CHAPITRE V
Jacques-François Lepître, — Son caractère. — Représentant de la Commune de Paris. — Membre de la Commune provisoire. — Son premier service au Temple. — Son royalisme caché. — Il se fait connaître au Roi, à la Reine. — Ses relations avec Toulan. — Romance offerte par lui à Louis XYII. — Il est président du Comité des passeports.
C'était un type vraiment curieux que ce Jacques- François Lepître^
S'il n'avait ni le physique ni l'àme d'un héros, à coup sûr il en possédait l'imagination. Assemblage bizarre de bravoure, de prudence et de pusillanimité, il était tout contraste et même contradiction. Instruit d'ailleurs et laborieux, pas plus que de défauts il ne manquait de qualités.
11 naquit à Paris le 6 janvier 1764. 11 n'avait pas vingt ans que déjà il avait pris femme, et pro-
1. Pour tout ce chapitre voir Quelques S ouve7urs, T^a.v Lkvitr.e.
fessait la rhétorique au collège de Lisieux. A vingt ans accomplis, il fondait un pensionnat dans la section de l'Observatoire, n° 168^, rue Saint- Jacques, et il en prenait la direction. Parlant avec l'abondance fleurie d'un professeur disert, ornant son langage de citations volontiers latines, il se montra probe, timide, correct dans ses allures et dans sa vie privée.
Au rebours de Toulan, que la pitié devait conquérir sinon à l'opinion, du moins à la personne royale, Lepître était un royaliste que le malheur des temps et une prudence bien entendue avaient rendu républicain. Du reste, dans cette nouvelle incarnation, il n'apporta de conviction que ce qui était nécessaire pour mériter le renom de patriote, et donner une idée avantageuse de ses vertus civiques. Il garda, en somme, une attitude plutôt modérée; et de la sorte, manœuvrant avec habileté entre la réaction et la révolution, il inspira confiance à tous. Aussi, lorsque, après juillet 1789, on remplaça les électeurs par une assemblée de trois cents représentants de la Commune de Paris, il fut honoré des suffrages de ses concitoyens, et choisi par eux pour siéger dans cette assemblée, qui se réunit le 18 septembre.
1. A cette époque, les maisons étaient numérotées par section, et non point par rue comme aujourd'hui.
Les avocats y étaient plus nombreux que les professeurs. Il dut se taire ; mais, en savant habitué à pérorer devant un auditoire facile, il souffrit de cette contrainte, et il s'en explique non sans malice : « Perdu dans cette foule d'hommes avides de la parole, je me bornai au rôle d'auditeur, et ce n'était pas le moins fatigant.... »
Après la première fédération (14 juillet 1790), il quitta ces fonctions. Il venait d'être nommé professeur de belles-lettres dans un des collèges de Paris, et il avait conservé sa maison d'éducation; c'était une besogne suffisante pour lui : il ne pouvait s'occuper des intérêts publics. Il resta ainsi éloigné des affaires jusqu'au 2 décem-, brel792.
A cette époque, il retrouva des loisirs : le temps n'était point aux fortes études. Il voulut tâter à nouveau de la vie politique. Fût-ce le désir de se rendre utile aux prisonniers du Temple, comme l'y poussèrent, à l'en croire, les citoyens honnêtes de sa section; fût-ce, au contraire, pour mettre à profit sa réputation bien établie de républicain; fût-ce la curiosité de voir s'il y aurait moins d'avocats dans cette nouvelle assemblée, et s'il y pourrait prendre sa revanche, toujours est-il qu'il se présenta de nouveau aux suffrages des citoyens de sa section, et qu'il fut élu membre de la mu-
nicipalité installée le 2 décembre 179:2, sous le nom de Commune provisoire.
Quelques jours après le 9 décembre, on l'envoya au Temple. La vue du Roi et de la Reine prisonniers, supportant leur sort avec tant de dignité, j^émut profondément, et réveilla le vieux royalisme qui sommeillait en lui.
Le 15 décembre, étant de service chez le Roi, il attira l'attention de Louis XYI par une petite mise en scène, bien appropriée à son caractère et à sa profession.
Sous prétexte de se distraire et d'échapper à la société d'un collègue maussade et taciturne, il passa dans la chambre du Roi et lui demanda la permission de prendre sur sa cheminée les œuvres de Yirgile :
— Yous savez donc le latin? dit le Roi, surpris.
— Oui, sire, répondit-il bien bas.
Et il ajouta :
— Non ego cum Danaïs Trojanam exscindere genteai Aulide juravi!
Ce qui voulait dire, en bon français : « Je n'ai point juré, avec les révolutionnaires, de détruire la royauté. » Manière habile et flatteuse de se découvrir auprès du Roi, en se protégeant contre
ses collègues, qui, apparemment, ne savaient pas le latin.
Le Roi lui montra, par un regard, qu'il Pavait compris....
Enhardi par ce premier succès, il osa témoigner de sa sollicitude pour la Reine, et dans une singulière occasion. Il avait entendu Toulan faire, sur les captifs, quelques remarques qu'il qualifie, dans sa brochure, dH inconséquentes. 11 s'en ouvrit à Marie-Antoinette, et lui demanda si elle était bien sûre de l'homme avec qui il l'avait vue s'entretenir. Elle eut la bonté de le rassurer.
Ces divers témoignages de respect avaient attiré l'attention sur lui. Toulan, averti par les princesses, alla aux renseignements, et apprit ainsi qu'il valait mieux que les autres. Il le mit alors dans la confidence des menus services qu'il rendait aux prisonniers, et Lepitre l'aida à l'occasion, tout fier de cette confiance et de l'importance qu'elle lui donnait.
Au physique, il s'en fallait qu'il fût séduisant! Il était même fort laid : la taille courte, le ventre proéminent, il manquait totalement de prestige, d'autant qu'il était, par surcroit, affligé de claudication. La supériorité morale qu'il se reconnaissait le consolait sans doute de cette disgrâce, car, dans ses Souvenirs, il en parle avec une sim-
plicité et une franchise dépourvues d'amertume „ La mort de Louis XYI le frappa vivement, et lui inspira des résolutions viriles, qui se traduisirent sous la forme d'une romance en cinq couplets. Il la composa pour le petit Louis XVII, et la lui offrit le 7 février. Les vers en étaient du royalisme le plus pur, et excellents quant à l'intention.
Ce dernier trait, joint aux marques de sympathie précédemment données par lui, fixa le choix de Marie- Antoinette. En outre, une raison puissante militait en sa faveur : Lepître était président du comité des passeports; comme tel, son concours devenait plus que précieux, indispensable. Toulan, siir l'ordre delà Reine, l'initia aussitôt au projet formé pour la délivrance des captifs.