‹ Un compagnon du PéguyChapitre 34 sur 41 · MAURICE BARRES · texte numérisé non relu

MAURICE BARRES

Voilà quatre ans que M. Maurice Barrés mène, et au Parlement comme député, et devant l'opinion comme écrivain, sa vigoureuse campagne en faveur de nos églises. Comme il fallait s'y attendre, il a gagné devant l'opinion et perdu au Parlement. Le résultat, c'est d'une part le beau livre que nous présentons aujourd'hui à nos amis, et d'autre part la constatation que notre république parlementaire s'accommode fort bien de la ruine de nos églises. Au reste, c'est le contraire qui nous eût surpris.

D'après la loi de Séparation, les églises devaient être remises aux associations cultuelles, à

(1) La grande pitié des églises de France (Paris, Émile-Pau], 1914).

charge pour celles-ci de les entretenir. La constitution des cultuelles ayant été interdite par le pape, les églises ont été données aux communes. Depuis lors, la commune est propriétaire et le prêtre « occupant sans titre ». On voit d'ici quel parti les maires radicaux peuvent tirer d'un tel état de choses; ou plutôt il faut lire ce qu'en raconte Maurice Barrés, car l'imagination des honnêtes gens est naturellement impuissante à concevoir ce que sans nul effort invente la barbarie d'un Triboulet.

En fait, la commune a triple droit, premièrement de ne pas entretenir les édifices devenus sa propriété, deuxièmement de refuser aux fidèles la faculté de subvenir à cet entretien avec leur propre argent, troisièmement de refuser à l'État de les classer parmi les monuments historiques.

En bref, les vandales sont tout-puissants. Douze cents églises se sont écroulées ou ont été abattues depuis huit ans. Toutes les autres, dans un temps plus ou moins long, sont vouées à la ruine.

C'est cette prévision, déjà redoutable il y a quatre ans, qui détermina l'action de M. Maurice Barrés. Il s'est dit : les églises n'appartiennent pas seulement aux catholiques croyants et pratiquants, elles sont du patrimoine de la France; nous les avons reçues des ancêtres, nous devons

les transmettre à nos descendants. Tous les Français dignes de ce nom sont intéressés à leur maintien. Il n'est pas possible qu'il se trouve un gouvernement assez barbare pour détruire ces sources de vie spirituelle. Et toute l'autorité qu'il tient de son œuvre, toutes les ressources qu'il tient de son génie, il les a consacrées pendant quatre ans, dans la presse et au Parlement, dans les couloirs comme à la tribune, à grouper en dehors des confessions et des partis une élite d'esprits libres, d'hommes cultivés, une sorte de bataillon de la Haute Civilisation, capable, espéraitil, de faire peur à la Bête et de sauver nos églises.

Voici donc comment M. Maurice Barrés a posé la question. Écoutez-le, et voyez s'il était possible de trouver langage plus propre à émouvoir et à convaincre :

« Le sentiment religieux existe : l'église dans le village est ce sentiment rendu visible. Ces églises sont idéologiques, les seuls édifices idéologiques qu'ait le peuple, c'est-à-dire chargés uniquement d'idées qui ne représentent pas de la besogne. Respectez ces pierres nécessaires au plein épanouissement de l'individu.

« L'église plantée sur la place du village assainissait le sol. Autour d'elle la plante humaine se développait dans un air de civilisation. C'est dans les poèmes de l'Église qu'au village on se forme et se nourrit le cœur.

« Une église dans le paysage améliore la qualité de l'air que je respire. Parfaitement! ce qu'il y a de plus vivant et de plus noble chez les gens de France et chez moi s'accroît dans l'atmosphère catholique.

« J'appelle tous les esprits nobles à se masser sous les murs du Christ civilisateur au village. »

En conséquence, Maurice Barres proposait de classer en bloc toutes les églises jusqu'à l'année 1800. Pour les autres, l'Etat inscrirait une somme globale à distribuer comme subvention, qui interviendrait lorsque la commune en ferait la demande, ou s'ajouterait à l'apport des citoyens désireux de restaurer ou de réparer leur église.

Rien de plus simple, on le voit, rien aussi de plus modeste. Il semblait qu'une telle proposition dût réunir tous les suffrages. Vous allez voir comment M. Maurice Barrés fut, comme il le dit, mystifié.

