CHAPITRE II
Le 30 juin 1789. — Le café de Foy. — Au Palais-Royal. — Les gardes françaises à l'Abbaye. — Mouvement populaire. — On brise les portes de la prison. — La nuit au théâtre des Variétés. — Appel fait à l'Assemblée constituante. — Députation de seize membres au Roi. — Réponse du Roi — Délivrance des prisonniers. — Toulan, son origine, son ma^riage.
— 11 vient à Paris. — Président de district à la Fédération de 1790. — Insurgé au Dix Août. — Membre de la Société des hommes du Dix Août. — Membre de la Commune. — Il est de garde au Temple le 19 septembre 1792. — Son dévouement aux prisonniers. — Son attitude et ses propos révolutionnaires. — Menus services rendus par lui. — Après le 21 janvier, ses craintes pour la Reine. —Il forme un planpour la délivrer.
— La Reine accepte. — Mission de Toulan auprès de Jarjayes.
Le 30 juin 1789, quelques jours avant la prise de la Bastille, une foule nombreuse emplissait le café de Foy.
Cet établissement, aujourd'hui disparu, était situé sous les galeries du Palais-Royal. A cette époque, le Palais-Royal était le centre le plus actif de la capitale, le lieu de réunion le plus
LE COMPLOT. o5
fréquenté. Le peuple de Paris, qui éprouve l'irrésistible besoin, dans les temps troublés, de sortir de chez lui et d'aller en public causer des choses de la politique et pérorer sur les événements, n'avait eu garde de manquer, ce jour-là, à cette habitude ancienne. Le café et le jardiu, aux alentours, regorg-eaient de monde; les patriotes formaient la très grande majorité de l'assistance : aussi ranimation était-elle à son comble...
Tout à coup, sur les six heures du soir, un commissionnaire pénètre dans le café, jette une lettre au milieu des consommateurs attablés, puis disparaît.
On se précipite sur la lettre, on la ramasse, on la lit. Elle était écrite au nom de onze soldats du régiment des gardes françaises, enfermés dans la prison de l'Abbaye. Ils avaient été punis par leur colonel pour avoir adhéré à une société secrète formée dans l'armée de Paris, société dont les membres s'interdisaient d'obéir aux ordres qui leur paraîtraient contraires aux intérêts de l'Assemblée nationale.
Ces onze soldats annonçaient qu'ils devaient être transférés cette nuit même à Biçêtre « ainsi que de vils scélérats » .
Après avoir pris connaissance de cette lettre, un jeune homme sort aussitôt du café. Il monte sur
une table et s'adressant à la foule groupée autour de lui :
— Messieurs, s'écrie-t-il, les braves soldats qui o»t épargné à Versailles le sang de nos concitoyens sont détenus à l'Abbaye : allons les délivrer î
— A l'Abbaye! A l'Abbaye! répond la foule surexcitée.
Ce jeune homme, c'est Toulan.
Il part : on le suit. Ils ne sont d'abord que deux cents; en arrivant à la prison, ils sont plus de quatre mille.
Les prisons, en ce temps-là, se laissent forcer avec une étonnante facilité. En un instant, le premier guichet est enfoncé; à coups de maillet, de barre et de hache, on brise les portes intérieures. A huit heures, les prisonniers sont délivrés.
Fiers d'un tel succès, les jeunes gens ramènent en triomphe les gardes françaises au Palais- Royal ; puis, la nuit étant venue, ils les conduisent au théâtre des Variétés. On dresse pour eux des lits de camp dans la salle de spectacle, et là, sous la protection de leurs libérateurs, les soldats passent la nuit. Le lendemain on les loge à l'hùtel de Genève...
La nuit avait porté conseil; les émeutiers n\i
vaiont ])oint encore rhabitude d'être obéis en toutes choses, ils résolurent de se placer sous la protection de la seule autorité qui contre-balançât celle du gouvernement, et ils se mirent en mesure d'obtenir son appui pour affirmer et consolider leur victoire.
Dès le lendemain matin, une nombreuse députation, qui comptait Toulan dans ses rangs, se présenta à Versailles, aux portes de l'Assemblée.
Le procès-verbal de la séance en fait ainsi mention :
Séance du mercredi ^«'' juillet 1789.
10 heures du matin.
A l'ouverture de la séance, plusieurs personnes, venues de Paris, se disant députées par un grand nombre de citoyens, se sont présentées à l'Assemblée nationale et ont fait remettre une lettre à M. le Président. On a fait lecture de cette lettre. L'objet de cette députation et de cette lettre était de solliciter l'Assemblée nationale d'interposer sa médiation auprès du Roi pour en obtenir la grâce de quelques soldats qui, pour un fait d'insubordination, avaient été mis en prison et que la multitude avait délivrés parla violence.
Les citoyens porteurs de cette lettre ont fait demander d'être introduits dans l'Assemblée; mais elle a décidé qu'il n'y avait pas lieu de leur accorder la faveur d'entrer.
On a ouvert ensuite la discussion sur la réponse qu'il conviendrait de faire à cette lettre...
L'Assemblée décide d'envoyer au Roi une députation de
seize membres « pour le supplier de vouloir bien employer pour le rétablissement de l'ordre les moyens infaillibles de la clémence et de la bonté, qui sont si naturelles à son cœur, et de la confiance que son bon peuple méritera toujours ^ ».
Le 2 juillet, rarchevêque de Paris, chef de la députation, rendit compte de son entrevue avec le Roi. Celui-ci, après la lecture de l'arrêté pris par l'Assemblée, avait répondu : « Je trouve votre « arrêté fort sage; j'approuve les dispositions de « l'Assemblée des Etats-Généraux, et tant qu'elle « continuera à me marquer de la confiance, j'es- « père que tout ii^ bien. »
Puis, après avoir pris des informations sur l'affaire, il écrivit la lettre suivante, dont l'archevêque de Paris donna lecture à l'Assemblée, dans la séance du 3 juillet.
Elle est intéressante parce qu'elle est une nouvelle preuve des bonnes intentions et de la faiblesse du Roi. Elle était conçue en ces termes :
Je me suis fait rendre un compte exact, mon cousin, de ce qui s'est passé dans la soirée du 30 juin. La violence employée pour délivrer les prisonniers de l'Abbaye est infiniment condamnable, et tous les ordres, tous les corps, tous les citoyens honnêtes et paisibles ont le plus grand intérêt à maintenir dans toute sa force l'action des lois,