CHAPITRE IX
Surveillance de Tison et de sa femme à déjouer. — Tabac d'Espagne. — Narcotique. — Sortie du Temple. — La Reine et Lepître. — Madame Pvoyale et Ricard. — Le petit roi et Turgy. — Madame Elisabeth et Toulan. — Rue de la Corderie. — Les trois cabriolets. — Fuite vers le Havre. — Amabert. — Chances de réussite.
Le quadruple départ des prisonniers du Temple nepouvait s'effectuer qu'avecla complicité volontaire ou forcée de tous ceux à qui la Commune en avait confié la garde et la surveillance. Les municipaux, comme Toulan et Lepître, étant les instigateurs du complot, il ne restait à tromper que Tison et sa femme, à la vue desquels il faudrait soustraire aussi bien la sortie que les préparatifs de l'évasion. Comment fermer les yeux et boucher les oreilles à ces espions toujours aux aguets ?
Après de longues discussions, et bien que co
LE COMPLOT. Ho
moyen ne plût à personne, on se résolut, au nom de la nécessité supérieure, à donner à Tison et à sa femme un narcotique violent, qui les plongerait immédiatement dans un lourd sommeil. Toulan, qui connaissait leur goût pour le tabac d'Espagne, le leur prodiguait volontiers pendant son séjour au Temple. C'est lui qui, le jour convenu, mêlerait le narcotique au tabac qu'il leur offrirait.
Avec cette prise donnée vers six heures et demie, on avait une heure au moins et peut-être deux heures de sécurité. Dès qu'on les verrait endormis, commencerait la fuite...
Tout d'abord la Reine, accompagnée de Lepître, sortait aussitôt, non sans avoir, par précaution charitable, laissé un billet pour servir à la justification du couple Tison. La nuit et le déguisement favorisaient leur départ. La garde du Temple n'était pas à craindre : il suffisait de montrer sa carte pour que les sentinelles ne se dérangeassent point et, d'ailleurs, la vue de l'echarpe ôtait tout soupçon.
Quelques minutes après sept heures, quand le poste était relevé, Ricard, ainsi qu'il était convenu, se présentait, muni d'une carte semblable à celle des ouvriers employés au Temple, et sa boîte de fer-blanc au bras. Il recevait Madame Royale, déguisée, et s'éloignait avec elle.
ïurgy partait, emportant la corbeille qui renfermait le petit prince; enfin, ïoulan, resté le dernier, quittait la Tour avec Madame Elisabeth, cachée sous un costume de municipal.
Tous, après avoir franchi les portes de l'enceinte extérieure et atteint la rue du Temple, tournaient à gauche, dans la rue de la Corderie où M. de Jarjayes les attendait ^
Ici commençait la seconde partie du projet : le départ de Paris après la sortie du Temple.
Il ne fallait pas songer à rester dans Paris. Il importait de quitter au plus vite cette ville et d'échapper aux périls qu'un séjour, si court qu'il fut, ne manquerait pas d'y faire naître. Après avoir mûrement examiné les diverses directions à prendre, on avait renoncé à s'enfuir du côté des frontières de FEst, à cause de la distance et des armées qui y guerroyaient ; du côté de la Yendée, à cause de l'éloignement. On s'était rabattu sur la côte normande, plus facile à atteindre, et d'où une embarcation quelconque pouvait facilement transporter les fugitifs en Angleterre.
Les relais nécessaires étaient préparés jusqu'à la mer. Là, Jarjayes avait sur un point de la côte, près du Havre, un bateau que son ami intime,
1. La rue de la Corderie n'existe plus sous ce nom : elle s'appelle aujourd'hui rue de Bretagne.
Amabert, premier commis des finances, tenait à sa disposition.
Se diviserait-on dans la fuite, ou bien voyagerait-on tous ensemble? La question fut longuement discutée.
Lepitre était pour le dernier parti. 11 conseillait le choix d'une grande berline de six places, qui emmènerait la famille royale, Jarjayes et lui, tandis que Toulan, à cheval, les précéderait et parcourrait devant eux la route à franc étrier.
Il faisait valoir en faveur de son opinion l'avantage d'être tous réunis, et une berline n'exciterait pas plus l'attention que plusieurs cabriolets; au moins, on ne se quitterait point. Dans le cas contraire, un accident arrivé à l'un d'entre eux risquait d'amener la perte des autres.
Ces raisons ne manquaient assurément ni de logique ni de force. Cependant la Reine ne voulut pas entendre parler de la berline : le souvenir de Yarennes était trop présent à son esprit. Bien que les circonstances fussent autres, rien ne prévalut contre son idée, et Ton se décida pour trois cabriolets, que Jarjayes amènerait dans la rue de laCorderie. Le premier emporterait la Reine, son fils et le chevalier; le second Marie-Thérèse et Lepître, le troisième Madame Elisabeth et Toulan. Ricard et Turgy restaient à Paris.
La mise à exécution de ce projet fut fixé aux premiers jours de mars, époque à laquelle Toulan et Lepître seraient tous deux de service au Temple...
Assurément un tel plan présentait des difficultés énormes, mais non point insurmontables.
Quelques écrivains^ peu au courant du complot, Font qualifié de chimérique et de fou. Cette appréciation ne peut provenir que de la connaissance très imparfaite, pour ne pas dire de l'ignorance, qu'ils avaient des moyens d'exécution. Il suffit de les lire pour s'en assurer.
Sans doute unprojet d'évasion contient toujours une grande part d'inconnu. 11 peut se heurter aux hasards, aux mille événements qui traversent l'existence et parfois la bouleversent contre toute attente, sans qu'il soit humainement possible de les prévoir et de les déjouer. Mais en dehors do cette part d'aléa, inhérente aux complots de cette nature, le plan de Toulan et de Jarjayes possédait les chances les plus sérieuses de réussite, pour peu que les prisonniers et leurs complices eussent un bonheur égal à leur audace.
D'abord le moment était favorable. La curiosité publique et les passions populaires, occupées et satisfaites par le procès et la mort du Roi, se détournaient du Temple, qui ne renfermait plus
à celte heure que des femmes et des enfants. Les captifs bénéficiaient même d'une certaine pitié, ainsi qu'on l'avait pu voir lorsque s'était répandue la nouvelle, d'ailleurs bientôt reconnue fausse, de la mort de Marie-Thérèse, après l'exécution de son père^
Quant aux pouvoirs publics, leur attention était violemment sollicitée ailleurs. La Convention, déjà travaillée par ses dissensions intérieures, préludait à la lutte des Girondins et des Montagnards, et ne dérobait à ces querelles des partis en présence que le temps nécessaire pour s'occuper des armées lancées sur les frontières et qui avaient besoin d'être secourues en hommes, en vivres et en argent. La Commune avait à pourvoir à l'alimentation de Paris, et cette fiche, sans cesse entravée par les émeutes et les rébellions, prenait, avec raison, la première place dans l'esprit de ses élus.
En outre de ces circonstances extérieures propices, il faut constater qu'à l'intérieur du Temple le grand nombre de gens qui y étaient employés rendait relativement aisées les allées et les venues. Turgy, on l'a vu, est très affîrmatif sur ce point. Dans l'interrogatoire de Marie-Thérèse, on