Il s'appliqua tout d'abord par des conversations de couloir à attirer sur la question le bienveillant intérêt d'une élite. La masse suivrait. Devant Barrés aucun homme intelligent, fût-il député radical, ne voudrait passer pour un barbare. De même donc que nous avons vu des catholiques trahir leur foi pour ne pas prêter à sourire à quelque augure du parti intellectuel, de même il trouva des radicaux prêts à trahir le laïcisme pour ne pas encourir son mépris. Sembat fut de

LES TÉMOINS DU lîENOUVEAU CATHOLIQUE. 181

ceux-là. Sa vanité n'est jamais plus voluptueusement chatouillée que quand Barrés ou Maurras écrivent : Un homme comme Sembat... M. Barrés peut toujours compter sur toutes les signatures qu'il voudra de Marcel Sembat, Il peut de même compter sur celles de M. Ferdinand Buisson. M. Buisson est l'homme de l'étranglement légal. Son instrument, c'est un petit article de loi de rien du tout, ou mieux encore, un petit paragraphe de règlement d'administration. Ça n'a l'air de rien, quelques mots incolores sur le papier de l'Imprimerie Nationale : un honnête homme n'y voit que du feu. Avec cela, on ferme cinq cents écoles et on exile dix mille Français. Si là-dessus on rencontre M. Barrés, de quel cœur lui donnera-t-on une signature inopérante! inopérante pour M. Barrés, non pour M. Buisson, car elle étaye sa façade d'homme libre, de vieux sage, de Nestor, comme il aime à se nommer. Albert Thomas, Joseph Reinach, Henry Chéron signent avec empressement. Il n'est pas jusqu'à Jaurès qui ne se sente plein de tendresse pour nos églises.

Mais derrière V « élite », il y a la masse solide des gens de bon sens, qui savent ce qu'ils doivent à l'anticléricalisme et qui sont tout à fait indifférents à l'estime ou au mépris d'un homme de lettres comme M. Maurice Barrés. L' « élite » d'ailleurs le sait très bien, et, si elle a marché,

c'est qu'elle était sûre de ne pas être suivie.

Je trouve M. Barres tout à fait injuste pour ces radicaux de bon sens. 11 est facile de railler leur barbarie. Mais enfin c'est cette barbarie qui les nourrit. L'anticléricalisme c'est leur vie, leur métier, leur habitude, leur seconde nature. Et vous allez demander à ces gens-là de s'intéresser aux églises? Comme le dit très bien M. Beauquier : Ce que je n'aime pas dans les églises, c'est la religion. Quand une église tombe, un curé s'en va. Félicitons-nous. L'écroulement des églises, le départ des curés, mais voilà justement ce que nous poursuivons depuis trente-cinq ans; et c'est au moment où le but est atteint qu'on nous engage à lâcher prise. Ces artistes se moquent de nous.

« Hautes églises de France, s'écrie M. Barrés dans la cathédrale de Reims, que pensez-vous faire? Dans votre péril, au milieu de tant de bassesses, d'ignorance, de haine, et quand Tennemi brisant nos efforts donne l'assaut à vos murailles, quels moyens réservez-vous? La vieille cathédrale me répond : « Je formerai les petite « enfants. »

« Former les petits enfants ». Mais, n'est-c€ pas précisément ce que se propose le laïcisme'ï Alors?

Il y eut, à plusieurs mois d'intervalle, trou débats à la Chambre : le premier se termina sans

aucune sanction; le second eut pour conclusion le rejet des propositions de M. Barrés; le troisième... Ah! le troisième... De jeunes radicaux, soucieux de ne point paraître barbares, apportèrent un de ces amendements qui perdent sûrement ce qu'ils affectent de sauver. L'amendement fut voté d'emblée, ce qui permit au Temps d'émettre cette appréciation si savoureuse dans sa contradiction : « M. Barres n'a pas obtenu gain de cause : il a tout de même gagné la partie ». Il faut bien être poli, n'est-ce pas. Mais cet amendement, qui sans donner gain de cause à M. Barrés, lui faisait cependant gagner la partie, cet amendement lui-même sembla dangereux à nos Pères Conscrits : dans sa sagesse méfiante, le Sénat le rejeta.

Les églises n'avaient plus qu'à s'écrouler.

Par bonheur, il y a un autre pouvoir que celui du Parlement. Pour agir sur le Parlement, il faut être en dehors du Parlement. Une force organisée, extérieure à lui, est bien plus apte à lui imprimer une direction qu'une minorité interne, empêtrée dans des combinaisons de parti. C'est ce qu'après quatre ans d'efforts — vains, hélas! — M. Maurice Barrés nous enseigne dans la conclusion de son livre.

