CHAPITRE IX
Redoublement de la Terreur. — La guillotine transférée à la place du Trône-Renversé. — Toulan à Paris. — Le Tribunal révolutionnaire. — Les juges et les jurés. — L'acte d'accusation. — Ses compagnons. - Jugement. — Condamnation capitale. — Exécution.
La Terreur redoublait.
Pour avoir un prétexte à condamnation, les égorgeurs avaient inventé les fabuleuses conspirations des Prisons et de l'Étranger. Tout individu arrêté était traduit au Tribunal révolutionnaire et reconnu coupable d'avoir fait partie de Tune ou de Fautre. On pouvait d'autant moins s'en défendre qu'elles n'avaient jamais existé.
Les acquittements étaient rares, un dixième environ. Quant au nombre des condamnés, qui avait été de douze cent soixante-neuf du 10 mars 1793 au 10 juin 1794, il fut, de cette date au 9 thermidor, de quatorze cents individus.
Chaque jour des fournées entières comparaissaient devant le Tribunal, et leur supplice suivait immédiatement leur condamnation. « Cela va bien, disait Fouquier, les têtes tombent comme des ardoises. »
La lugubre charrette conduisait d'abord les victimes surlaplace de la Révolution, l'ancienne place Louis XV, aujourd'hui place de la Concorde. Mais les habitants de ce quartier, et principalement ceux de la rue Saint-Honoré, se plaignirent d'un tel spectacle, si nuisible au commerce et aux transactions ordinaires de la vie. On écouta leurs plaintes, et Féchafaud fut transporté d'abord place de la Bastille, puis à la barrière de Yincennes ou du Trône- Renversé, aujourd'hui place du Trône.
Ces réclamations, malgré la Terreur, indiquaient un état d'esprit propice à une réaction. De fait, elle était dans tous les cœurs, sauf chez quelques Montagnards attardés. Robespierre luimême penchait vers la clémence : il trouvait que le sang avait assez coulé.
Mais il n'était pas de taille à enrayer le mouvement lancé et qu'il personnifiait malgré lui. On le rendait, non sans raison ^ complice de tous les crimes de la Révolution, et l'auteur des supplices ; la double exécution des Hébertistes et des Dan-
LES SUITES DU COMPLOT. 3Io
tonistes donnait raison à cette opinion populaire.
Un pareil régime, qui n'a été possible qu'à la suite du plus grand bouleversement des temps modernes, alors que les derniers liens de la vieille société craquaient de toutes parts, et à la faveur des diversions et des périls causés par l'étranger, ne pouvait durer. Toulan, arrivé à Paris le 4 messidor (22 juin), échapperait-il à Fouquier jusqu'à la réaction prévue, certaine?
Fouquier était pressé, soit qu'il sentit le terrain trembler sous ses pieds, soit que l'excès même des supplices appelât les supplices. Il se montrait infatigable et le Tribunal, grâce à lui, était sans relâche abondamment pourvu de victimes.
Huit jours après son arrivée, le 12 messidor (30 juin), l'ancien membre de la Commune était traduit devant ces juges impitoyables.
L'acte d'accusation, en ce qui le concernait, avait été rédigé par l'accusateur public avec une insigne mauvaise foi :
Antoine-Quentin Fouquier contre François-Adrien Toulan, etc.
Qu'examen fait des pièces adressées à l'accusateur public, il en résulte :
Que Toulan entretenait des intelligences avec la femme Capet, qu'il a eu avec elles des entretiens secrets; notamment qu'un jour Toulan fit enfermer Capet fils et sa sœur dans l'une des tourelles, à l'eftet de rester seul avec ces
deux femmes ; qu'en effet il les entretint pendant environ une heure et demie, après quoi l'on fit rentrer les deux enfants; que dans un autre moment ledit Toulan a été entendu dire à la veuve Capet et à Elisabeth sa sœur que tous les soirs il enverrait aux environs du Temple à dix heures et demie du soir un colporteur pour crier toutes les nouvelles qui pourraient les intéresser; qu'il a été remarqué un jour que ces deux femmes ne se sont couchées qu à, onze heures du soir, en marquant beaucoup d'humeur de ce qu'elles n'avaient pas comme à l'ordinaire entendu les cris de ce colporteur;
Que pour prix de ses complaisances envers le tyran et sa famille, il paraît que Toulan a reçu entre autres présents une boite d'or; ce fait a été avancé et reconnu publiquement lors des débats qui ont eu lieu pour parvenir au premier jugement de Michonis et autres officiers municipaux; qu'il a pareillement été reconnu dans le cours des mêmes débats que Toulan, lors de l'exécution de Capet, avait trouvé le moyen de s'emparer du chapeau de Capet et de mettre le sien à la place, et qu'il avait remis le chapeau à Marie-Élisabeth, que c'est enfin Toulan qui avait remis à Capet la liste des électeurs de Paris qui s'est trouvée dans l'armoire de Capet...
Ces accusations étaient un mélange de vérités et de faussetés. Les premières ne reposaient que sur le témoignage arraché par Hébert à l'imbécillité d'un enfant maladif, atrophié physiquement et moralement. Cela seul eut dû les rendre suspectes et les faire écarter, bien qu'en fait elles fussent conformes à la réalité. Mais que dire des autres allégations? Sur ces points, Fouquier-
Tinville mentaiL et, qui plus est, mentait sciemment. La note, que nous avons reproduite et qui montre qu'il se fit communiquer le dossier Michonis, prouve qu'il a altéré la vérité d'une façon cynique.
