‹ Un complot sous la TerreurChapitre 33 sur 124 · Journal des Débats et des Décrets, t. I, pp= 80 et suiv · texte numérisé non relu

Journal des Débats et des Décrets, t. I, pp= 80 et suiv

protectrice de l'ordre public. Je céderai cependant dans cette occasion, lorsque l'ordre sera rétabli, à un sentiment de bonté, et j'espère n'avoir pas de reproche à me faire de ma clémence lorsqu'elle est invoquée pour la première fois par l'Assemblée des représentants de la Nation, mais je ne doute pas que cette Assemblée n'attache une égale importance au succès de toutes les mesures que je prends pour ramener l'ordre dans la capitale. L'esprit de licence et d'insubordination est destructif de tout bien, et s'il prenait de l'accroissement, non seulement le bonheur de tous les citoyens serait troublé, et leur confiance serait altérée, mais on finirait peut-être par méconnaître le prix des généreux travaux auxquels les représentants de la Nation vont se consacrer. Donnez communication de ma lettre aux États-Généraux et ne doutez pas de toute mon estime pour vous.

Signé : Loais.

Le 2 juillet 1789.

Le résultat fut de la part des soldats et des insurgés une comédie de soumission en réponse à la soumission trop réelle du Pouvoir. Les gardes françaises, réintégrés à l'Abbaye dans la nuit du 3 au 5 juillet, reçurent leur grâce le 5 \

Tel fut Tépisode révolutionnaire dans lequel Toulan apparut pour la première fois, et oii com-

1. Histoire parlementaire de la Bévoliition fraiiçaise, par Bûchez et Roux, t. II, pp. 31 et suiv. — Archives nationales, W. 400, doss. 927. — M. Léon Lecestre, Revue des questions histo7Hques, avril 1886.

mença pour lui la notoriété qui devait plus tard l'élever à d'importantes fonctions publiques.

François-Adrien Toulan était un Méridional. Né à Toulouse en 1761, il s'était marié dans cette ville, au mois de juillet 1787, avec Françoise- Germaine Dumasbon. Cette femme, intelligente quoique peu lettrée, témoigna toujours à son mari une profonde affection, qu'il lui rendait d'ailleurs. Elle lui fut en toutes choses une compagne fidèle et souvent une aide dévouée.

A peine mariés, ils vinrent à Paris, au mois d'août 1787, et s'établirent, non loin des Tuileries, sur la section dite alors des Feuillants. Toulan ouvrit une boutique de libraire et de marchand de musique.

Ce genre de commerce convenait à ses goûts. Il dut plus d'une fois feuilleter les volumes qu'il avait à vendre, et ce fut dans ces lectures qu'il puisa cet amour fougueux de la liberté et cette haine de la monarchie qui le lancèrent dans les aventures, et ne tardèrent pas à lui donner dans son quartier une solide réputation de patriote.

Son succès dans l'émeute victorieuse du 30 juin lui valut la nomination de Président du district du Louvre. C'est en cette qualité qu'il figura dans le cortège de la Fédération de 1790.

Bientôt, soit que son commerce ne lui procurât

LE COMPLOT. Cl

pas cÎGS ressources suffisantes, soit que son activité le poussât à tenter autre chose, il abandonna à sa femme la gestion de la librairie, et il entra comme employé, puis comme chef, dans le Bureau des biens des émigrés du district de Paris.

Plus tard, iJ donna sa démission de ce poste, pour créer, en société avec un nommé Fondard, un bureau libre destiné à hâter la liquidation des créances sur les émigrés.

Ces dernières fonctions nécessitant son rapprochement de la Maison Commune, il s'installa sur la section de ce nom, rue du Monceau-Saint- Gervais, n° 13, en face de l'Orme. La rue du Monceau-Saint-Gervais était une petite rue étroite et tortueuse, située entre l'Hôtel de Ville et l'église Saint-Gervais, dans laquelle donnait la rue du Pourtour, qui existe encore. La rue du Monceau- Saint- Gervais a disparu depuis longtemps, et sur son emplacement se trouvent aujourd'hui la place Saint-Gervais, et une partie de la caserne Lobau.

On ignore si ïoulan prit part à la journée du 20 juin. Au 10 août il se montra au premier rang parmi les assaillants du palais des Tuileries. 11 fut nommé membre du Club des hommes du Dix-Août, et bientôt après élu membre de la première Commune, qualifiée du même nom.

Il en portait toujours sur lui la médaille et le brevet.

Le brevet était libellé comme suit :

Commune de Paris

Le 29 août i99^'

Van deuxième \ de la République

Française

Secrétaire-Greffier

Médaille

Donnée au (7" Toulan^ Membre

de la Commune du Dix Aoiit

Signé : Goulombeau, secret'"' greffe.

Entre les mots deuxième et de, à la place marquée d'une croix, se trouve dessiné un médaillon qui porte dans le haut la mention : Commune de Paris, avec, au milieu, un bonnet phrygien; puis, au centre, dans un cadre formé de deux branches de laurier, ces inscriptions :

Liberté

Égalité

10 aoust

l.'Il y a là une faute d'impressioa évidente : 1093 pour 1793.

Ces différents titres, ainsi que les preuves nombreuses de civisme données par ïoulan, le désignèrent naturellement pour les fonctions de surveillant au Temple.

Ce n'était point un homme ordinaire : son esprit était grand et son âme était haute. Doué d'une intelligence pleine de ressources, il joign-ait à une finesse extrême une audace et un courage imperturbables. Volontiers gouailleur, il trompait amis et ennemis par son habitude à tout prendre et à tout tourner en plaisanterie. C'était un de ces dissimulés qui ont la suprême habileté de cacher leur dissimulation sous les apparences d^une bonhomie expansive.

Lorsqu'il fut envoyé pour la première fois au Temple, sa réputation, sa conduite et les discours exagérés qu'il tint firent appréhender aux captifs de trouver en lui, sous des dehors peut-être moins grossiers, un ennemi impitoyable. Il sembla qu'il fallut un miracle pour transformer cet homme... Le miracle se fit. Il était entré au Temple avec l'horreur du tyran et de sa famille; il n'avait pas achevé ses deux jours de surveillance que sa haine et ses préjugés cédaient la place à une admiration profonde pour les victimes.

Quelles furent les causes d'un changement si extraordinaire et si subit? Dût son dévouement

en paraître moins romanesque et moins poétique, il faut reconnaître que l'amour n'y fut pour rien. La pitié seule l'inspira.

Bien que Marie-Antoinette, malgré les années (elle avait alors trente-sept ans), malgré ses cheveux blanchis lors des émotions du voyage à Yarennes \ fût loin d'avoir entièrement perdu sa fîère et imposante beauté, Toulan ne s'éprit point d'amour pour elle, au sens propre du mot.

C'est d'ailleurs une conception moderne, née du romantisme, que celle de ces passions bizarres attribuées aux « vers de terre » pour les « étoiles ». Qu'un homme de classe élevée comme le comte de Fersen, ou de bonne bourgeoisie comme Barnave, et même ici de bourgeoisie rehaussée par le talent et par la situation politique, s'éprenne d'une reine, la chose est possible, bien que pour le second elle ne soit point absolument démontrée; mais pour Toulan, pour cet obscur plébéien, resté peuple en dépit des bouleversements sociaux, plus apparents que réels, la supposition est à peine vraisemblable.

Et ce qui prouve qu'il est bien resté peuple, c'est sa conduite même pendant son séjour au Temple et après. A aucune époque il ne semble

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