Le salut, il l'attend d'une part d'une coalition rassemblant les imaginations, les sensibilités, toute la haute intelligence ; de l'alliance de tous ceux — d'où qu'ils viennent — qui possèdent le sens du mystère et le génie de la vénération. Il l'attend surtout des catholiques eux-mêmes : aux fidèles d'être fidèles, aux prêtres d'être saints : « La solidité physique des sanctuaires, c'est d'être moralement féconds ».

A nous donc catholiques, de tenir le coup. L'Eglise a connu d'autres épreuves. Avec nous, grâce à nous, par nous, elle traversera bien encore celle-là. « Ils démolissent les églises. Nous en rebâtirons toujours. Nous bâtirons toujours des églises de pierre. Nous rebâtirons toujours des églises temporelles. Nous édifierons toujours des églises périssables. »

« Mais il y a une église qu'ils n'atteindront pas. Il y a une Église de Dieu qu'ils n'atteindront pas. Il y a une Église dans le ciel. Dans le ciel de Dieu, il y a une Église éternelle, qu'ils n'atteindront jamais (1)... »

En dehors de ces misérables débats parlementaires, où tout ce qui est raison, justice, civi-

(1) Charles Péguy, Le mystère de la charité de Jeanne d'Arc, p. 91.

lisation, patrie, détonne et semble déplacé, ce qui fait la beauté de ce livre, c'est la profondeur et la sincérité du sentiment français qui l'anime. Comme M. Maurras, M. Barrés ne peut supporter l'idée que l'Église tombe jamais, parce qu'il sent bien que sa chute entraînerait celle de la France. C'est l'Eglise qui a fait la France et c'est elle, par les vertus qu'elle a inculquées à la race, qui la maintient encore. Lutter pour l'Eglise, c'est lutter pour la France. Et voilà pourquoi, dans toutes les attaques que nous aurons à repousser, au milieu de tous les dangers qui nous pressent ou nous menacent, nous sommes toujours sûrs d'avoir avec nous M. Maurice Barrés.

Mais il faut bien faire attention que ce grand écrivain et ce grand Français est tout ce qu'on voudra sauf un catholique. Au point de vue purement religieux, il me semble même parfois plus éloigné de nous, plus étranger que tel notoire adversaire. Je n'en veux pour preuve que ce chapitre pré-final si curieusement intitulé La Mobilisation du Divin :

« Arbres fatidiques, dames fées des prairies et des sources, mystérieuse respiration des bois, vent du soir qui passe à travers les taillis, ô sentiments fragmentaires! Je ne vois pas dans la nature les dieux tout formés des Anciens, mais elle est pleine pour moi de dieux à demi défaits. Toute une végétation subsiste au fond de

nos cœurs, tout un univers submergé. Ames du purgatoire, aïeux qui réclament des libations sur leurs tertres, génies des lieux et mes propres sentiments réveillés, toutes les épaves religieuses de la vieille race m'appellent... Il faut dégager et unifier tout le domaine du sacré... c'est l'heure d'achever la réconciliation des dieux vaincus et des saints... Pour maintenir la spiritualité de la race, je demande une alliance du sentiment religieux catholique avec l'esprit de la terre ». Cette religiosité toute nourrie de littérature romantique (panthéisme, individualisme), est manifestement ce qu'il y a de plus contraire au catholicisme. M. Henri Massis note très bien par ailleurs « à quelle régression conduirait cette pensée par où l'extrême culture rejoint la barbarie ».

Sous cette réserve, il importe de faire une remarque qui me semble capitale au point de vue de l'histoire des idées. M. Maurice Barrés est toujours le fils spirituel de Renan ; en lisant son dernier livre, il est impossible de n'y pas sentir l'influence ineffaçable de celui qui a formé sa jeunesse. Cependant il y a cette différence totale que, selon Renan, qui perd la foi fait un gain, progresse, devient plus civilisé. Et c'est l'idée directrice de tout le mouvement de laïcisation.

Tandis que pour Barrés, qui perd la foi fait une perte, subit une diminution, un affaissement

Dans ce nouveau système de valeurs, le croyant réalise un type humain supérieur à l'incroyant. C'est ce retournement qui, mieux peut-être qu'une conversion retentissante, est plein de signification et de promesse.

EMILE BAUMANN<!>

Le philosophe Georges Sorel constatait dans une récente étude le réveil de l'âme française. Ce réveil il le voit se manifester dans la renaissance simultanée de la foi catholique et du patriotisme.

Pour ne parler que de la religion, c'est un fait remarquable, que l'anticléricalisme, après avoir nourri une bonne part des élites du xixe siècle, n'est plus aujourd'hui que la pâture de quelques Homais grotesques. C'est un fait non moins remarquable que les quelques grandes œuvres littéraires de ces dernières années sont toutes animées d'un souffle religieux.

