LE MYSTERE DE LA CHARITE DE JEANNE D ARC
C'est le matin, sur un coteau de la Meuse, en plein été. Jeanne file en gardant les moutons de son père. Elle sent un amer découragement l'envahir; elle est tout près du désespoir. Quatorze siècles de chrétienté, quatorze siècles de prières, et malgré tant de saints et de martyrs, le royaume de la terre n'est rien encore que le royaume de la perdition. Le mal règne et les bons eux-mêmes commencent à se croire abandonnés de Dieu. Il faut du temps pour pousser une moisson, il suffit d'un briquet pour la consumer ;
il faut du temps pour construire une maison, il suffit d'une heure pour la démolir; il faut du temps pour mettre un homme sur pied, il suffit d'un coup de sabre pour l'abattre. Et Dieu sait depuis cinquante ans que les Anglais battent le pays, combien de maisons démolies, combien de moissons consumées, combien d'hommes abattus! Ah! s'il suffisait de prier, déjeuner, de se sacrifier. Mais les prières semblent vaines et vains aussi jeûnes et sacrifices! Le peuple chrétien manque de tout, du pain charnel et du pain spirituel. Sera-t-il dit que Dieu ne multipliera plus pour lui les poissons, les pains?
Intarissablement, Jeanne pleure sa plainte. Près d'elle est venue s'asseoir sa petite amie Hauviette. Le doute ne l'a pas frôlée, elle, pas plus que le désespoir; elle joue, elle rit, elle mange, comme elle travaille et comme elle prie, du même cœur et du même appétit; pour le reste, c'est affaire au bon Dieu. « Quand j'ai bien fait ma tâche et bien fait ma prière, il m'exauce à sa volonté; ce n'est pas à nous, ce n'est à personne à lui demander raison. » Si la guerre étend ses ravages, aux braves gens de garder sauf ce qui n'est pas encore gâté. Les terres ravagées, on les ensemence; les maisons démolies, on les rebâtit; les églises même, les églises abattues, on les relève. Le travail, le saint travail, le travail du
laboureur, le travail de l'ouvrier, la prière, voilà ce qui garde tout !
Hauviette s'en est allée ; mais elle n'a pas communiqué à son amie la sérénité de son âme courageuse. Un désespoir creuse Jeanne : plus que de la souffrance des vivants, elle frémit de la damnation des morts. Elle sait que quelque part dans l'infini, des âmes subissent la torture de l'absence éternelle, et que chaque jour vers l'éternelle absence, la mort emporte une ample moisson d'infortunés ! Alors, pourquoi la Rédemption? pourquoi le sacrifice de Jésus? pourquoi la Croix, si la damnation demeure?
Peut-être madame Gervaise, la pieuse servante de saint François, qu'elle attend sur ce coteau et qu'elle voit approcher, peut-être madame Gervaise va-t-elle dissiper ce mystère? Mais on ne dissipe pas un mystère, et madame Gervaise qui s'assoit près d'elle compatissante à sa douleur, ne le tentera pas. Loin de chercher à l'expliquer, elle renforce le mystère, elle l'épaissit, elle le dresse sous les yeux de Jeanne dans toute son horreur tragique : c'est le Christ lui-même, le Juste en croix, le Sauveur consommant la Rédemption, qui pleure tout à coup sur le premier damné! Nous sommes au point culminant du drame. Je ne crois pas qu'on ait jamais évoqué spectacle plus émouvant que celui où nous introduit la vision de madame Gervaise : elle voit
Jésus gravissant le mont des Oliviers, la foule hurlante et injurieuse, la Mère, pauvre femme épuisée de douleur, pleurant l'enfant de sa chair, puis c'est la croix qui se dresse, le Juste cloué, le flanc percé. Ici, une trêve à ces horreurs, une halte délicieuse, prélude du triomphe final : qu'il doit être heureux le Fils! il a fini sa journée, sa journée de bon ouvrier! il a sauvé le monde, il va rentrer chez son Père, emportant dans ses bras éternels les âmes des justes qu'il a parfumées de ses vertus, une pleine gerbe, une brassée d'âmes! Son Père l'attend pour l'embrasser enfin, un éternel baiser lavera son front pur, un éternel baiser lavera ses plaies vives; les anges aussi l'attendent au sortir de nos mains pour acclamer son nom et lui chanter sa gloire ! Qu'il doit être heureux, Jésus ! Mais non ! Entendez-vous soudain l'horrible clameur qu'il pousse? Oh! ce cri du Sauveur mourant, ce cri qui retentira éternellement, ce cri de désespoir, comme si Dieu même eût péché comme nous! Pourquoi ce cri?
C'est que le Fils de Dieu savait que la souffrance Du Fils de l'homme est vaine à sauver les damnés ; Et s'affolant plus qu'eux de la désespérance, Jésus mourant pleura sur les abandonnés !
Comme il sentait monter à lui sa mort humaine, Sans voir sa mère en pleur et douloureuse en bas Droite au pied de la Croix, ni Jean, ni Madeleine, Jésus mourant pleura sur la mort de Judas !
Lui, le premier des Saints, sur le premier damné. Lui l'auteur, l'inventeur de la Rédemption, Sur le premier objet de la Damnation.
Madame Gervaise n'a fait que rendre plus angoissant ce mystère; mais par un de ces retours imprévisibles de notre cœur, c'est au moment même où il nous apparaît le plus terrible, le plus en contradiction avec nos manières humaines de sentir et de penser, que nous devenons soudain le mieux disposés à l'accepter.
Ces larmes de Jésus, ces dernières larmes qu'il verse sur Judas, comment n'éteindraient-elles pas en nous toute flamme de révolte, puisque son humanité comme la nôtre a frémi, tremblé, pleuré sur ce mystère de la Justice éternelle. Un tel témoignage exerce sur nos cœurs un empire qu'aucun raisonnement n'exercera jamais. O larmes de Jésus, larmes de fraternelle compassion, larmes humaines d'un amour divin, pénétrez nos âmes, détendez nos résistances, et que le mystère de votre miséricorde impose à notre orgueil le mystère de la souveraine justice.