‹ Un compagnon du PéguyChapitre 37 sur 41 · GEORGES VALOIS · texte numérisé non relu

GEORGES VALOIS

Le Père.

Voici un des livres les plus sains et les plus réconfortants que j'aie jamais lus. Je le voudrais dans les mains et de tous ceux qui ont fondé une famille, pour qu'ils prennent conscience de leur éminente dignité, et de tous ceux devant qui la vie s'ouvre, pour qu'ils s'engagent hardiment dans la seule voie qui mène au but.

Une des pires faillites de notre temps, c'est la faillite de la paternité. Les grands désastres qu'a subis la foi au xixe siècle ont eu comme premier effet d'altérer la qualité de père qui, de toutes les valeurs civiques, sociales et religieuses, est évidemment la première. Le père qui n'a pas la foi, qui ne prie pas Dieu au milieu de ses enfants, se dépouille du même coup de cette majesté qui dans le cœur des petits fait de lui comme le représentant de Dieu. L'enfant respecte son père dans la mesure où celui-ci respecte Dieu, et si le père est soumis à Dieu, le commandement du

père devient le commandement même de Dieu. L'enfant — qui est un être non déformé par la vie — a un sentiment étonnamment juste de ces réalités.

Le père a fait fi du respect; il n'a plus voulu que l'affection. De nos jours, la jouissance seule compte. Certains jouissent de leurs enfants comme d'autres de leurs maîtresses. Jouissances d'ordre différent, mais également égoïstes. Ils se font les amis de leurs fils, parfois les camarades, comme ils disent. Par la suite, ils s'ébahissent, dans l'individu qui s'affirme, de ne plus trouver qu'égoïsme et mépris.

Pendant que le père abdique ainsi, la loi civile de plus en plus soucieuse de libérer l'individu, restreint, rogne, supprime les anciens privilèges de l'autorité et de la dignité paternelles.

Et comme si ce n'était pas assez et de l'abdication du père et des atteintes de la loi, voilà que les conditions de la vie moderne rendent de plus en plus difficile l'établissement de la famille. Il y a la vie chère, il y a le travail de la femme. On se marie encore ; mais on décide sagement auparavant qu'on n'aura pas d'enfants. Ce n'est pas qu'on n'aime pas les tout petits; jamais on n'a eu pour eux plus de tendresse ; seulement « ça coûte trop cher ». Nous ne parlons pas de cette malpropre prudence bourgeoise qui depuis très longtemps — et sans autre raison que le plus

plat égoïsme — restreint à un ou à deux le chiffre de la progéniture. Nous constatons ici que les enfants coûtent cher, et qu'une jeunesse de plus en plus avertie a de moins en moins le goût du risque.

Par bonheur, il y a encore des catholiques ; et grâce à eux, loin que tout soit perdu, nous avons tout à espérer. Le catholique, en effet, est celui qui, recevant à la lettre les paroles de l'Evangile, sait que notre Père qui est aux cieux nous doit le pain quotidien. Pour avoir le pain quotidien il suffit de le demander. Jésus Ta dit : « Je vous dis, ne soyez pas inquiets pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez ; la vie n'est-elle pas plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement? Regardez les oiseaux du ciel qui ne sèment ni ne moissonnent, ni ne recueillent dans les greniers, et votre Père céleste les nourrit; ne valez-vous pas plus qu'eux?

« Qui de vous à force de calcul peut ajouter à sa taille une coudée?

« Et pour votre vêtement, pourquoi vous inquiétez-vous? Regardez les lis des champs comme ils croissent; ils ne travaillent ni ne filent, et je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n'a pas été vêtu comme l'un d'eux. Mais si Dieu vêt ainsi l'herbe des champs qui est aujourd'hui et qui demain sera jetée au four,

à combien plus forte raison le fera-t-il pour vous, gens de peu de foi !

« Ne vous inquiétez donc pas en disant : Que mangerons-nous ou que boirons-nous? ou de quoi nous vêtirons-nous? car toutes ces choses, ce sont les Gentils qui les recherchent; mais pour vous, votre Père céleste sait que vous avez besoin de ces choses. Ne vous inquiétez donc pas du lendemain, le jour de demain sera inquiet pour lui-même; à chaque jour suffit sa peine ».

Confiant dans la parole de Jésus (car quelle serait plus sûre?), le catholique est du coup déchargé de toute inquiétude. L'avenir ne lui fait plus peur, il va de l'avant sans souci du lendemain. Un de mes amis, père de douze enfants, me disait un jour que je lui demandais comment il s'en tirait : « Mon cher, le bon Dieu est d'une bonté invraisemblable... et si délicate, si ingénieuse; on ne peut s'en faire une idée. » — Et voilà!

L'incroyant calcule, l'incroyant se méfie, Fincroyant est un malin qui fait sa vie ! Le catholique fait des enfants.

Mathématiquement par le seul jeu des naissances, dans cinquante ans, la France catholique recommencera à déborder sur le monde !

M. Georges Valois est catholique, catholique comme tous les braves gens le sont, ou le redeviennent chaque jour, d'un catholicisme profond

et plein, qui possède tout le cœur et tout l'esprit, informe tous les sentiments et toutes les pensées ; d'un catholicisme averti, c'est-à-dire qui n'a pas l'alacrité d'une âme innocente et naïve (et nous savons bien que celui-là est le plus beau), mais qui a cette fermeté grave, cette constance inébranlable propre à celui qui a traversé beaucoup d'épreuves et d'erreurs.

11 ne s'agit pas pour lui sur un sujet aussi ancien d'apporter des vues nouvelles. Il sait que tout est dit. Mais dans le désordre propre à la vie moderne, il sait aussi que tout est à redire. Tout est à redire, parce que les mots s'usent à la longue et qu'aux idées les plus fécondes l'usure des mots donne parfois un air de décrépitude. C'est pourquoi pour conserver la prise directe sur les sentiments d'un peuple, les vérités éternelles réclament de loin en loin un langage rajeuni.

