesser Dieu. Or nous le voyons à plusieurs reprises défendre en personne l'athéisme de nos groupements de « Libre Pensée ». Il est leur chef, il les suit. Seulement pour rassurer sa conscience et celle de ses coreligionnaires, il distingue. 11 distingue en Dieu le mot et la chose, et, bien entendu, ce sont les catholiques qui usent du mot, mais les athées qui ont la chose. Quelle dérision!

Je me rends bien compte combien ces réflexions sont vaines et vaines ces constatations. Nous avons été vaincus ; qu'importe que la faute en soit plus aux huguenots, ou aux maçons, ou aux catholiques eux-mêmes ! Le fait est que nous avons été vaincus, et non seulement vaincus mais grossièrement roulés. On dit les Français avisés, c'est

étonnant au contraire comme ils sont jobards. Quand on voit ramassés dans ces trois cents pages tous les artifices de la dialectique Buissonnienne, on reste confondu : on se demande comment de telles pauvretés ont pu abuser un grand peuple.

Le philosophe Buisson en effet (on dit aussi le penseur, ou encore le moraliste), le philosophe Buisson dispose alternativement d'un jeu de distinctions ou d'un jeu de confusions, et, selon les besoins de la cause et du moment, il fait fonctionner l'un ou l'autre de ces mécanismes. Tantôt ces distinctions lui permettent d'exalter le sentiment du divin en ruinant les credo, ou de servir l'idée religieuse en combattant le cléricalisme, ou encore de défendre la liberté du congréganiste en supprimant la congrégation ; tantôt ces confusions l'autorisent à parler raison quand il s'agit de majorité, ou de justice quand il s'agit de légalité, ou de droits de l'État quand il s'agit de droits de l'homme. Il y a aussi la science qu'il faut protéger contre les dogmes, la morale qu'il faut défendre contre les dévotions, la souveraineté populaire qu'il faut sauver de l'asservissement théocratique. J'en passe. Certes M. Buisson peut tirer orgueil de sa réussite. Jamais sophismes plus creux n'ont produit succès plus plein. Suppression des congrégations, suppression du Concordat, suppression en fait de la loi Falloux : quel

anticlérical en 1880 eut cru qu'un quart de siècle les aurait consommées? Mon père alors, je m'en souviens, disait parfois, avec cet air prophétique qu'Hugo avait mis à la mode : « Nous n'aurons pas la séparation avant 1930 ». Il comptait cinquante aiis. C'était une manière de dire qu'il n'y croyait pas. Yingt-cinq ans ont suffi. Certes M. Buisson peut être fier de sa victoire.

Et pourtant on le sent troublé. Dans les soixante dernières pages du livre une inquiétude circule. Etrange inquiétude que celle du vainqueur. Sa victoire ne lui donne ni satisfaction, ni sécurité; c'est que, si complète qu'elle soit, elle n'est jamais qu'une misérable victoire temporelle, et c'est l'âme qu'il voulait tuer. Pauvre M. Buisson! Il a eu beau laïciser, l'Eglise tient bon, l'Église du Syllabus, l'Église romaine, l'Église du pape de Rome. Et le plus fort c'est qu'elle recrute maintenant ses défenseurs chez les fils même des mécréants. Pauvre M. Buisson! il a eu les pères, il n'a plus les fils! Il ne comprend pas, il ne peut comprendre. Il veut espérer malgré tout... c'est l'erreur d'un moment... Allah! Qui me rendra ma formidable armée?... Et voilà que ses vieilles mains reprennent les vieilles armes, il les tend lux générations nouvelles. Mais les générations nouvelles ont autre chose à faire qu'à manier cette ferraille. Pauvre M. Buisson! Il nous dit quelque part qu'il est très vieux, que

tel Nestor il a vécu plusieurs générations d'hommes; on s'en aperçoit, il n'est plus de notre âge. Certains de ces articles, datés seulement de 1898 ou de 1903, nous semblent déjà remonter à une lointaine antiquité. C'est archaïque, c'est désuet, c'est caduc. On ne voit plus les choses comme cela, on ne parle plus comme cela, on ne raisonne plus comme cela. Cet orgueil intellectuel, cette suffisance scientiste, ce goût de l'abstraction, ce moralisme falot, ce divin amorphe, tout cela est d'un autre temps, d'un autre monde, d'une autre civilisation. Pauvre, pauvre M. Buisson! Les trop longs règnes ont une fin triste, on devrait toujours mourir en pleine victoire; pourquoi donc a-t-il survécu au triomphe de 1905 ?

Une nouvelle forme de l'anticléricalisme.

Le livre de M. Paul Sabatier, sur V Orientation religieuse de la France actuelle (1), répond aux mêmes besoins que la Foi laïque de M. Ferdinand Buisson, et est écrit dans le même esprit.

