LE PORCHE DU MYSTERE DE LA DEUXIÈME VERTU
Mais voici que s'ouvre le Porche de la deuxième vertu. Assez longtemps la damnation a retenu les regards de Jeanne, elle doit maintenant les tourner vers la divine Espérance.
D'un trait, sans une pause au long de ces deux cents pages, madame Gervaise déroule le mystère de cette fille chérie du Père. Jaillie du cœur de Dieu, jaillie de l'éternel, c'est la vertu par excellence du monde temporel. Elle court à travers toute la création, remonte la pente que la matière descend, l'entraîne, l'organise et l'anime; enfle les bourgeons, gonfle les cœurs, tend les volontés ; et rapporte à son Père tout ce qu'elle a pu sauver de cette terre de perdition.
Mais il faut suivre dans ses approfondissements successifs la vision mystique de madame Gervaise :
Sur le chemin charnel, sur le chemin raboteux du salut, sur la route interminable s'avancent les trois Théologales : la Foi, épouse fidèle, la Charité, mère pleine de cœur, entre elles et leur donnant la main l'Espérance, « petite fille de rien du tout, qui est venue au monde le jour de Noël de l'année dernière ».
Et le peuple chrétien n'a d'attention que pour les deux grandes sœurs, la première et la dernière qui vont au plus pressé, au temps présent, à l'instant momentané qui passe. Il ne voit quasiment pas celle qui est au milieu et qui marche « perdue dans les jupes de ses sœurs ». Il croit volontiers que ce sont les deux grandes qui traînent la petite par la main pour lui faire faire ce chemin raboteux du salut. Les aveugles, qui
n'aperçoivent pas au contraire que c'est elle au milieu qui fait marcher les deux autres et qui les traîne, comme elle fait marcher le monde et qu'elle le traîne ! Car on ne travaille jamais que pour les enfants. Ce n'est point l'enfant qui va aux champs, qui laboure et qui sème, et qui moissonne et qui vendange et qui taille la vigne et qui abat les arbres et qui scie le bois pour l'hiver. Mais, est-ce que le père aurait du cœur à travailler si ce n'était pas pour ses petits? De même que le bourgeon tire à lui toute la vie de l'arbre, de même l'enfant tire à lui toute la vie paternelle. Ainsi, non autrement, tout le monde travaille pour la petite Espérance. Et ses deux grandes sœurs savent bien que, sans elle, elles ne seraient que des servantes d'un jour, des femmes sans enfants, une race qui s'éteint. Mais par elle, au contraire, elles savent bien qu'elles sont des femmes généreuses, deux femmes d'avenir, qui ont quelque chose à faire dans l'existence et que par cette petite, qu'elles élèvent, elles tiennent le Temps et l'Éternité dans le creux de leurs mains.
Le temps et l'éternité, la chair et l'esprit, le mortel et l'immortel, le secret divin de notre vie est justement dans la liaison mystérieuse qui les unit en nous. Car Dieu n'a pas seulement créé Fâme et le corps ; d'une tierce création il a encore créé cet attachement, ce lien, cette liaison d'un
esprit et d'une matière. Oui, l'âme est liée à la boue et à la cendre et, liée ainsi, il faut qu'elle fasse son salut. Comme un bon cheval de labour, de sa vigueur et de sa force il ne faut pas seulement qu'elle se meuve elle-même, il faut aussi qu'elle traîne l'inerte charrue. Inerte sans elle, mais laborieuse avec elle, agissante par elle. Bête de labour et d'un labour terrestre, il faut qu'elle tire ce corps enfoncé dans la terre, mais qui animé par elle réussit derrière elle à labourer la lourde glèbe qui poisse au corps et au cœur de l'homme. Il ne faut pas seulement qu'elle fasse son salut elle pour elle, elle pour soi, il faut aussi qu'elle fasse son salut pour lui, qui ressuscitera, leur double, leur commun salut, afin qu'après le Jugement dernier ensemble ils participent à la commune félicité éternelle. Comme les deux mains sont jointes dans la prière — et l'une n'est pas plus injuste que l'autre — ainsi le corps et l'âme entreront ensemble dans la vie éternelle. Et ils seront deux mains jointes, ensemble, pour ce qui est infiniment plus que la prière et infiniment plus que le sacrement; ou tous les deux ensemble ils retomberont comme deux poignets liés pour l'éternelle captivité.