Le ton surtout importe ici, le son de la voix, le son de l'âme. Car c'est le ton qui crée la sympathie et par la sympathie établit cet état de sensibilité qui rend avide des vérités nourricières. Or, le ton de cette œuvre est admirable. Simplicité, franchise, probité, force. Nous avons en face de nous non un auteur, mais un homme, un chrétien nourri de l'Evangile, et qui a pour le bien et le vrai un attachement d'autant plus passionné qu'il distingue d'un œil plus perspicace

les innombrables avancées du mal universel.

Tout est dit. Croyons-en Fauteur. Plus d'une fois pourtant en étudiant ce livre nous avons ressenti le choc de la nouveauté, la joie de l'heureuse trouvaille.

Le moins qu'on puisse dire de notre temps — et ce sera l'ébahissement de nos neveux — c'est que tout y est sens dessus dessous. Voilà trente-cinq ans que la France est livrée aux démolisseurs; si les murs tiennent encore, c'est évidemment qu'ils étaient solides. Mais il y a une fin à tout : certaines lézardes, certains craquements font craindre par instant un écroulement soudain. Des ailes entières sont déjà ruinées, il est temps que les bons ouvriers se mettent à l'ouvrage.

M. Valois est de ceux-là, de ceux qui étayent, de ceux qui bâtissent. C'est plaisir de voir avec quelle force calme et sûre il soulève les lourds moellons, et les dispose. Un livre comme le sien, en un temps comme le nôtre, autorise l'espoir des prochaines restaurations.

Quand on envisage le monde, on est contraint de n'y voir que fatras, contradiction, confusion, si l'on ne se place pas en un certain point — le seul — d'où l'on puisse saisir Tordre universel. Ce point central, ce point privilégié, c'est la paternité. C'est là que M. Valois s'est installé. De là, il n'a plus qu'à fixer son regard de philosophe et de poète sur les différents aspects de la

vie pour voir tout s'ordonner selon la norme même du Créateur.

« L'homme n'existe pas. Rien n'est que le père et le fils, et l'esprit qui les unit. Hors de la famille, il n'y a pas d'humanité. 11 n'y a que des individus errants, des bêtes errantes, bêtes de troupeau ou bêtes sauvages, loups les unes pour les autres, et soumises à toutes leurs passions, tuant leurs semblables, pourchassant les femelles, gaspillant les fruits de la terre, avides, paresseuses, inquiètes, féroces et lâches. »

Mais l'humanité est fondée, et avec elle la civilisation et les patries, quand l'homme est devenu le père. Parla, en effet, reproduisant le mouve-4 ment et l'ordre divins, il participe, selon le rythme originel, à la transmission de la vie; par là, recevant de l'enfant une discipline et projeté par son amour dans l'action bienfaisante, il sort de sa paresse et de son égoïsme; parla, enfin, il cesse d'appartenir à l'instant où le maintenaient ses passions, il n'est plus soumis à la fantaisie de l'heure qui passe, il appartient à la durée : il se rapproche de l'éternité.

Il est le véritable initiateur de la civilisation. 11 a détourné vers le salut commun le cours des passions. Il a uni l'amour, la force et la raison pour fonder la famille. Il a établi la propriété qui fixe la famille au sol nourricier, la nation qui donne aux hommes une âme commune pour leurs

fins terrestres, l'Etat qui interdit au fort de tirer l'épée pour dépouiller le faible. Ainsi, il assure la réalisation du plan divin qui ordonne aux individus de chercher leur salut éternel dans le travail et la paix.

Le salut éternel, voilà le seul bien qui donne du prix à la vie. Tout doit donc lui être subordonné ici-bas. Et en effet, c'est afin de faciliter, sinon d'assurer, le salut individuel qu'ont été instituées les sociétés, où la liberté de l'homme est limitée de toutes parts du côté des ténèbres et illimitée du côté de la lumière. Le nom du père y est répété de cent façons; la tâche du père y est figurée de cent manières, afin que l'homme entende de tous côtés son propre nom, et voie de toutes parts sa propre image reproduite^ et sache ainsi qu'il n'a de prix dans les cieux que s'il demeure attaché sur la terre à toutes les fonctions de la paternité !

Il a été placé dans une société spirituelle où sont présentées en exemple les vertus de la Sainte Famille et où l'on prie au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ; dont le chef est le Saint- Père; dont la sagesse a été recueillie et transmise par les Pères apostoliques et par les Pères de l'Eglise; qui, lorsqu'elle prend des hommes pour son service exclusif, ne peut leur donner de plus beau nom que celui de Père, et dont tous les serviteurs sont pères, fils, frères et sœurs.

Il a été placé dans une société temporelle dont le nom a été forgé avec le sien propre et qui est ainsi nommée la Patrie, où il connaît la paix qu'ont assurée à ses efforts les princes qui l'ont fondée, et à qui le cœur de fils reconnaissants a donné le nom de Pères de la patrie.

Il a été placé dans une société laborieuse, qui fut rude jadis, mais à laquelle la loi de la paternité chrétienne a rendu son véritable sens, lorsqu'elle a désigné son chef du nom de patron, afin que celui-ci connût que sa tâche était de remplir une des fonctions du père. C'est dans la paix de ces sociétés que le père se maintient dans la voie de son salut, et que, acquérant un patrimoine, le conservant, l'augmentant, il rassemble pour ses fils la terre, il construit pour eux la maison où ils continueront la destinée de la personne humaine, qui est d'accomplir le dessein du Créateur que chacun nomme Notre Père.

Le point de départ et le point d'arrivée ainsi dégagés, M. Georges Valois peut sans broncher, sans hésiter, suivre une voie sûre dans la confusion des mille chemins où s'élancent trop souvent nos lamentables erreurs. Erreurs de l'amour, erreurs de l'avarice, erreur de la prodigalité, erreur de l'anarchie, erreur de l'orgueil, erreur du désespoir, il échappera vainqueur à toutes les embûches parce qu'il a les yeux fixés

sur la seule chose qui compte, le Salut, et qu'à chaque carrefour où il risque de s'égarer, une voix pure retentit, la voix de l'enfant qui lui dit la bonne route.