M. Buisson offrait aux troupes anticléricales des armes qui avaient déjà fait leurs preuves son coreligionnaire, M. Sabatier, s'efforce d'en fabriquer de nouvelles. L'un sous un appareil de raison et de légalité, l'autre sous de faux semblants de sympathie, poursuivent une même œuvre qui est la destruction de notre Église et la ruine de notre foi.

On comprend très bien pourquoi les chefs donnent ainsi. L'anticléricalisme a fait son temps. Trop de laideurs ont marqué son passage, trop de déceptions ont suivi son triomphe. Qu'a-t-on gagné à l'expulsion des moines et des sœurs? Qu'a-t-on gagné à la confiscation des biens d'É-

(1) Paris, Colin, 1911.

glise? Temporellement? Spirituellement? Le bilan est facile à dresser. Toutes ces lois d'exception, inquisitions, déprédations, liquidations, ont laissé comme un dégoût au cœur de ceux-là même qui de leurs votes les avaient autorisées. Il suffit dans ma petite ville de passer devant le grand séminaire vide depuis cinq ans ; inhabité, inhabitable; invendu, invendable; de voir ces vitres brisées et ces toits gondolés, pour qu'un tel témoignage fasse pointer un remords chez les plus endurcis.

Or, il ne faut pas laisser le remords travailler ces braves gens. Il faut les remonter, leur donner confiance en eux et dans leurs guides. Il faut à tout prix empêcher un retour, toujours redouté parce que toujours possible, vers les erreurs passées. C'est pourquoi, après coup, on s'efforcera de leur prouver qu'ils ont combattu pour une morale supérieure, pour un idéal plus humain, une foi plus large ou plus haute. Ils ne sont plus des inconscients, des brutes grossières et destructrices; ils deviennent les pionniers de l'Avenir, les agents volontaires de l'Énergie en voie d'évolution, les appariteurs de la « société cosmique universelle », que les anciennes religions ont pressentie, que la Science prépare et que la Démocratie réalisera.

En même temps qu'on remonte le moral des vieilles troupes, il importe d'en lever de nou-

velles. Nous avons fait la conquête de l'Afrique avec les noirs d'Afrique ; M. Sabatier fera la conquête de la catholicité avec les catholiques euxmêmes.

Sa fonction, en effet, sa spécialité, son office propre, le voici : tandis que, au Parlement, dans la Presse, dans l'Enseignement, ses coreligionnaires, Buisson, Steeg, Faure, Doumergue, Payot, Bayet, Monod, mènent de front la lutte contre la religion, M. Sabatier, lui, s'est installé en plein camp catholique, et là il tient ouverte une agence de trahison et de désertion. Simple est le jeu : il consiste à s'adresser, bon enfant, aux naïfs, aux incertains, aux aigris. Sottise, fragilité, rancune lui sont de naturels auxiliaires. La voix douce, les gestes mesurés, il les plaint, il les flatte, il les admire.

Il est d'ailleurs plein de respect pour la religion, plein d'admiration et de reconnaissance pour son œuvre séculaire ; elle fut la plus magnifique expression de la vie religieuse de l'humanité. Malheureusement, son temps est fait. Pour s'être figée dans des dogmes immuables, pour s'être imposé le cadre rigide d'une hiérarchie ecclésiastique, elle n'a pu suivre la Vie dans son évolution; l'Humanité l'a abandonnée sur la voie du Devenir ; il ne reste plus d'elle qu'une forme vide : église, papauté, clergé, poids mort que la Civilisation secoue depuis trois siècles, et que

pour la gloire de notre époque elle vient enfin de rejeter.

Vous saisissez les avantages d'une semblable vue d'ensemble : elle plaît par sa simplicité, elle séduit par son aspect de nécessité, elle flatte enfin notre orgueil, et surtout elle va permettre de lutter contre l'Église tout en affectant de servir la religion. Car si l'Église n'est qu'une survivance, il faut impérieusement que le corps social élimine un tel déchet d'évolution, cette élimination étant le plus sûr moyen de sauver l'esprit religieux, qui seul importe. M. Sabatier, qui se tient dans le domaine serein des idées, n'a garde de parler des lois d'exception dont notre république a été si prodigue à Tégard de l'Eglise; mais après l'avoir lu, qui ne saluerait avec reconnaissance cette législation laïque, maçonnique, démocratique, libératrice, organisatrice, vindicatrice, à laquelle l'esprit moderne doit son affranchissement ?