Avant la publication de cet Immolé qui a valu à son auteur une prompte et noble célébrité, Baumann s'était acquis dans le domaine plus restreint de la critique musicale une place éminente avec Les grandes formes de la Musique.

(I) L'Immolé, La Fosse aux lions. Trois villes sainte*.

Ce premier livre révélait un écrivain de race. Jamais forme plus colorée, plus plastique, plus harmonieuse n'avait traduit le charme mystérieux des sons. Il réussissait ce miracle d'exprimer l'inexprimable. Sans cesse, au long de cet ouvrage, l'image modèle aux yeux et module à l'oreille la phrase musicale qu'elle interprète et révèle en même temps à l'esprit le sens profond qui en fait la beauté.

L'Immolé n'a point démenti un tel début.

Ce roman est une sorte d'évangile de la souffrance. C'est dire qu'il vient à son heure. Si jamais en effet on ne l'a plus désespérément rejetée qu'à notre époque, si jamais tant de faux prophètes n'ont élevé leur fortune sur la promesse de l'avènement prochain d'un bonheur terrestre universel, jamais il n'était plus nécessaire que ces mensonges fussent dénoncés et qu'on rétablît à leur rang, qui est le premier, les éternels principes de vie : le sacrifice et la charité.

Celui qui sera bientôt l'Immolé, Daniel Rovère, envisage au début la vie comme un apostolat héroïque et joyeux. Il ira par les villages et les usines : l'Evangile en main il expliquera — même aux brutes, surtout aux brutes — le royaume de Dieu. Ils ont du pain maintenant, mais ils manquent de foi ; il ira leur en verser dans les moelles, de la foi, il les en bourrera jus-

qu'au cœur. « Il faudra bien qu'ils voient la vérité et qu'ils soient heureux ».

Il ignore qu'un apostolat ne peut être fécond que quand la souffrance a modelé l'Apôtre.

Mais la souffrance est proche : le suicide mystérieux de son père, la lente consomption de sa mère, un tragique amour qui se dénoue dans la stupeur d'effroyables révélations, la misère, la honte, la maladie, l'effort du pain que l'on gagne et de la dette qu'on paie, tout cela, loin d'abattre sa force, l'exalte; parce que, les yeux fixés sur la Croix, il sait que ces épreuves sont un signe d'élection.

Klles lui révèlent que sa mère et lui sont choisis pour racheter les crimes de leur race, ils portent les douleurs et les péchés de trop d'âmes. Ils souffriront bien peu pour les expier.

Elles lui révèlent qu'aucun bonheur ne vaut celui du croyant qui dans l'allégresse du sacrifice librement consenti allège pour Dieu le fardeau du monde en faisant de ses moindres actes un contre-poids à l'effroyable désordre des créatures.

Souffrir pour se purifier ; souffrir pour se rendre plus semblable à Jésus; souffrir pour être un bon témoin, car les « martyrs » sont des témoins qu'on croit : souffrir enfin pour payer les tristes joies auxquelles se ruent nos frères

égarés et les crimes qu'elles entraînent, voilà l'unique moyen d'instaurer le royaume de Dieu.

La Religion est une doctrine de vérité, parce qu'elle est une doctrine de vie. Le monde, en effet, ne vit que par la joie du sacrifice, et cette odeur de mort qu'exhalent nos sociétés modernes, ne voit-on pas qu'elle monte de l'amoncellement de nos sales égoïsmes?

C'est contre ces égoïsmes que Daniel mûri par la douleur et grandi par elle va tendre l'ardeur d'une totale charité. Hélas, le martyre clôt bientôt cet apostolat : un jour d'émeute, il est cloué à la porte d'une église qu'il défend seul contre une foule carnassière.

Mais un tel holocauste ne reste pas vain : la chrétienté a tressailli à la pensée qu'un homme s'était offert pour elle. Imparfaitement guéri, le genou broyé, la poitrine froissée, certain d'un court avenir périssable, il trouve un réconfort à savoir que son impotence de malade sera une offrande satisfactoire pour les égarements et les blasphèmes de ses assaillants. Il trouve aussi une joie inespérée à voir ses infirmités plus fécondes que ne l'eût été sa parole : son influence acquiert une force invincible. Son entourage est illuminé du rayonnement de sa foi. Fantôme douloureux, il demeure en ce monde pour offrir aux yeux la figure d'un crucifié.

