PAUL CLAUDEL
« A genoux devant une petite croix formée de deux roseaux, Paul Claudel traduit sur la montagne le vent de l'abîme, le feu du ciel, l'eau du torrent. D'aucuns s'écrient : « Qu'est-ce qu'il fa- « brique là-haut? Prenez garde qu'il ne vous in- « fluence et que sa forte voix ne fasse basculer une « roche qui roule et vous écrase! » Mes petits enfants, ne craignez point. Cette roche où se tient le poète ne peut céder, car elle est l'Église catholique; ni le torrent vous noyer, ni le feu vous brûler; ni le souffle vous renverser. Mais si vous craignez de gravir jusqu'au sommet, approchezvous du moins de la base de la montagne. Notre frère Paul Claudel ménage des canaux qui amènent l'eau dans le val pour que vous la buviez tranquillement; et avec le feu et le vent il allume de petits tas de branches pour que vos doigts se réchauffent et se joignent dans la plaine. »
Ainsi le bon poète Francis Jammes présentait naguère les odes de M. Paul Claudel aux lecteurs
de V Amitié de France; et je ne crois pas qu'on puisse plus heureusement exprimer ce que son œuvre porte à la fois de grand et de fraternel.
C'est une puissante nature en effet que celle de ce poète et qui rassemble en elle des dons rarement unis : l'imagination tumultueuse d'un lyrique grec du temps de Pindare, l'esprit scientifique d'un physicien du xxe siècle, la foi rayonnante d'un missionnaire. Ce génie complexe se déploie le plus souvent en de vastes odes, riches d'idées, d'images et de sons, retentissantes de cris douloureux, illuminées d'éclatantes visions, ou bien se resserre sous la forme plus sobre d'austères séquences, où des figures de saints et de martyrs s'imposent à nous dans les tourments de leurs travaux, la grâce de leur intercession, ou la gloire de leur triomphe.
Partout circule un souffle héroïque. Claudel n'est pas de ceux qui s'accommodent d'un optimisme superficiel : il sait l'âpreté de la vie, l'incessant assaut du mal, l'incertitude des succès humains et leur inévitable caducité. Certes, les choses d'ici-bas ne sont pas complètes : il n'arrive pas ce qui faudrait. Mais cet amer sentiment de notre faiblesse originelle, loin de défendre son effort, redouble au contraire son ardente volonté de maintenir au moins, sinon de vaincre. A d'autres — et vous savez qu'ils furent toujours légion — à d'autres l'orgueil puéril de citer Dieu au tri-
bunal de la conscience individuelle et d'y juger son œuvre mal faite, son miel fade, et son ciel exigu. Lui, il trempera ses forces dans cette amertume, il en nourrira son espoir. Retranché sur le roc inexpugnable de l'Eglise, les vents mauvais pourront souffler sur sa face : ils n'engourdiront point sa vigueur. Il ne connaît ni lassitude, ni découragement; car les quatre grandes vertus cardinales veillent aux portes de son âme :
Comme la proue intelligente qui conduit tout le navire, au Nord, la Prudence regarde en avant, droit en avant dans la transe de la direction rectiligne.
Au Midi, la Force brave la tempête et le soleil. « La fumée de la guerre lui a noirci le visage ; on ne voit plus que les yeux, comme ceux d'un lépreux, dans la ponce de la face corrodée. Mais la main droite tient la foudre, la main gauche étrangle le serpent, elle écrase sous son pied le kalmar et le crocodile, et contre la large poitrine vient se rompre la charge de l'Efrit et du diable sanglotant... »
La Tempérance garde l'Orient : entre le monde et la cité elle est la médiatrice. Entre l'homme et la terre, entre le désir et le bien, elle est la barrière interposée. Elle est celle qui reçoit, qui élimine et qui exclut. Elle est la mesure créatrice. Elle est en nous la continuation de la mère : elle sait ce
qu'il nous faut. Elle est celle qui conserve, à la manière de Dieu quand il crée.
La Justice est tournée vers l'Occident : elle considère la terminaison de toutes choses. Elle acquitte nos comptes et règle pour nous ce qui est dû. Entre la matière et l'esprit elle préside à de mystérieux commerces : « L'eau ne lave plus seulement le corps, mais l'âme ; mon pain devient la substance même de Dieu ». Entre les morts et les vivants, elle assure de mystérieux échanges : « Gomme un homme en hiver qui émiette à deux mains un gros morceau de pain pour les petits oiseaux, c'est ainsi qu'avec les prières de mon rosaire plein les mains, je nourris les âmes du purgatoire ».