La tentation est partout, l'erreur est partout. Plus qu'à nulle autre époque, dans la ruine de la foi et l'affaissement des caractères, dans le triomphe présent du mensonge, nous nous trouvons, avec la meilleure volonté du monde, désorientés, dépolarisés, perdus. Depuis bientôt deux siècles, le Malin poursuit avec un succès stupéfiant l'œuvre de détournement la plus étonnante qu'on ait jamais vue. Songez à tout ce que leur liberté a détourné de sacrifices vrais, de courage vrai; à tout ce que leur humanité a détourné de charité vraie; à tout ce que leur justice et leur vérité ont détourné de foi vraie, de loyauté vraie, d'équité vraie. Tous les plus beaux sentiments nourris au cœur de la plus belle des races par dix-huit siècles de christianisme opiniâtrement détournés contre Dieu, contre l'Eglise, contre la patrie. Comment voulez-vous, après cela, que les braves gens s'y reconnaissent? On serait tenté de désespérer, si des livres de probité et de robuste bon sens comme celui-ci n'apportaient justement l'antidote à tous ces poisons.

Dans une suite de méditations progressivement poussées, M. Valois démêle avec un rare bonheur

le vrai du faux, et, ce qui est mieux, le point où le vrai devient le faux; le bien du mal, et, ce qui est mieux, le point où le bien devient le mal; le juste de l'injuste, et, ce qui est mieux, le point où le juste devient l'injuste. Ce n'est pas un enseignement dogmatique que nous recevons du haut d'une chaire; nous sommes en plein dans le flot de la vie, l'auteur y est avec nous; mais pilote habile, c'est lui qui donne le coup de barre, et qui, par l'exemple, nous apprend à le donner.

Les divers aspects de la vie, vie morale, vie sociale, vie civique, vie religieuse, analysés par une intelligence merveilleusement perspicace et déliée, font de ce livre une sorte de résumé de l'expérience humaine.

La misère de l'amour et l'heureuse passion; le vagabondage et la belle aventure; la patrie et la civilisation; la paix des citoyens et l'inégalité des conditions; la parité dans l'inégalité; le capital et l'industrie; le jaillissement des volontés et la discipline de l'enthousiasme ; l'anarchiste et l'enfant; la planète atelier et la planète maison de notre Père ; — ces brèves indications permettent de voir que rien n'est omis de ce qui intéresse, ici-bas et dans ce temps présent, notre conduite.

M. Valois n'a rien de l'homme de cabinet, ni du pédagogue. Aucune étroitesse, aucune subtilité, aucun tic, aucun pédantisme. Sa forme toujours

concrète a la saveur du langage populaire, du temps où il y avait encore un peuple. 11 parle comme nous avons entendu dans notre enfance parler les grands-pères charpentiers et les grands-oncles laboureurs. Et par une rencontre singulière, cet homme du peuple qui possède toute la vieille sagesse du peuple possède en même temps une culture philosophique qu'on sent des plus approfondies. Si bien qu'il nous donne la joie de nous faire pénétrer au cœur des plus hauts problèmes sans les avoir préalablement abaissés au niveau du vulgaire. Il élève le lecteur.

SQlUïi THÉRÈSE DE L'ENFANT JÉSUS

Sa vie écrite par elle-même.

Après ma mort je ferai tomber une pluie de roses...

On demande des saints au bon Dieu comme si la chrétienté pouvait jamais se lasser d'en produire.

Voici une fleur exquise, poussée en terre normande, au jardin de la grâce et de la miséricorde. Le hasard d'une conversation, en voyage, me l'a fait découvrir, je suis heureux à mon tour de la tendre à nos amis.

Je veux parler de la petite sœur Thérèse de l'Enfant Jésus, religieuse carmélite, morte en odeur de sainteté au Carmel de Lisieux en 1897, à l'âge de vingt-quatre ans. Il faut acheter le petit livre, où vers la fin de sa courte vie elle s'appliqua, sur l'ordre de sa supérieure, à noter les faits les plus saillants de sa vie spirituelle.

N'oublions point en la lisant que ce n'est pas de son mouvement propre qu'elle écrit. On lui ordonne de se raconter : obéissante, elle ouvre son cœur. Mais comme elle a l'âme très riche et le style très pauvre, elle se heurte sans cesse à une difficulté d'expression qui lui semble de l'impuissance.

De grand cœur elle rejetterait cette plume qui la trahit, si la vertu d'obéissance ne la contraignait à la garder après l'avoir contrainte à la prendre : « 11 est des pensées qui ne peuvent se traduire dans le langage de la terre sans perdre aussitôt leur sens profond et céleste... Je me suis très mal expliquée, je ne sais quel intérêt vous pouvez trouver à lire toutes ces pensées confuses. Si je pouvais exprimer ce que je comprends, vous entendriez une mélodie du ciel, mais, hélas ! je n'ai que des bégaiements enfantins. » Bégaiement est bientôt dit. Ce qu'il y a de sûr, c'est que malgré ce bégaiement ou plutôt par l'humble office de ce bégaiement, sœur Thérèse, qui a la vue claire, sait fort bien nous instruire des découvertes qu'elle fait en elle, et nous donne ainsi un enseignement des plus directs et des plus féconds.

Cet enseignement est justement celui dont nous avons le plus besoin. A chaque époque la bonté de Dieu dispense les saints qui conviennent; et c'est pourquoi à notre époque de résistance il a

donné cette sainte (1) d'abandon, à notre époque de dureté cette sainte de tendresse, à notre époque d'orgueil cette sainte d'humilité.

Née la neuvième et dernière enfant d'un père et d'une mère dont le christianisme était la vie même, le premier nom qu'elle balbutia fut le nom de Jésus, le premier mot qu'elle sut lire celui de ciel, le premier sentiment qui l'émut le désir de la sainteté. Cette innocence première, cette fraîcheur dans la confiance et dans l'amour, par une grâce unique, elle les garda jusqu'à la mort. Carmélite à quinze ans, Dieu la prit en effet avant que son esprit ne fût corrompu par la malice du monde et que les apparences trompeuses n'eussent séduit son âme. Sa vie si simple, si unie nous apparaît comme une étonnante réussite de la grâce. Dieu avait besoin d'une petite sainte, et c'est merveille de voir avec quelle vigilante tendresse il sut protéger ses jeunes ans et guider ses premiers pas. Cette tendresse dont elle se sentait enveloppée pénétrait la petite Thérèse d'une reconnaissance étonnée et ravie.