« La paix des grandes victimes était sa récom-

pense, et les heures désormais prenaient un son divin, car elles rythmaient l'approche de l'Infini. »

Nous ne faisons pas dans notre Bulletin de critique proprement littéraire. Ce qu'on appelle la Beauté ne nous intéresse, nous chrétiens, qu'autant qu'elle peut nous aider à vivre plus chrétiennement. Qu'elle tende à rendre le vice aimable, à parer sa hideur foncière du charme de la tentation, elle nous est aussitôt ennemie et nous la rejetons sans regrets comme sans pitié ; nous haïssons le vice et doublement le vice aimable. La vie n'est pas un jeu, nous savons le prix de l'effort, l'incertitude de la victoire; ce que nous demandons à l'art, c'est donc un aliment, un cordial. Les Sirènes peuvent chanter, nous n'avons que faire de leurs chants. Pour nous est mauvaise, néfaste, impie, toute œuvre, si belle soit-elle, qui engourdit nos puissances d'agir et alourdit notre élan vers la délivrance.

De ce point de vue, les distinctions d'école sont vaines ; et c'est folie de réprouver une œuvre parce que telle de ses parties, tel de ses aspects rappelle une forme d'art généralement condamnée.

Parce que la Fosse aux lions présente quel-

ques types atroces, parce que ce roman étale avec une vigueur farouche quelques scènes effroyables, un critique referme le livre et s'écrie avec indignation : « Mais, c'est du naturalisme, c'est du Zola ! »

Je ne crois pas qu'on puisse commettre un contre-sens plus lourd.

Ce qui nous rend inhabitable la maison de Zola, c'est un épais matérialisme, cette grossière sensualité dont il pétrit tous ses personnages. Ses hommes sont des bêtes, ses femmes deux fois des bêtes, et ses foules je ne sais plus quelle bête apocalyptique. Il n'y a guère que dans Germinal où une telle conception de la vie correspondant à un certain ordre de misère sociale et de barbarie a réalisé une œuvre terrible et grandiose, belle indubitablement.

Mais comment l'art de Baumann rappelleraitil Fart de Zola? Le naturalisme consiste, étant donnée une conscience humaine, à en amputer ce que les moralistes appellent le moi supérieur et à examiner complaisamment ce que devient le moi inférieur ainsi libéré. On lâche dans la circulation une bête humaine, dix bêtes humaines, cent bêtes humaines, toute une lignée innombrable de bêtes humaines ; on note patiemment les horreurs qu'elles commettent; etl'on fait cinquante volumes ; on en ferait aussi bien cent.

Baumann crée des hommes et non des bêtes.

Seulement, l'humanité n'est pas formée que de Saints. Satan existe et le péché n'est pas un mot. Enveloppée de matière et d'égoïsme, notre dure vie terrestre se meut dans le péché naturellement, originellement. Elle y demeurerait enlisée, sans la Rédemption.

L'artiste chrétien ne peut fermer les yeux au péché. Si le mal est partie intégrante de notre vie, comment le méconnaîtrait-il? Seulement, il ne fait pas de l'art pour l'art : le mal, le bien ne sont pas pour lui des éléments indifférents, simple matière à façonner selon les lois d'une esthétique impassible. Dans son œuvre, le mal tiendra la même place que dans la vie : mais éclairé parla foi de l'artiste, il nous apparaîtra sous son vrai jour, le jour cru du jugement. Nulle crainte alors qu'il nous fasse illusion, nous abuse et nous tente. Sa hideur démasquée redouble en nous l'élan de la rédemption.

C'est dans cet esprit de clairvoyance chrétienne que Baumann traite les réalités mauvaises que lui découvre son expérience des hommes ; et c'est dans le même esprit qu'il instaure les saines réalités que vivifie la foi.

Naturaliste, non ! c'est surnaturaliste qu'il faut l'appeler. Peu de croyants ont à un tel degré le don de seconde vue mystique. Son œil d'artiste, qui retient avec tant de netteté l'aspect pittoresque des êtres et des choses, distingue sous leurs ap-

parences sensibles, le jeu des forces invisibles. Dieu, Satan, les anges, les démons, les saints sont partout présents ; on sent ces essences surnaturelles circuler dans son œuvre comme elles circulent partout autour et au dedans de nous. Cette spiritualité affleure jusque dans le détail du style :

« Au bas de la côte étaient tassées quelques chaumines ; leur façade se signait d'une croix blanche. »

« Dans le silence du peuple la liesse de Pâques tressaillait. »

« Il articula d'une voix large et émue la bénédiction des époux, cette auguste oraison qui agrafe un manteau de gloire au cou de la plus infime mariée. »

Qui donc écrit de ce style aujourd'hui ?