Ainsi guidée, ainsi gardée, ainsi nourrie, de tout son élan cette âme aspire à Dieu. Claudel est avide de Dieu. Dût-il en frémir jusqu'au fond des os, c'est la face de Dieu qu'il veut découvrir derrière les mystères de la nature, comme dans les profondeurs de sa propre conscience. Dût-il en frémir jusqu'au fond des os, car une telle contemplation ne va pas sans terreur ni tremblement. Tous les mystiques l'ont noté : il est un point de la contemplation où la révélation de l'Éternel devient humainement insupportable. «L'ancien Moïse à l'ombre seule de votre présence eut peur ». La Majesté divine éclate, en effet, avec une telle force, qu'Elle ravage et qu'Elle écrase, et il semble
qu'Elle va nous anéantir. Oh, l'affreuse épouvante ! Nous avons alors un tel sentiment de notre indignité, une vue si nette de notre bassesse, que le désespoir resterait notre dernier refuge, si du fond même de l'abîme nous ne voyions briller sur nos têtes le gage du salut, l'emblème de l'indéfectible alliance, la Croix rédemptrice où le Dieu fait homme lave de son sang l'immondice de sa créature. Alors quelle confiance succède soudain à la détresse! Quelle sécurité, quelle sérénité apaise et remplit nos âmes ! Comme la vie — cette vie ingrate et cruelle — est tout à coup illuminée , et de quel cœur nous sommes prêts à en affronter les épreuves ! Avec Jésus, en effet, la Bonté, l'ineffable Bonté, s'insinue en nous : ce n'est plus le Dieu redoutable dont la Majesté nous opprimait tout à l'heure. C'est l'ami, c'est le frère, le confident familier, celui qu'on peut rencontrer chaque jour dans l'intimité de nos sanctuaires, chaque jour recevoir dans le sang de nos cœurs. Le même rythme, un même rythme d'amour, fait battre nos cœurs d'accord avec le cœur du Monde. Une immense fraternité nous unit à tous, morts et vivants. Dans la patrie mystique que nous crée la communion des saints, nous avons pour soutenir notre espoir le trésor commun des promesses, et pour nourrir notre force le trésor commun des mérites accumulés.
« Voici répartis sur les quatre saisons tous les
saints du calendrier. Voici en avant de moi les martyrs et tous ceux qui ont fait leur long devoir en silence. »
A nous d'enrichir ce trésor à notre tour, chacun selon sa force et selon ce qu'il a reçu du Très- Haut.
« Agneau de Dieu qui avez promis votre royaume aux violents, recueillez votre serviteur Paul qui vous apporte dix talents, cinq que vous lui avez confiés, et cinq autres qu'il a gagnés sur luimême. »
Notre devoir est tout tracé. Qu'importe le rang où Dieu nous a placés ! qu'importe en quelle terre pousse l'arbre de notre vie, pourvu qu'il produise les fruits que la Providence attend de lui! Fructifier, fructifier comme l'arbre dans une sainte ignorance, sans attendre gloire ou gain de ses fruits, mais en donnant ce qu'on peut, tout ce qu'on peut.
Et le poète découvre la grandeur de sa mission : s'il n'a pas reçu de pauvre à nourrir, ni de malade à panser, ni de pain à rompre ; il a la parole à répandre, et l'âme soluble dans l'âme. Puisse-t-il donc être le bon semeur de la mesure de Dieu et sa parole parmi les hommes, comme la petite graine qui jetée dans une bonne terre « en recueille toutes les énergies et produit une plante spécifiée » .
Et comme il convient au chrétien, Paul Claudel est plein d'espoir. Si désolé que soit ce siècle, il en salue l'aurore avec une invincible confiance.
De saintes églises tombent la face contre terre, de hauts calvaires gisent sous la neige ; et que d'asiles ouverts par la pioche ! Mais devant nous s'ouvre la maison dont la rage de Satan n'éteindra jamais les lampes, FÉglise Catholique qui est de tout l'univers. Peu de fils sont restés fidèles. Mais quand nous serions moins encore, notre foi n'en est pas ébranlée.
Au surplus, Dieu ne nous a pas ordonné de vaincre, mais de n'être pas vaincus et de garder intact le dépôt de la foi que nous avons reçue.