Elle eut de très bonne heure, en effet, le sentiment d'une élection : elle se savait choisie pour une mission, et de toute son âme elle répondait

(1) Sur ce mot Sainte, Lotte faisait en note cette observation, qui est d'un théologien averti : Nous appliquons couramment le titre de sainte à sœur Thérèse. Le procès de béatiûcation est encore en nstance; ce titre n'a donc qu'une valeur purement humaine et privée.

oui à l'avance, ignorante mais résolue. Elle avait la certitude qu'elle deviendrait une grande sainte. Cette assurance audacieuse ne l'abandonna jamais; elle lui dut, au cours de sa vie, la patience qu'elle montra dans ses épreuves; elle lui dut, dès le principe, la nette intuition qu'il fallait abdiquer entre les mains de Dieu toute volonté, tout amour-propre, toute complaisance égoïste, et ruiner patiemment en elle tout ce qui pouvait faire obstacle à la libre avancée de la grâce.

Chère petite Sœur, puisque vous avez décidé de passer votre ciel à faire du bien sur la terre, et puisque vous n'avez rien fait que nous autres, les petites âmes, ne puissions faire à notre tour, découvrez-nous le secret de votre sainteté, conduisez-nous dans cette voie de l'enfance spirituelle qui est votre voie propre, et, si déconcertante qu'elle soit pour notre orgueil et notre inquiétude, montrez qu'elle est vers Dieu la plus directe et la plus sûre.

L'amour qu'a Dieu pour nos âmes est, dans son ordre, de la même qualité que l'amour que nous portons, nous autres qui sommes chair, aux fils de notre chair. Quand un enfant souffre dans sa chair, ce mal a dans la chair même du père un retentissement dont l'expérience seule peut révéler la profondeur. Par la même mystérieuse liaison l'allégresse charnelle de l'enfant en pleine santé verse, à de certains moments, dans la chair

même du père une ivresse qui est comme un soudain rajeunissement. Il n'en va pas autrement dans le domaine de l'âme. Plus intime infiniment qu'entre père et fils, une liaison unit notre esprit à l'Esprit. C'est ainsi que le péché, qui est la maladie de Fâme, a, dans le cœur de Dieu, un retentissement dont rien ne peut nous révéler la profondeur; et c'est encore ainsi que l'amour, qui est la santé de l'âme, éveille au cœur de Dieu une allégresse qui multiplie son infinie miséricorde.

Si telle est bien la nature de nos rapports avec Dieu, la seule attitude qui nous convienne par devers lui, est, transportée dans l'ordre spirituel, l'attitude du nourrisson par devers sa nourrice. Voyez en effet avec quelle confiance s'abandonne le nourrisson : il ne songe pas à faire le malin, il ne doute pas^ il ne se méfie pas. Il ne sait que crier sa faim, saisir goulûment la mamelle offerte et la presser de ses petites mains. Le don de soi est entier comme la prise est entière. Ainsi devons-nous être avec Dieu.

L'abandon, le total abandon, faire en soi table rase, tout déblayer pour que le flot de la grâce s'étale en nappe fécondante. Quoi de plus simple? Quoi de plus aisé? en fait, hélas! quoi de plus rare? Nous sommes d'étranges machines : Dieu nous pousse du dedans, Dieu nous attire du dehors, et, au lieu de nous laisser emporter (ce

serait si facile), ou bien nous nous raidissons dans une tension d'orgueil ; ou bien nous restons immobiles, la cheville retenue à l'entrave des passions ; ou bien une peur irraisonnée nous paralyse; les habitudes menacées s'insurgent. Ramassés sur nous-mêmes, nous nous contractons, nous ne voulons pas de Dieu. Dieu est un gêneur. Et quand le flot de grâce a passé, alors nous respirons, c'est comme un soulagement, une satisfaction honteuse, un sentiment bas de tranquillité reconquise.

L'on comprend maintenant pourquoi il faut s'abandonner; sans ce geste initial d'abdication, de démission, d'acquiescement, de consentement, la grâce ne peut pénétrer; Dieu qui est en nous ne peut rejoindre Dieu qui est hors de nous, il y a barrage, le courant est interrompu.

Notre petite sainte a très tôt percé ce secret de notre nature : renverser le barrage fut toujours son constant travail. Attentive aux sollicitations de la grâce, elle la prévient, l'attire, la capte, par une docilité toujours prête. Prétendre travailler pour Dieu, est déjà de l'orgueil; mais être un instrument souple entre ses mains, le laisser agir, et lui dire en toute simplicité : « Vois ma faiblesse et mon indignité, par moi-même je ne suis rien, je ne peux rien, c'est pourquoi j'abdique. De ce rien, fais ce que tu voudras : je n'ai plus qu'une volonté, c'est que ta volonté soit la mienne »,

voilà l'attitude du vrai chrétien, et c'est cette attitude qu'elle sut garder jusqu'à la mort. « Depuis mon âge de trois ans, je ne me souviens pas d'avoir rien refusé à Dieu. »

Une fois qu'on s'est installé ainsi sans idée de reprise sur le plan du don et de l'abandon, toute la vie est transfigurée. Jésus que murait au fond de nous l'épaisse maçonnerie de notre paresse et de notre mauvais vouloir, Jésus est libéré : il n'est plus notre prisonnier, il devient notre hôte. Sa lumière dissipe les incertitudes, sa force triomphe des assauts, et nous ne sommes plus là que pour marquer ses triomphes et pour chanter sa gloire.

On se plaint de la vie : la vie est dure, la vie est laide, la vie est mesquine. Oh! que la vie est belle quand elle se développe comme un hymne de confiance et d'amour!