Cette saisie directe des réalités spirituelles illumine et transfigure tout. Sous les vices du comte de Bradieu, sous son avarice, son ivrognerie et sa luxure, on voit se tordre et grimacer une horde victorieuse de démons ; sous la mystérieuse figure de Diane, c'est Satan que l'on devine, Satan lui-même qui l'investit de ce charme oppressif, et la dresse sous les yeux de Philippe comme une idole de luxurieux orgueil. Par contre, dans l'énergie de Philippe, dans sa vigueur de rustique, dompteur de bêtes et meneur d'hommes, dans sa volonté de créer une descendance labo-

rieuse et chrétienne, dans son effort pour sauver un coin de France d'où la foi s'en va, nous voyons collaborer du haut du ciel l'intercession d'une sainte mère, du fond d'un cloître les prières d'une sœur carmélite, près de lui l'amour pieux de sa femme. 11 ramasse en lui la robustesse d'une race terrienne, les mérites d'immolations voisines, l'élan d'une foi loyale. Malgré les épreuves, malgré les défaites, comment ne seraitil pas victorieux?

Le christianisme est une incomparable école de vie parce qu'il nous enseigne l'ordre exact des valeurs : vues sous l'angle de la damnation et du salut les choses se situent d'elles-mêmes à la place que le Créateur leur a assignée; elles y prennent leur véritable aspect et nous proposent leur signification propre.

Vous savez ce qu'on fait de l'amour dans nos littératures modernes, quelles grimaçantes caricatures on en donne et comment sous la plume de nos auteurs il devient le prétexte et la justification des pires errements et des mœurs les plus mortelles.

Dans les cœurs chrétiens de Philippe et d'Alix, il dépouille au contraire toute préoccupation de volupté égoïste et concentre les énergies de l'être sur la fin supérieure qu'il poursuit : la fondation de la famille, la perpétuité de la foi. Paternité, famille, paroisse, patrie, chrétienté : voilà les

cercles de plus en plus vastes où se dilatent les cœurs des jeunes époux. Mais n'est-ce pas là, en même temps, les mailles de la chaîne éternelle qui lie l'humanité vivante au Dieu vivant?

De même le travail, et plus spécialement dans ce roman vendéen, le travail de la terre ne se poursuit plus dans l'unique désir de lucre; il devient une lutte contre la matière ingrate, une expansion féconde et joyeuse de l'énergie humaine, une collaboration avec le Dieu créateur. Qu'elle est virile et émouvante, l'ivresse de Philippe, lorsqu'il voit par la fenêtre du château ses métiviers couper les épis lourds, tandis que sur son lit douloureux sa femme enfante un fils! « Dieu le même jour versait à deux mains entre les siennes la richesse de sa maison. »

Le catholicisme de Baumann toujours profond, toujours émouvant, a des aspects trop souvent terribles. Je constate qu'à certains de nos amis encore incroyants il inspire plus d'effroi que d'attrait. Très capable d'impressionner vivement un fidèle^ il reste sans prise sur l'infidèle. Il est abrupt. Il lui manque cette cordialité, cette effusion, cette grâce limpide, fluide, pénétrante, qui ranime les âmes les plus endurcies. Or, c'est de cette grâce que notre époque a soif. Nos frères incroyants ont besoin de Jésus, ils ont besoin de Marie. Le Père, ils n'osent lever les yeux sur sa

grandeur; l'Esprit, ils redoutent sa lumière ; mais Jésus, le frère perdu, Marie, la mère délaissée, ils se surprennent à les attendre encore dans l'angoisse secrète de leur cœur. 0 Marie, rose mystique, étoile du matin, refuge des pécheurs, consolatrice des affligés, c'est à vous, source de notre joie, qu'on doit toujours recourir.

Voilà pourquoi je souhaiterais que le beau génie de Baumann se détournât résolument des horreurs démoniaques pour nous ouvrir les portes d'or des filiales béatitudes.

Marie n'apparaît pas dans son roman : faut-il s'étonner qu'il soit si sévère ?

Trois villes saintes ! Voici un des livres les plus émouvants et les plus purs que je connaisse.

Il fera certainement date dans la vie de son auteur.

