Précis, par le baron de Goguelat, p
Afin d'être sûre de ces gens, placés là pour trahir, et qui, par cela même, n'inspiraient aucune confiance, la Commune n'avait reculé devant rien pour les tenir à sa discrétion ; elle avait même usé d'un singulier moyen, Lien digne d'elle d'ailleurs. Les Tison possédaient une fille, enfant de quinze ans environ ; il parait qu'ils l'aimaient vraiment, et cette affection était le seul sentiment humain qui eût prise sur eux. La Commune avait séquestré l'enfant, et jouait de ces misérables comme d'animaux affamés ou repus ^ en la leur montrant et en la leur retirant tour à tour, pitoyable otage, qui répondait à la fois de la fidélité et de l'infamie de ses parents.
On comprend combien de telles gens étaient dangereux. La Reine même, alors qu'il n'était encore question pour Jarjayes que de se mettre en rapport avec Toulan, avait aussitôt songé à le prémunir contre ce couple hypocrite et méchant. « Ne vous fiez pas trop à la femme de l'homme « qui est enfermé ici avec nous. Je ne me fie ni « à elle ni à son mari, » avait-elle écrit.
C'était bien pis aujourd'hui. Le chevalier voulait venir au Temple.! Aussi, dès qu'il fut question de tenter cette démarche, Marie- Antoinette, plus
i. Marie-Antoinette, par Ed. et J. de Goncourt, p. 420.
défiante que jamais, confia au municipal un nouveau billet dans lequel, tout en approuvant et hâtant l'exécution du projet de Jarjayes, elle répétait dans les termes les plus pressants son premier avertissement :
« Maintenant, si vous êtes décidé à venir ici, il serait mieux que ce fût bientât. Mais, mon Dieu! prenez bien garde d'être reconnu, et surtout de la femme qui est enfermée ici avec nous ! »
Toulan, en effet, avec cette fécondité d'imagination et cette habileté inventive qui ne Fabandonnaient jamais, Toulan avait rapidement trouvé le moyen de satisfaire au double désir exprimé par Marie- Antoinette et M. de Jarjayes.
Il avait remarqué que, parmi le nombreux personnel employé au service du Temple, et qui entrait et sortait librement à l'aide de cartes données par les municipaux, un allumeur de quinquets venait tous les soirs, vers cinq heures et demie, soit seul, soit accompagné d'un ou de deux enfants. Les sentinelles, habituées à sa présence, le laissaient passer, souvent même sans lui demander sa carte.
S'entendre avec cet homme et acheter à prix d'or sa complicité eût peut-être été possible; mais toute complicité devenait un péril, surtout lorsque le complice était un homme de basse
extraction qui, possesseur d'un secret terrible, pouvait le trahir par cupidité, par méchanceté ou même par simple maladresse.
Toulan imagina mieux.
Sous prétexte de montrer le Temple et la Reine captive à un de ses amis, patriote comme lui, il persuada à Fallumeur de quinquets de se laisser remplacer un soir, et celui-ci y consentit sans défiance.
Grâce à cett^ombinaison,M. de Jarjay es revêtit les sales vêtements de l'allumeur de quinquets; sous ce déguisement il s'introduisit dans la prison, et y remplit ses fonctions sans être reconnue Ceci se passa le 6 ouïe 7 février, jours où Toulan fut de service au Temple.
Le général vit la Reine quelques courts instants, mais elle eut le temps de lui confirmer de vive voix ce que ses billets lui avaient déjà appris. Elle lui recommanda de se fier entièrement à Toulan, d'écouter ses avis, et d'examiner avec attention les plans d'évasion qu'il lui proposerait.
Quelle dut être l'émotion du chevalier de Jarjayes en revoyant sa souveraine dans cette chambre mal carrelée, aux murs recouverts d'un