FRANCIS JAMMESW
Sous les Spoliateurs et le Pontificat
De Pie Dix qui, très grand, les excommunia,
Le nom de Dieu n'est plus sur l'or que l'on monnaye Et, sur l'argent, on voit les semeuses d'ivraie.
Sur l'argent, sans doute; mais dans le pays on voit aussi des semeurs de bon grain et le doux poète Francis Jammes est de ceux-là.
Si sa jeunesse fut légère, son âge mûr est grave encore que souriant. Voilà qu'il est au milieu du chemin — nel mezzo del cammin — et que « la barbe blanchit autour de son sourire ». Le printemps et ses fleurs sont passés ; il faut maintenant donner le fruit qui plus que la fleur pèse, mais plus qu'elle est utile. C'est pourquoi il a entrepris ce grand labeur. Il sait la difficulté de la tâche, mais il sait aussi que Dieu accueille avec une âme égale « le chant des Séraphins et le chant des cigales » ; et c'est plein d'une totale confiance
(1) Les Géorgiques chrétiennes.
en la divine Bonté qu'il dressera son poème à sa gloire :
N'ayant rien d'autre à moi, vers Vous j'élèverai Cette motte de terre enlevée au guéret:
C'est mon cœur. Il n'est bon à rien ni à personne; C'est pourquoi, le mouillant de pleurs, je Vous le donne.
Charles Péguy chantait récemment la secrète vertu de ce peuple français, peuple laboureur, peuple jardinier, peuple qui bêche et qui ratisse, qui sarcle et qui herse, peuple plein de jeunesse, de grâce et d'espérance, qui a tout canalisé, tout ameubli dans les merveilleux jardins de la terre, comme dans les mystérieux jardins de l'âme. Eh bien, c'est une famille de ce peuple, dont Francis Jammes chante ici la vie.
Nul artifice, nulle intrigue; une année de vie paysanne se déroule devant nous. Le poème n'a d'autres articulations que les saisons elles-mêmes; il va d'une moisson à la moisson suivante, et dans ce cycle sont enfermés tous les travaux, les deuils, les naissances, les joies, les émotions qui forment le tissu de ces existences vouées au labeur et à la piété.
La ferme massive, encadrée de blés, ménage à la famille le bonheur et la paix dans l'amour. L'aïeul, le père, les fils, les brus, le marin-laboureur, la fiancée, parfois le mendiant qui passe, tous y vivent enveloppés dans la même ombre
calme. Naturellement dociles à la volonté de Dieu, le front couronné du hâle des labours, ils passent ici-bas « droits comme le devoir ». Et parce qu'ils ont le cœur pur, ils parlent de près au Créateur. Leur foi n'a point de doute, ni leur courage de défaillance. Leur vie est un bail qu'ils tiennent de Dieu et dont ils veulent remplir les clauses sans reproches. Ils savent la grandeur de leur mission et que c'est à eux qu'est échue la tâche haute et noble entre toutes : ils font le pain et le vin qui nourrissent les corps, et du même travail ils font le Pain et le Vin qui nourrissent les âmes. Ils sont les bons ouvriers de la sainte Eucharistie.
Dans cette atmosphère limpide circulent — clartés fondues à la clarté — les essences divines : attirés ici-bas par ces âmes sans tache, les anges deviennent les compagnons quotidiens des hommes ; on les voit mêler aux raisins blonds leurs boucles blondes, et le pain noir prend un goût de miel quand on le mange « dans l'air que Dieu parfume avec des ailes d'anges ». Ou bien, c'est l'Esprit qui descend sur la ferme, le soir, à l'heure de la prière, et si suavement, « que sa robe évente les âmes en passant ». Ou bien, c'est à la procession, Jésus qui leur touche du doigt le cœur. Ou bien, c'est le ciel qui se rapproche et s'ouvre soudain devant l'aïeul qui meurt ou le mendiant qui agonise.
