‹ Un complot sous la TerreurChapitre 34 sur 124 · Mémoires de Mme Campan, t. II, p. i · texte numérisé non relu

Mémoires de Mme Campan, t. II, p. i

avoir abandonné ses principes républicains; il est humain, il est doux vis-à-vis des prisonniers, mais jamais il ne se préoccupe de la question politique qimnd il s'agit d'eux; et lorsque sondévouement le pousse à comploter le salut de Marie- Antoinette, il a en vue la femme à sauver, et non la reine à relever sur le trône.

Son dévouement même n'est pas exclusif. Après le transfert de Marie-Antoinette à la Conciergerie, il reste près du Temple, et c'est avec Madame Elisabeth qu'au péril de sa vie il continue à échanger ses signaux. Faudrait-il donc alors le supposer amoureux de cette princesse? Quand enfin les événements ont déjoué ses calculs, et que la perte de celle qu'il a voulu sauver est désormais inévitable, il se résigne aisément : il a la conscience d'avoir fait ce qu'il pouvait. Il ne songe plus qu'à son propre salut, et il montre alors une singulière liberté d'esprit, inconciliable avec un amour véritable.

Cette opinion repose, non point sur de ^^agues conjectures, mais bien sur la connaissance que nous avons des actes accomplis par lui depuis le complot dont il fut l'instigateur, et sur des documents sérieux et sincères, tels que les lettres de sa cousine Ricard et de son amie Rosalie Lafont. Elle concorde d'ailleurs avec son caractère, il est aisé de s'en rendre compte.

r.6 UN COMPLOT SOUS LA TERREUR.

Courageux et sensible, Tonlan a d'abord embrassé les doctrines nouvelles parce qu'elles lui otïrent les plus séduisants programmes : la protection des faibles, des humbles, la destruction des privilèges, en un mot cette philanthropie qui, au commencement de la Révolution, bouillonne dans toutes les imag'inations. Plus tard, quand, vainqueurs de la royauté, les républicains arrivent au pouvoir, la haine chez lui ne survit pas à la lutte. Il laisse à d'autres le soin de poursuivre de leurs vexations des victimes à terre; il ne veut plus savoir si, à ses yeux de patriote, la prisonnière a ou non mérité son sort, en expiation des fautes qu'il lui reprochait jadis : il ne voit qu'une grandeur déchue, une majesté dans le malheur, défiant l'adversité par la dignité sereine qu'elle oppose à ses coups les plus terribles. Il est conquis par le spectacle de cette mère infortunée, séduit peut-être aussi par la pensée de devenir, lui l'obscur employé et le citoyen inconnu, le protecteur d'une Reine de France; et troublé, cédant au charme du malheur, ilpasse du parti des ennemis dans celui des plus surs, des plus fidèles serviteurs.

Il n'en reste pas moins ce qu'il a toujours été; il devient un héros d'un genre spécial, qui se dévoue pour Marie- Au toinette sans cesser d'être républicain et d'aimer sa femme...

Il fut de service au Temple pour la première fois le 1 9 septembre, ainsi que le constate une note écrite de la main du concierge Mathey. De ce jour-là d"atent ses intelligences avec les prisonniers, puisque Marie-Antoinette écrit le 2 février, que « ses sentiments lui sont connus; que depuis cinq mois il n'a pas varié. »

Comment s'y prit-il pour instruire les princesses de sa subite conversion? Comment y parvint-il sans attirer l'attention de ses collègues? On l'ignore et on l'ignorera toujours. Ce qui est certain, c^est que très rapidement les princesses prirent en lui la plus entière confiance. Il sut si bien les convaincre de sa franchise et de sa loyauté qu'elles ne redoutèrent de lui ni piège, ni trahison. Madame Elisabeth avertit aussitôt Turgy de ces intelligences, et, dans un billet que celui-ci nous a conservé, elle lui apprenait comment la Reine et elle l'avaient surnommé : « Vous remettrez ceci à Toulan^ que dorénavant nous appellerons Fidèle^. »

Mais « Fidèle « ne pouvait être utile qu'à la condition de garder son masque révolutionnaire. La Tour du Temple fourmillait de délateurs et d'espions, toujours aux aguets. Toulan n'eut garde

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