Elle est là l'éminente dignité de notre nature, il est là le prix infini de notre vie terrestre, là, dans cette liaison de l'âme et du corps, que seuls des êtres créés nous réalisons ici-bas. Par une
grâce unique, nous autres hommes, nous nous trouvons au point où l'esprit recoupe la matière, au point d'intersection de l'immortel et du mortel. C'est donc par nous, par notre office propre, que le mortel ressuscitera, que la chair renaîtra glorieuse, et que le suprême dessein de Dieu s'accomplira au jour du jugement.
Comprenons bien, en effet, la destination de notre vie charnelle; et, circulant en elle comme la sève dans l'arbre, la vertu de la divine Espérance. Jésus n'est point venu pour nous conter des fariboles; le peu de temps qu'il avait, il ne l'a pas perdu à nous donner des charades à deviner, des charades très ingénieuses avec des mots à double entente. Il est venu nous dire ce qu'il avait à nous dire, simplement, honnêtement, directement, comme un honnête homme parle à un honnête homme. Nous n'avons pas à interpréter, nous n'avons qu'à recevoir. Il ne nous a pas donné des paroles mortes à conserver dans l'huile et dans le cèdre ; il nous a donné des pa» rôles vivantes à nourrir. Et, comme il a été forcé de prendre corps, de revêtir la chair pour prononcer ces paroles charnelles, ainsi nous, à V imitation de Jésus, nous qui sommes chair, nous devons en profiter pour les nourrir en nous vivantes et charnelles.
Miracle des miracles parce que Jésus est devenu notre frère charnel, parce qu'il a prononcé
temporellement et charnellement les paroles éternelles, c'est de nous, infirmes, qu'il dépend et de nourrir et de garder vivantes dans le temps ces paroles prononcées vivantes dans le temps. Mystère des mystères, ce privilège incroyable nous a été accordé de nourrir de notre sang, de notre chair, de notre cœur, des paroles qui sans nous retomberaient décharnées.
Pour assurer cette perpétuité charnelle, pour que la parole ne retombe pas inerte comme un oiseau mort, il faut que Dieu, l'une après l'autre, crée ces créatures périssables, ces hommes et ces femmes qui deviendront des pécheurs et des saints ; il faut que Dieu en crée, il faut qu'il en naisse. Ça, c'est son office; et l'on est sûr que c'est bien fait. Il y pourvoit, il y pourvoira éternellement. Mais ce qui est notre office à nous, créatures périssables, c'est, une fois créées, une fois nées, une fois baptisées, de nourrir un temps la parole éternelle, après tant d'autres, avant tant d'autres, depuis qu'elle fut dite, jusqu'au seuil du jugement. Comme au seuil de l'église, le dimanche, quand on va à la messe, on se passe l'eau bénite de la main à la main, de sorte que le même signe de croix est comme porté de proche en proche par le ministère de la même eau, ainsi de mains en mains les générations éternelles, qui éternellement vont à la messe, se relayant jusqu'à l'enterrement du monde, se passent la parole de
Dieu par le ministère de la même espérance ; car elle est celle qui garantit, qui promet à l'éternité un temps, à l'esprit une chair, à Jésus une église, à Dieu même sa création.