Rien dans le dossier Michonis n'établit que le fait par Toulan d'avoir reçu de Marie- Antoinette une boite d'or a été reconnu publiquement; de même pour l'histoire du chapeau; de même pour la liste des électeurs remise à « Capet ».
A coup sûr, Toulan avait conspiré en faveur de la Reine, mais les preuves de cette conspiration n'existaient point au procès, la conspiration n'était même point soupçonnée. Jarjayes, Lepitre et Turgy ne devaient parler que plus tard et pour la^eule postérité.
Les faits allégués étaient, pris isolément, de peu d'importance, et peu concluants. Mais Fouquier-Tinville fit en cette occasion ce qu'il avait coutume défaire, il groupa autour de Toulan dix-neuf autres accusés , qui ne se connaissaient point entre eux, ou dont quelques-uns seulement étaient impliqués dans la même affaire.
La liste en est curieuse, car elle montre combien le Tribunal révolutionnaire était éclectique et qu'il ne dédaignait aucune victime, même tirée des classes sociales inférieures.
Avec Toulan figuraient sur les bancs des accusés un ancien président à mortier au parlement de Toulouse, Nicolas Pichard, sa femme et Jean Clerc, son régisseur; deux habitants du Calvados, Michel et Noël Taillepied,run cultivateur et l'autre perruquier; un adjudant-major du 6^ bataillon de la Manche, J -B. Mausin; un sculpteur, Victor Laguepierre ; le président du tribunal de Rethel, Stanislas Yuibert, et un libraire qui avait imprimé une brochure pour lui , J.-B. Raucourt; un tonnelier, F. Dubois; un agriculteur, Guillaume Lagoudie; un cuisinier, Jean Bellegou; un menuisier, Pierre Caillet; un boulanger, Nicolas Houlier; une marchande de mouchoirs, Marie- Anne Ferrand; une rentière, Marie-Catherine Pâtissier, V^^ Duvernay; puis un ex- curé, Jean- Louis Mérot, un ex-procureur, Georges Vechembre, et une ex-marquise, Anne-Marie-Thérèse de Feuquières.
De même qu'on avait groupé leurs noms, on groupa les accusations portées contre eux, et, au lieu d'établir en regard de chaque nom l'énoncé qui y correspondait, on déclarait les inculpés en bloc « convaincus de s'être rendus les ennemis du peuple, soit en entretenant des correspondances et des intelligences avec les ennemis intérieurs et extérieurs de la République pour leur
fournir un secours en hommes et en argent;... soit en provoquant par des arrêtés, imprimés ou à la main, l'avilissement et la dissolution de la représentation nationale ou le rétablissement de la royauté ; . , . soit en commettant des concussions contre la République ;. , . soit en portant les armes dans l'armée anglaise de. Toulon, ou dans celle des fédéralistes dans le département d'Eure-et- Loir;... soit en cherchant à exciter des troubles et la révolte parmi les ouvriers employés aux travaux publics ;... soit en entretenant comme fonctionnaire public des intelligences avec la femme Gapet et sa sœur lors de leur détention au Temple;,., soit en prenant de fausses qualités au moyen desquelles plusieurs patriotes ont été vexés et incarcérés arbitrairement;... enfin, en cherchant à armer les citoyens les uns contre les autres et particulièrement contre les autorités
constituées »
Cette confusion voulue, accomplie contre les règles judiciaires les plus élémentaires et au mépris des droits sacrés de la défense, était une aggravation épouvantable des charges portées contre ces malheureux. Comment, avec un accusateur passionné et habile, un président partial, les jurés, triés parmi ceux dont on était sûr, pouvaient-ils dégager la vérité au milieu de cette con-
fusion et se prononcer en connaissance de cause?
Le Tribunal, ce jour-là (12 messidor an ÎI, 30 juin 1794), était composé de Scellier, président, qui fut jugé et guillotiné après le 9 thermidor, de Charles Harny et d'Antoine-Marie Maire, juges; de Fouquier-Tinville, accusateur public, j ugé et guillotiné avec Scellier (1 7-1 8 floréal an III, 6-7 mai 179o); les jurés étaient Renaudin, Billion, Depréaux, Lumière, Prieur, Marbel et Ghatelet, ce dernier connu par l'habitude qu'il avait prise de mettre simplement un F* à côté du nom de ceux qu'ils voulaient condammer. Quatre d'entre eux, qui avaient partagé les crimes de Fouquier et de Scellier, devaient les accompagner au supplice : c'étaient Renaudin, Lumière, Prieur et Chatelet. Ce jour-là le grand F fut pour lui.
Le procès-verbal de la séance du Tribunal criminel révolutionnaire, « établi par la loi du 10 mars 1793 et en vertu de la loi du 5 avril de la même année », est d'une sécheresse et d'un laconisme effrayants.
L'audience s'ouvrit à dix heures du matin. Après l'appel des accusés, on fit l'appel des témoins : il y en avait six, mais tous les six se rapportaient à l'aff'aire du boulanger Nicolas Houlier.