Il faut lire dans le récit de sœur Thérèse cet admirable chapitre ix, où au terme de sa voie de l'enfance spirituelle et pour prix de son total abandon, elle reçoit du Sauveur l'intelligence du commandement nouveau. Ce commandement nouveau qui recule à l'infini les limites de la charité, c'est celui que Jésus donna à ses disciples quand il leur dit à la Cène : Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. Ainsi, aimer le prochain comme soi-même ne suffit plus, c'est comme Jésus l'aime qu'il faut

l'aimer. Ordre excessif, gageure intenable ! Comment nos faibles cœurs nourriraient-ils un tel amour?

Écoutez sœur Thérèse : « O mon Jésus, vous ne commandez rien d'impossible, vous connaissez mieux que moi ma misère et mon imperfection. Vous savez bien que jamais je n'aimerai mes sœurs comme vous les aimez, si vous-même, ô mon divin Sauveur, ne les aimez en moi ».

Élargissement soudain : il suffît que nous ouvrions nos cœurs à Jésus, pour qu'il les dilate à la mesure de son immense amour. Ce n'est plus nous qui aimons, c'est lui qui aime en nous et, chaque cœur chrétien pouvant renouveler ce miracle, voilà, si nous le voulons, Jésus lui-même indéfiniment multiplié de par le monde.

On n'imagine pas la richesse de ce commandement nouveau. Examinez votre vie à sa lumière ; observez-vous dans vos rapports avec vos amis, vos collègues, vos élèves, vous serez aussitôt surpris de vos duretés, de vos injustices, de vos soupçons, de vos malveillances, de votre hâte à condamner, de votre hâte à vous justifier. Petites défaillances, dites-vous, petites faiblesses. Rien n'est petit dans l'ordre spirituel : nos actes les plus humbles sont souvent les plus grands, car la grandeur de l'acte ne se mesure pas à la masse qu'il déplace, mais à l'amour qu'il décèle. Et ce

sont ces petites faiblesses dont l'accumulation barre le flux de la grâce, écrase nos élans et empêche notre union à Dieu.

L'amour, voilà donc le terme de la voie de l'enfance et de l'abandon. Dans ses rêves d'enfant, Thérèse a ambitionné toutes les saintetés, tous les martyres. Mais à quoi bon se disperser dans ces vaines aspirations? Si elle aime, elle réalisera toutes les saintetés, puisque toutes les saintetés sont fleurs du même amour. L'amour est tout, renferme tout, est prêt à tout. Avec lui, plus de conflit, plus de défaite. Une obéissance attentive, une acceptation joyeuse, et à quelque poste, éminent ou obscur, que Dieu nous place, le même cœur dans le consentement, le même élan dans le sacrifice. Fiat voluntas tua.

Nous avons parcouru la voie de l'enfance spirituelle : un chrétien du troupeau y trouvera la joie et la paix, notre petite sainte y a trouvé le plus dur des tourments. Entendons-nous bien : la joie chrétienne étant en son essence de la douleur acceptée et dominée, ce dur tourment qu'a subi Thérèse finit en somme par devenir pour elle l'aliment d'une joie plus parfaite. Il n'en fut pas moins la plus rude épreuve qu'elle eut à soutenir, la plus inattendue, la plus inconcevable, mais celle aussi qui consacra sa sainteté et lui imposa son caractère propre.

C'était à la fin de sa courte vie : elle avait déjà

reçu l'avertissement que ses mois, sinon ses jours, étaient comptés. Un soir de Jeudi Saint, elle venait d'éteindre sa lampe et allait reposer, lorsqu'un flot de sang bouillonna jusqu'à sa bouche : une immense joie remplit son cœur; n'était-ce pas le signe que Dieu ferait cesser bientôt son exil de la terre? Elle jouissait alors « d'une foi si vive et si claire », que la pensée du ciel faisait tout son bonheur et quelle n'imaginait pas qu'on pût être incroyant. Eh bien, subitement la nuit la plus épaisse enveloppe son âme. Le voile de la foi qui s'est si souvent déchiré et lui a si souvent découvert les régions de l'audelà, ce voile devient soudain « un mur qui s'élève jusqu'aux cieux ». Elle ne voit plus, elle ne croit plus, elle ne peut plus prier. Et ce n'est pas l'épreuve d'un moment : les jours et les jours se suivent dans les mêmes ténèbres glacées. Parfois un bref rayon les traverse, l'épreuve cesse un instant, mais après l'éclair l'ombre se refait plus opaque. Sur la couche où cette angoisse l'étreint et où la phtisie la dévore, elle ne peut plus, les yeux fixés sur le crucifix, que murmurer Jésus.

D'abord, elle ne comprend pas. Elle sait que c'est une épreuve — la plus atroce — elle remercie Dieu de la lui envoyer, alors qu'elle a la force de la supporter, mais elle ne comprend pas ; plus elle prie, plus elle se sent délaissée ; des ricanements, des voix maudites retentissent en elle, elle frémit

de ce qu'elle entend, elle n'ose le redire de peur de blasphémer. Une nuit elle sentie démon autour d'elle, il la tient comme avec une main de fer, il veut qu'elle désespère. Elle comprend enfin.

Mais nous avions compris avant elle, car ce dur supplice nous l'avions connu, cette nuit nous l'avions sentie sur nos épaules, ce mur s'était dressé devant nos yeux, ces ricanements et ces blasphèmes nous les avions entendus, ce désespoir nous avait tentés. Mais tout cela nous l'avions mérité, nous : c'était la crise nécessaire de notre renaissance spirituelle. Notre âme reprise par Dieu était encore toute salie du péché, toute souillée. Satan en tenait les avenues, y entrait de plain-pied. 11 y suscitait les illusions qu'il voulait : nous ne risquions pas une prière sans qu'un rire éclatât auprès de nous ; nous n'approchions pas de la Table Sainte sans le sentiment, tantôt que « décidément, nous étions totalement idiots », tantôt au contraire que notre présence, à elle toute seule, en un tel lieu, à un tel moment, était un horrible sacrilège. Et toujours ce ciel barré, ces prières retombantes, ce bloc de glace en place de cœur. Quand le flot de grâce qui l'a roulé au pied des autels s'est retiré, on n'imagine pas la solitude, le dénuement, l'inaccoutumance, la sécheresse, l'abattement du chrétien converti. Eh bien, sœur Thérèse traversa tous ces états et subit toutes ces crises. Par une grâce unique la plus innocente,

la plus candide des saintes finit par où commencent les vieux pécheurs qui reviennent. Et il fallait qu'il en fût ainsi, et cette épreuve est la plus grande marque de la faveur divine comme elle est la consécration certaine de sa mission ultraterrestre.