Il ne faut donc pas s'étonner que le bonheur entoure cette maison tranquille « comme une eau bleue entoure exactement une île ». On me dit : Il n'est pas permis à notre époque d'être si heureux que Jammes semble l'être dans ses Géorgiques. Pourquoi? Sans doute le Paradis est perdu; mais si le péché fait de cette vie un enfer, pourquoi l'amour de Dieu et l'obéissance à sa loi n'en feraient-ils pas dès ce monde une préfiguration de la gloire future? On ne sait pas combien Dieu est bon, combien sa loi est douce, quel bonheur terrestre elle assure. On ne sait pas et on blasphème la vie. Certes, les épreuves ne manquent pas. Elles abondent. Mais ces épreuves, si dures qu'elles soient, c'est encore du bonheur, quand on a la force de les supporter et la grâce de les aimer. Rien n'est plus doux au fond que de souffrir pour qui l'on aime. Souffrir pour Dieu est sans doute la plus sûre des félicités, et les vies les plus riches de joie sont encore celles qui ont accueilli, puis dominé le plus de douleurs. Le bonheur n'est pas un état, c'est un éclair qui illumine une portion de vie, et c'est souvent au choc des épreuves les plus dures que cet éclair brille du plus vif éclat. Voyez ce père, sa fille le quitte pour le couvent : quel déchirement, quelles instances !
Ma fille, lui dit-il, mes champs sont-ils stériles ?
— Mon père, répond-elle, ils rendent cent pour mille.
Ma fille, lui dit-il, renies-tu mon froment?
— Mon père, répond-elle, il sert au sacrement.
Ma fille, lui dit-il, renies-tu mes abeilles?
— Mon père, répond-elle, aux cierges elles veillent
Ma fille, lui dit-il, renies-tu mes doux fruits?
— Mon père, répond-elle, en croix ils ont mûri.
Mais quand le sacrifice est consommé, quelle joie tout à coup :
Il se laissa tomber à genoux et la terre Supporta le martyre et la gloire d'un père.
Tel Abraham devant le bûcher d'Isaac,
Son sang tumultueux battait comme un ressac,
Il sentit s'émouvoir les récoltes promises
Où le Seigneur d'Élie passait comme une brise.
Il releva le front vers l'oiseau de son nid Et s'écria : Que l'Éternel Dieu soit béni!
On n'imagine pas combien cette simplicité est bienfaisante et apaisante. Le mérite unique de ce poème est de nous rendre présente la beauté que Dieu donne à la vie ordinaire, aux tâches communes, aux humbles travaux, aux métiers dits serviles. Simple et fruste comme eux, le vers éclaire d'un jour cru leur robuste beauté. Ils soutiennent la vie du monde, ils sont selon le cœur de Dieu. Nul ne sent plus vivement que Jammes cet ordre profond. Notre poète contemple la terre et le ciel avec des yeux neufs, et sur son âme
neuve cette contemplation inscrit des images aussi claires, aussi fraîches que la jeune verdeur des pousses, ou que la source des montagnes. A d'autres la rumeur des cités de métal, à d'autres le bruit dur des foules et leurs combats; lui, fidèle au village natal, il n'a qu'une ambition, ô champs, c'est de recueillir votre âme, et cette âme, captée au réseau des rythmes, d'en vivifier nos cœurs arides. Comme le poète de Mantoue, comme le grand précurseur païen, comme le saint Virgile du moyen âge, ce qu'il veut c'est, à une société que vicie la vie des villes, rendre l'amour de la terre et — tentative défendue au paganisme — c'est, à une société qu'anémie l'incroyance, infuser la vie nouvelle de la foi. D'autres prêcheront cette foi; Jammes se contente de la montrer vivante dans des êtres vivants ; et, à la voir modeler, selon la sainteté, l'argile de ces humbles cœurs, nous sentons avec une force invincible que, seule, cette foi peut refaire un peuple.
O France ingrate qui chassa ses meilleurs enfants de la Maison ! Comment ne pas songer en lisant ces Géorgiques chrétiennes, qu'elles ont été vécues aux premiers temps de notre histoire par des moines bénédictins qui, défrichant, labourant, bâtissant, ont fait le village et par lui la France. En rappelant leur labeur d'une qualité poétique si proprement virgilienne. Newman regrettait que le christianisme n'eût point eu un
Virgile pour décrire les anciens moines à leur labeur rural, comme il a eu un Sacchi ou un Dominiquin pour les peindre. « Comme il aurait su exprimer cette merveilleuse union de la prière, de la pénitence, du labeur, du travail littéraire, le véritable otium cum dignitate, ces loisirs fructueux, cette dignité empreinte de douceur, tout ce qui caractérise le Bénédictin ».
Nos regrets à nous sont désormais moins vifs, puisque par ses Géorgiques Chrétiennes Francis Jammes remplit la place vide et que, poète chrétien, il a retrouvé dans ses campagnes pyrénéennes la source qui coula pour Ovide et Virgile.