Si telle est la destination de notre vie charnelle, qui ne tremblera tour à tour de joie et de terreur devant, ce choix unique comme devant cette effrayante responsabilité. Mystère de l'Espérance divine, mystère de la liberté humaine, singulier retournement de la création : les sentiments que nous devons avoir pour Dieu, c'est Dieu qui a commencé de les avoir pour nous. Il nous a tout remis, tout permis, tout confié, et c'est lui à présent qui a besoin de nous, c'est lui qui dépend de nous : nous sommes maîtres de traverser ou de seconder ses desseins. Il ne peut rien faire sans nous : il faut qu'il attende le bon plaisir du pécheur, il faut qu'il espère que nous nous sauvions, il faut qu'il espère que monsieur le pécheur veuille bien un peu penser à son salut. Voilà la situation qu'il s'est faite. Celui qui aime tombe dans la servitude de celui qu'il aime, Dieu n'a pas voulu échapper à cette commune loi et par son amour il est tombé dans la servitude du pécheur. Contemplez le miracle de l'Espérance divine : le créateur à présent dépend de sa créature ; celui qui est tout dépend de ce qui n'est rien; celui qui peut tout dépend, attend, espère de ce qui ne peut rien (et qui peut tout,
hélas, puisqu'on lui a tout confié). Effrayant privilège, effrayante responsabilité. Comme Jésus dans les siècles des siècles a remis son corps dans les pauvres églises à la discrétion du dernier des soldats, ainsi Dieu dans les siècles des siècles a remis son espérance à la discrétion du dernier des pécheurs ; et comme le dernier des misérables a pu souffleter Jésus — et il fallait qu'il en fût ainsi — ainsi le dernier des pécheurs peut faire avorter, peut faire aboutir une espérance de Dieu. Quelle imprudence, quelle confiance! Les calculs de Dieu par nous peuvent ne pas tomber juste, et c'est de nous qu'il attend le couronnement ouïe découronnement d'une espérance de lui (1)! Nous découvrons maintenant et le prix de la pénitence, et l'étrange arithmétique des paraboles de l'Espérance. Puisque Jésus n'est point venu ici-bas pour nous conter des fariboles; puisqu'il faut prendre ses paroles au pied de la lettre, qu'est-ce que cette drachme qui en vaut dix et cette brebis qui en vaut cent, et ce fils prodigue plus chéri que le fils fidèle? Quelle est la vertu secrète de la pénitence pour que ce seul pécheur repentant réjouisse autant dans le ciel que quatre-vingt-dix-neuf justes qui sont restés constants ?
(1) Il est à peine besoin d'avertir que l'auteur qui a écrit ces lignes n'avait pas la prétention d'épiloguer sur la doctrine théologique de la prédestination. (P. P.)
Singulière invention, vraiment! Nous savons ce que c'est que la pénitence, ce n'est pas déjà si reluisant : le pénitent est un monsieur qui n'est pas très fier de soi, ni de ce qu'il a fait, parce que ce qu'il a fait, c'est le péché... Or non seulement ce pénitent... vaut un juste, ce qui déjà serait un peu raide; mais il en vaut quatre-vingt-dix-neuf, il en vaut cent, il vaut tout le troupeau. C'est que cette brebis était perdue et qu'elle a été retrouvée ; c'est que cette âme était morte et qu'elle a ressuscité... Et l'incroyable grandeur qu'il y a dans la pénitence... c'est qu'une pénitence de l'homme est le couronnement d'une espérance de Dieu. Et comme nous sonnons nos Pâques à toute volée pour célébrer la résurrection de Jésus, ainsi Dieu pour chaque âme qui se sauve sonne dans le ciel des Pâques éternelles...
Depuis que, de par le monde, circulent les paraboles de l'Espérance, dans les ténèbres du péché, une lampe luit qui ne sera jamais éteinte, flamme vacillante, tremblante, anxieuse, mais capable de traverser l'épaisseur des nuits.
Un homme avait deux fils. De toutes les paroles de Dieu, c'est celle qui a éveillé l'écho le plus profond, car c'est elle qui enseigne que tout n'est pas perdu. Quand le pécheur s'éloigne de Dieu, à mesure qu'il s'enfonce dans les pays d'erreur, il jette au bord du chemin, dans la ronce et dans les pierres, comme inutiles et embarrassants.
les biens les plus précieux, les plus purs trésors. Mais il y a une parole qu'il ne rejettera point, car c'est une parole qui suit, une parole qui accompagne; elle est le chien fidèle, que Ton bat mais qui reste.
Un homme avait deux fils. Toutes les autres paroles de Dieu sont pudiques : elles n'osent point accompagner l'homme dans les hontes du péché... Mais celle-ci... est une petite sœur des pauvres qui n'a pas peur de manier un malade. Elle a porté un défi au pécheur, elle lui a dit : « Partout où tu iras, j'irai; avec moi, tu n'auras pas la paix. » Et c'est vrai, et lui le sait bien et il aime mieux qu'il en soit ainsi. Car tout à fait au fond, au fond de sa honte et de son péché, ce point douloureux qu'il sent au cœur, ce point de cicatrice, ce point d'inquiétude secrète, il sait bien que c'est un bourgeon d'espérance. Et cela le rassure un peu...