Elle avait en effet résolu, dès ici-bas, de passer son ciel à ramener les âmes à Dieu. Tous les mérites qu'elle avait par l'amour gagnés sur la terre, son ambition, une fois là-haut, était de les faire servir à cette conquête. Dieu exauça ce souhait. Et, pour que son intercession fût plus instante, ses prières plus sûrement victorieuses, il lui fit connaître dès la terre, la dure condition de ceux qui dans la nuit de l'incroyance et du péché, poussés par une force qu'ils ignorent, avancent à tâtons, sans savoir que tout proches s'étalent les champs inondés de lumière. Docile, elle s'est assise, comme elle dit, à la table remplie d'amertume, où les pécheurs prennent leur nourriture; et pour que Dieu les renvoyât justifiés, elle a bien voulu, à cette table souillée, manger seule le pain des larmes.

O petite sainte, nous nous sommes demandé souvent pourquoi Dieu de sa main miséricordieuse nous avait retirés de dessous l'amoncellement de nos fautes et de nos reniements. Maintenant que nous vous connaissons, nous savons quelle force impérieuse d'intercession épanche sur vos frères

le flot de sa miséricorde. Comment résisterait-il à la prière de sa petite victime d'amour ? Et ces chants qui montent vers le ciel, ces chants qui de toutes parts appellent l'aurore prochaine, ces chants de l'âme réveillée, n'est-ce point vous, ô sainte des convertis, qui du haut du ciel en pro voquez l'essor et en rythmez les accents ?

Enrôlez-nous, petite sœur céleste. Enrôlez-nous sous vos bannières* Nous avons battu bien des pays, couru bien des aventures, dissipé bien des dons : il nous reste la fidélité. Nous serons derrière vous les vieux routiers qui escortaient Jeanne d'Arc. Conduisez-nous, soutenez-nous, éclairez-nous. Notre France ne veut pas mourir, il ne faut pas que la France meure.

Mais de ces maux qui la pressent — maux du dehors, maux infiniment pires du dedans — qui la sauvera, qui peut la sauver; sinon la foi qu'on lui arrache et que notre oificeest de lui restituer? Apprenez-nous à aimer. Il faut qu'un tel amour monte de nous à Dieu, qu'il tourne à nouveau sa face vers notre terre de France et, retrouvant son peuple, décide de le sauver.

Mais ne l'a-t-il pas déjà décidé, puisqu'il vous a envoyée ?

Les mystères.

On sait ce que furent les « mystères » dans la très ancienne société française, de vastes compositions dramatiques représentant soit des scènes de l'Ancien ou du Nouveau Testament, soit des miracles accomplis par la Vierge ou les Saints* On les jouait les jours de fête en face des cathédrales ; toute la cité, clercs et laïcs y collaboraient : c'était vraiment le Théâtre du Peuple. C'est ce genre, depuis quatre cents ans aboli, que ressuscite aujourd'hui Charles Péguy. 11 a pris pour sujet le plus grand miracle de notre histoire nationale, la mission de Jeanne d'Arc, et devant ce miracle, il s'estfait l'âme simple d'un ancien chroniqueur, lame d'un Joinville devant saint Louis. Répudiant résolument tous les vieux procédés

littéraires, — indignes ici, — redevenu peuple devant cette fille du peuple, chrétien devant cette chrétienne, mystique devant cette mystique, il a restitué avec une profondeur d'intuition incroyable un des moments les plus tragiques et les plus beaux de l'âme française.

L'imagerie laïque et religieuse — statuaire et peinture — s'est depuis longtemps emparée de Jeanne d'Arc et notre esprit n'a pas d'efforts à faire, pour la voir tantôt à genoux écoutant les voix, tantôt, sous la cuirasse de fer, prête au combat, tantôt enfin sur la place grouillante dressée au bûcher ignominieux. Mais avant le bûcher, avant les combats, avant les voix, qu'était-elle donc ? Que se passait-il dans son cœur ? Quel drame intime avait décidé de son sort? Quelles souffrances, quelles détresses, quelle grâce avaient peu à peu modelé en elle cette forme surhumaine de vie qu'est la sainteté ?

Voilà ce qu'aucun artiste ne nous avait encore montré.

Représenter la sainteté toute faite, tâche aisée sans doute et nombreux ceux qui l'ont tentée. Mais représenter une sainteté qui se fait, une sainteté qui éclôt, suivre le mouvement de cette promotion divine, voilà qui exigeait plus que du génie. Et c'est cela même que par une grâce spéciale de la Bienheureuse a réalisé Charles Péguy, cet enfant d'Orléans.

Avec beaucoup d'autres choses le monde moderne semble avoir perdu le sentiment de la sainteté. Elle ne nous apparaît guère que comme un état d'élection où Dieu s'est plu à placer certaines de ses créatures, et ces élus eux-mêmes comme des intermédiaires commodes entre la terre et le ciel. Conception égoïste et bornée, favorable à notre paresse, indulgente à nos imperfections ! Sans doute les saints sont choisis par Dieu, mais croyezvous qu'ils n'aient qu'à s'offrir à ce choix ?