Il marque, en effet, non pas un progrès dans la forme — pour le style Baumann a toujours eu une fermeté, une vigueur de maître — mais, si l'on peut dire, un changement de climat. Nous quittons cette humanité lourde de chair qui, dans l'Immolé ou la Fosse aux lions, appesantissait l'essor de saints comme Daniel Rovère ou de héros comme Philippe de Bradieu. C'est un autre monde, une autre atmosphère. Nous avons le sentiment d'une

ascension; nous ne sommes plus dans le bas pays, les pieds collés à la terre grasse au milieu de végétations luxuriantes, nous respirons sur les sommets la brise allègre du plein ciel. D'ailleurs, s'il est dans Tordre que les premiers livres d'un auteur épuisent ce que son expérience porte de tumultueux, qui s'étonnera que chez un artiste chrétien la prière quotidienne épure son génie en même temps que son cœur, et que chaque œuvre soit une étape dans la voie de l'affranchissement?

« La foi catholique est le sang de mes veines ; si elle ne battait en moi, je ne me concevrais point existant et je ne puis envisager les hommes que sous la clarté de deux faits auxquels se ramènent tous les autres : la chute et la rédemption. Vers celle-ci une seule voie nous porte, la voie où le Fils de Dieu a imprimé ses pieds meurtris, celle de l'immolation dans l'amour. »

On le voit à cette déclaration passionnée, un homme comme Baumann est plus chrétien qu'artiste, et si dans ses ouvrages précédents l'artiste, à de certains moments, contrariait le chrétien, l'heureux succès que marque un livre comme celui-ci, c'est qu'une fois pour toutes le chrétien s'est bien subordonné l'artiste. Il est des hauteurs qu'on ne quitte plus. Pendant deux ans la sainteté s'est imposée aux méditations de notre ami sous ses aspects les plus touchants et les

plus merveilleux, comment voudrait-on qu'après avoir manié une telle matière, ses mains pussent à nouveau modeler la glaise des passions vulgaires?

C'est « une volonté de recueillement » qui l'a conduit dans cestrois voyages d'Ars-en-Dombes, de Saint-Jacques de Compostelle et du Mont Saint-Michel, et nulle part il n'oublia pourquoi il était venu. Il ne s'agit donc point ici de promenades d'archéologue épris d'antiques vestiges ou de poète épris de pittoresque. Il s'agit d'un pèlerinage au sens chrétien du mot. Et c'est ce qui fait l'émotion du livre. Le pèlerin n'est pas un touriste ; il ne demande pas au voyage distraction, plaisir ou enseignement. C'est un croyant qui va chercher en un lieu béni de Dieu l'intimité d'une présence surnaturelle et dans cette intimité puiser un amour plus vif, une force plus assurée. Tel est parti Baumann.

Sans doute il n'a pas détourné les regards des spectacles accidentels de la route ; des paysages sont entrés dans ses yeux, paysages, qu'à son habitude, il sait nous rendre d'un trait : ce sont ces monts de Galice, qui pressent dans leur vasque verte la campagne exubérante, ou ces collines vêtues d'arbres graves dont les ombres tombent sur des eaux céruléennes, ou par la côte normande le vent salé qui balaye une toison grise d'embruns. Mais ce n'était pas pour ces

paysages, si beaux fussent-ils, qu'il était là, c'était pour le saint, l'apôtre ou l'archange ; et l'ardente simplicité de sa foi excluant de son cœur toute préoccupation artificielle, c'est le saint, l'apôtre et l'archange qu'il a rencontrés. Nous les voyons, lui devant eux, eux devant lui. Sa volonté de communion, sa puissance de sympathie les arrachent pour ainsi dire à l'au-delà, les restituent à notre monde, les rendent présents, palpables, manifestes. Leur bénédiction descend sur nous, nous goûtons la douceur de la sainteté.

O l'étroit confessionnal du bienheureux Yianney, sa paillasse enflée d'un fagot, le cilice dont il aimait la morsure ! Une vertu mystérieuse reste attachée à ces objets ; l'inerte matière garde plus qu'un souvenir de l'esprit qui la sanctifia ; les pierres elles-mêmes n'ont point oublié; et, sous la voûte de l'église, tinte encore la voix qui disait : « Quand une âme est pure, ce n'est plus elle qui fait la volonté de Dieu, c'est Dieu qui faitla sienne. »

Baumann cite des mots du bienheureux; il devrait bien nous dire où il les prend. En voici quelques-uns qui se sont imposés à ma mémoire et qui, une fois accueillis, concentrent sur eux la méditation :

« Nous sommes faits en forme de croix.

« J'ai vu bien des hommes se repentir de n'avoir pas aimé Dieu, mais pas un qui se repentît de l'aimer.

« Les saints sont moins heureux que nous, ils vivent de leurs rentes, ils ne peuvent plus rien gagner.