Observateur « impartial et désintéressé », M. Sabatier ne demanderait pas mieux d'enregistrer de la vie, là où il ne découvre que de la mort. Car, il faut bien le reconnaître — et le cœur pieux de M. Sabatier saigne à cette constatation — l'Eglise pouvait être sauvée. Il lui suffisait de suivre l'essor émouvant de ce jeune clergé, qui en France, en Suisse, en Italie, concluant l'union de la foi traditionnelle et de la pensée moderne, ouvrait à la vénérable Église Romaine un avenir

digne de son passé. Hélas ! on sait assez comment cet essor fut coupé et cet avenir fermé par le pape Pie X. Le divorce est accompli désormais entre l'Église et la conscience moderne ; et tandis que celle-ci poursuit sa marche vers le divin, celle-là, soudain vidée dévie, n'est plus qu'une maison branlante et désertée sur la route indéfinie du progrès. Si vous êtes curieux maintenant de savoir quelle est cette foi laïque que notre civilisation porte dans ses flancs, M. Sabatier, ouvrant les livres « d'éminents penseurs » qui, comme par hasard, se nomment Guyau, Pécaut , Wagner, Payot, Séailles, Buisson, Delvolvé, nous révèle que Dieu « n'étant pas encore totalement manifesté », notre devoir est non seulement de le « pressentir, mais surtout de le « créer ». Comprenez bien cette métaphysique nouvelle : dilué à l'état de divin dans le monde, Dieu n'est encore qu'une « énergie inconnaissable en voie d'évolution vers une conscience de plus en plus intense ». C'est un état évidemment fâcheux. Aussi, quand pour modeler sa masse amorphe, Dieu a la chance de rencontrer des opérateurs comme MM. Sabatier et ses amis, vous pensez quel progrès il réalise tout d'un coup vers l'organisation définitive! O prodigieuse maïeutique ! ô laïque enfantement ! que ces hommes sont grands ! Les Titans renversaient Jupiter: eux, ils engendrent Dieu! Qu'estce qu'un Pape, devant ces Déipares?

A quoi bon poursuivre l'inventaire de telles misères? On retrouve utilisées dans ce livre toutes les petites habiletés, toutes les basses manœuvres, toutes les roueries habituelles à nos politiciens. Ainsi, M. Sabatier nous engage gravement à « aimer et à comprendre » nos adversaires. J'avoue, pour ma part, que mieux je le comprends, moins je suis porté à l'aimer. Il nous engage encore à « maintenir la discussion dans la région sereine des idées ». J'avoue que je n'ai nul goût pour les débats parlementaires ou académiques. La vie n'est pas un salon où l'on cause, ni une parlotte où l'on oppose des raisonnements, ni une salle de meeting où l'on fait valoir son éloquence. Elle est un champ de labour, parfois de bataille. Mais si l'on se bat, grand Dieu, que ce soit à visage découvert !

Nous nous refuserons désormais à nous occuper de M. Paul Sabatier. 11 nous suffit de l'avoir démasqué.

Une indication pour terminer : l'anticléricalisme lanternier est de plus en plus hors d'usage. Hors d'usage aussi l'anticléricalisme à la Sébastien Faure, la célèbre marque « ni Dieu, ni maître ». Tout fait prévoir que le public adoptera de plus en plus l'anticléricalisme modèle 1911, marque « Sabatier-orientation ». C'est d'ailleurs, il faut le dire, ce qu'on a fait de mieux dans cet article, élégant, portatif, et d'un rendement incomparable.

On ne dira donc plus, comme il y a dix ans : pour croire, il faut n'être pas intelligent ; on dira désormais : pour croire, il faut n'être pas catholique. Nos actuels athées seront bientôt les croyants, les vrais croyants, les seuls croyants. Et les braves gens ne s'y reconnaîtront plus.

Il leur faut pourtant un moyen de discernement, aux braves gens. En voici donc un que je leur propose en toute modestie ; je le tiens du citoyen Willm ; il le tenait lui-même, disait-il, du vieux communard Lissagaray.

C'était un soir d'été, à Rennes, sous les Lices, en 1899 ou 1900 : « Quand l'heure sera trouble, citoyens, clamait-il, quand le devoir sera obscur, quand, les mensonges bourgeois ayant épaissi l'atmosphère, vous aurez perdu le bon chemin, alors, ô alors ! citoyens, pour retrouver la route du progrès démocratique et social, regardez par où vont le Sabre et le Goupillon, et, sans hésitez, tournez-leur le dos ».

Le Sabre et le Goupillon ! Je traduis, la Patrie et l'Église, j'ajoute la Famille, et je dis : Chaque fois qu'une lecture, de ton si élevé semble-t-elle, affaiblit ou tend à affaiblir en vous, — ensemble ou séparément, — le sentiment familial, le sentiment patriotique, le sentiment de fidélité à l'Église (romaine, cher Monsieur Sabatier), inutile d'examiner plus avant; c'est une lecture mauvaise.

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