Chaque cas de sainteté, au contraire, loin d'être passif, est l'effort héroïque d'une âme résolue à réaliser, pour sa part, dès la terre et sur la terre, le Royaume de Dieu. La hardiesse de l'entreprise nous est un garant de sa difficulté ; et c'est parce que la victoire est toujours incertaine, toujours menacée, jamais assise, que la sainteté comporte une invincible inquiétude. Ah ! les Bienheureux n'ont pas volé leur gloire céleste ! Toute leur vie, ils ont porté sur leurs épaules la croix du Christ, lourde de nos crimes, de nos misères, de leur propre et naturelle faiblesse. Et pour soutenir un tel fardeau, qui sait dans quels torrents de douleur leurs âmes se sont d'abord trempées. La dure condition, la dure loi, le dur apprentissage de la sainteté, c'est de consommer toute la tristesse d'une âme chrétienne. Et c'est une tristesse infinie.

Considérez la Jeanne de Charles Péguy : elle

n'est pas encore la sainte que nous connaissons, la sainte active qui sauvera le royaume de France. Elle n'a pas entendu les voix, elle ne sait quelle mission l'attend. Mais déjà elle s'est engagée dans la voie douloureuse, puisque dès le début du drame, nous la voyons en proie à ces angoisses surhumaines qui sont le signe de l'élection.

Angoisses des charités vaines : elle vient de donner son pain, tout son pain de la journée, à deux orphelins échappés au sac de leur village. Us l'ont quittée joyeux. Hélas, ils auront faim, ce soir... qui les nourrira?

Angoisses des prières vaines : les mauvais succombent à la tentation de faire du mal et les bons à la tentation, infiniment pire, de se croire abandonnés de Dieu. Notre Père, notre Père, de combien il s'en faut que votre règne arrive!

Angoisse suprême de la perdition : chaque jour en ces temps de pillage et de sacrilège, la damnation, l'éternelle damnation, la croissante damnation va comme un flot montant où les âmes se noient.

La piété joyeuse de son amie Hauviette, cette piété alerte, courageuse, confiante, c'est la piété du bon paroissien, elle suffit aux tâches communes. Mais pour Jeanne, ni les tâches communes ne satisfont son activité, ni cette piété sa soif de sacrifice. Alors à quoi s'attacher? Le ciel est hostile, la terre ingrate. Que devenir?

Va-t-elle sombrer dans le désespoir? Ah! le désespoir... tournant critique, tournant sinistre, où le Malin attend les plus grands Saints. Quand il les voit abîmés de détresse et de désolation, débiles devant l'énormité de la tâche, débiles devant le mal tout-puissant, alors, il leur tend le désespoir comme un refuge, le seul où leur grande âme puisse après la défaite trouver l'ultime repos... Ils ont été insensibles aux autres tentations, ils ne le seront peut-être pas à l'orgueil. A voir la Charité impuissante, puisque la misère dure ; la prière inefficace, puisque le mal triomphe ; la Rédemption illusoire, puisque la Damnation demeure, quelle tentation de se dresser en juge de Dieu et de le condamner au nom des sentiments même qu'il a mis en nous pour l'adorer!

Voilà bien la tentation suprême, le suprême chefd'œuvre, la suprême invention du Malin; tant qu'il travaille dans les sales sentiments qui sont de sa dépendance, on pourrait presque dire que c'est son droit. Seulement ici son royaume est limité, son misérable royaume. Alors, il a inventé un péché nouveau, singulier, par qui il doublait son empire, un péché qui fait jouer les vertus et les vices, et même plus les vertus que les vices. Il fait son jeu dans le jeu de Dieu, et toute la force que Dieu nous avait donnée, il la détourne contre Dieu.

C'est ce détournement incroyable, cette déri-

vation prodigieuse, qu'il essaye d'opérer dans le cœur de Jeanne. Vous reconnaissez maintenant l'intérêt tragique du drame que nous propose Charles Péguy.

Tout comme dans une tragédie classique nous sommes ici en pleine crise d'âme : c'est — sur un plan plus profond que l'habituel conflit du devoir et de la passion — le conflit de la Sainteté et du Désespoir. Désespoir ou Sainteté : Jeanne ne peut rester en suspens. Il faut qu'elle se décide. Serat-elle une désespérée impuissante? Sera-t-elle la sainte qui « réussisse » ? Voilà la question qui se pose et dont l'angoisse nous étreint plus violemment que l'antique terreur de la tragédie grecque.

l'art dans les mystères

Un lecteur dira : « Péguy a peut-être beaucoup de génie, mais il semble dénué de talent. De grâce, priez-le donc d'écrire comme tout le monde et de rendre ainsi son œuvre accessible. Je serais pour ma part fort désireux d'y pénétrer. Encore faudrait-il qu'il en dégageât les avenues, au lieu de les barricader avec les ronces et les épines de son style hérissé. »

Ah ! lecteur de peu de foi ! Si vous ne doutez pas que ces Mystères ne contiennent de fort belles choses, comment les avez-vous si délibérément rejetés?

Que Péguy loue le ciel de n'avoir point de talent !

Le talent est vraiment haïssable : il n'invente pas, il ne crée pas. Il répète, il enjolive. Il est aimable. Il ne choque pas. Il est bien élevé, il connaît les règles de la bienséance. Il ne trouble pas la digestion ; il sait l'art d'accommoder les restes, les restes du génie.

Le génie est un malappris. Il vient toujours sans être invité. Il bouscule les règles, fait craquer les cadres, rompt les habitudes, l'habitude qui est une seconde nature. Il éveille l'âme qui sommeillait. Ah! l'importun!

Péguy n'écrit pas comme tout le monde, sans doute parce qu'il ne pense pas comme tout le monde.

Tout est dit et l'on vient trop tard, affirme Labruyère. Mais non! Rien n'est dit et il est toujours temps ! Si, comme nous l'enseignent nos humbles catéchismes, nous sommes faits à l'image de Dieu, si vraiment nous portons Dieu en nous, comment ne pas comprendre que cet infini de vie est à jamais inépuisable, et qu'aucun art, pas plus qu'aucune science, ne l'exprimera jamais tout entier. C'est précisément la fonction du génie de jeter la sonde à des profondeurs inexplorées et d'en ramener au soleil des trésors inconnus.

Vous vous plaignez du style de Péguy. Cette abondance de mots, ces redites, ces reprises vous

étonnent et vous choquent. Il faudrait tout de même en finir avec cette vieille rhétorique du mot juste, du mot précis, du mot unique.