« Quand même il n'y aurait pas d'autre vie, ce serait un assez grand bonheur d'aimer Dieu dans celle-ci.

« Le cœur des méchants est comme un morceau de viande gâtée que des vers se disputent.

« D'une âme en qui réside l'esprit, sort une odeur semblable à celle d'une vigne en fleurs. »

Ce qui ressort surtout de cette vie, c'est l'ineffable grandeur du prêtre. Le prêtre, c'est Jésus- Christ continué dans ses membres qui souffrent en son lieu, puisque sa chair et son âme de gloire ne peuvent plus pâtir. « Oh! que le prêtre est quelque chose de grand! S'il se comprenait, il mourrait. Le miracle de la consécration est un miracle plus grand que de ressusciter un mort. D'un morceau de pain, le prêtre fait Dieu, c'est plus que de créer le monde. Le prêtre dit : Ceci est mon corps, et non : Ceci est le corps de Jésus- Christ. »

A Ars, trois jours de solitude en face du Bienheureux ont fortifié notre ami par la honte de sa mollesse. Auprès de saint Jacques de Compostelle, il a cherché avant tout la surabondance de la foi. Songez-vous parfois à la foi effrayante de ces premiers disciples? Jésus leur a dit : « Venez après moi. » Et, sans avoir éprouvé sa puis-

sance, ni vu de lui aucun miracle, quand même leurs filets et leur vieux père les réclament, ils le suivent. Oh! croire autant que les disciples croyaient, eux qui avaient reçu de la bouche du Seigneur les promesses; suivre en ce monde ce pèlerinage simplement, droitement, les yeux tendus vers les tabernacles du ciel !

On sait l'admirable histoire de Jacques : après avoir évangélisé la dure Espagne, il était revenu en Judée. 11 y trouva le martyre. Son corps fut rapporté en Galice, peut-être par des disciples qui voulaient enrichir leur province des reliques de son apôtre, peut-être comme le veut la légende, sur une nef sans gouvernail, ni voiles, conduite par des anges. Nos historiens là-dessus de se rebiffer. Clio, fille de Mémoire, répugne à enregistrer le miracle ; le miracle d'ailleurs aime assez se dérober à ses investigations. Admirez la loyale simplicité avec laquelle Baumann remet les choses au point : La légende est le vrai possible si l'histoire est le vrai vérifié. Quant au miracle, c'est une possibilité d'un autre ordre et non un fait absurde : « Pourquoi les conditions de la béatitude ne s'accompliraient-elles point dès ici-bas, quand la présence d'un bienheureux refait autour de lui la paix des éléments avec les hommes et avec Dieu? »

Le troisième panneau de cette fresque pleine de vie et de profondeur dresse sous nos yeux le

Mont qu'élut saint Michel et au faîte duquel il s'érige triomphant.

Plus encore que saint Jacques était le patron des Espagnols, saint Michel voulut être le Baron de France. 11 mit les trois lys dans ses armes et fit passer sur le royaume l'éclair de son glaive. Avoir suscité Jeanne d'Arc et par elle libéré la France de barbares qui allaient devenir des hérétiques, voilà bien le plus beau miracle dû à Farchange. Il constitue pour le pays une promesse de pérennité : « Chaque peuple a son ange », disait Daniel le prophète. Le nôtre ne peut pas, même indignes, nous délaisser. L'oraison que Léon XIII ajouta aux rubriques de la messe : sancte Michael, défende nos in praelio, n'est-ce pas aux intentions de la France qu'elle fut surtout dédiée?

Si, maintenant, nous voulons dégager de ce triptyque le sentiment profond qui en fait l'unité, nous retrouvons celui-là même qui dans l'Immolé animait Daniel, qui dans la Fosse aux lions nourrissait la force de Philippe, sentiment qu'avive au cœur de notre ami l'amertume de l'heure présente et qui n'est autre que la nécessité nettement perçue de compenser par des expiations propitiatoires l'effroyable déchéance d'un monde sans foi. Rien ne lui tient évidemment plus au cœur que ce sentiment de pénitence et d'immolation, car rien n'est plus nécessaire à notre gué-

rison et en même temps plus pénible à notre égoïsme. Dans cette renaissance de l'âme française à laquelle nous collaborons de tout notre cœur, Baumann est celui qui nous apprend la vertu du sacrifice librement consenti. S'oublier, s'immoler, mourir à soi... dans les combats où Dieu nous appelle, qui tiendra la victoire sinon ceux qui se seront d'abord vaincus?

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