L'Espérance. Ça c'est vraiment la plus grande merveille de la grâce de Dieu. Comme une pluie grise, comme une infatigable pluie d'automne, les jours mauvais pleuvent; ils pleuvent sans se presser, sans se lasser, l'heure après l'heure, les jours après les jours. Et de toute cette eau qui glisse inlassable du ciel, d'autres feraient des marais pleins de fièvre et tout peuplés de sales bêtes, mais nos chrétiens, mais nos Français, — bonne terre d'âme labourée par Jésus depuis
des siècles et des siècles, — voyez, ils en font des sources pures; et c'est la même eau, assainie, qui monte aux tiges pour le Pain, la même eau, assainie, qui monte aux sarments pour le Vin, qui monte en l'un et l'autre bourgeon, en Tune et l'autre Loi.
On se demande : Mais comment se fait-il que cette fontaine Espérance éternellement coule, et qu'elle coule éternellement jeune, éternellement pure, éternellement fraîche? Où cette enfant prend-elle tant d'eau vive? Est-ce qu'elle la crée à mesure? Non, dit Dieu, il n'y a que moi qui crée. Alors comment se fait-il que cette fontaine éternellement jaillisse? « Bonnes gens, dit Dieu, son secret n'est pas difficile. Si c'était avec de l'eau saine qu'elle voulût faire des sources saines, jamais elle n'en trouverait assez dans toute ma création. Car il n'y en a pas beaucoup. Mais c'est justement avec les eaux mauvaises quelle fait ses sources d'eau pure, et c'est pour cela qu'elle n'en manquera jamais. »
Miracle de l'Espérance : c'est avec de vieilles âmes qu'elle fait des âmes fraîches, avec des âmes troubles quelle fait des âmes claires, avec des âmes usées qu'elle fait des âmes enfants, et des âmes neuves avec des âmes qui ont déjà servi, et des âmes levantes avec des âmes couchées. Et c'est le plus beau secret qu'il y ait dans le jardin du monde : et c'est le secret même de la Grâce de Dieu.
Sursum corda ! Suivons la petite fille Espérance . Voyez comme elle marche; elle sauterait à la corde dans une procession, tellement elle est heureuse et tellement elle est sûre de ne jamais se fatiguer. Elle ne se ménage pas, elle ne nous ménage pas. Qu'importe où elle nous mène ! Vingt fois, elle nous fait aller au même endroit de déception terrestre. Qu'importe ! La sagesse humaine n'est point son affaire, car elle a toute la Vie devant elle, la seule qui compte, toute la Vie éternelle. Et nous aussi, nous avons toute la Vie devant nous, la seule qui compte, toute la Vie éternelle. Ce qui importe, ce n'est pas d'arriver ici ou là, d'aboutir quelque part, puisque c'est généralement un point de déception, un point de vanité terrestre; mais c'est d'aller, d'aller toujours, d'aller petitement dans la petite procession des jours ordinaires, grande pour le salut. Vingt fois la petite Espérance nous a menés — péniblement, laborieusement, difficilement — au même point de déception terrestre. Mats si ces vingt fois sont vingt fois d'épreuves, et si c'est un chemin de sainteté, sur le même chemin la deuxième fois fait le double de la première, et la troisième en fait le triple, et la vingtième en fait le vingtuple. Car c'est le chemin qui importe, et quel chemin on fait, et comment on le fait. C'est comme ça que Dieu voit, c'est comme ça que Dieu compte. Au regard de l'homme tout se recommence; au re-
gard de Dieu tout s'additionne : les jours s'ajoutent au trésor éternel des jours; la souffrance de chaque jour au trésor éternel des souffrances; la prière de chaque jour au trésor éternel des prières ; le mérite de chaque jour au trésor éternel des mérites ; la grâce de chaque jour au trésor éternel des grâces. Et c'est pour cela que la jeune Espérance, seule, ne ménage rien.