Qu'est-ce qu'un mot? un son, un simple son, un signe, une étiquette.

Si ce signe peut représenter un objet, un individu, comment par contre rendra-t-il jamais un sentiment? C'est pour les besoins de l'action, de la vie sociale, de l'éducation que nous avons appliqué aux modalités de l'âme des vocables tels que haine, amour, courage. C'est commode, ça permet de bavarder, de disserter, de commenter, ça donne l'illusion qu'on se comprend.

Mais d'abord ni mon courage n'est de même qualité que le vôtre, ni votre haine de même qualité que la mienne. Et pourtant si dissemblables qu'ils soient, nous les marquons des mêmes estampilles. Quelle valeur d'expression ont dès lors de telles estampilles ?

Allons plus loin. De quel droit saisir une attitude fugitive de l'âme et la fixer à un signe matériel? Si le signe est fixe et l'attitude fugitive comment l'un aura-t-il chance de représenter l'autre ?

Allons plus loin encore. Notre âme n'est pas un damier, elle n'offre pas une juxtaposition de sentiments définis et de sensations déterminées. C'est, nous le sentons tous, une sorte de flux vital, un courant continu, où tout s'entrepé-

nètre, limpide ici, trouble là, paisible en amont, torrentueux en aval, tantôt resserré en rapides, tantôt s'étalant en vastes nappes. — Mais qui ne voit qu'un même mouvement emporte la masse entière et lui imprime sa cohésion? Alors, que deviennent nos mots, nos mots stables sur cette mobilité? Nos mots solides sur cette fluidité? Nos mots matériels sur cet élan spirituel ? Nous en avons tous fait l'expérience : il n'est pas un de nous qui dans l'explosion d'un sentiment puissant se soit senti capable de le rendre en langage articulé. Les grandes passions sont muettes^ un regard, une étreinte, une larme, le silence peuvent seuls les traduire.

Les mots sont-ils donc irrémédiablement voués à l'impuissance ?

Non certes ! Et c'est là le miracle du style.

Le style rétablit dans la discontinuité des termes la continuité de la vie. Ce qu'on nomme inspiration n'est autre chose que le souffle spirituel qui circule à travers les mots, les unit, les pénètre, les anime de sa flamme subtile. Et c'est pourquoi chaque homme de génie crée son style. Le style, c'est l'homme même, l'homme dans ce qu'il a de plus personnel, de plus intime, je veux dire son mode particulier de sentir et de penser.

Charles Péguy possède la grâce bienheureuse de se mouvoir dans le divin. Pas de vie intérieure

plus religieuse et partant plus riche que la sienne. Comment nous communiquer cette vie? faire couler ce torrent dans nos âmes? éveiller en nous par correspondance, sympathie, résonance, les mêmes émotions, les mêmes élans, les mêmes intuitions? Il y faut tout simplement la forme infiniment souple, infiniment copieuse, infiniment musicale de son style. Rejetons les vieilles rhétoriques soucieuses de couler dans le bronze ou de tailler dans le marbre des concepts immuables. Ce que nous voulons, nous, c'est exprimer la vie dans son écoulement. Ce qui vous surprend chez Péguy, ce qui vous déconcerte et vous irrite, c'est cette fluidité même : impossible de s'arrêter, impossible d'extraire ou de citer, tout se tient, tout se pénètre, tout avance. C'est une éclosion incessante, un jaillissement intarissable. Sympathisons avec cette force qui se développe ; par un effort de volonté, arrachons-nous à nousmêmes ; plongeons-nous dans ce courant et laissons-nous pénétrer et entraîner par lui. Alors, nous ne faisons plus qu'un avec l'auteur. Son âme emplit la nôtre, l'élargit, la dilate. Tout le divin que notre automatisme paralyse s'anime soudain, s'exalte; et c'est la communion, la pieuse communion en Dieu.

Il nous est bien difficile, chargés de chair comme nous le sommes, d'imaginer, dans l'autre vie, l'intime fusion des âmes.

Et pourtant, les grandes émotions d'amour, les grandes émotions d'art, les grandes émotions religieuses nous la laissent parfois pressentir. Devant la Mort , devant l'Amour, devant la Beauté, devant la Foi, tout être a senti, ne fûtce qu'une seconde, l'infini de vie qui coule en lui et le rattache à Dieu.

Si de telles émotions sont si rares, quelle reconnaissance, encore une fois, ne devons-nous point aux génies qui, comme Charles Péguy, les ressuscitent en nous! Ils sont élus, ils sont vraiment élus ceux qui nous apportent ainsi la manne des célestes patries.

Ne nous méprenons pas d'ailleurs : s'il n'y a dans les Mystères nulle littérature, je veux dire, nulle bibeloterie moyenâgeuse, il y a néanmoins une forme d'art admirable faite de puissance et de simplicité. Ce livre est tout entier écrit sur le rythme d'une conversation populaire. Ces longues phrases, ces répétitions, ces sentences, ces saccades, ces reprises qui surprennent au premier abord, tout cela s'organise à la lecture à haute voix selon une secrète loi d'harmonie. Parfois aux moments d'émotion plus intense, la cadence se précise et Falexandrin apparaît, une strophe ou deux d'un beau moule classique, fixant une vérité, un sentiment, une attitude. Parfois aussi la cadence plus subtile du vers libre relevée de vagues assonances, donne au

récit l'allure de quelque lente et douloureuse mélopée. Mais toujours un rythme continu anime et coordonne le défilé rapide ou lent des périodes. C'est pourquoi, quand on ouvre ces livres, nous ne saurions trop recommander d'appeler la voix à l'aide des yeux. Comme les autres formes du drame, le Mystère est fait pour être dit plutôt que lu. C'est l'œuvre toute désignée pour charmer nos soirées d'hiver. Faites-en l'expérience, lecteurs. Que votre voix répète un soir à la famille assemblée les propos de Jeanne et d'Hauviette, de Jeanne et de madame Gervaise, et vous verrez quelle pure émotion dilatera les cœurs et mouillera les paupières.

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